La question des bâtiments scolaires a par exemple été évoquée par l’UNL (Union Nationale des Lycéens), interrogeant le rôle des éco-délégués, privés selon le syndicat lycéen d’une participation concrète à la prise de décision relative aux enjeux écologiques. À ce sujet, Julien Bayou a évoqué son souhait de mettre en place un « conseil des éco-délégués », réaffirmant l’importance cruciale de la prise de parole des jeunes au sein des institutions. Concernant les bâtiments scolaires, Julien Bayou a regretté le « peu de rénovations » réalisées par Valérie Pécresse. Selon le candidat, la région aurait investi davantage dans les toilettes d’un établissement situé à Saint-Germain-des Prés (75) que dans l’intégralité d’un autre bâtiment scolaire à Coulommiers (77). À cet égard, Julien Bayou a réaffirmé sa volonté d’accélérer la rénovation de ces bâtiments, souvent sujets à l’amiante, à l’origine de nombreux cancers.
L’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France) a également mentionné le cas des transports franciliens, exigeant une gratuité à moyen ou long terme. À ce sujet, Julien Bayou a affirmé souhaiter mettre en place une tarification sociale, une gratuité complète étant pour le moment difficilement envisageable en raison de considérations budgétaires. L’AGEP (Association Générale des Étudiants de Paris), exprimant le même souhait quant à la tarification des transports franciliens, a également évoqué les aides d’urgence, jugées trop difficiles d’accès par le syndicat étudiant. Ce dernier a également mentionné l’ouverture du Revenu de Solidarité Active (RSA) aux jeunes de moins de 25 ans, mesure à laquelle Julien Bayou s’est déclaré favorable. Le secrétaire national d’EELV a par ailleurs annoncé souhaiter expérimenter un revenu universel dans une commune de 5 000 habitants, à destination de mères célibataires et de jeunes adultes, projet qu’il partage avec un Benoît Hamon renouant avec la politique, rallié au candidat écologiste dans les Yvelines (78).
D’autres enjeux tels que les logements étudiants ou l’accès à la santé ont été mentionnés par les syndicats présents. À cet égard, Julien Bayou a déclaré souhaiter mettre en place des centres de santé publics gratuits, à proximité des universités, afin d’assurer un meilleur suivi des étudiants. Le candidat à la présidence de la région a également défendu une logique de soutien au gel des loyers tout au long de la situation sanitaire, puis d’encadrement, afin de permettre aux jeunes de disposer de véritables logements plutôt que d’hébergements d’urgence.
Alors, « fin du monde, fin du mois, même combat » ? La Péniche a interrogé Julien Bayou sur les moyens qu’il souhaitait mettre en place à l’échelle régionale pour soutenir les jeunes, particulièrement engagés dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi sujets à une précarité croissante. Une enquête réalisée par Monique Ronzeau, présidente de l’Observatoire national de la vie étudiante, affirmait par exemple qu’un tiers des étudiants français interrogés déclarait avoir rencontré des difficultés financières depuis le début de la crise sanitaire (2).

À ce sujet, Julien Bayou a tout d’abord réaffirmé son enthousiasme vis-à-vis de cet engagement croissant de la jeunesse : « Je voudrais ré-insister sur le fait que cet engagement est merveilleux, qu’il nous bouscule. C’est émouvant. Je pense aux générations passées qui [évoquaient des] générations qui aujourd’hui sont dans la rue et dans les urnes. Nous ce qu’on veut, c’est les [inclure] dans les institutions […]. » Le secrétaire national d’EELV a néanmoins insisté sur l’importance de ne pas culpabiliser ceux qui ne sont pas en mesure d’avoir un comportement idéal en matière environnementale : « Côté citoyens et citoyennes, l’action individuelle est importante, mais il faut un continuum, de [cette] action individuelle à l’action des institutions. Parce que si vous et moi [devenons] exemplaires, mais qu’on laisse Total forer au large de la Guyane ou Lafarge rejeter des produits toxiques en toute impunité dans la Seine, on aura raté l’essentiel. Moi, je ne pousse pas et je ne culpabilise pas les gens qui par nécessité ne peuvent pas s’offrir ce qui aujourd’hui malheureusement est un luxe. Par contre, ce sur quoi la région peut intervenir, c’est démocratiser l’excellence ou le bio. Quand on développe le bio dans les cantines, c’est bien sûr d’abord le climat, la lutte contre les pesticides, le soutien aux agriculteurs et à la santé, mais c’est aussi une logique de justice sociale, parce qu’on sait que quand on développe des alternatives végétariennes à 10 centimes, peuvent venir manger des enfants dont les parents n’ont pas les ressources. […] C’est enclencher un cercle vertueux, c’est un peu première classe pour tout le monde si vous voulez. De la même manière, investir dans les détergents les plus propres dans l’entretien des lycées signifie une meilleure santé pour tous. »
Le candidat à la présidence francilienne a enfin réaffirmé l’importance cruciale des institutions dans la lutte contre le changement climatique : « Clairement, je crois qu’il ne faut pas culpabiliser les gens, parce qu’encore une fois, si vous et moi on est exemplaires mais qu’on laisse la pollution dans cet état, du fait du trafic automobile [par exemple], [ça ne suffira pas]. On sait par exemple qu’il n’y a pas une école en Île-de-France qui est dans les clous en termes de normes sanitaires. Si on veut lutter pour le bien-être, le climat, la santé, on doit agir au niveau structurel qu’est la région. »

On, le journal de l’université La Sorbonne, a également interrogé Julien Bayou sur les violences qui ponctuent l’actualité de ces dernières semaines, en Île-de-France notamment. Comment lutter contre le développement de tels affrontements, qui impliquent des individus souvent très jeunes ? « D’abord, il faut regarder les chiffres en face », a affirmé Julien Bayou. « L’Île-de-France concentre la moitié des rixes recensées. » Le candidat à la présidence de la région a ensuite décliné sa réponse en trois parties : le développement de moyens humains, de logiques de prévention et de moyens matériels.
« Nous voulons d’abord des moyens humains, que la police nationale renforce sa présence sur le terrain. Valérie Pécresse a avalisé le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux : sans surprise, ça se traduit par moins de fonctionnaires de police. […] C’est une logique comptable. [Cependant], […] on ne peut pas considérer la sûreté, le bien-être comme une [valeur] marchande. […] Ensuite, il faut développer une logique de prévention. La suppression de la police de proximité était une erreur. Là encore, c’est une logique comptable qui a prévalu. Nous voulons aller vers le plan Borloo avec des correspondants de nuit et une présence apaisante sur le territoire parce qu’on connaît les acteurs de ces lieux. Enfin, il y a une logique de moyens techniques. Pour schématiser, j’ai rencontré un commissaire à qui on a donné une arme de guerre, mais qui n’a pas la voiture qui va avec. Ça ne lui sert à rien d’avoir une arme de guerre s’il n’a pas les talkie walkies ou une voiture en bon état pour circuler. On revient à la question des moyens techniques. Autour de Drancy ou Trappes, vous avez deux à trois voitures la nuit pour patrouiller sur des zones de plus de 100 000 habitants. Des maires de droite le disent également, il y a un manque de moyens humains et techniques. »
Julien Bayou a également souligné la nécessité de revoir l’aménagements de territoires « qu’on a laissés se dégrader », ainsi que d’investir économiquement « là où il y a un désespoir, de la demande d’emploi et beaucoup de discriminations ». Enfin, le candidat à la présidence de la région est revenu sur un sujet de débats, la légalisation du cannabis, à laquelle il s’est déclaré favorable, avant de conclure : « Je pense qu’il faut prendre le temps de développer ces six axes pour prétendre lutter sérieusement contre ces phénomènes de violences. Si on se contente de [ce que] fait Darmanin, qui envoie des gens pendant deux semaines, et puis ensuite, c’est reparti, non seulement on ne traite pas le sujet mais on arnaque les gens. »
Julien Bayou a cependant complété son intervention, en évoquant d’autres types de violences, trop souvent oubliées selon le candidat écologiste : « Quand on parle de sécurité en acception normale, on a tendance à parler des incidents de sécurité publique, tout en occultant les violences domestiques à l’égard des femmes et des enfants. Pour nous ça relève de la sécurité. Si vous parlez de sécurité mais que vous n’adressez pas les transports et la question du harcèlement à l’égard des femmes, n’investissez pas dans les moyens humains pour assurer une présence, vous êtes disqualifiés à parler de sécurité. […] Ensuite on peut aller sur les questions de l’insécurité alimentaire, l’insécurité dans l’accès aux soins… Tout ça oblige à dépasser les simples slogans et à travailler le fonds du sujet ».
Concernant le harcèlement scolaire, Julien Bayou a exprimé la volonté de développer des correspondants dans les lycées, pour former à l’usage des réseaux sociaux, soulignant l’importance de la « formation de cette jeunesse à l’exposition et à la mémoire qui survit sur les réseaux sociaux, quand les générations précédentes y échappaient », mais aussi du corps enseignant et des forces de police. « Là encore on retombe sur des questions de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles, parce que pour porter plainte, il faut pouvoir être accueilli et cru et ça n’est pas le cas. Donc il y a une logique que nous expliquent les associations féministes de terrain de former non seulement les lycéens et les lycéennes, mais aussi tout le corps enseignant et les agents à repérer des signaux de fragilité, de détresse… »
Finalement, cette rencontre entre Julien Bayou et les syndicats présents s’est articulée autour d’enjeux divers, écologiques bien sûr, mais aussi sociaux et politiques. À cet égard, la critique du candidat écologiste envers le gouvernement s’est animée dans la dénonciation régulière d’une jeunesse « abandonnée », menée par une Ministre de l’Enseignement Supérieur à « l’emploi fictif ».
Crédit images : Elise Ceyral
Image de couverture : Julien Bayou entouré des représentants syndicaux présents (de gauche à droite : Bérangère Poncet, Vice-Présidente de l’AGEP, Adrien Lienard, Vice-Président de l’UNEF et Mathieu Devlaminck, Président de l’UNL).
(1) Liste L’Écologie
(2) PAIRO-VASSEUR, Alice. « Précarité étudiante : une crise ‘sans précédent’ ». Le Point, [en ligne], 26/02/2012. URL : https://www.lepoint.fr/societe/precarite-etudiante-une-crise-sans-precedent-26-02-2021-2415544_23.php
]]>Au second tour des élections régionales, le Front National (FN) a atteint 45,22% des suffrages exprimés en Provence-Alpes-Côte d’Azur, région où le parti réalise son meilleur score. A ce stade, peut-on dresser un profil type de ses électeurs ?
De tels pourcentages montrent que le FN pénètre tous les milieux sociaux. En devenant un parti national, le FN perd en partie les caractéristiques qui étaient les siennes dans les années 1980-1990. Cependant, « L’enquête électorale française » réalisée par le CEVIPOF auprès de 25 000 personnes, après les attentats du 13 novembre, permet de dresser quelques caractéristiques du FN qui perdurent. Tout d’abord, l’électorat du FN demeure majoritairement masculin. Les femmes hésitent à voter en faveur d’un parti qu’elles continuent à associer à un certain machisme, et à une insensibilité envers leurs revendications, notamment en matière d’IVG et d’égalité des salaires. De plus, ce parti qui plonge ses racines dans l’extrême-droite continue d’avoir moins de succès chez les plus de 65 ans. Les tabous et les interdis sont plus forts dans cette tranche d’âge, du fait de sa proximité avec les évènements de la Seconde Guerre Mondiale et des années 1930. Leurs expériences les éloignent d’un parti qui, à tort ou à raison, rappelle à certains le mauvais souvenir de ces partis ayant dérivé vers l’autoritarisme ou le fascisme dans les années 1930 et 1940. Ensuite, le FN continue de pénétrer de manière beaucoup plus forte les couches populaires que les cadres supérieurs ou les professions libérale. Cette tendance s’accentue : plus de 40% des ouvriers et 38% des employés déclarent avoir voté pour une liste du FN, tandis que la moyenne nationale est de 28%.
Néanmoins, de nouveaux éléments viennent s’ajouter à ces caractéristiques traditionnelles. Le FN s’étend dorénavant dans les couches moyennes. Au sein du monde de la fonction publique, il atteint même sa moyenne nationale alors qu’il s’agissait jusqu’alors d’un des milieux sociaux qui lui était le plus réticent. Le FN révèle ainsi sa capacité à exploiter le désarroi, les inquiétudes et les déceptions vis-à-vis de la gauche, qui était auparavant forte dans ces milieux. Cela montre que le FN a des marges de progression.
Certains électeurs, qui votaient autrefois pour des partis de gauche ou d’extrême gauche, se tournent aujourd’hui vers le FN. Le Front de Gauche, par exemple, peine à mobiliser autour de lui. L’essor du FN s’explique t’il par un échec de la gauche ?
Le Front National se nourrit tout d’abord de malaises économiques et sociaux. La crise économique et financière de 2008-2009 lui a donné un espace de progression évident, qui lui a permis de renaitre en tant que puissance électorale. Le FN se nourrit aussi de déceptions politiques vis-à-vis de la droite, puisqu’environ 15% de l’électorat de Sarkozy de 2012 et qui s’est déplacé lors du premier tour des régionales a voté en sa faveur. Cependant, on ne peut comprendre la dynamique du FN si on la rabat uniquement sur un phénomène de radicalisation de la droite. L’extrême droite, ce n’est pas seulement l’extrême de la droite. Le parti de Marine Le Pen attire aussi des personnes peu politisées, venant du « ni-gauche ni-droite ». Enfin, son essor s’explique aussi par une frustration d’électeurs de gauche, qui attendent toujours une inversion de la courbe du chômage, une hausse du pouvoir d’achat et une protection économique contre les délocalisations. En témoignent les scores vertigineux réalisés par le FN en Pas-de-Calais et dans l’Aisne, départements historiquement communistes et socialistes. Ces thèmes de protectionnisme économique et de hausse des bas salaires sont portés massivement par le FN. Ce parti est à l’avant-garde du camp hostile à la globalisation économique et à ses effets. C’est cela qui fait sa force politique.
Quelles leçons les partis traditionnels vont-ils tirer de ces élections régionales ?
Les partis de gouvernement, de gauche comme de droite, sont un peu désarçonnés par ce qui est arrivé. D’après les sondages d’intentions de votes, réalisés le soir du second tour dans la perspective de la présidentielle de 2017, Marine Le Pen serait au second tour et même peut-être en tête au premier tour. Le message est dur à entendre pour les partis de gouvernement. D’autant plus qu’une forte défiance, parfois même une haine envers la politique qu’ils portent s’est exprimée durant ces élections régionales. La réaction de Xavier Bertrand, le soir du second tour, était à cet égard symptomatique et évocatrice. Par son émotion, par sa démission de tous ses autres mandats, le nouveau président du Nord-Pas-de-Calais-Picardie a voulu montrer que ce qui s’est dit dans les urnes a été entendu.
La vraie question est de savoir si cela va durer. Ces élections régionales ont exprimé avant tout une volonté de renouvellement. Celui-ci doit être générationnel. D’ailleurs, c’est très souvent le Front National qui avait les candidats les plus jeunes. Ce renouvellement doit également être celui des pratiques politiques, et pose notamment la question du cumul des mandats. Le discours politique doit aussi changer, ce qui suppose une évolution du traditionnel conflit gauche-droite. Dans deux régions, il y a eu un conflit entre une alliance de la droite et de la gauche contre le FN. A l’heure des grands défis économiques et de la menace terroriste, les enquêtes d’opinions montrent d’ailleurs que nombre de Français souhaitent une forme d’union nationale.
La demande est forte pour que les lignes bougent. Je crois qu’une partie de la classe politique a compris. Mais si la réponse de la classe politique demeure celle d’un appel au « front populaire » lancé d’un côté par Mélenchon, et de l’autre côté d’une « union de toutes les droites » voulue par Sarkozy, c’est que le message n’aura été que partiellement entendu. Le danger sera alors réel. Si les mœurs, les pratiques et le discours politique ne changent pas, le FN continuera sa progression en se nourrissant de ce malaise, de cette défiance vis-à-vis de la politique. Les semaines et les mois qui viennent détermineront s’il y a une réponse à la hauteur du défi qui a été lancé.
De quel pays pourrait-on s’inspirer pour réformer le système politique français ?
La France est trop souvent atteinte de nombrilisme en matière de politique, alors qu’il suffirait parfois de regarder au-delà de nos frontières pour puiser de nouveaux outils qui fonctionnent. La pratique des coalitions, courante dans de nombreux pays européens, permet de dépasser l’éternel clivage entre les conservateurs et les progressistes. C’est le cas en Allemagne où la gauche et la droite gouvernent ensemble autour d’un contrat âprement négocié. D’autre part, la plupart des pays européens sont beaucoup plus stricts que la France en matière de législation sur le cumul des mandats. On pourrait aussi s’inspirer des scrutins mixtes de certains pays du nord ou d’Allemagne, qui permettent une meilleure représentation et qui introduisent plus de souplesse dans le système politique. La défiance vis-à-vis de la politique s’explique aussi chez beaucoup de français par l’impression de son impuissante : les lois sont votées après d’âpres discussions, mais il faut ensuite attendre des mois ou des années pour qu’elles soient véritablement appliquées. On pourrait imaginer des décrets d’application beaucoup plus rapides, à l’image de ce que fait Matteo Renzi en Italie. Enfin, il est important de se tourner aussi vers le passé politique français. Le conflit bipolaire n’a pas toujours existé en France : après-guerre, il y a eu un gouvernement d’union nationale sous de Gaulle. Puis, sous la IVème République, des coalitions de « troisième force » se sont formées contre les extrêmes de chaque camp. Il faut regarder dans le temps et dans l’espace ce qui peut nous permettre de répondre aux questions qui sont adressées à la classe politique. Sinon, la fracture entre les électeurs et les élus va devenir de plus en plus profonde.
Les nouvelles technologies peuvent-elle permettre de réduire cette distance entre être les citoyens et les politiques ?
Un français sur deux n’est pas allé voter au premier tour des élections régionales. Si le moment électoral est essentiel, il ne peut pas être l’unique moment de participation. Il faut permettre une consultation démocratique autour des institutions élues et associer la population et les associations aux prises de décision. La démocratie électronique peut être un des moyens pour faire vivre ce lien civique et démocratique en dehors du moment électoral. Néanmoins, il ne faut pas tout en attendre non plus. La démocratie électorale a l’avantage de faire se déplacer des millions d’électeurs. Au contraire, les moyens de la démocratie participative associent souvent de petites minorités. Il faut trouver un juste équilibre entre cette démocratie du petit nombre et la démocratie du grand nombre.
A l’issue du premier tour de ces élections, les stratégies électorales visant à faire barrage au Front National ont été très médiatisés, souvent au détriment des débats sur le fond des programmes. Cela fait-il le jeu du FN ?
Cette question du rôle des médias est posée depuis des années. Selon la fréquence avec laquelle ils parlent du FN, on leur reproche soit de négliger la troisième famille politique française qu’est devenue la formation de Marine Le Pen, soit de favoriser son développement. Personnellement, je ne crois pas que les médias fabriquent le FN. Ce sont les logiques sociales, économiques, et politiques qui créent le FN, les médias n’ont jamais créé un courant politique.
Cependant, il est vrai que les médias ont une grande difficulté à trouver le juste point d’équilibre pour parler du FN. Il y a une hésitation permanente entre une certaine complaisance, car le FN fait scandale et peut faire grimper le chiffre d’audience, ou bien une stigmatisation, ce qui est une forme de mépris vis-à-vis des français qui votent pour le FN.
En revanche, les médias d’information continue ont changé le rapport des français à la politique. La vie politique est sous observation permanente, ce qui est en train d’accélérer considérablement le temps politique. Cela crée de plus en plus de tensions entre les français et la classe politique, les médias donnant l’impression que la politique n’est qu’un petit théâtre fait de vanités et d’égos. Or c’est aussi bien d’autres choses ! Ne transmettre que ces images de stratégies de complot conduit à un certain rejet, et même à une délégitimation de la politique. Cela est grave, car s’il n’y a plus de médiation politique, on en revient à l’affrontement. La politique, c’est la lutte mais continuée par des moyens pacifiques.
Peut-on parler aujourd’hui de tripartition ?
Il n’y avait pas de bipartisme en France, mais une bipolarisation : plusieurs partis formaient une union de la gauche d’un côté et une union de la droite de l’autre. Ce système a explosé. Aujourd’hui, nous sommes dans un espace tripolaire avec trois familles politiques. On peut donc parler de tripartition. La grande difficulté, c’est que les institutions de la Ve République ont été créées pour entretenir la bipolarisation. Or l’espace est maintenant tripolaire. Il est nécessaire de s’adapter à ce nouvel espace politique composé de trois tiers qui ne sont insérés dans aucune stratégie d’alliance. Il n’est pas normal qu’une force aussi importante électoralement que le FN n’ait que deux députés à l’Assemblée nationale.
Assiste-on à une droitisation des discours politiques sous l’influence et en réaction au FN ?
Depuis 2012, la société française donne un espace beaucoup plus important aux droites. La gauche, toutes tendances confondues, ne dépasse pas aujourd’hui 37% des suffrages. La France est donc plus à droite, mais ces droites sont profondément divisées sur le plan de l’Union Européenne, de l’économie, des valeurs, des stratégies d’alliances, du candidat pour 2017… Il ne faut donc pas parler de la droite et de la gauche mais des droites et des gauches. Le paysage est beaucoup plus nuancé.
Au-delà des partis politiques, il y a une droitisation sur le terrain de la sécurité et de l’immigration, questions mises au premier plan par les derniers attentats. Les enquêtes d’opinion réalisées depuis ces évènements montrent que les français tiennent des positions de rigueur aujourd’hui. Les choses se durcissent au point que les équipes de gauche gouvernementale adoptent certaines des mesures qui avaient été proposées par la droite, et même par le Front National. C’est par exemple le cas de la déchéance de nationalité pour les binationaux qui auraient commis un acte terroriste.
Cette droitisation est un phénomène général qui n’a pas lieu seulement en France. Le terrorisme est devenu récurrent en Europe, et bien au-delà. L’opinion est inquiète et se durcit, agressée sans cesse par des évènements ou des rumeurs terroristes. L’Etat d’urgence s’inscrit peu à peu dans les esprits. Les valeurs de tolérance et d’ouverture peuvent alors connaitre un coup d’arrêt.
Les notions de gauche et de droite sont-elles toujours pertinentes pour analyser la vie politique actuelle ? Les citoyens s’y identifient-ils toujours ?
Ces notions sont moins pertinentes, mais elles continuent d’exister. L’affrontement entre la gauche et la droite, né au moment de la Révolution Française, a marqué les grands moments de la vie politique de notre pays. Néanmoins, de plus en plus de français disent ne se sentir ni de droite, ni de gauche aujourd’hui. C’est particulièrement le cas chez les jeunes générations. Cela exige que la gauche et la droite évoluent dans leurs perceptions mutuelles et dans leurs stratégies politiques. D’autre part, la gauche est fracturée en deux tendances, qui s’affrontent avec beaucoup de virulence sur le plan économique ou sécuritaire, tandis qu’à droite les Républicains et le Front National s’opposent violemment sur l’Union Européenne, la politique internationale… En distinguant ainsi, à la manière de Jean-Louis Bourlanges, quatre familles politiques, le clivage gauche-droite semble appartenir de plus en plus au passé. Il peut donner l’impression d’être un disque rayé, un vieux discours aux accents parfois archaïques.
Un autre clivage prend forme sur les questions liées à la globalisation et à la construction européenne. Les partisans d’une « société ouverte » considèrent qu’il y a plus à y gagner qu’à y perdre, tandis que ceux qui sont favorables à une « société de recentrage national » pensent le contraire. Ce clivage a divisé la France en deux à propos du Traité de Maastricht en 1992 puis à propos du projet de Constitution européenne en 2005. Or cette division n’a rien à voir avec le clivage gauche-droite, puisqu’elle oppose les extrêmes des deux bords face aux électeurs du centre-gauche et du centre-droit. Cela explique une grande partie du malaise politique actuel.
]]>Un article d’Alice Brogat et de Malte Penot-Lacassagne, avec l’aide de Martin Lewandowski.
Les 6 et 13 décembre prochains auront lieu les prochaines élections régionales. Le scrutin, a priori peu prisé, n’a pourtant rien d’anodin. Il s’agit non seulement des premières élections régionales depuis la réforme territoriale, mais aussi de la dernière échéance électorale avant les présidentielles de 2017. Dans les partis politiques comme au sein des sections à Sciences Po, la campagne prend des airs de répétition générale. La Péniche a voulu en savoir plus. Petit guide du militant du 27.
Tous les partis politiques représentés rue Saint-Guillaume ne participent pas à la campagne des régionales. C’est notamment le cas de la section de Nouvelle Donne, dont le parti national ne présente aucun candidat en Ile-de-France. « Les adhérents ne se sont pas mis d’accord sur le choix d’un candidat en Ile-de-France, aucun ne répondait à leurs exigences, explique Alexandre Louradour, président de Nouvelle Donne Sciences Po. Nous pensons par ailleurs qu’il y a un autre enjeu plus important dont on doit parler à Sciences Po en ce moment : la COP 21″.
Même son de cloche chez les Ecolos Sciences Po. « Nous préférons axer notre communication sur la COP 21, plutôt que sur la campagne des régionales, une grande partie de nos adhérents venant de la société civile, et n’étant pas impliqués dans le parti », confie Amélie Gaillat, membre du bureau collégial. La structure de l’association ne joue pas en sa faveur. « Nous ne sommes pas une section, mais une association politique visant, entre autres, à relayer la communication du parti EELV et des Jeunes Ecologistes, qui représentent le mieux nos idées. Chaque militant-te peut décider librement de mener la campagne d’EELV où il-elle veut en France. »
Les sections impliquées directement dans ces élections demeurent en règle générale assez indépendantes de leur maison mère. Leurs représentants rappellent qu’ils ont décidé de s’impliquer dans la campagne de leur plein gré. Côme Delanery, militant du Front de Gauche, explique ainsi que « toutes les initiatives viennent des étudiants qui décident spontanément de leurs événements et des thèmes traités. » Tiphaine Armand (UDI) ajoute que cette mobilisation spontanée « est un acte remercié et applaudi par le parti. »
En revanche, du côté du FN, il semblerait que la mobilisation soit une manœuvre politicienne et une décision de parti : « Notre section à Sciences Po est clairement là pour nourrir le programme de Marine Le Pen en 2017 et pour la faire gagner. Tous les éléments de Sciences Po, comme grand établissement de l’enseignement supérieur sont utiles [à Marine Le Pen] pour son programme », explique Thomas Laval, président du FN Sciences Po. Cette démarche demeure une exception à Sciences Po.
Malgré un emploi du temps d’étudiant chargé, le militant de Sciences Po défend ses convictions avec passion et s’implique intensément dans la campagne de son parti. Pour ce faire, tout est calculé pour convaincre le maximum de personne en un minimum de temps. Les militants du PS nous présentent par exemple les avantages du porte-à-porte : « des études comparatives menées durant la campagne de Hollande ont montré que cette manière de faire campagne est beaucoup plus efficace que le tractage« , explique Séraphin Élie, secrétaire de la section. À l’inverse, Omar Ben Abderahmen, vice-président des Républicains Sciences Po, rapporte que les militants des Républicains privilégient le tractage dans Paris, tout comme les militants de l’UDI.
Du côté du Front National, l’action prend une toute autre forme : en quête de légitimité à Sciences Po, la section se concentre sur des actions militantes au sein même de l’école : « Nous avons tenu une table pour faire connaître le programme de Wallerand de Saint-Just (Note de la rédaction : le candidat FN en Île-de-France) » explique Thomas Laval, qui rajoute : « nous allons placarder des affiches de Florian Phillipot et de Wallerand de Saint-Just, distribuer des tracts et des goodies. »
Toutefois, les actions du militant sciencepiste ne se limitent pas aux seules actions de terrain. En effet, elles passent aussi par des conférences ou des débats : le Front de Gauche a par exemple invité Eric Coquerel, tête de liste du rassemblement FDG à Paris, à Sciences Po.
Par ailleurs, du côté des Républicains, la section est presque directement impliquée dans l’élaboration du programme de son candidat : « Nous faisons un travail de fond : nous avons un groupe de travail qui produit des fiches sur des projets, des propositions des étudiants de Sciences Po. Elles sont ensuite transmises à l’équipe de Valérie Pécresse (NDLR : la candidate LR en Île-de-France) » , détaille Omar Ben Abderahmen.
Séraphin Élie, résume parfaitement cet état d’esprit. « Je considère que participer à la campagne des élections régionales est une question de responsabilité vis-à-vis du parti. Si on ne participe pas, on n’a pas la possibilité de rencontrer les hommes politiques. Il est essentiel de connaitre le candidat pour qui on milite. On ne peut pas dissocier la politique du militantisme. »
Les sections de Sciences Po bénéficient d’une grande autonomie dans leur travail militant. « En tant qu’organisation étudiante indépendante, on a toute la latitude de réflexion que l’on veut », confirme Côme Delanery (FDG). Toutes les sections s’accordent d’autre part sur les bénéfices que les cadres du parti retirent de l’investissement de la jeunesse. « Ils ont besoin de confronter leurs idées aux nôtres. Hervé Morin est très enclin à l’échange et il respecte, écoute et met en oeuvre quand cela vaut le coup les idées des jeunes qui représentent l’avenir à ses yeux. Les jeunes en politique sont une espèce rare et nos aînés ont besoin de nous pour rester dans la réalité des générations, c’est pourquoi ils nous poussent à continuer », souligne Tiphaine Armand (UDI).
Il faut bien sûr avoir à l’esprit que la jeunesse est aussi un argument de campagne. « Beaucoup d’électeurs sont réceptifs quand les jeunes s’engagent », ne cache pas Séraphin Élie (PS).
Le militant du 27 est efficace, et le parti duquel il dépend sait le lui faire savoir : « Valérie Pécresse est reconnaissante [de notre travail], d’ailleurs nous l’avons reçue pour notre assemblée générale et elle était très contente du boulot que l’on fournit à Sciences Po », se réjouit Omar Ben Abderahmen (LR).

La détermination et la ténacité des militants de Sciences Po au service de leur section est indéniable, et celui qui la remettrait en cause aurait bien du mal à trouver des arguments pour soutenir son affirmation. Mais quels sont les motifs qui poussent les étudiants à militer ? À première vue, leur démarche semble désintéressée. « Si on ne le fait pas, qui le fera ? A 20 ans, on a le temps et l’énergie pour rencontrer les gens. Il faut y croire. La moitié des gens ne croient plus en la politique, donc le travail que l’on fournit lors des élections locales est important », affirme Séraphin Élie (PS). « A posteriori, on se rend compte que c’est utile. On parle à des gens à qui on ne parle jamais autrement. Cette confrontation nous permet aussi d’affiner notre argumentaire » renchérit Milan Malik, responsable du pôle mobilisation externe de la section du PS à Sciences Po.
Les raisons avancées par les Républicains sont sensiblement les mêmes. « Il faut aimer le contact avec les gens si l’on s’engage. On ne s’investit pas parce que l’on est obligé de le faire, d’ailleurs nous le disons aux militants de notre section », confirme Omar Ben Abderahmen. Tiphaine Armand (UDI) va dans le même sens. « S’investir dans une campagne quand on est étudiant, c’est comme vouloir s’investir dans une association ou accomplir un projet humanitaire. C’est une volonté personnelle de s’engager pour les autres qui s’explique principalement par le plaisir que cela procure. Ainsi l’investissement au sein d’une campagne est motivé par des valeurs, des idées et un avenir commun meilleur à nos yeux. »
Toutefois, l’engagement militant via une section sciencespiste est-il toujours mu par des objectifs uniquement altruistes ou ne répond-il pas parfois à des desseins plus personnels ? C’est du moins ce que dénonce Alexandre Louradour (ND) : « Je reproche l’opportunisme de certains lors des campagnes. Il s’agit d’une minorité, mais certains cherchent à se placer, à créer des liens au niveau local et national. Pour moi, le but premier d’une association politique à Sciences Po n’est pas de s’assurer un avenir via le réseautage et le placement. Les associations ne servent pas à faire campagne mais à produire du débat dans l’école. »
Les sections les plus à gauche défendent un militantisme désintéressé. C’est le cas du Front de Gauche : « En s’engageant on ne cherche pas à faire carrière. On fait cela pour défendre les idées qui nous tiennent à coeur et qui sont centrales dans la lutte aujourd’hui : égalité, démocratie, progrès social, écologie, etc. » se défend Côme Delanery. Même réponse chez les Ecolos Sciences Po, puisqu’Amélie Gaillat confirme que « l’idée est surtout de faire ce qui nous plait et de trouver des moyens de changer les choses à notre échelle. »
Néanmoins, quand l’on se déplace vers la droite de l’échiquier politique, le carriérisme semble plus présent, ou du moins plus avoué. Séraphin Élie est conscient que « le phénomène de réseautage existe ». « Certaines personnes ont vraiment envie de se montrer, mais il ne faut pas non plus tout condamner. Il s’agit souvent de personnes qui croient en la possibilité de changement, qui ont envie de faire des choses concrètes. Or il n’y a pas de miracle : il faut être sur une liste pour être élu. » Chez les Républicains, ce phénomène n’est pas non plus mal considéré. Au contraire, Omar Ben Abderahmen reconnait que participer à une campagne permet de « s’ouvrir une porte dans le monde politique. C’est ainsi que cela marche, en faisant ses preuves, en montrant l’envie de s’impliquer. Et c’est une bonne nouvelle, la section veut que les gens aient l’opportunité de s’impliquer en dehors de la section des Républicains de Sciences Po. »
Déterminé et enthousiaste, le militant du 27 défend avec conviction ses opinions. Jamais à court de temps ni de volonté pour promouvoir sa section en Péniche, il se bat avec passion pour faire vivre le débat public à l’échelle de Sciences Po. Même s’il est souvent déconsidéré par ses camarades, il reste une figure incontournable de la vie étudiante de notre école.
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