Palpitant, car confortablement installés au fond de notre moelleux fauteuil, nous sommes submergés par les intenses émotions, par le suspense et par les péripéties que traverse le jeune Paul, prince-héritier du Royaume des Atréides. Nous sommes plongés dans un tout autre univers, univers de guerres interstellaires où le rapport au monde est totalement différent : c’est un monde de planètes et non de continents. L’espace est leur monde, la modernité donne la possibilité de se mouvoir au sein d’un espace inimaginable ! Et la beauté que « Dune » nous offre est à couper le souffle, les effets spéciaux rendent cet univers du futur presque réaliste : là est le paradoxe. La justesse des paysages bruts et naturels participent de cette véracité. La nature reprend ses droits. La planète « Arrakis » (Dune est son surnom) nous rappelle les déserts de l’Afrique du Nord, le fief des Atréides les plaines, les collines et les falaises vertes irlandaises. Ce lien, cette connexion entre présent et futur permet ainsi de nous identifier à une humanité qui nous sera à jamais inconnue car éloignée mais qui nous laisse la liberté de rêver et d’imaginer.
Le synopsis du film est classique et s’organise autour de soif de pouvoir, de guerres de trône et d’autorité, de persécution des uns par les autres, de poursuites d’idéaux mises à mal par la mécanique des Gouvernants, d’exploitation de la nature et d’un peuple pour des profits indécents. Les Fremen vivent paisiblement sur Dune, or, ces dunes de sable renferment « l’Epice », objet de convoitise qui a la capacité de faire de l’humain le plus doux et droit possible le pire de son espèce. Sur Dune vivent également des vers de terre, démesurément grands et de vrais prédateurs.
Paul et sa famille représentent « les bons », les idéalistes, les pacifistes qui pensent pouvoir renverser l’ordre violent établi. Tant de pureté et de naïveté qui se heurte à la brutalité des « méchants » : la maison Harkonnen. Ennuyante dichotomie et dualité du monde qui ne peut jamais être tout blanc et tout noir.
Les Harkonnen sont atroces, répugnants, ils font frissonner. Leur chef incarne à lui-seul l’essence de la tyrannie. Soutenir le regard devant sa laideur est un exploit. À toute cette tension provoquée par des luttes sanguinaires s’ajoutent la magie et le surnaturel. Avec parcimonie et talent, le réalisateur saupoudre quelques éléments de spiritisme, de rêves prémonitoires, de liens entre les êtres, de pouvoir, de contrôle, de chuchotements de voix… qui se matérialisent avant tout en la personne de Paul. Paul est un jeune garçon avec des dons extraordinaires et doué de courage, de force et de vertus : il est le fils parfait. Peut-être trop ? Est-il l’espoir, le Messie (le Mahdi) qu’attendent les Fremen ? Pourquoi Paul est-il si familier et attiré par cette planète et ressent-il le besoin de rejoindre le peuple autochtone ?
Tant de questions qui restent sans réponse après une interminable tension qui ne retombe pas. La fin du film approche et nous n’avons en réalité rien appris. L’histoire se tisse à un rythme lent et précis : le réalisateur veut-il faire durer le plaisir ? Un second film sortira très certainement si celui-ci rencontre le succès attendu, tâche ardue… Rappelons qu’un autre film s’est essayé à adapter « le Cycle de Dune », collection de romans de Frank Herbert dont Dune (1965) est le premier. L’adaptation de cette oeuvre est un sujet sensible car la précédente s’est heurtée à un échec.
Celle-ci réconciliera-t-elle le public avec cet univers intergalactique qui rappelle Star Wars ? Star Wars reçut tous les lauriers, on préféra oublier « l’échec Dune ». Or, en remettant au goût du jour, en utilisant avec brio des effets spéciaux et en invitant la fine fleur des acteurs d’Hollywood (Timothée Chalamet, Zendaya, Oscar Isaac entre autres), le réalisateur québécois réussira-t-il l’exploit de créer une franchise Dune, de susciter les passions de fans déchaînés ou même de détrôner Star Wars ?
Après deux ans de COVID que l’on aimerait mettre sous le tapis, se trouver projeté dans un univers loin de la réalité est agréable et dépaysant. Une opportunité de fuir un monde que nous éprouvons tous les jours pour atterrir dans un univers inconnu qui nous offre des images à dévorer des yeux.
Qu’en pensent les spectateurs ? Conquis ? Déçus ? Déboussolés ? Blasés ? La Péniche vous propose l’interview d’un membre de l’association de cinéma de Sciences Po, Close’Up, Clément Renaudin, trésorier.
Q : Connaissais-tu la saga et l’univers « Dune » avant la sortie du film de 2021 ?
R : Je connaissais de nom mais je n’avais jamais lu aucun livre avant. Après avoir vu le film, j’étais curieux de voir si oeuvre littéraire et adaptation cinématographique correspondaient et j’ai commencé à lire les livres.
Q : As-tu vu la version de 1984 de David Lynch ?
R : Je n’ai pas vu la version de David Lynch mais j’ai entendu beaucoup de critiques à son égard : un argument supplémentaire pour voir celle de 2021.
Q : Es-tu rentré dans l’ambiance dès le début du film ?
R : J’ai tout de suite été plongé dans l’atmosphère du film car j’ai vraiment apprécié son esthétique qui est sincèrement très belle. Parfois, cette esthétique joue au détriment de l’action et l’on se sent perdu.
Q : Quelles sont tes impressions générales (Film un peu lent ? Ou au contraire, trop court ? Effets spéciaux ? Mise en scène ? suspense ?)
R : Le film n’est pas long mais lent. Cela fait partie de la mécanique du film qui est parfaitement équilibré. Les effets spéciaux sont magnifiques et appuient une mise en scène propice au suspense. Les paysages et les décors ne sont pas habituels et cela invite au voyage.
Q : Que penses-tu du casting ?
R : Le casting est très bon et leur jeu s’inscrit bien dans l’univers du film. Cela est cohérent. Je trouve cependant que Timothée Chalamet est un choix étonnant car il fait très juvénile et l’on aurait attendu un Paul plus « âgé ».
Q : As-tu accroché à l’histoire ?
R : Je suis rentré dans univers à fond, l’intrigue est très compréhensible et accessible. Il y a une mise en place de l’histoire et des explications pour comprendre les subtilités et chaque personnage. J’ai bien aimé le « bene gesserit », une mythologie que l’on ne cerne pas maintenant mais qui fera le lien plus tard.
Q : Es-tu déçu par la « non-fin » ? Attends-tu avec impatience le numéro deux ?
R : On reste sur notre fin mais je ne dirais pas que je suis déçu. Ce film est un film de science-Fiction et c’est normal que l’accent ne soit pas mis sur l’action mais sur l’univers et la psychologie. L’action s’efface au profit d’une poétique qui installe l’histoire. Et bien évidemment, j’ai hâte que le second volet sorte !
Q : Comprends-tu l’engouement autour du film ? Sur-coté ? Sous-coté ?
R : Le film est un peu sur-coté, surtout avec le casting très médiatisé et connu. Il touche un public très large. L’engouement est certes exagéré mais le film mérite les critiques dithyrambiques à son égard.
Q : Quelle est ta scène favorite ?
R : J’ai adoré la fin, c’est-à-dire la marche dans le sable du désert de Dune, jusqu’à ce que Paul et sa mère rejoignent les Fremen. Le film se clôt sur cette interrogation : pourquoi et comment Paul connait-il les Fremen et leurs coûtumes ? Et pourquoi veut-il s’intégrer à leur peuple ? J’ai également été fasciné par les scènes de découverte du palais sur Dune qui sont grandioses. En revanche, les scènes de violences et d’actions brutales ne sont pas les plus intéressantes ni le principal. Cet univers de science Fiction est complexe et l’action n’est pas recherchée ni primordiale.
Q : Penses-tu que Dune est une critique de notre monde actuel ?
R : C’est un film intellectuel avec une géopolitique des planètes qui n’est pas développée dans Star Wars par exemple. On comprend les relations tendues et les guerres commerciales entre les différentes maisons au pouvoir. Mais je ne pense pas que cela soit une critique de notre civilisation. En tout cas, je ne l’ai pas interprété en ce sens.
]]>La note de La Péniche : 3,5/5
Le spectateur français n’est pas bon en Anglais. Voilà ce que pensent en tout cas les annonceurs, ayant renommé « New York Melody » un film dont le titre original est le très complexe « Begin Again ».
Avec John Carney aux manettes, New York Melody est une sorte de remake de Once, petit bijou irlandais de délicatesse. Mais dans cette version, les têtes d’affiches ne sont plus de vagues acteurs aux noms bien irlandais, mais deux poids lourds de la société hollywoodienne : Keira Knightley, rafraichissante, et Mark Ruffalo, dans son rôle habituel d’écorché vif. Tous les deux brisés par la vie, l’une par le départ de son petit-ami (Adam Levine, étonnant), l’autre renvoyé de la société de production qu’il a créé, les personnages de Knightley et de Ruffalo vont décider de monter un album ensemble à l’aide de brics et de brocs.
On découvre le brin de voix de Keira Knightley, et on remercie le ciel qu’elle se soit engagée dans le cinéma et non pas dans la chanson –car si son filet de voix est agréable, il finit par devenir agaçant après près de deux heures de murmures sur une guitare. Mais en dehors des lamentations mélodiques du personnage principal, New York Melody est illuminé par une bande originale d’une grande douceur. On découvre joyeusement New York sous des angles délaissés par la plupart des rom-coms classiques, accompagné par les voix de Norah Jones et de l’inévitable Frank Sinatra. New York Melody ne vous donnera jamais ce que vous souhaitez. Il détourne très intelligemment la plupart des codes de la comédie romantique classique, et, s’il n’a pas le charme de Once, il se laisse regarder avec plaisir ; pétillant, parfois grinçant, il est définitivement LA comédie romantique de l’été 2014.
Film de Christophe Honoré avec Amira Akili, Sébastien Hirel, Mélodie Richard (sorti le 30 juillet 2014).
La note de La Péniche : 3/5
A moins d’avoir vécu dans une grotte reculée ou d’avoir élevé des lamas au Pérou, il est impossible que vous ayez échappé au tapage médiatique autour du dernier né de la firme EuropaCorp, société de production de Luc Besson, connu pour être un afficionado des courses poursuites (Taken, Taxi) mais également pour avoir réalisé le très acclamé Grand Bleu et l’ovni qu’est devenu le Cinquième Elément dans le monde de la science-fiction. Aussi, lorsque l’on prête attention à son parcours et à ses films, le spectateur réalise rapidement que Lucy est signé comme l’une des principales, sinon la première, raisons de la création de la société de production de Besson.
L’intrigue de Lucy est simple: une jeune touriste américaine (jouée par Scarlett Johansson) doit devenir la mule d’un cartel de drogue. Ses geôliers commettent l’imprudence de la frapper, et de percer le sachet contenant la drogue, alors placé dans son estomac. Celle-ci est diffusée dans l’ensemble de son système sanguin, le tout illustré par de très belles images de synthèse. L’héroïne va devenir de plus en plus intelligente, mais aussi de moins en moins humaine.
Lucy n’est pas un thriller ; il s’assume comme un film d’action jouissif, aux séquences impeccablement tournées et aux effets visuels particulièrement convaincants. Besson s’en donne à cœur joie, et les idées, bien que pas toujours abouties, fusent tout au long du film, inscrivant Lucy dans la lignée des héroïnes de films d’action comme Leeloo ou encore Nikita, tout en réussissant l’exploit de désexualiser une Scarlett Johansson terrifiante alors qu’elle perd peu à peu son humanité. Lucy n’est certainement pas le meilleur film de Besson. Sa fin est prétentieuse, et même paresseuse. Mais ce serait mentir que de ne pas admettre que l’on passe un –très- bon moment.
Film de Luc Besson avec Scarlett Johansson, Morgan Freeman, Min-sik Choi (sorti le 6 août 2014).
La note de La Péniche : 4/5
Elle, c’est Madeleine, fille farouche au charme étrange, pessimiste aux muscles tendus, elle se prépare au pire et expose ses théories sur la fin du monde. Lui, c’est Arnaud, timide et doux, il vit au jour le jour sans trop se soucier de l’avenir.
Les Combattants raconte l’histoire de leur rencontre et de leur expérience au sein du stage militaire qu’il décide d’intégrer, puis de leur survie en pleine nature. Le premier film du réalisateur français Thomas Cailley est un petit bijou d’originalité et de douceur. Il est de ces films qui nous rappellent combien le cinéma est un art riche qui a le pouvoir de toucher profondément le spectateur. On rit à l’écoute des dialogues savoureux et on contemple la réalisation admirable du jeune cinéaste, on reste aussi scotché devant la performance de la divine Adèle Haenel.
Romance ? Comédie ? Drame ? Film apocalyptique ?… Ce long métrage ne correspond à aucun genre défini, et c’est finalement ce qui fait sa force. On ne saurait que trop vous conseiller de profiter de la rentrée pour vous laisser surprendre par cette œuvre acclamée à la Quinzaine des réalisateurs.
Film de Thomas Cailley avec Adène Haenel, Kevin Azaïs, William Lebghil (sorti le 20 août 2014).
La note de La Péniche : 3/5
Party Girl fait partie de ce nouveau courant de cinéma qui se plaît à brouiller les limites entre le film de fiction et le documentaire familial.
L’héroïne, Angélique, n’est autre que la mère d’un des réalisateurs, et son personnage (si tel est le terme adéquat) est calqué fidèlement sur son modèle dans la vie. Directrice vétérane d’un cabaret à la lisière de l’Allemagne, matriarche aimante mais négligente, Angélique se trouve confrontée à un choix de vie imprévu à la hauteur de ses soixante balais: épouser Michel, « gentil » mineur retraité fou d’elle, et délaisser ainsi son business nocturne au profit d’une existence plus paisible et domestique. Hésitante, elle décide néanmoins de se lancer dans cette aventure qu’est le conformisme conjugal, exotique pour une femme s’étant toujours entouré de pôles de striptease et d’aventures sans lendemain. A mesure que les préparatifs du mariage se concrétisent et que Angélique obtient un avant-goût du quotidien sagement conventionnel auquel elle est promise pour le reste de sa vie, entre un coup de serpillère et une réprimande à ses petits-enfants, elle maintiendra sans conviction sa décision tout en se cramponnant à la liberté dont elle avait toujours joui et qu’elle sent lui glisser entre les doigts.
Portrait amoureux d’une mère éternellement jeune mais accablée de remords ou d’une Lorraine peuplée de beaufs adorables et de cœurs simples, Party Girl cultive l’ambiguïté entre la biographie décadente et la poésie hédoniste avec une sensibilité et un naturalisme authentiques. Le film est ponctué de moments touchants, comme celui où Angélique et sa fille cadette, de qui elle s’est détachée pendant des années, se reconnaissent à travers les bracelets que toutes deux ont accumulé autour du poignet. Ou encore la sublime scène finale, tournée comme le début du film dans l’intimité chaleureuse et oisive d’un bistrot au son du morceau enivrant de Chinawoman, résumant à elle seule l’ethos de cette ode à une insoumise jusqu’au bout de la nuit.
Film de Marie Amachoukeli / Claire Burger / Samuel Theis avec Angélique Litzenburger, Joseph Bour, Mario Theis (sorti le 27 août 2014).
La note de La Péniche : 4/5
«… t’as compris quoi ? » est une question qui risque fortement d’être posée à la fin du générique de « Enemy » si vous allez voir ce film accompagé (e ). Après l’impressionnant Prisoners, c’est un autre thriller que réalise Denis Villeneuve, au scénario plus complexe et plus ambitieux que son précédent long-métrage.
La distribution est très réussie et les acteurs sont excellents, Mélanie Laurent et Sarah Gadon n’ayant pas à rougir devant le talentueux Jake Gyllenhaal. Ce dernier interprète Adam, professeur d’Histoire à la vie simple et paisible, jusqu’au jour où il rencontre son double (trop ?) parfait en la personne d’un acteur de troisième zone, Anthony : s’agit-il vraiment de deux personnages différents ? La trame est simple en apparence. Villeneuve installe une atmosphère étouffante portée par une magnifique bande-son, nous dépeint un Toronto jaunâtre, rend sa réalisation épilectique par moment, et sème le doute dans l’esprit du spectateur dès la magnifique première scène. Le mystère s’épaissit dans un crescendo remarquable, jusqu’au dernier plan, qui en laissera plus d’un totalement incrédule.
Enemy est un film qui fait réfléchir pendant et après son visionnage, qui nous amène à analyser quelques scènes et à chercher la signification de plusieurs symboles (celui de l’araignée au premier plan). On en sort plein d’interrogations, se rémémorant certains détails et certains éléments nous ayant interpellés, essayant d’assembler les pièces de ce puzzle. Cette œuvre complexe divisera très certainement, à cause de son rythme assez lent et de la multiplication déroutante de métaphores. Elle n’en reste pas moins remarquable par son intelligence, sa maîtrise et son originalité. Avis aux amteurs des films de David Lynch ou de Christopher Nolan, si vous avez aimé lire les interprétations de Mulholland Drive ou débattre de la fin d’Inception, Enemy ne vous laissera pas de marbre.
Film de Denis Villeneuve avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon (sorti le 27 août 2014).