Auteur : Arthur Savoye
Crédit photo : ministère de l’Intérieur.
L’amphithéâtre Eugène d’Eichthal est bien rempli, on y croise beaucoup d’étudiants de Sciences Po mais aussi de la Sorbonne et de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, très bien habillés.
Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale depuis octobre 2024 et général d’armée, prend place. Pour son propos introductif, il a souligné plusieurs “marqueurs stratégiques” auxquels la France fait face. En premier lieu, l’aggravation des tensions internationales qui se caractérisent par une guerre hybride. Celle-ci, menée notamment par la Russie, est marquée par des actions de déstabilisation allant des cyberattaques aux tentatives de semer la discorde comme les têtes de cochon déposées devant des mosquées franciliennes. Face à cette situation, M. Bonneau recommande un renforcement du continuum sécurité défense.
En deuxième lieu, l’insécurité ressentie qui a selon lui “dépassé le stade du sentiment” avec une extension de la criminalité organisée, en particulier du narcotrafic. Le directeur de la gendarmerie a insisté sur un continuum croissant entre délinquance du quotidien et criminalité organisée, en prenant l’exemple de réseaux mafieux d’Europe de l’Est très structurés à l’origine de cambriolages en série. Une meilleure coordination entre gendarmerie et police est selon lui indispensable, “il faut que les maires et les gendarmes se parlent” nous dit-il. M. Bonneau préconise également un investissement plus important dans les maillons faibles de la gendarmerie comme les ports secondaires de la côte Atlantique vers lesquels se redéploie le narcotrafic, les grands ports étant davantage surveillés.
Par ailleurs, il note un durcissement des contestations sur le territoire national, marqué par la part croissante des mineurs dans les phénomènes de radicalisation islamiste, une “montée en miroir” de l’ultragauche et de l’ultradroite, et des violences en marge des manifestations. Le cyber représente également un enjeu majeur pour la gendarmerie, puisque davantage d’escroqueries sont aujourd’hui commises en ligne que dans le monde physique, et que les rançons lors d’enlèvements sont demandées en cryptomonnaies, moins aisément traçables par les forces de l’ordre.
Le général a en outre évoqué le besoin de reconnaissance des gendarmes, qui se traduit par une demande de compréhension des défis en matière de procédure auxquels ils sont confrontés dans leur travail de police judiciaire et sur l’état général dégradé des casernes.
Pour conclure, M. Bonneau a rappelé l’importance de l’engagement. Il se félicite de l’augmentation du nombre de réservistes, qui atteint 38 000 membres avec une forte majorité de jeunes issus d’horizons divers, qui ne comptent pas forcément de gendarmes dans leur entourage.
L’occasion pour lui de souligner l’importance de la cohésion nationale : face aux menaces sécuritaires, “il faut se battre” dit-il, tout en rappelant que l’action de la gendarmerie s’inscrit dans un cadre juridique strict et protecteur des libertés (y compris pour l’interception de données numériques). Un message porteur de sens qui résonne avec la devise de la gendarmerie nationale, “Pour la patrie, l’honneur et le droit”.
]]>M. Strubel a tout d’abord évoqué les menaces cyber pesant sur la France. Il en identifie deux principales : les États et le crime organisé. Certains États lancent en effet des cyberattaques de grande ampleur visant à déstabiliser une organisation ou un autre État (en rendant des pages web inaccessibles ou en procédant au chiffrage et vol de données par des rançongiciels), mais n’hésitent désormais plus à recourir au sabotage d’infrastructures Internet, une crainte amplifiée par la stratégie de confrontation russe dans le cyberespace depuis l’invasion de l’Ukraine.
Deux événements sont ainsi particulièrement scrutés : les élections européennes du 9 juin prochain et les Jeux Olympiques de Paris. Quant au crime organisé, il consiste le plus souvent en des attaques par rançongiciel fréquentes et non ciblées visant à soutirer de l’argent aux entités attaquées, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou d’hôpitaux publics. Strubel note une interpénétration croissante des méthodes de ces deux acteurs, qui implique selon lui une vigilance constante de la part des acteurs de la cybersécurité.
Ensuite, le directeur de l’ANSSI a présenté les actions de son agence face à ces défis. En premier lieu, l’agence comporte des “cyber pompiers” envoyés après une cyberattaque pour analyser le déroulé du piratage pour parvenir si possible à remonter jusqu’à ses auteurs, processus prenant généralement plusieurs mois, et définir la réponse à apporter. L’ANSSI certifie également des opérateurs de cybersécurité afin de diffuser de bonnes pratiques, et mène des actions de formation auprès d’entreprises, mais aussi de plus en plus souvent dans l’enseignement secondaire et supérieur. L’ANSSI collabore également avec ses partenaires européens et américains dans le partage d’informations et la détection des menaces, un travail qui peut porter ses fruits comme l’a montré le récent démantèlement du site principal du groupe cybercriminel Lockbit.
Interrogé sur les défis à relever, Vincent Strubel indique qu’il n y a pas de “solutions binaires aux dépendances”.
“L’enjeu n’est pas forcément d’avoir un Google français” dit-il, soulignant la nécessité de renforcer plutôt la souveraineté dans les entreprises de cryptographie, qui jouent un rôle essentiel dans la compréhension et la réponse aux cyberattaques. Avec 650 agents, “l’ANSSI ne peut pas tout faire tout seul”. L’agence publique a cependant selon lui pour avantage de centraliser la coordination de l’action publique en matière de cybersécurité à l’inverse d’autres pays où ses missions sont éparpillées.
L’essor de l’intelligence artificielle ne va pour lui pas changer radicalement la nature des menaces cyber, mais pose la question de la sécurité de l’IA et par l’IA : à la fois protéger les intelligences artificielles utilisées dans des secteurs critiques et saisir les innovations permettant d’améliorer la cybersécurité. En définitive, le directeur de l’ANSSI appelle à la lucidité face aux menaces cyber, tout en insistant sur la coopération entre Etats, entreprises et citoyens.
Gouverner, c’est prévoir, y compris dans le cyberespace.
]]>Cette association étudiante est centrée sur les problématiques de sécurité et de défense au sens large. Elle organise des conférences avec des acteurs du monde sécuritaire et stratégique, qu’il s’agisse de parlementaires, de militaires ou de chercheurs, et publie également en ligne un suivi de l’actualité stratégique.
Le député de la 10ème circonscription du Rhône a partagé aux étudiants les grandes lignes de l’action d’évaluation et de contrôle menées par le Parlement dans le domaine de la défense. Cette question s’avère cruciale au vu de la conjoncture internationale. Thomas Gassilloud a d’abord évoqué le travail transpartisan, avec l’adoption d’amendements de différents groupes parlementaires, sur la loi de programmation militaire 2024-2030. Cette loi, promulguée le 1er août 2023, consacre 413 milliards d’euros de crédits alloués aux différentes composantes de la défense nationale et un objectif de 100 000 réservistes d’ici la fin de la décennie. Nous avons pu apprendre à cette occasion que les lois relatives à la défense furent parmi les premières à être adoptées par 49.3 sous la Cinquième République.
M. Gassilloud inscrit son travail en commission comme une « responsabilité de contrôle démocratique » sur des questions relevant majoritairement de l’exécutif, en particulier au Président de la République en tant que chef des armées et détenteur du feu nucléaire. La commission défense a recours aux moyens habituels d’évaluation et de contrôle (auditions, commissions d’enquête, rapports) en s’appuyant sur les différents acteurs impliqués dans la défense nationale (militaires, ministères, industries). Face aux enjeux de transparence, elle a récemment mené une audition publique sur l’exportation de matériel militaire, sujet controversé comme l’a montré l’interpellation d’Ariane Lavrilleux qui a enquêté sur un possible détournement par l’Egypte de l’aide apportée par les renseignements français. Des coopérations sont aussi instituées avec les parlements étrangers notamment au sein de l’assemblée parlementaire de l’OTAN.
Le député a insisté sur l’importance de développer les échanges entre militaires et civils afin d’aider à l’acquisition par chacun d’entre nous de ce qu’il nomme « la culture de défense » et qui passerait par une réflexion sur l’attractivité de l’armée en matière de recrutement. Interrogé sur la contrainte du secret défense, il a indiqué que ce dernier ne constituait pas un obstacle majeur pour les travaux de la commission. A noter que seuls les parlementaires membres de la délégation du renseignement disposent d’informations classifiées. Thomas Gassilloud n’a pas pu échapper à l’automne encore chaud pour l’armée française avec le retrait du Niger : la présence française en Afrique demeurera, selon lui, au vu des nombreux défis sécuritaires que le continent, en particulier le Sahel, aura à relever.
Cette conférence fut très enrichissante en levant le voile sur une thématique peu abordée sous l’angle parlementaire. Elle constitue une invitation à s’ouvrir aux enjeux de défense et de sécurité, ce qui est essentiel en tant que citoyen, car comme le disait Georges Clemenceau, « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires ».
Crédits photo : Sciences Po Défense et Stratégie
]]>Le 19 septembre dernier, le Conseil de l’Institut a voté à l’unanimité la création de plusieurs double-masters lors de sa réunion mensuelle. INALCO, Saint-Cyr, King’s College : ces partenariats s’inscrivent dans une politique de développement des double-diplômes de l’institution parisienne, face aux succès de ceux préexistants. La Péniche s’est procuré le compte-rendu du Conseil.
Sciences Po et l’INALCO, l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, s’associent pour mettre en place un double-diplôme en master. L’objectif est de “former des politistes spécialistes du Moyen-Orient au sens large, du Maroc jusqu’au Pakistan” a précisé en conseil Manuelle Franck, présidente de l’INALCO et membre permanente du Conseil de l’Institut.
À Sciences Po, les étudiants seront rattachés au master de Politique Comparée de l’École doctorale, en lien avec l’École des Affaires internationales, PSIA. Mais pour Laurence Louër, professeure au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), “toute la philosophie de ce projet est d’offrir une formation personnalisée. Les étudiants piocheront dans un grand panel de cours et chaque année, en fonction de leurs besoins”, seul un séminaire de recherche à géométrie variable rassemblera les étudiants du double-diplôme.

“Le campus de Menton forme des étudiants en Collège, mais il n’existe pas de débouchés pour ceux qui voudraient continuer dans la recherche” a complété Laurence Louër. L’objectif est donc de préparer les étudiants à des thèses de recherche sur la région. Manuelle Franck ajoute : “Ce qui fera la particularité de ce master, c’est son extension et son ancrage disciplinaire fort dans les sciences sociales, particulièrement en sciences politiques et sociologie politique”, inexistant à l’INALCO.
Devant le Conseil de l’Institut, Frédéric Mion a souligné sa “joie de voir ce projet prendre aujourd’hui une tournure concrète”, après deux ans de négociations. Le directeur de Sciences Po, simple assistant à la séance, a affirmé la nécessité de formation dans ce domaine, car “l’aire moyen-orientale nous préoccupe tous aujourd’hui, et nous répondons à ce besoin avec une formation qui est, je le crois, très originale.” En cas de succès, il a laissé entrevoir de nouveaux partenariats tournés vers d’autres régions du monde.
Le double-diplôme concernera une dizaine d’étudiants par promotion, recrutés par un jury commun aux deux instituts. Les candidats devront justifier d’un niveau minimal dans la ou les langues étudiées. Si l’objectif premier est de former des chercheurs, la formation se pense également pour les secteurs de la défense, du privé, du journalisme et bien sûr pour le Quai d’Orsay.
Enfin, les deux écoles étaient déjà en partenariat pour l’enseignement des langues rares aux étudiants de la rue Saint-Guillaume, et même au-delà, puisque les étudiants du programme Europe-Afrique basés à Reims bénéficient d’un enseignement en swahili (en partie par correspondance) de l’INALCO.
Sciences Po et Saint-Cyr, l’école militaire des officiers de l’Armée de terre, vont mettre en place un double-diplôme. Il permettra à dix étudiants, cinq de chaque école, de faire une année d’étude dans l’autre établissement, afin de décrocher les deux diplômes. Depuis 2002, un programme d’échange permet à quelques étudiants de faire un semestre d’échange, ouvert initialement au master International Security de PSIA et élargi en 2014 à l’École d’affaires publiques (EAP). Celui-ci sera maintenu en plus du double-diplôme.

Ce nouveau cursus pourra se faire, à Sciences Po, une fois intégrés les masters de l’EAP ou de PSIA. L’admission sur dossier est conditionnée à la réussite de tests physiques. La suite est précisée par Delphine Grouès, directrice exécutive des études : “ils iraient passer leur deuxième année de master à Saint-Cyr, sur deux semestres où ils peuvent choisir de rejoindre s’ils le souhaitent les rangs des officiers qui se rendent en Guyane. Les étudiants de Saint-Cyr, afin qu’ils s’adaptent au calendrier de ces écoles, rejoindraient Sciences Po pour une année de janvier à janvier, dans les effectifs de l’EAP ou de PSIA.”
Frédéric Mion s’est dit “réjoui” de ce double-diplôme, qui répond “à une demande croissante de formation sur les questions de défense”. Le directeur de l’enseignement de Saint-Cyr, Éric Gherardi, place la formation dans une aspect directement militaire. “Il y a véritablement la perspective d’une construction d’une culture, si ce n’est commune, au moins proche avec une parfaite connaissance de ce que font les uns et les autres. C’est très important dans la perspective de ce que sont actuellement les missions de l’armée de terre.”
A Saint-Cyr, sur le camp de Coëtquidan en Bretagne, les étudiants parisiens auront le choix parmi environ 150 cours différents, en français ou en anglais, avec notamment des cours de stratégie militaire. Vanessa Scherrer, directrice exécutive de PSIA, se félicite : “c’est très intéressant pour les étudiants puisque cela leur permet de trianguler et de gagner en puissance d’analyse et de compréhension sur leur sujet.”
École militaire oblige, ce double-diplôme sera réservé aux étudiants français, car ceux qui l’intégreront devront se placer sous un statut de militaire (réserviste ou volontaire aspirant). Contrairement à ceux de Saint-Cyr, les étudiants venant de Sciences Po ne pourront pas accéder directement, à la fin de la formation, au corps des officiers de l’Armée de terre.
King’s College London a été le premier à proposer à l’institut parisien de “renforcer une coopération ancienne et intense afin de mettre en oeuvre une formation qui combinerait les approches françaises et britanniques dans le domaine des affaires internationales” a expliqué au Conseil Aurélien Krejbich, directeur du Centre Europe à la Direction des Affaires Internationales et des Échanges (DAIE).

Le partenariat, négocié “main dans la main” par la direction des affaires internationales et l’École des Affaires internationales, part d’un constat : King’s College est le partenaire le plus important de l’institut, avec 35 étudiants qui vont y effectuer leur troisième année. C’est le département War Studies qui a pris l’initiative de la coopération, même si au-délà de ce département “ce sont aussi d’autres unités pédagogiques qui sont impliquées dans ce projet de formation” a précisé M. Krejbich. Ainsi, sept masters de PSIA et près d’une trentaine de King’s College sont concernés.
La première année de ce double-master s’effectuera à Paris et la deuxième à Londres. À l’issue de cette formation, les étudiants obtiendront deux diplômes et la première rentrée est prévue en 2017. Il y aura un comité de sélection commun afin que “l’admission soit concomitante aux deux établissements”. Par ailleurs, les étudiants du programme pourront combiner le master de leur choix à King’s College avec leur cursus à PSIA. “Cette combinaison servira leur projet professionnel puisqu’elle sera au plus près de leurs intentions et du projet auquel ils se destinent” a affirmé Aurélien Krejbich.
Par ailleurs, “les élèves admis dans ce programme bénéficieront d’une priorité en termes de choix de cours dans le cadre de la première année effectuée à PSIA” a ajouté le directeur. L’école doctorale ne sera pas en reste dans ce partenariat puisque des séminaires doctoraux entre les deux institutions seront organisés.
Concernant les frais de scolarités, les étudiants du programme s’acquitteront des frais de Sciences Po la première année et de ceux de l’université partenaire l’année suivante, des bourses seront également misent en place. Par ailleurs, les alumni de Sciences Po, qui ont une association caritative à Londres aidant les étudiants à financer leurs cursus au Royaume-Uni “ont accueilli très favorablement ce projet de double diplôme”. “Ils souhaiteraient déployer un programme de bourse spécifique pour accompagner le lancement de cette formation” a rapporté Aurélien Krejbich.
Un point d’ombre soulevé par Vincent Martigny, maître de conférences à Sciences Po et producteur sur France Culture, demeure cependant. Qu’en sera-t-il des partenariats entre l’école de la rue Saint-Guillaume et les universités britanniques quelques mois après le divorce annoncé entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne ? Interrogation à laquelle a fermement répondu Frédéric Mion : “Dès le lendemain du vote sur le Brexit, beaucoup de nos partenaires universitaires nous ont écrit pour nous dire leur attachement à toutes les formes de coopération universitaire et à leur inscription dans un paysage européen de l’enseignement supérieur et de la recherche, dont ils ne souhaitent pas se voir exclus du fait de cette décision”. Selon le directeur, “il est trop tôt pour dire de quelle manière […] les universités britanniques pourront absorber ce choc”. M. Mion a cependant précisé qu’il n’y aurait pas de changement au niveau des droits des étudiants à King’s College à la rentrée prochaine.
Le conseil de l’Institut est la principale instance de décision de Sciences Po. Toutes nos précisions dans un article précédent : http://lapeniche.net/reforme_sciencespo/
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