L’année dernière, au mois de mars, tous les médias ne parlaient que d’une seule chose : le monde d’après. Il était décrit comme radicalement différent et nouveau, comme la conséquence d’un moment de libération sans précédent. Tout le monde parlait de réapprendre à vivre, comme si nous avions arrêté de respirer pendant ces mois d’enfermement. On se prenait à rêver d’étreindre ses proches, de danser, de voyager jusqu’au bout du monde. Aujourd’hui, force est de constater que ces espoirs se sont progressivement éteints. Une certaine routine s’est installée, symptôme d’un épuisement chronique. Nous ne pensons plus au monde d’après. Ce qui semblait n’être qu’une parenthèse de quelques mois s’est installé de façon durable : nous voilà coincé.e.s dans cette période transitoire, abattu.e.s face à l’impossibilité de retourner au monde d’avant. Nous nous sentons désormais vieilli.e.s, après une année et demi de notre jeunesse volée. Les projets sont mis en pause, l’avenir brouillé. Pourtant, qu’il est bon de rêver de ce monde d’après et de désirer les choses du quotidien, malheureusement étiquetées comme non-essentielles. À partir de quel moment avons-nous cessé d’espérer ? Pour une fois, oublions les chiffres inquiétants et les « nous sommes en guerre », reprenons espoir. Humanisons-nous à nouveau, loin des disciplines du corps, de l’isolement et des statistiques qui quantifient nos vies. Délaissons l’inexistence, les universités endormies, et les salles de spectacles désertes : imaginons de nouveau, un an plus tard, cet « après » aux contours flous. Pensons au retour de l’insouciance, à la liberté enivrante, à la caresse du vent sur nos visages sans masque. Que le temps (re)vienne où les cœurs s’éprennent. Nous l’avons bien vu, le retour des terrasses et des lieux de culture a insufflé de la vie dans beaucoup d’entre nous, qui étaient jusqu’alors à bout de souffle. Mais comment imaginez-vous le premier jour du monde d’après, sans Covid-19 ? Quelle saveur de la vie vous fera vibrer avant toutes les autres ? De quoi êtes-vous impatients ?
« Ce que j’ai le plus hâte de faire après cette pandémie ? Danser, je pense. Lors d’une soirée, d’un festival ou en boîte de nuit, j’ai hâte de sentir la foule autour de moi vibrer, de retrouver un contact rassuré. »
Elise
« Le jour d’après, je veux voir des gens heureux et conscients de la chance qu’ils ont d’être en vie. »
Thibault
« Je regarderai les sourires des gens dans la rue, et je partagerai ces sourires. J’embrasserai mes grands parents et tous ceux que j’aime. Je retrouverai une vie spontanée et insouciante, je partirai en voyage pour voir la mer et le soleil, j’irai en terrasse, je danserai, je ferai des rencontres. Ça sera incroyable et tout aura plus de valeur. Mais surtout, bientôt, on aura oublié toutes ces difficultés, et toutes ces petites choses qui nous manquent tellement seront notre quotidien. »
Flore
« J’aimerais faire un barbecue avec mes amis et leur faire des bisous. »
Elisa
«
J’aimerais retrouver le sucre de la vie, la facilité de l’improvisation et la douceur des amitiés éphémères. En bref tout ce qui est non essentiel mais qui donne du goût à nos petits jours de vivant. »
Emma
« Sortir tard, voir le visage des gens heureux qui rigolent et sourient, danser dans la rue, embrasser mes amis. »
Odile
« Une fois cette pandémie derrière nous, j’aimerais apprécier au mieux les petites choses. Respirer l’air frais sans masque, voir les gens sourire et leur sourire en retour, sortir sans surveiller si le couvre feu approche et surtout, partir, voyager, découvrir, explorer. »
Léa
« Quand tout cela sera fini, j’aimerais retrouver la liberté et l’insouciance : sortir sans regarder l’heure, sourire aux passants, aller au musée sur un coup de tête et passer des journées entières avec ceux que j’aime… »
Juliette
Pour vous, le premier jour du monde d’après sera festif, rempli d’embrassades, de musique, et de sourires. Mais surtout, un premier jour rythmé par l’inconscience, libéré.e.s des contraintes imposées par le couvre-feu et la distanciation sociale. Comme le disait si bien Rimbaud, la soif malsaine obscurcit nos veines : nous attendons avec impatience le jour où nous retrouverons la frivolité de la jeunesse, dont nous avons été indûment privé.e.s. Et bientôt, espérons-le, ces fantasmes ne relèveront plus de l’imaginaire, mais du réel — je sens déjà le parfum de l’insouciance qui vient jusqu’à nous.
Et vous, comment sera votre premier jour du monde d’après, sans Covid ? Faites-nous rêver.
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Mardi 17 mars : nous étions tous appelés à faire huis clos. Perdus de se retrouver chez soi, certains ont voulu comprendre. Mieux saisir pour probablement mieux dompter, nombreux se sont livrés à des lectures dites de circonstances. La Peste de Camus en tête.
Comment pourrait-il en être autrement ? Le parallèle avec la situation actuelle pique les yeux. Mais, au-delà de l’évidence de cet écho, un autre ouvrage trouve tout autant sa place. Publié cinq ans avant, Le Mythe de Sisyphe, indéboulonnable roc, secoue le paysage intellectuel de l’époque. Après une première et fugace inspection, ses résonances avec notre présent paraissent pourtant lointaines, sa puissance de comparaison fragile.
Et pourtant. Cet essai sur l’absurde ne saurait s’arrêter à la première phrase, sceau de sa célébrité : « Il n’y a qu’un problème philosophique véritablement sérieux : c’est le suicide. ». Pour toute œuvre de cette envergure, pour tout cyclone de cette force, il reste toujours précieux d’en observer l’œil. Plus tempéré, sûrement. Plus dense, certainement.
C’est absurde. Intermittent d’ordinaire, ce déchirement intérieur, ce trouble métaphysique, nous est désormais permanent. Ce frisson raidissant chacune de nos vertèbres, ce plissement figeant notre front, notre regard devenu vitreux. Cet insoutenable divorce entre notre appétit de cohérence, notre soif de sens et la réalité, chaotique, qui s’y dérobe. « Cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Nous crions, nous demandons quoi comprendre et que faire, mais le monde — ce désert — y reste cruellement sourd. Vox clamantis in deserto.
La force de frappe invisible d’un germe venu de l’autre bout de la Terre sur nos sociétés « développées ».
Absurde.
Le décompte macabre et machinal de ses cas et de ses victimes sans nom.
Absurde.
L’esquisse d’un « monde d’après » hantée par cet hostile présent.
Absurde.
D’ordinaire, notre vie quotidienne s’accommode de ces sentiments d’étrangeté, d’hostilité. Ponctuelles et isolées, ces situations, relèvent du supportable dans un quotidien où nous cultivons la puissante illusion de le maîtriser, de le mater. La disparition inexpliquée d’un voisin, le comportement troublant d’un proche ou encore l’imprévisible tempête ravageant nos récoltes. Nos stratagèmes savamment orchestrés assignent rapidement ces événements dans la catégorie des marginales anomalies. Doux et soyeux, consciencieusement brodé, ce voile de dupe s’est arraché. Aucun espoir de rafistolage, aucune possibilité de reprise. Et derrière, la vanité de nos jugements, l’impuissance de nos raisonnements.
Et en pleine face : l’absurde.
Ce sursaut d’obscurité nous aura rendu la vue ; cette brutale cécité, notre discernement. Le monde ne se désagrège pas, comme de présomptueuses Cassandre s’appliquent inlassablement à le marteler. Le monde nous apparaît tel qu’il est, et plus selon nos confortables et paresseux modelages. « Le monde nous échappe, il redevient lui-même (…) L’hostilité primitive du monde, à travers les millénaires remonte vers nous ».
Le temps est à la résignation. Notre viscéral désir de clarté ne sera jamais rassasié. Devant la réalité opaque, aucun sens ne saurait être attrapé. Restent ce hasard dangereux et irraisonné, cette souveraine et inexplicable contingence, comme seules certitudes tangibles. Après des millénaires de tentatives désespérées d’appropriation et de maîtrise de la nature, c’est à peu près tout. Cette perpétuelle sensation d’absurde comme notre unique lien avec le monde : voilà le gros de notre bilan.
Mais cette incompréhension, cette séparation d’avec ce qui nous entoure, nous consacrent justement une existence propre, une conscience de notre détachement. Cette déchéance restitue notre noblesse. Le défi permanent : voilà notre seule vérité. Aucun sens : voilà le seul sens de nos existences. La raison est en-dessous de tout, mais rien n’est au-dessus d’elle. En nous rappelant à l’expérience de l’absurde, Covid nous appelle à la vie. Bornés par l’inexpliqué et par notre finitude, coincés entre l’insoluble énigme et l’inéluctable cercueil, nous éprouvons à nouveau dans toute son ampleur ce sentiment du fond des âges. Celui d’un monde épais et étrange. Faire vivre cet absurde, c’est tout simplement vivre. Si cette pandémie nous contraint à l’éprouver, éprouvons-le pleinement. Vivre, c’est vivre l’absurde dans sa chair. Regardons l’absurde en face, le plus possible, dévisageons-le. C’est notre salut. Voici l’invitation de Camus.
Pour mener notre vie dans toute son amplitude, tutoyons l’absurde. A défaut de le dompter, laissons-le nous pénétrer. A défaut de le connaître, contemplons-le. Captifs du temps, multiplions ces rendez-vous salutaires. Décuplons sans égards expériences de vie données en ce temps singulier.
« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »*
Épuiser les possibilités qui s’offrent à nous. S’épuiser. S’éreinter dans des entreprises qui se démantèlent les unes après les autres. S’efforcer de construire des projets dont les bases se délitent. S’exténuer à bâtir des châteaux de sable que l’écume consumera à la prochaine marée. Voilà ce que nous ne cessons de faire et de refaire durant notre confinement.
Écrire un journal de bord, tricoter un nouveau chandail, redécorer une pièce… Encore plus que d’ordinaire, nous éprouvons la totale futilité de nos petites ambitions. En s’évertuant à trouver un sens à nos expériences, en s’obstinant à donner une forme à notre destin, se trahissent la vacuité des premières et la fatalité du second.
Comme Sisyphe ** continuant à pousser péniblement, mais sans relâche, son rocher jusqu’au sommet de la montagne, pour le laisser ensuite retomber, nous nous essoufflons à bûcher, à charbonner « pour rien ».
Covid nous invite dans son absolue absurdité à renouer, en toute conscience, avec cette lutte acharnée, cette puissance tragique qui continue de fomenter notre humanité.
Covid nous pousse à retrouver cette lucide sagesse : s’essouffler alors même que notre souffle sera bientôt coupé, demander des comptes en l’absence du moindre débiteur.
Covid fait jour sur ce que nous n’avons jamais cessé d’être : des femmes et des hommes, et donc des femmes et des hommes absurdes.
Pourtant, c’est dans cette quête sans cesse renouvelée, dans ce piétinement perpétuel, dans cette ascèse de la répétition, que nous trouvons ce qui nous meut, ce qui nous remplit et ce qui nous vide. « La grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme ».
Cette semaine et celles à venir, nous retrouverons peu à peu le cours habituel de nos vies. Les possibles se déconfineront, pas leurs destins. Confinés ou masqués, nous continuerons de rouler, comme Sisyphe, notre propre pierre au sommet de la montagne. Non comme un fardeau, mais comme une libération. Non comme un châtiment mais comme une reconnaissance.
Notre vue recouvrée, notre clairvoyance retrouvée, nous nous griserons de notre absurde réhabilité.
Sous les foudres de Covid, nombre de Sisyphe regagneront les routes et leurs familiers, heureux.
Heureux parce que Sisyphe.
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* Pindare, 3ème Pythique (épigraphe choisi par Albert Camus pour Le Mythe de Sisyphe, 1942).
** Condamné par les dieux, Sisyphe doit accomplir le châtiment ultime : pousser éternellement une pierre au sommet d’une montagne, d’où elle finit toujours par retomber.
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