coronavirus – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Tue, 19 May 2020 08:32:41 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png coronavirus – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Sisyphe sous Covid https://www.lapeniche.net/sisyphe-sous-covid/ Mon, 18 May 2020 10:31:46 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40624 Heureux qui, comme Sisyphe, porte un beau masque…


Mardi 17 mars : nous étions tous appelés à faire huis clos. Perdus de se retrouver chez soi, certains ont voulu comprendre. Mieux saisir pour probablement mieux dompter, nombreux se sont livrés à des lectures dites de circonstances. La Peste de Camus en tête.


Comment pourrait-il en être autrement ? Le parallèle avec la situation actuelle pique les yeux. Mais, au-delà de l’évidence de cet écho, un autre ouvrage trouve tout autant sa place. Publié cinq ans avant, Le Mythe de Sisyphe, indéboulonnable roc, secoue le paysage intellectuel de l’époque. Après une première et fugace inspection, ses résonances avec notre présent paraissent pourtant lointaines, sa puissance de comparaison fragile.

Et pourtant. Cet essai sur l’absurde ne saurait s’arrêter à la première phrase, sceau de sa célébrité : « Il n’y a qu’un problème philosophique véritablement sérieux : c’est le suicide. ». Pour toute œuvre de cette envergure, pour tout cyclone de cette force, il reste toujours précieux d’en observer l’œil. Plus tempéré, sûrement. Plus dense, certainement.

C’est absurde. Intermittent d’ordinaire, ce déchirement intérieur, ce trouble métaphysique, nous est désormais permanent. Ce frisson raidissant chacune de nos vertèbres, ce plissement figeant notre front, notre regard devenu vitreux. Cet insoutenable divorce entre notre appétit de cohérence, notre soif de sens et la réalité, chaotique, qui s’y dérobe. « Cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Nous crions, nous demandons quoi comprendre et que faire, mais le monde — ce désert — y reste cruellement sourd. Vox clamantis in deserto.

La force de frappe invisible d’un germe venu de l’autre bout de la Terre sur nos sociétés « développées ».
Absurde.

Le décompte macabre et machinal de ses cas et de ses victimes sans nom.
Absurde.

L’esquisse d’un « monde d’après » hantée par cet hostile présent.
Absurde.


D’ordinaire, notre vie quotidienne s’accommode de ces sentiments d’étrangeté, d’hostilité. Ponctuelles et isolées, ces situations, relèvent du supportable dans un quotidien où nous cultivons la puissante illusion de le maîtriser, de le mater. La disparition inexpliquée d’un voisin, le comportement troublant d’un proche ou encore l’imprévisible tempête ravageant nos récoltes. Nos stratagèmes savamment orchestrés assignent rapidement ces événements dans la catégorie des marginales anomalies. Doux et soyeux, consciencieusement brodé, ce voile de dupe s’est arraché. Aucun espoir de rafistolage, aucune possibilité de reprise. Et derrière, la vanité de nos jugements, l’impuissance de nos raisonnements.

Et en pleine face : l’absurde.

Ce sursaut d’obscurité nous aura rendu la vue ; cette brutale cécité, notre discernement. Le monde ne se désagrège pas, comme de présomptueuses Cassandre s’appliquent inlassablement à le marteler. Le monde nous apparaît tel qu’il est, et plus selon nos confortables et paresseux modelages. « Le monde nous échappe, il redevient lui-même (…) L’hostilité primitive du monde, à travers les millénaires remonte vers nous ».

Le temps est à la résignation. Notre viscéral désir de clarté ne sera jamais rassasié. Devant la réalité opaque, aucun sens ne saurait être attrapé. Restent ce hasard dangereux et irraisonné, cette souveraine et inexplicable contingence, comme seules certitudes tangibles. Après des millénaires de tentatives désespérées d’appropriation et de maîtrise de la nature, c’est à peu près tout. Cette perpétuelle sensation d’absurde comme notre unique lien avec le monde : voilà le gros de notre bilan.

Mais cette incompréhension, cette séparation d’avec ce qui nous entoure, nous consacrent justement une existence propre, une conscience de notre détachement. Cette déchéance restitue notre noblesse. Le défi permanent : voilà notre seule vérité. Aucun sens : voilà le seul sens de nos existences. La raison est en-dessous de tout, mais rien n’est au-dessus d’elle. En nous rappelant à l’expérience de l’absurde, Covid nous appelle à la vie. Bornés par l’inexpliqué et par notre finitude, coincés entre l’insoluble énigme et l’inéluctable cercueil, nous éprouvons à nouveau dans toute son ampleur ce sentiment du fond des âges. Celui d’un monde épais et étrange. Faire vivre cet absurde, c’est tout simplement vivre. Si cette pandémie nous contraint à l’éprouver, éprouvons-le pleinement. Vivre, c’est vivre l’absurde dans sa chair. Regardons l’absurde en face, le plus possible, dévisageons-le. C’est notre salut. Voici l’invitation de Camus.

Pour mener notre vie dans toute son amplitude, tutoyons l’absurde. A défaut de le dompter, laissons-le nous pénétrer. A défaut de le connaître, contemplons-le. Captifs du temps, multiplions ces rendez-vous salutaires. Décuplons sans égards expériences de vie données en ce temps singulier.

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »*

Épuiser les possibilités qui s’offrent à nous. S’épuiser. S’éreinter dans des entreprises qui se démantèlent les unes après les autres. S’efforcer de construire des projets dont les bases se délitent. S’exténuer à bâtir des châteaux de sable que l’écume consumera à la prochaine marée. Voilà ce que nous ne cessons de faire et de refaire durant notre confinement.

Écrire un journal de bord, tricoter un nouveau chandail, redécorer une pièce… Encore plus que d’ordinaire, nous éprouvons la totale futilité de nos petites ambitions. En s’évertuant à trouver un sens à nos expériences, en s’obstinant à donner une forme à notre destin, se trahissent la vacuité des premières et la fatalité du second.

Comme Sisyphe ** continuant à pousser péniblement, mais sans relâche, son rocher jusqu’au sommet de la montagne, pour le laisser ensuite retomber, nous nous essoufflons à bûcher, à charbonner « pour rien ».

Covid nous invite dans son absolue absurdité à renouer, en toute conscience, avec cette lutte acharnée, cette puissance tragique qui continue de fomenter notre humanité.

Covid nous pousse à retrouver cette lucide sagesse : s’essouffler alors même que notre souffle sera bientôt coupé, demander des comptes en l’absence du moindre débiteur.

Covid fait jour sur ce que nous n’avons jamais cessé d’être : des femmes et des hommes, et donc des femmes et des hommes absurdes.


Pourtant, c’est dans cette quête sans cesse renouvelée, dans ce piétinement perpétuel, dans cette ascèse de la répétition, que nous trouvons ce qui nous meut, ce qui nous remplit et ce qui nous vide. « La grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme ».

Cette semaine et celles à venir, nous retrouverons peu à peu le cours habituel de nos vies. Les possibles se déconfineront, pas leurs destins. Confinés ou masqués, nous continuerons de rouler, comme Sisyphe, notre propre pierre au sommet de la montagne. Non comme un fardeau, mais comme une libération. Non comme un châtiment mais comme une reconnaissance.

Notre vue recouvrée, notre clairvoyance retrouvée, nous nous griserons de notre absurde réhabilité.

Sous les foudres de Covid, nombre de Sisyphe regagneront les routes et leurs familiers, heureux.

Heureux parce que Sisyphe.


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* Pindare, 3ème Pythique (épigraphe choisi par Albert Camus pour Le Mythe de Sisyphe, 1942).

** Condamné par les dieux, Sisyphe doit accomplir le châtiment ultime : pousser éternellement une pierre au sommet d’une montagne, d’où elle finit toujours par retomber.

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Eclairer l’avenir – Une série de webinaires pour « penser l’après Covid 19 » https://www.lapeniche.net/eclairer-lavenir-une-serie-de-webinaires-pour-penser-lapres-covid-19/ Fri, 24 Apr 2020 10:43:14 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40620 Alors que la deuxième semaine de ce cycle de conférences se termine, La Péniche revient pour vous sur la genèse de ce projet ambitieux lancé par Stacy Algrain, étudiante à Sciences Po. L’occasion, aussi, de tirer le bilan des deux premières conférences, au cours desquelles sont intervenus le sociologue Jean Viard et le climatologue Jean Jouzel.

« On discute beaucoup de ce qui se passe en ce moment mais on ne sait pas ce qu’on va faire après », tel a été le constat tiré par Stacy Algrain, étudiante en première année du master Environmental Policy à PSIA. Elle décide alors de profiter de ce confinement de manière proactive en organisant une série de webinaires qu’elle intitule « Penser l’après Covid-19 ».

L’objectif ? « Imaginer, penser, anticiper le monde d’après ». En 45 minutes d’entretien et 30 minutes de questions, les invités partagent, en direct sur Zoom, leur savoir et leur analyse des événements présents mais aussi leurs préconisations pour le futur.

L’étudiante porte un soin particulier à inviter des intervenants « aux horizons divers », issus du monde universitaire ou de la société civile, travaillant dans le secteur public ou dans le secteur privé. « Je veux aussi donner la parole à des gens qu’on entend peu », explique Stacy Algrain. « Il n’y a pas besoin d’avoir de diplômes pour avoir une idée de ce que le futur devrait être », poursuit-elle. Ce soir, à 18h, c’est par exemple Thierry Bailliet, agriculteur, qui s’exprimera. « Nous accueillerons quelques grandes personnalités », prévient également Stacy Algrain. On notera d’ores et déjà que nous aurons l’opportunité d’entendre prochainement Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au Commissariat à l’Energie Atomique et membre du GIEC, ou Laurence Tubiana, directrice de la Fondation Européenne pour le Climat.

Diversité d’horizons et de points de vue, donc, mais aussi diversité d’enjeux. L’étudiante souhaite aborder un panel de problématiques le plus large possible : des enjeux environnementaux, économiques mais aussi des questions sociétales, de genre, d’inégalités.

Un défi réussi

S’il rencontre un réel succès, ce projet fût un véritable défi. En trois semaines, l’étudiante imagine, seule, le projet, démarche les intervenants, les relance, les convainc, s’occupe de la communication aussi. Mais le travail paie. Les webinaires de la première semaine, de 100 places, ont affiché complets. Rassurez-vous, les conférences sont aussi diffusées en Live sur la page Facebook du projet et postées rapidement sur la chaîne YouTube correspondante. L’étudiante se réjouit aussi de l’accueil que reçoit son initiative auprès des intervenants. « Ils trouvent ça super de s’adresser à une audience majoritairement étudiante, de confronter leur point de vue avec les nouvelles générations » confie-t-elle. Ces réponses enthousiastes permettent à Stacy Algrain d’organiser ces conférences avec une belle fréquence : trois à quatre webinaires auront ainsi lieu chaque semaine. Initialement prévus jusqu’à fin avril, ils s’étendront probablement jusqu’à la fin du confinement. Une collaboration avec l’association Sciences Po Environnement s’est également mise en place pour certaines conférences, à l’instar de celle qui s’est déroulée hier sur le thème de l’ « élevage de demain ».

Jean Viard et Jean Jouzel : faire de cette crise une opportunité

Jean Viard, sociologue, et Jean Jouzel, climatologue et ancien vice-président du GIEC, sont les premiers à s’être prêtés à l’exercice, mardi 14 et jeudi 16 avril. Des conférences qui ont rendu compte de la nécessité d’une réflexion sur la situation actuelle et sur la trajectoire que nous souhaitons amorcer. Les deux invités se sont rejoints sur une idée : cette crise est une opportunité qu’il faut saisir. « Il ne faut pas avoir vécu ça pour rien » soutient Jean Viard, qui appelle à une réelle réflexion sur les modalités de la relance économique. « Si cet argent sert à construire un système de long terme, intégré dans la COP 21, alors c’est un investissement donc ça va s’amortir. Mais si c’est simplement pour remettre la machine en route […], alors c’est de l’argent perdu », continue-t-il. Même son de cloche chez Jean Jouzel, qui invite à prendre en considération les propositions de la Convention citoyenne pour le Climat – dont il est membre du comité de gouvernance. “Il va y avoir beaucoup d’argent injecté dans le système économique, c’est souhaitable. Mais ce qu’il faudrait, c’est que cet argent soit conditionné, ciblé” préconise-t-il par ailleurs. Il prévient en effet : « Si on repart comme avant, c’est clair que nous aurons à faire face à 3 ou 4 °C supplémentaires à la fin de ce siècle. » Un monde qui serait difficilement vivable. Il rappelle que vingt milliards d’euros supplémentaires par an sont nécessaires pour faire face aux défis du dérèglement climatique. Un chiffre « important mais pas inaccessible » au vu de l’argent qui est mis sur la table aujourd’hui.

Des propositions concrètes

De manière concrète, Jean Jouzel appelle à reconsidérer la croissance de certains secteurs d’activité. « On ne peut pas accepter que le transport aérien se développe comme il l’envisageait avant la crise » défend-il. Taxation du kérosène, suppression des subventions et des niches fiscales : les outils sont connus selon lui. Plus généralement, cette crise a révélé l’insuffisance de la prise en compte des avis scientifiques, soutient-il. Il préconise donc l’instauration d’une « structure scientifique assez forte au service du politique » en prenant exemple sur la présence d’un Conseiller scientifique en chef du gouvernement en Grande-Bretagne qui aiguille les décideurs politiques dans leurs décisions.

Dans un contexte de crise qui a mis en évidence le caractère indispensable de métiers pourtant peu rémunérés, Jean Viard appelle, lui, à donner « plus de respect et de fierté » à ceux qui exercent ces professions peu qualifiés en réalisant un geste fort : augmenter le SMIC de 20 à 30%. Concernant les hôpitaux, il se prononce pour une plus grande autogestion et la délégation des hôpitaux aux régions. La sortie de “cette énorme bureaucratie” est selon lui une priorité.

S’il y avait un autre enseignement à tirer de ces conférences, c’est que chacun a un rôle à jouer. Les politiques, bien sûr, mais aussi chacun d’entre nous, que ce soit à un niveau individuel, collectif ou au sein notre secteur d’activité, affirme Jean Jouzel. Pour cela, la formation aux enjeux du dérèglement climatique est primordiale. Tous les élus et tous les étudiants devraient “avoir une connaissance de base” de ces problèmes, selon le scientifique.

Un projet qui vise à être poursuivi

Ces deux premières conférences, très riches, présagent un cycle de conférence passionnant. A plus long terme, Stacy Algrain ne compte pas en rester là. « J’aimerais aussi faire un cycle pour penser l’ « après-patriarcat » ou l’ « après-capitalisme » », explique-t-elle. Des initiatives bienvenues tant il semble utile, aujourd’hui, de réfléchir collectivement pour trouver des réponses aux nombreux défis contemporains.

Pour plus d’informations :

La page Facebook du projet

La chaîne YouTube avec les vidéos des conférences

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Lettre de Bergame https://www.lapeniche.net/lettre-de-bergame/ Thu, 23 Apr 2020 08:51:02 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40608 Soyons signes d’espérance pour la reconstruction d’un avenir commun

Au moment de la pandémie, le discours du Président de la République française résonne dans ma ville, Bergame, comme un hymne à la vie, une célébration de la solidarité de nos peuples, une apologie de l’Europe unie.

En écoutant le discours du Président de la République s’adressant aux Français, le 13 avril, en pleine épidémie, je me suis arrêté pour réfléchir à l’hommage que Monsieur Macron a rendu à ma ville. « Oui, nous ne gagnerons jamais seuls« , a déclaré le Président, « parce qu’aujourd’hui à Bergame, Madrid, Bruxelles, Londres, Pékin, New York, Alger ou Dakar, nous pleurons les morts d’un même virus« .

Ces derniers jours, je suis rentré à Bergame, dans le nord de l’Italie, une ville d’environ cent vingt mille habitants érigée aux pieds des « Alpi Orobie », où je suis né et où j’ai fait mon lycée. C’est cette ville et ces montagnes que j’ai quittées en 2017 pour partir étudier en France, à Sciences Po Paris, où j’ai appris la langue dans laquelle je vous écris. Bergame est une petite ville charmante de Lombardie, par rapport aux grandes métropoles mentionnées par le Président. Une province, qui aujourd’hui est martyrisée par le coronavirus, enregistrant une augmentation, selon l’Istat, de 337% des décès par rapport à l’année dernière pour causes imputables à la pandémie.

Comme tous ceux qui vivent loin de chez eux en raison de leurs études ou de leur travail, mais se retrouvent subitement à vivre avec leurs proches en ce temps de crise, je pense pouvoir partager la même appréhension face à une situation inédite qui entraîne des changements majeurs au sein de notre mode de vie. Mais qu’est-ce qui a pu changer dans la vie d’une famille en si peu de temps ? Tout, nous apprend ce virus qui, ici à Bergame, déchire l’affection, la douceur, la chaleur, bouleverse le rythme quotidien, et crée des abîmes. La famille, comme notre ville natale, est tout ce que nous avons : elle reste notre refuge, le lieu de communion vers lequel on ne peut pas se passer de revenir, a fortiori, lorsqu’il faut partager la douleur. Bergame est devenue l’emblème européen d’un drame qui nous plonge dans le deuil des êtres chers. Cela m’attriste de voir des images de rangées de convois militaires transportant les corps hors de la ville pour être incinérés, parce qu’il n’y a plus de places disponibles au cimetière. Cela me fend le cœur de savoir que les personnes qu’on aime meurent à l’hôpital seules, sans leurs proches à leur côté, ou, pire, à la maison, sans avoir accès à des soins médicaux.

Cependant, les Italiens serrent les dents et, l’âme stoïque, austère, s’apprêtent à se retrousser les manches, prenant leur courage à deux mains pour rebâtir ensemble tout ce qui a été détruit. Ici chacun contribue dans la mesure où il peut : il y a ceux qui sauvent des vies en travaillant à l’hôpital ; et ceux qui sauvent des vies en restant à la maison. « Je vais renaître, tu vas renaître » sont les mots d’une chanson qu’un auteur-compositeur local a dédiée à Bergame, et qui résonnent dans toute l’Italie, en nous donnant ainsi un nouveau souffle de vie. Sur les balcons on voit nombreuses bannières avec des mots d’encouragement comme « Berghem mola mia », en lombard, « courage, tiens bon, Bergame ». Si aujourd’hui cette ville, bien que durement touchée, réussit à lutter contre le virus, c’est parce que ses citoyens font appel aux valeurs qui la distinguent. C’est pourquoi je souhaiterais que Bergame soit considérée comme un emblème européen non pas seulement pour sa souffrance, mais aussi pour son esprit du sacrifice, de résistance, de l’union des volontés. Le peuple de cette terre et de ses vallées verdoyantes traversant les Alpes est traditionnellement réservé, modeste, discret : aujourd’hui la ville pleure en silence et secrètement la mort des êtres chers mais n’a jamais perdu une bataille. Jamais Bergame n’a cessé d’être héroïque, depuis que, à l’heure de l’Unification de l’Italie, elle s’est distinguée par le nombre d’habitants qui se sont joints à Garibaldi lors de l’Expédition des Mille en 1860. Les murs des fortifications de la Ville Haute, théâtre du « Risorgimento », témoignent de la bravoure atavique de Bergame. Inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ils protègent la vieille place, décrite par l’architecte Le Corbusier comme la plus belle d’Europe. Bergame est, par ailleurs, un mélange d’histoire et de modernité, parce que c’est un centre de l’économie italienne ; c’est le cœur de son football aussi : Atalanta nous rend fiers de voir notre équipe pour la première fois cette année en Ligue des Champions. En ce moment, dans nos familles, dans nos villes, on n’a besoin que de cet esprit d’équipe, de cette audace, de cet effort collectif pour vaincre ensemble le virus. Je souhaiterais qu’en Europe nous essayons tous de combattre avec l’esprit de camaraderie de Bergame, qui, par le civisme de ses citoyens, accède à la plus haute valeur du sens de la communauté. En Italie on se dit que “andrà tutto bene”, que “tout ira bien” : nous en sommes convaincus. Nous avons raison d’y croire fermement, parce que cela nous donne le courage de résister. Tout ce qui afflige l’Italie ne peut pas étouffer l’envie de regarder au-delà, tout simplement ce désir de vivre, qui a toujours caractérisé cette robuste terre. Les paroles du Président Macron sont ici accueillies comme une manifestation de l’humaine empathie qui, face à la destruction, nous donne le courage de joindre nos forces à celles de nos compatriotes européens. Elles renouvellent l’esprit de fraternité qui nous unit, citoyens d’Europe, dans notre guerre contre un commun ennemi invisible. Cela me rappelle ce sentiment de sympathie, que j’ai vécu moi-même pendant mes années à Sciences Po Paris et dans la famille française qui m’a accueilli durant mes études : un sentiment de grâce, d’harmonie, dont nous avons tellement besoin en ce moment. Je trouve réconfortant de penser qu’au-delà de ces Alpes, il y a un peuple qui, bien que souffrant autant que nous, démontre toute la compassion pour la tragédie que vivent ma ville et mon pays.

Cette compassion est l’essence de notre amitié européenne qui repose sur deux piliers : se réjouir ensemble, mais aussi souffrir ensemble. Cet appel fort du Président Macron à l’Europe est précieux dans une période de désespoir. Une crise, comme le trahit son étymologie, n’indique pas seulement une aggravation d’une situation, une insoluble aporie, mais présente aussi une connotation positive : un moment de crise doit être, surtout, une période de réflexion, d’évaluation, de discernement, et peut se transformer en condition préalable nécessaire à une renaissance, à une Europe florissante portant les valeurs humaines qui nous réunissent en ces jours sombres. Aujourd’hui, dans nos familles, dans nos villes, il faut nourrir l’espoir, consistant, comme l’a dit le Président de la République italienne Mattarella à l’aube de la nouvelle année, « dans la possibilité d’avoir toujours quelque chose à atteindre ». Ces-jours-ci, l’espérance est celle de voir, au nom de la douleur qu’on partage, l’Europe renaître plus solidaire, s’inspirant des citoyens d’Italie, de France, d’ailleurs qui luttent avec la seule arme de l’abnégation pour défendre la concorde entre nos peuples. Le Président Macron évoque notre identité européenne comme une splendide opportunité de résilience, de refondation et de rénovation du projet de coexistence pacifique. Avec cet esprit, notre commune expérience face au coronavirus pourra donner une nouvelle vie au projet d’intégration européenne, dans le sillage de nos pères fondateurs, dont l’héritage est maintenant plus vivant que jamais. Bergame est la ville qui ouvre les bras pour mettre en œuvre l’intérêt communautaire, parce que « oui », comme résonnent ici les mots du Président Macron, « nous ne gagnerons jamais seuls ». C’est pourquoi, au cours de la pandémie, tout comme à l’issue des Guerres Mondiales, nous devons répondre à l’appel irrésistible de l’Europe unie : nous devons continuer à imaginer la vie ensemble, à ne pas renoncer au tendre souvenir des douceurs du lendemain, à être nous-mêmes signes d’espérance pour la reconstruction commune de l’avenir.

Lettre de Giovanni Moro, étudiant à Sciences Po, écrite à Bergame.


Crédits image : Comune di Bergamo Città dei Mille. « L’entrée de la Ville Haute de Bergame par Porta Garibaldi et les murs vénitiens, un site inscrit sur la Liste du patrimoine mondial l’UNESCO »

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OPINION – Mobilisation pour l’oral, groupes et effets de groupe https://www.lapeniche.net/opinion-mobilisation-pour-loral-groupes-et-effets-de-groupe/ Wed, 22 Apr 2020 11:34:39 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40603 Cette année, la promotion 2024 a connu plusieurs vagues d’expressions sur différents sujets de société. À chaque fois, une vague de témoignage a rencontré de nombreux soutiens au sein du groupe Facebook de promotion. Mais avec quelles suites politiques ? Je voudrais tenter d’identifier ici le processus qui permet l’émergence d’un « problème » sur un mur de promotion, et prendre du recul sur le mode d’indignation le plus courant : la vague de témoignages. Car, en dépit des nombreux aspects positifs des témoignages sur les murs de promotion, il y a un problème qui persiste dans leurs qualifications politiques.

Je vais poser ici qu’apparaît régulièrement dans les groupes de promotion des « moments » où les conditions sociales, associatives et politiques permettent la production d’une expression concentrée et massive de la communauté étudiante sur un sujet particulier qui fait problème.

La forme majoritaire d’expression lors de ce moment est le témoignage. Celui-ci peut être accompagné de réflexions, bien sûr, mais qui prennent toujours pour point de départ le témoignage, le dévoilement d’une expérience personnelle. Celle-ci est accueillie par un soutien massif dans les commentaires. Cette dynamique de soutien est amplifiée par le caractère répété des publications, intense et concentré. Ainsi, un cadre bienveillant se construit lors de ce moment, qui permet l’expression de paroles qui apparaissent comme libérées. Qu’on le dise tout de suite : c’est extrêmement positif. Le cadre créé offre l’opportunité de prendre la parole, de s’en saisir, pour libérer un message. Enfin, il est possible de parler. C’est un moment rare, unique presque selon les sujets. Il est essentiel pour mener à une conscientisation publique du caractère commun du problème, de sa dimension sociale, du fait qu’il touche chacun d’entre nous.

L’échec politique de ces mouvements inscrit dans leurs contradictions

Reste qu’au fond, quoi qu’on pense de la formulation des controverses, des témoignages ou des opinions formulées, il y a un problème majeur dans cette forme d’expression politique. Quelles sont les conditions de transformation d’une vague de témoignages en mouvement politique revendicatif ? Les vagues de témoignages, quel qu’en soit le sujet, ne sont qu’une étape parmi bien d’autres dans la réussite d’un mouvement. Parvenir à cela résulte déjà d’un effort social intense, il est important de le reconnaître. Mais il ne peut constituer une fin en soi. De ces témoignages doit se constituer une force politique en mouvement, porteuse d’une ambition d’ouvrir le champ des possibles, de transformer le social.

Les vagues de témoignages ont pour caractéristique politique principale de créer l’apparence du consensus. En effet, par une expression proliférée d’une même idée directrice naît l’idée qu’il y a un consensus général sur la reconnaissance du problème, au moins de ces caractères. Pourtant, si ce dernier n’est pas publiquement discuté, sa solidité politique reste faible, et peut s’éteindre aux premières contradictions. Qu’advient-il du mouvement lorsqu’apparaîtront de manière élargie les objections concernant le caractère « privilégié » du passage de l’oral de Sciences Po ? Que se passera-t-il dans la discussion lorsque seront identifiées les contradictions à vouloir réclamer une sélection par l’oral alors qu’est souvent dénoncé la discrimination de l’écrit ? Le mouvement et son corps politique constitué tiendra-t-il ? Il est crucial de constituer un cadre de discussion des conditions de production des problèmes dans nos espaces de promotions à Sciences Po. Le cadre syndical semble le mieux approprié aujourd’hui, à la condition d’atteindre une masse critique d’étudiants pour ne plus paraître aussi figé ou caricatural.

Les syndicats ne doivent pas être nos délégués mais nos espaces de formation politique

Dans le champ associatif, il y a en effet des institutions chargées de mener ce travail, de porter la voix de la communauté étudiante dans les instances chargées d’agir sur les vies à Sciences Po : vie pédagogique, vie étudiante. Gardons-nous de voir les syndicats comme des caisses d’enregistrement des demandes des étudiants. Ce sont des espaces où doit se négocier par l’engagement collectif la production d’un discours. Du fait de la place centrale des syndicats dans les relations qu’entretiennent l’administration avec la communauté étudiante, la production de ce discours a un impact déterminant sur la transformation de la vie des étudiants.

J’ai conscience qu’aujourd’hui l’engagement politique se focalise plus sur une cause que sur un projet de société, qu’il est plus sporadique, discontinu, indépendant, personnalisé. Pourtant, force est de constater que les organisations syndicales jouent toujours un rôle central dans la transformation des rapports politiques : statut de représentants de la communauté étudiante, négociation des aménagements, capacité d’influence sur les réformes… Si un mouvement déstructuré peut amener à des modifications à la marge, ou bien pour des situations individuelles, le moyen par excellence – bien qu’imparfait – pour changer les choses réside en la stimulation de modes d’organisations structurés, piliers de la vie démocratique à Sciences Po.

Face à la réduction du nombre de militants, l’engagement politique et syndical est en berne, du moins l’engagement traditionnel, dans les organisations dites « classiques », en comparaison aux périodes passées. Cela a pour premier effet d’affaiblir la vie démocratique de notre école. Si les récents mouvements sur les réseaux sociaux prouvent que les étudiants de notre école ont toujours des convictions, ce sont leurs caractères déstructurés et spontanés qui les empêchent de se transformer en de profonds mouvements sociaux impactant dans le temps. Le problème de ce phénomène réside dans son impasse stratégique profonde. Il est profondément dépendant des organisations structurées, en particulier les syndicats, porteurs d’un message politique propre. Or, si on présuppose que les expressions des organisations syndicales sont légitimées par la discussion publique, l’actuelle situation du paysage syndical, non massifié, rend difficile la construction de solutions politiques légitimes.

Faut-il voir en ces propos une contradiction avec la situation actuelle, où c’est la promotion d’une pétition d’une de ces organisations représentatives qui est à l’origine de ce nouveau mouvement ? La réponse par la négative s’impose en observant le nouveau rapport à la politique qu’instaure ce mouvement. Entre les groupes et les syndicats s’installe en effet une relation verticale, où des producteurs syndicaux proposent à la consommation des options politiques, dont les consommateurs sont chargés d’en faire eux-mêmes la promotion, sans possibilité d’apport réflexifs nouveaux. Loin de moi de dire qu’un groupe de promotion se comporte comme un troupeau. Ce que je veux néanmoins faire entendre, c’est que l’activité politique de chacun de ces mouvements consistent plus en la consommation d’options politiques qu’à une mobilisation réelle. Bien que permettant de construire un cadre bienveillant, l’actuelle configuration d’expression des opinions dans les groupes de promotion est une impasse politique.

L’excuse du confinement n’est pas suffisante : l’action politique sur nos espaces numériques est possible, il nous appartient de l’inventer. Une signature sur une pétition syndicale ne suffit pas. Nous devons aller plus loin, de manière collective, structurée et stratégique. Devant la multiplication des témoignages, des messages de soutiens et porteurs d’espoir, une chose reste sûre : ça n’est pas en accumulant des posts Facebook et des interactions numériques qu’il sera possible de transformer en profondeur nos conditions matérielles d’études. Syndiquez-vous, et participez activement à la vie démocratique de notre école.

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Tous mobilisés pour nos invisibles contaminés https://www.lapeniche.net/tous-mobilises-pour-nos-invisibles-contamines/ Mon, 20 Apr 2020 07:55:21 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40592 Image : L’équipe mobile sanitaire Précarité Covid-19 prenant ses dispositions pour les dépistages

Et si nous profitions, en cette période troublée, de ce bel élan de solidarité pour nous intéresser aux « oubliés » ? Ceux à qui l’on ne pense pas mais qui, eux aussi, sont touchés par le virus COVID-19 qui frappe actuellement la France et le monde.

Je veux parler des « vulnérables », les « sans chez soi », ces personnes en situation de précarité extrême et qui n’ont même pas cette « chance », ignorée par certains, de pouvoir seulement se confiner. La solitude et le manque de considération, ils connaissent. Ils vivent cela chaque jour, masqués par le tourbillon de vie qui anime nos rues et nos villes. Mais là c’est différent. Les quartiers sont maintenant déserts, de nombreuses maraudes se sont arrêtées. L’espoir de croiser un regard s’éteint et cela fait quelques jours que des yeux ne se sont pas posés sur eux. Le fameux hashtag #stayathome, ils ne connaissent pas. Où s’enfermer si l’on a pas de « chez soi » ? comment se protéger si on n’en a pas les moyens ? Avec quelles armes ?

J’ai eu la chance de suivre la belle aventure de médecins niçois qui, comme bien d’autres soignants, ont décidé de tenter de rendre à ces oubliés leur visibilité. De leur apporter un peu de calme et de les mettre à l’abri de cette tempête qui nous bouleverse tous.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une mise en situation est nécessaire.

Lorsque le SRAS-Cov2, le virus à l’origine du Covid-19, a commencé à se propager rapidement en France au début du mois de mars, la Direction Générale de la Santé (DGS) a envoyé des directives santé pour la prise en charge des sujets « sans chez soi » (c’est ce terme qui a été retenu, plutôt que le terme habituellement utilisé de Sans Domicile Stable).

La question des personnes testées positives au coronavirus et sans domicile s’est alors posée. L’accueil et la prise en charge des plus vulnérables n’ont rien d’innovant, c’est déjà le rôle des Centres d’Accueil de Jour/Nuit et des dispositifs d’hébergement d’urgence à charge des services intégrés d’accueil et d’orientation (SIAO). Cependant, ces hébergements (déjà insuffisants en temps normal) ne suffisent plus en période de crise. 

Alors, la solidarité s’organise pour trouver plus de lieux où accueillir les sans-abris : gymnases, salles des fêtes, chambres d’hôtels. L’Etat affirme le 2 avril dernier que c’est près de 7 600 nouvelles places qui ont été trouvées pour héberger les concernés

Un problème persiste

Malgré la volonté de faire respecter les fameuses « mesures barrières » et la distanciation sociale, les difficultés apparaissent rapidement. La propagation du virus est trop importante dans ces hébergements collectifs où le confinement est difficile à gérer. De plus, l’accès au soin et le suivi médical de ces « oubliés » restent toujours complexe, tout comme le dépistage.

La direction de la santé propose alors de monter des « Équipes Mobiles Sanitaires Covid-19 » sur tous les territoires, en liaison avec tous les acteurs locaux de la précarité dans le but de renforcer l’action des maraudes sociales. L’objectif est de tester les « sans chez soi » susceptibles d’être porteur du virus. Des équipes de médecins et d’infirmières arpentent désormais nos rues et se rendent dans les centres d’hébergements collectifs et dans les places d’urgence pour dépister les possibles nouvelles victimes du Covid-19. Toute une coordination se met en place : gestionnaires d’hébergements, maraudes sociales, Samu social, 115 et associations… Tous se mobilisent pour alerter ces équipes mobiles de cas pouvant être suspects.

Une fois contaminées, où vont ces personnes ?

C’est à ce moment que les Centres d’Hébergement Spécialisé Covid entrent en jeu. Avant la création de ces nouveaux établissements en mars dernier, il était demandé aux centres d’accueil et/ou d’hébergements collectifs médico-sociaux de faire comme ils le pouvaient : s’efforcer, avec les moyens du bord, d’isoler un patient positif au Covid-19 afin qu’il puisse être confiné et sans contact avec le reste des résidents. Cette situation était souvent complexe car les chambres dans ces centres sont souvent aménagées pour deux voire quatre résidents. Ce défi a mis en évidence toutes les difficultés organisationnelles  que rencontrent ces établissements, où les résidents, le plus souvent, adhèrent peu aux mesures barrières et au confinement.

Que faire devant cette situation difficile à gérer dans les Centres d’Accueil, et comment éviter la formation de clusters viraux ingérables dans les hébergements collectifs ? Le but est d’extraire ces patients testés « Covid+ » et de les conduire dans un Centre d’Hébergement Spécialisé covid. Là-bas, les conditions d’hébergement et le personnel seront adaptés pour ces patients. 

Ici, un médecin de l’équipe mobile de la PASS (Permanence d’Accès aux Soins de Santé du CHU de Nice) teste un homme présentant les signes du coronavirus.
 Le patient séjourne dans ce Centre d’Hébergement d’Urgence, confiné avec mesures barrières,  en attendant les résultats.

Quels sont les critères retenus pour que le patient soit reçu dans le Centre ?

  • Être testé et diagnostiqué positif au Covid-19
  • Être « sans chez soi »
  • Ne pas présenter de symptômes graves auquel cas, le patient est directement hospitalisé.

Le premier de ces « centres d’isolement sanitaire » a ouvert le 17 mars dernier à Paris. Rapidement, les directives de l’Etat, qui finance le projet, se sont étendues sur l’ensemble du territoire, chargeant ainsi les préfets et les ARS (Agence Régionale de la Santé) de se coordonner afin d’ouvrir au plus vite ces centres. Le nombre d’établissements spécialisés dépend des besoins de chaque département : deux centres seront probablement créés dans les Bouches-Du-Rhône, en raison de la forte population « en précarité » sur Marseille alors qu’un seul centre est prévu actuellement dans les Alpes-Maritimes.

Où se trouve le Centre d’Hébergement Spécialisé Covid dans les Alpes-Maritimes ?

Niché sur les hauteurs de Nice, entouré par une belle nature verdoyante (parfait pour apporter un peu de lumière dans cette période de confinement morose), le centre se trouve sur la commune de Falicon, au Mont-Chauve. C’est un établissement de vacances qui sert habituellement aux personnels EDF de toute la France. Aux vues des circonstances, le gestionnaire associatif a souhaité faire preuve de solidarité, comprenant bien que les vacances de ses adhérents, cet été, seraient singulières…

Vue d’une chambre et entrée du centre d’accueil spécialisé Covid. 

Le plus remarquable dans cette aventure, c’est la rapidité de coordination dans la mise en œuvre du  centre : la DDARS06 (Délégation Départementale 06 de l’ARS), dirigée par M. R. Alexandre, a chargé Mme I. Virem de l’organiser avec la DDCS (Direction Départementale de la Cohésion Sociale) dirigée par M. H. Demai et Mme S. Reverre-Guepratte. C’était sans compter sur l’aide précieuse de l’association ALC (Agir pour le Lien social et la Citoyenneté), qui a répondu présente immédiatement, et sans laquelle rien ne serait possible.

M. Eric Jouan, le directeur d’ALC, est un habitué de l’aide aux personnes vulnérables. Ses équipes s’occupent régulièrement de foyers d’adolescents, de l’aide à l’enfance et de la régulation du 115. Autant dire que cette bataille contre le Covid-19, ALC ne pouvait pas l’ignorer. 

C’est aussi toute une logistique qui s’est organisée pour assurer l’intendance : prévoir le matériel médical nécessaire, les meubles, les draps, les plateaux repas (qui seront distribués dans les chambres) … Et tout cela pensé dans le respect des règles d’hygiènes et des essentielles « mesures barrières ». La directrice du Centre, Mme Doris Dugand, ne laisse rien au hasard ou à une quelconque négligence : les couverts sont jetables et le ménage est laissé à la responsabilité des futurs résidents dans leur chambre respective, afin d’éviter au maximum les contacts.

Kit distribué aux patients : gel hydroalcoolique, masque, mouchoirs et lingettes
Blouses réservées au personnel soignant

Au niveau médical, la DDARS06 a demandé au Centre Hospitalier de Nice (CHUN) de bien vouloir apporter son expertise sanitaire sur le site. Ainsi des infirmières du CHUN sont présentes sur les lieux de 9h à 14h et des médecins d’astreinte passent régulièrement pour suivre les patients. Une pharmacie a été mise en place. L’équipement est bien sûr prévu pour protéger au mieux les soignants et le personnel associatif : masques FFP2 pour les soins (les fameux !), masques chirurgicaux, gants, charlotte, sur-blouses et du gel hydro-alcoolique.

La Protection civile et la Croix Rouge ont répondu présents et sont aussi sur place, prêts à venir en aide au personnel et ce, 24 heures sur 24.

Réunion de crise du personnel de l’équipe médicale et de la Protection civile

 Le Centre est composé de 19 chambres individuelles, à la vue fort agréable. Deux chambres plus spacieuses, et comportant une porte communicante, sont réservées à une éventuelle famille contaminée. Un couple et deux enfants peuvent y être accueillis. 

Chambre individuelle au centre du Mont-Chauve

Et qu’en est-il des principaux concernés ?

Le personnel soignant doit faire face aux problèmes qu’il rencontre quotidiennement dans le contact avec ces personnes « vulnérables », tout en s’adaptant aux consignes de la lutte contre le virus. L’addiction, problème complexe lors d’un confinement, est également prise en charge dans le centre. Des équipes d’addictologie (associatives et du CHUN) passent à la demande pour une écoute et une prise en charge personnalisée. Les prises en charge psychiatriques et leurs suivis sont également organisés. A noter également, les animaux de compagnies sont autorisés et de la nourriture a été prévue.

 Un contact, un combat.

 Gilbert, sans-abri, vit dans la rue depuis sept ans maintenant. Il a, jusqu’à aujourd’hui, refusé tout accueil dans un centre d’hébergement. Mais ce matin, c’est différent. Il a été diagnostiqué positif au Covid-19.

Gilbert est fatigué, épuisé mais refuse catégoriquement l’aide proposée par les aides-soignants. C’est une part importante, pourtant souvent laissée dans l’ombre, que ce travail de négociation qui est à fournir par le personnel soignant et associatif. Tenter, parfois échouer, mais toujours essayer d’établir un lien entre ces personnes qui n’ont pas de « chez soi ». Ne pas avoir peur d’un échec et tenter à nouveau jusqu’à ce que la situation se débloque.

La vérité, c’est que Gilbert a deux chiens. Ses « compagnons de vie » me confie-t-il, ses amis de tous les jours, ceux qu’il n’abandonnerait pour rien au monde, même pas pour sa santé. C’est à ce moment précis que l’importance de la flexibilité du centre prend tout son sens. Le médecin et l’infirmière de la maraude sanitaire lui expliquent qu’il pourra garder ses deux acolytes près de lui, au Centre Spécialisé Covid. Mieux, ils auront un grand terrain à disposition pour profiter du plein air.

Après des moments de discussions, de batailles pour « convaincre », Gilbert accepte enfin la prise en charge ! « C’est pour toutes ces petites récompenses qu’on se lève le matin… » conclut Elodie Merengone, infirmière de l’équipe.

L’addiction… Quelles dispositions ?

Mamuka, originaire de Géorgie, attend devant l’hôpital ce matin. Il réclame de la méthadone. L’équipe « précarité » prend en charge le patient qui s’est déjà évadé hier soir du service des Urgences du CHU de Nice. Vivant à la rue, une équipe mobile l’avait testé et diagnostiqué positif au coronavirus. Mamuka avait refusé le confinement car cela impliquait de perdre « la rue » et « les fournisseurs » qui alimentent ses addictions.

L’équipe interroge le patient avec l’aide d’un traducteur par téléphone. Mamuka ne parle ni Français, ni Anglais. La barrière de la langue est une difficulté récurrente pour l’équipe. Heureusement, des organismes d’interprétariat professionnel permettent des communications et traductions par téléphone et ce 24/24 h et pour plus de 140 langues (ISM Interprétariat).

Le patient, lui, réclame de la méthadone et un kit d’injection. Et après plus d’une heure de négociation sur l’assurance que ses addictions seront écoutées et prises en compte, Mamuka accepte enfin d’être hébergé au Centre du Mont-Chauve. L’association ALC-06 et les infirmières feront intervenir l’équipe d’addiction pour participer  à cette prise en charge coordonnée.

 Le Dr PM Tardieux ne peut retenir son enthousiasme : « C’est une très belle coordination qui est née rapidement et efficacement en pleine période de crise covid ! Comme quoi, dans la crise, les coordinations nécessaires entre le monde Associatif, l’Etat et le Sanitaire (ARS et Hôpitaux) s’opèrent beaucoup plus rapidement… Ils démontrent leurs efficacités et oublient leurs désaccords. »

On ne peut donc que remercier ces personnes qui amènent « l’humain à retrouver sa place » en période de grandes difficultés. Chaque jour, ils viennent en aide à ceux que l’on ne voit pas, ceux à qui l’on ne pense pas mais qui sont pourtant bien là, nos « invisibles » du quotidien.  

Merci Bruno, Martine, Franck, Elodie, Eric, Doris, Isabelle, Stephanne, Pierre-Marie, Nicolas, Karl, Aude, et à tous ceux qui s’engagent courageusement à travers la France en ce moment. Merci à vous tous.

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