« Je me suis posée la question de faire Sciences Po », se souvient Bénédicte Durand alors que, jeune étudiante, cette dernière hésitait entre le métier d’enseignante et celui de journaliste. Après une classe préparatoire et une licence d’histoire-géographie, Madame Durand a finalement décidé de se tourner vers l’enseignement.
« Les stages ont été selon moi déterminants. J’ai fait un stage à la télévision, et un autre dans une classe de troisième, avant de prendre ma décision », se souvient-elle. Professeure agrégée, titulaire d’une thèse en géographie, Bénédicte Durand est par la suite devenue Maître de Conférences à Paris IV.
Un parcours classique, pourrait-on dire, jusqu’à ce que la politique n’intervienne. « Il y a 10 ans, on m’a proposé de rejoindre le cabinet de Gilles de Robiens pour m’occuper de la vie étudiante, et on m’a également confié le projet sensible de la loi Fillon, qui prévoyait l’intégration des IUFM (NDLR : Instituts universitaires de formation des maîtres) dans les universités. Un dossier technique que je devais suivre », explique-t-elle.
Cette loi Fillon, votée en avril 2005, a, entre autres, instauré les bourses au mérite. Une initiative ayant donné lieu à une contestation de plusieurs mois, entretenue principalement par les syndicats lycéens de gauche.
Un dossier technique certes, mais surtout politique. C’est sans doute cette première expérience qui lui a valu d’être recontactée en 2007 par l’équipe de Valérie Pécresse pour intégrer son cabinet, en la conseillant notamment sur les sciences humaines et sociales.
Bénédicte Durand se défend toutefois, à tort ou à raison, de tout engagement politique : “Mon engagement est plus technique que politique”. Avant d’ajouter : « Je n’ai pas d’engagement politique fort devant les électeurs et je n’envisage pas de le faire ».
Son choix est catégorique: « J’ai éprouvé dans ma vie professionnelle ce qu’est le sens du service publique pendant 6 ans, mais il y a 4 mois, j’ai choisi Sciences Po ».
Mais l’enseignement reste la vraie passion de Bénédicte Durand. En choisissant de se tourner vers une carrière d’enseignante plutôt que de journaliste, elle a pris « l’engagement majeur de (s)a vie ».
« Enseigner, c’est mon identité », ajoute-t-elle. « Ce que j’aime, ce sont les rencontres intellectuelles, les réflexions collectives. » Une identité qui semble ne s’être jamais perdue, même lorsque, membre des cabinets ministériels, elle continuait à dispenser ses cours.
Jusqu’à l’examen de la loi LRU, contre laquelle l’université Paris IV s’est largement mobilisée. « C’est à ce moment là que je me suis rendue compte que j’avais suffisamment pris part à la politique. J’ai donc repris mes fonctions d’enseignante à temps plein. »
Poussée par le désir d’enseigner, mais également par celui d’apprendre, Madame Durand n’hésite pas à reconnaître qu’elle doit beaucoup à ses élèves. « Sur le plan intellectuel, tous mes étudiants m’ont fait progresser ».
Former ses élèves certes, mais également accepter d’apprendre d’eux explique-t-elle. Osant même la comparaison: « Un enseignant, c’est l’inverse d’un athlète: il se perfectionne avec l’âge ».
Si le métier d’enseignante semble passionner Bénédicte Durand, la politique, bien qu’ayant été pour elle une expérience enrichissante, ne semble pas la séduire outre-mesure. Ainsi, si le travail en équipe et l’ambiance collective qui règnent dans un cabinet ministériel semblent l’avoir marquée, elle a aujourd’hui tourné la page.
Quand on lui demande ce qu’ « être doyen » signifie, Bénédicte Durand répond, sourire aux lèvres : « avoir l’âge pour assumer des fonctions de responsabilités ».
« Je n’avais aucun regard ni aucune expérience de Sciences Po. Je connaissais bien l’établissement vu depuis le Ministère. Mais je n’y avais jamais enseigné. J’y arrive donc avec un regard neuf et sans préjugés. C’est ce que Frédéric Mion attendait. »
Si l’expérience semble avoir été déterminante, on peut également souligner que c’est une génération de jeunes femmes impliquées et dynamiques, à l’instar de Cornelia Woll, qui arrive à la tête des postes régaliens de notre École.
Nouvelle, Madame Durand prend ses marques. « Je suis dans une situation de diagnostic et de compréhension ». Ses premières impressions à Sciences Po ? « J’arrive dans un très bel établissement avec des étudiants remarquables ».
Des challenges de taille attendent Bénédicte Durand : le transfert à Reims d’une partie du Collège Universitaire, la réforme du concours d’entrée, ou encore l’organisation des enseignements… Autant de sujets qui solliciteront ses compétences acquises en pilotant des politiques publiques au sein du Ministère de l’Education Nationale.
“Je suis là pour que les étudiants puissent compter sur moi” conclue-t-elle. Promesse d’enseignante ou parole de femme politique ?
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]]>Parlez-nous de votre parcours professionnel.
J’ai fait des études à l’Ecole Normale Supérieure avant de passer avec succès l’agrégation de lettres. Ma thèse, dont le jury était présidé par René Rémond, portait sur Tocqueville. J’ai ensuite commencé une carrière de chercheuse en histoire, au CNRS, puis d’enseignante-chercheuse en littérature à Nanterre et à la sorbonne où j’ai présidé l’UFR (Unité de Formation et de Recherche) de littérature française. Je n’ai donc jamais été élève à Sciences Po. J’ai intégré l’équipe administrative et professorale il y a six ans, en étant doyenne du Collège Universitaire. Puis j’ai pris la tête des études et de la scolarité, durant les vingt-quatre derniers mois.
Malgré cette fonction administrative, vous avez continué d’enseigner à Sciences Po. Pourquoi était-ce important pour vous ?
En effet, j’ai enseigné à Sciences Po en première année pendant sept ans ainsi qu’en master de recherche pendant deux ans. Je le désirais et c’était aussi très important pour ma fonction. Tout d’abord parce que l’on gagne en légitimité auprès des autres enseignants mais surtout le contact avec les étudiants permet de ne pas oublier que le processus administratif n’est pas une fin en soi. Il faut savoir faire de la gestion, sans oublier que l’essentiel ce sont les étudiants.
Quels projets ont marqué votre mandat de Directrice des Etudes et de la Scolarité ?
Quand je suis arrivée à la DES, la Cour des Comptes venait de rendre son rapport sur Sciences Po. Mon premier travail a donc été de mettre en place ses recommandations… Ensuite, nous nous sommes tous mobilisés sur l’organisation et l’accompagnement des écoles actuelles. Et, avant mon départ, nous avons revu la structure du département des langues.
En parlant des langues, pourquoi avoir voulu supprimer la LV3 ?
Je reste convaincue qu’un étudiant ne doit pas avoir plus de vingt heures de cours par semaine. Pour deux raisons : d’une part pour profiter de la vie associative proposée à Sciences Po et d’autre part pour avoir le temps de réfléchir et de se constituer une cullture personnelle. Il faut laisser du temps au travail personnel. Par ailleurs, je redoute beaucoup le shopping intellectuel. Un des objectifs à Sciences Po est que les étudiants aient l’impression d’avoir reçu une formation cohérente et la dispersion ne va pas dans ce sens.
Vous quittez aujourd’hui Sciences Po. Quelles vont désormais être vos activités ?
Je veux consacrer du temps à écrire. Je me suis engagée à finir les œuvres complètes de Tocqueville que je dois désormais continuer. J’ai d’ailleurs promis sa biographie à Gallimard. Ensuite, je souhaite voyager, faire des conférences (je vais au Japon par exemple en septembre) , et approfondir mes engagements civiques. Je verrai dans un second temps si je reprends des enseignements.
Vous allez donc retrouver une activité plus centrée sur la recherche. Cela n’était-il pas compatible avec votre poste à Sciences Po ?
Je n’ai eu ces dernières années que très peu de disponibilité pour les travaux de recherche. Je ne regrette pas mon poste, mais j’ai choisi le métier de professeur pour la recherche et l’enseignement et je serai heureuse de reprendre mes travaux.
Au final, qu’est-ce que les étudiants vous ont apporté ?
En tant que Directrice des Études et de la Scolarité, j’ai été amenée à porter un regard différent sur la société en découvrant les difficultés que les étudiants rencontrent et la diversité de leurs parcours. Je mesure mieux encore à quel point chaque étudiant est différent et doit être accompagné individuellement.
Avez-vous des regrets ?
J’ai un regret. Je pense qu’on ne donne pas encore, ou pas assez, le goût de la recherche et le désir d’un savoir difficile aux étudiants.
Cornelia Woll va prendre votre place à la DES. Quelles sont les qualités requises pour ce poste ?
Il faut tout d’abord avoir une expérience d’enseignement. Ensuite, il faut le goût du travail en commun et celui de l’administration. Par ailleurs, il est utile d’ avoir une expérience internationale et particulièrement à Sciences Po, ce que Cornelia Woll possède bien plus que moi. Enfin, il faut une dose considérable de patience.
Avez-vous pour terminer un mot à transmettre aux étudiants ?
Je dirais que c’est une chance immense d’étudier à Sciences Po mais il faut aussi savoir en sortir. On n’est pas ancien(ne) élève toute sa vie. Il ne faut surtout pas penser qu’il y a des routes toutes tracées ou des privilèges acquis. Aucun diplôme ne prédestine à être un « leader » et aucune orientation n’est définitive. Ce qui est acquis à Sciences Po est un savoir et un savoir être qui doivent permettre à chacun de tracer son propre chemin et je me réjouis de voir les anciens étudiants s’orienter dans des carrières très diverses, et s’engager au service de la société.
Avant de devenir enseignante, Cornelia Woll, et de rejoindre notre Ecole, quel a été votre parcours et votre formation académique ?
Je suis titulaire d’un doctorat de sciences politiques, obtenu en cotutelle franco-allemand. J’ai commencé mes études à l’université de Chicago, en me spécialisant en sciences politiques et en relations internationales, puis j’ai rejoint Sciences Po pour un parcours doctoral joint avec l’Université de Cologne. Après plusieurs années à l’Institut Max Planck de Cologne, j’ai eu la chance d’obtenir un poste de chercheur au CERI de Sciences Po, avant de devenir professeur. J’ai par ailleurs travaillé à la Direction Scientifique de l’Ecole, en tant que directrice adjointe, avant de prendre la direction du LIEPP. Mon profil est très orienté vers la recherche.
Pourquoi cette nomination à la tête de la Direction des Études et de la Scolarité ? Quelles seront vos futures obligations et prérogatives ?
Lorsque l’opportunité de succéder à Françoise Mélonio s’est présentée, j’étais très motivée. On a pensé à moi pour remplir cette fonction, et j’ai manifesté tout mon intérêt. La DES a vraiment un rôle de pilier au sein de notre École, tant au niveau académique, en préparant et orientant les parcours des étudiants, qu’au niveau de la scolarité, en gérant par exemple les diplômes, les procédures d’admissions ou les examens. Enfin, elle intervient également au niveau de la vie associative étudiante et veille à ce que tout soit uniforme, et coordonné, entre les différents services et Écoles qui composent Sciences Po Paris.
Votre nomination à un poste aussi important et prenant vous contraint-elle à renoncer à la recherche ou à l’enseignement ?
Je continuerai d’enseigner, car il y a toujours un retour sur expérience lorsqu’on dispense ses cours. C’est important pour moi. Quant à la recherche, j’y renoncerai le temps de mon mandat. Mais j’espère bien reprendre mes travaux par la suite.
Quelles qualités et compétences comptez vous apporter à Sciences Po, en assumant cette nouvelle fonction ?
La réponse se trouve dans mon parcours. Mon profil est tourné vers la recherche et l’international. J’ai donc la volonté de refonder et de revitaliser les enseignements, ainsi que de créer davantage de liens entre la recherche et l’enseignement, pour que les deux aillent de pair, comme c’est déjà le cas aux États Unis.
Quels grands projets comptez-vous entreprendre ?
Je continuerai le très grand projet lancé il y a quelques années de création d’Écoles distinctes à Sciences Po, avec deux grande lancement cet automne : l’Ecole d’Affaires Publiques et l’Ecole Urbaine. Nous préparons aussi la création d’une Ecole de l’Entreprise, car Sciences Po se doit d’être concurrentiel dans ce domaine en formant des étudiants prêts à entreprendre et à occuper des fonctions importantes dans le monde de l’entreprise.
Au niveau du Collège Universitaire, il me tient à coeur de maintenir l’équilibre entre Paris et la Province. Il faut également mener une grande réflexion sur la pédagogie innovante. Comment transmettre le savoir ? Il faut, selon moi, que l’apprentissage passe davantage par un lien étroit entre réflexion et participation.
Pouvez-vous nous éclairer sur le transfert du Collège Universitaire à Reims ?
En 2017, à l’issue de la réforme, il y aura plus de 1000 étudiants à Reims, autant qu’en première et deuxième année sur le campus parisien. A cela s’ajouteront les étudiants en échange. Resteront à Paris notamment les étudiants du Collège Universitaire suivant un double-diplôme avec les universités parisiennes partenaires.
Vous avez publié une étude sur le lobbying à rebours. Pensez-vous qu’il en existe à Sciences Po ?
Le lobbying à rebours décrit le fait que l’administration sollicite parfois la société civile pour s’exprimer sur un enjeu politique afin d’orienter ou appuyer une réforme. Une bonne politique se fait toujours par le biais de la consultation, et il faut pour cela que toutes les parties prenantes puissent s’exprimer. Les étudiants, par le biais des syndicats ou associations, font pression sur l’administration pour obtenir des réformes, principalement au niveau pédagogique, et cela nous aide à comprendre quels sont leurs besoins, pour mieux y répondre.
Sciences Po se réjouit d’avoir de plus en plus de femmes membres de la direction.
Il y a certes beaucoup de femmes dans l’administration de Sciences Po, mais également beaucoup d’hommes. Il est vrai que des femmes ont été nommées à certaines postes clés de l’administration de Sciences Po, mais la plupart de nos écoles ou de nos laboratoires de recherche sont dirigés par des hommes. Il y a encore peu de temps, il était rare d’avoir un cours magistral enseigné par une femme. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Je pense qu’il est important de voir que des décisions peuvent être prises et la connaissance peut être transmise par des femmes autant que par des hommes. Dans les deux cas, cela peut être bien ou mal fait, et il faut pouvoir juger les personnes sur ce contenu. Le genre ne doit pas avoir une importance en soi à la fin. Mais pour commencer, il faut donc s’habituer à voir des femmes à des postes importants.
Face à un défi d’ampleur, nous vous souhaitons, Madame la Directrice, nos plus sincères encouragements.
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