Samedi dernier, La Péniche a détaillé les premières propositions pour un plan d’action sur la transition écologique à Sciences Po, révélées par Solidaires Etudiant-e-s. Parmi les initiatives de Sciences Po pour mener sa transition écologique se trouve également le “comité Latour”, un comité chargé de recenser les opportunités d’étude et de recherche sur les transformations planétaires à Sciences Po. Ce comité, après s’être réuni huit fois en 2019, a rédigé un rapport que la Péniche a pu se procurer, et qui sera officiellement étudié par Sciences Po demain matin, 11 février, lors du conseil de l’institut. Ce rapport, riche de 96 pages, propose une liste détaillée des enseignements à Sciences Po portant sur le thème nommé ‘transformations planétaires », un thème suffisamment large pour y couvrir de sujets sociaux, allant des sciences de l’environnement au développement économique.
Bruno Latour explique dès la première page que le recensement des offres disponibles est voulu pour pouvoir identifier les forces et faiblesses actuelles de Sciences Po dans sa réponse aux nouvelles exigences posées par le changement climatique et des élèves de plus en plus conscients du problème. Une école perçue comme à la source les élites de demain a une responsabilité envers la société et se doit donc d’offrir une formation à la hauteur des urgences climatiques auxquelles nous faisons face.
Ainsi, le rapport Latour s’ouvre avec un bilan de l’offre actuelle d’enseignement qu’il qualifie de “très riche”. De même, il souligne les démarches dans la recherche, les conférences, simulations et coopérations académiques et internationales sur le thème de l’environnement dans lesquels Sciences Po s’investit. Parmi les succès relevés par le rapport Latour se trouve aussi la présence de l’IDDRI, l’Institut de développement durable et des relations internationales, un think tank aux “relations étroites et privilégiées avec Sciences Po” et dont on retrouve des membres dans le corps enseignant. Enfin, sont également mentionnées les associations étudiantes qui participent à l’activité du débat public : Sciences Po Environnement, PAVéS (Plateforme Autogérée à Visée écologique et Solidaire), Villes et Décroissance, Sciences Po Zéro Fossile.
Le rapport note cependant de nombreuses pistes d’amélioration. L’offre est au final trop limitée, en particulier dans l’offre de connaissances concrètes ou générales, et certains masters comme l’Ecole de journalisme et l’école Doctorale n’ont pratiquement aucun enseignement sur le sujet. L’investissement dans la recherche est aussi trop faible; la participation de l’Institut aux débat inter-académiques est considérée par le rapport comme insuffisante. Le comité pointe également le manque d’innovation pédagogique et d’enseignements spécialisés sur les transformations planétaires.
L’annexe 5 donne un aperçu du « traitement des sujets environnementaux dans les enseignements de Sciences Po ». Réalisé par des étudiants de Sciences Po issus d’associations étudiantes environnementales et « encadré » par Henri Landes, enseignant à Sciences Po, ce travail dresse 7 conclusions. S’il est reconnu un « traitement important des sujets climatiques, surtout de la politique internationale », l’annexe reconnaît également « une forte concentration sur le secteur de l’énergie ». Enfin, le dernier paragraphe, par extension le dernier du rapport, pointe en particulier un « certain positionnement de l’ensemble des enseignements de Sciences Po en faveur du maintien d’un paradigme économique et social dominant« , malgré l’existence de plusieurs mouvements académiques et associatifs le remettant en cause.
Finalement, le rapport note « d’éventuels problèmes d’objectivité ou de partis pris dans certains enseignements ». En note de bas de page, il est indiqué que deux professeurs dans des électifs de l’Ecole d’affaires publiques sont dispensés par des employés ou ex employés de Total. Il est possible de relever dans cette catégorie un troisième cours : un électif de la même école s’intitulant Marchés des hydrocarbures et dispensé au troisième semestre par un employé d’Engie et également “Chief Strategy Officer Global LNG SAS” à Total. Le rapport n’apporte pas d’éléments supplémentaire à ce sujet, même s’il reconnaît l’importance pour les étudiants de « l’équilibre des structures politiques, professionnelles, syndicales et associatives ».
Suite à ce recensement et diagnostic, le comité prend le parti de ne pas créer de nouveau cursus spécialisé, mais vise à transformer significativement les enseignements, dispositifs de recherche et la sensibilisation des communautés de Sciences Po. Le rapport propose la création d’un programme transversal de suivi des enseignements et de la recherche, doté d’un conseil académique chargé d’encadrer les changements significatifs qu’il propose.
Au collège universitaire, il est proposé de remplacer le séminaire d’exploration par un cours commun obligatoire, pluridisciplinaire, qui présenterait les fondamentaux des transformations environnementales. Les parcours civiques pourraient être mis à contribution, et le comité propose que “Sciences Po s’engage à signer des partenariats avec des acteurs du secteur de la transition climatique”. Que ce soit en master ou en bachelor, l’offre des électifs est incitée à être étoffée et plus pertinente, notamment dans les campus délocalisés. Pour l’Ecole doctorale, afin de répondre à l’aporie d’enseignements sur ce sujet, le comité suggère un “programme interdisciplinaire de formation à la recherche en sciences humaines et sociales de l’environnement”, ainsi qu’une école d’été sur les enjeux de la transition climatique.
Concernant la recherche, le rapport insiste sur la nécessité de former une nouvelle équipe élargie d’enseignants chercheurs permanents, afin de chercher les chercheurs « qui pourront modifier le plus en profondeur les paradigmes qui ont constitué les sciences sociales représentées dans Sciences Po à cause de l’irruption de la nouvelle condition planétaire ».
Demain, le conseil de l’institut se réunira pour débattre des conclusions du Comité Latour et voter le plan d’action de Make it Work. Les huit représentants étudiants qui siégeront demain seront ainsi amenés se positionner.
]]>En 2019, sous l’impulsion de Frédéric Mion, Sciences Po annonce un ensemble d’initiatives pour le climat sous le nom de « Climate Action : Make It Work ». Une démarche qui s’oriente autour de trois axes, à savoir l’organisation d’événements pour sensibiliser les communautés de Sciences Po ; la consultation Make It Work en novembre 2019, qui pendant 11 jours avait demandé aux élèves, enseignants, chercheurs et salariés de donner leurs idées pour un campus durable, et qui avait déjà laissé les représentants étudiants plutôt sceptiques ; et enfin, l’évaluation des enseignements, par l’intermédiaire d’un comité piloté par Bruno Latour qui doit recenser les cours et les recherches sur la transition écologique et présenter dans un rapport les résultats de ces travaux.
Le premier bilan de ces initiatives se matérialise donc par l’ébauche d’un plan d’action de Sciences Po visant un campus durable. Rendu public par Solidaires Étudiant-e-s Sciences Po hier, le document de 15 pages sera présenté dans les instances de direction la semaine prochaine. Nous rappelons ici que ce document, s’il est effectivement authentique, n’est pas encore formellement approuvé par les instances de Sciences Po, tout comme le rapport du comité Latour consacré aux transformations pédagogiques. Il peut donc faire l’objet de modifications à la suite de sa présentation en conseil.
Le document, désormais en libre accès après sa fuite sur le site de Solidaires, pose dès sa première page que la mobilisation de Sciences Po pour le climat « en va de [sa] responsabilité en tant qu’institution, en tant que lieu de production des connaissances, et surtout en tant que lieu de formation ». Un sentiment partagé par beaucoup, qui s’inscrit dans une démarche volontariste en faveur de la communauté étudiante : « c’est avec et pour nos étudiants que nous prenons aujourd’hui ces engagements ».
Le plan d’action, en deux parties, liste d’abord 10 objectifs « pour un campus durable ». Basés sur la réduction de l’empreinte carbone, de la production de déchets et de la consommation, ces orientations suivent comme méthode la réalisation de bilans fondés sur des indicateurs de surveillance puis une concrétisation en engagements concret, non chiffrés dans le document.
Ces engagement s’appuient en partie sur les résultats de la consultation Make It Work de novembre dernier. Les engagements tirés des propositions de la plateforme sont mis en avant par une vignette afin de mieux les repérer. Ces derniers regroupent 50,65% des votes de la consultation, il est donc possible d’affirmer qu’une (courte) majorité des votes de la consultation a été prise en compte. L’ensemble des thèmes de la consultation sont abordés, à l’exception du troisième, consacré aux « prestataires, fournisseurs et partenaires ».
La seconde partie du document appelle à l’institutionnalisation d’un comité de pilotage, afin de s’assurer de la bonne mise en œuvre de ces engagements durant 3 ans. Il n’apporte toutefois pas de précision sur la composition de ce comité, et en particulier la présence – ou non – des associations étudiantes représentatives ou environnementales.
Le document produit également quelques statistiques concernant la participation de la consultation. Le taux de participation s’élève seulement à 2,7%, mais s’avère être très inégal selon la catégorie : si 4,4% des salariés ont répondu, seul 0,3% de la communauté scientifique de Sciences Po a participé.
La prise en compte de la majorité des votes issus de la consultation Make It Work sera-t-elle suffisante pour satisfaire la demande des associations environnementales ? Beaucoup d’engagements du plan d’action sont également présents dans les principales propositions du livre vert de Sciences Po Environnement, publié en juin 2019.
Malgré la diversité des engagements proposés dans le plan d’action, Solidaires Étudiant-e-s, à l’origine de la fuite, soulève ce qui est pour eux le point noir du document : les objectifs et les engagements n’évoquent pas l’une des demandes les plus plébiscitées, à savoir la fin des partenariats avec les industries fossiles. Sur les cinq propositions ayant recueillies plus de 200 votes, seule la proposition visant à cesser les partenariats avec des entreprises comme Total n’est pas mentionnée dans les engagements pris par Sciences Po. Cette dernière, regroupant 408 votes, est pourtant la troisième proposition la plus votée de la consultation.
Plusieurs associations étudiantes avaient déjà pris position sur le désengagement des industries fossiles à Sciences Po. En tête de mobilisation, l’association Sciences Po Zéro Fossile, soutenue par une majorité des associations représentatives étudiantes, dont l’UNEF Sciences Po et Solidaires Étudiant-e-s Sciences Po. La revendication est d’ailleurs devenue avec le temps la corde sensible de l’engagement étudiant en faveur de l’environnement. Le mutisme du document à propos d’une telle revendication pourrait s’apparenter aux yeux de ces associations comme un éventuel déni de démocratie.
Tout comme le rapport du comité Latour, ce document sera présenté lors du prochain conseil de l’Institut mardi prochain, le 11 février. La direction sera alors amenée à prendre publiquement position sur ces propositions, après une discussion avec les membres du conseil, où siègent les 4 organisations étudiantes représentatives. Nul doute que la journée de mardi sera décisive pour la transition écologique engagée à Sciences Po.
Crédit image : Par peco — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=752944
]]>Un article de Gautier Crépin-Leblond
Il y a quelques mois, Sciences Po annonçait vouloir s’engager dans la lutte contre le changement climatique à travers un programme d’initiatives, Climate Action : Make It Work, où étaient invitées « toutes les communautés de Sciences Po […] à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique »[1], à la suite d’une mobilisation inédite pour le climat à Sciences Po. S’en est suivie l’ouverture d’une consultation consacrée à la fondation d’un campus durable, qui a pris fin vendredi dernier. On aurait pu espérer voir en cette ouverture la possibilité de créer les conditions à l’émergence d’un débat public large, animé par une pluralité d’associations, tissant de nouveaux échanges parmi les étudiants, les enseignants, les salariés. Il aurait pu être de cette consultation une fête, célébrant la réunion collective des conceptions de ce que devrait être Sciences Po, produisant un bouillonnement public de nouveaux horizons. On aurait pu, oui, espérer tout cela, jusqu’à ce que la consultation révèle ses premières conséquences. Tentons toutefois de revenir sur quelques points, pour proposer une autre contribution que celles attendues par la consultation : en tant que citoyens avertis à Sciences Po, comment appréhender la consultation Make It Work ?
Posons d’abord une base. L’entreprise fournissant la plateforme pour la consultation n’est pas une inconnue des dispositifs participatifs. Celle-ci est fournie par la start-up Cap Collectif, la même que celle du Grand Débat National, qui avait suscité de nombreuses questions concernant notamment l’indépendance des parties prenantes et la gestion des résultats et du code qui reste propriétaire, donc opaque. Concernant la consultation propre à Sciences Po, la page d’accueil du site annonce 583 contributions, 7 406 votes et 601 participants uniques, dont 80% d’étudiants. Ces chiffres affichés, prometteurs sur le papier, ne doivent toutefois pas masquer leurs limites. En effet, il faut tenir compte du fait que parmi ces 583 contributions, il y a 219 propositions pour 364 « arguments », les éléments de discussion des propositions. Juliette Seban, responsable transition écologique auprès du secrétariat général de Sciences Po, se réjouit d’une « très forte participation à cette consultation ». Pour elle, ces chiffres « montrent l’intérêt porté au sujet et nous encourage à proposer un plan d’action ambitieux. Sur le fond, la lecture des propositions est passionnante : les participants ont contribué de manière argumentée, créative et constructive. Certaines idées ont suscité des débats très intéressants au sein de nos communautés ».
Ces premiers chiffres ne doivent pas non plus masquer l’enjeu de l’analyse de ces données. D’abord, beaucoup de propositions auraient mérité d’être fusionnées, car portant la même revendication. Certaines propositions sont parfois reprises au mot près dans différentes catégories, ce qui engendre mécaniquement une déconcentration des votes. Voici donc, toutes catégories confondues, les 4 revendications ayant dépassé les 300 votes favorables, après avoir corrigé cette faiblesse[2] :
| Fin du plastique à usage unique et remplacement par de la vaisselle durable | 503 |
| Installation de fontaines à eau | 401 |
| Fin des partenariats avec les industries fossiles (en particulier Total) | 391 |
| Favoriser une alimentation bio, locale et de saison pour tout type de restauration à Sciences Po | 325 |
Cela renverse la perspective, puisqu’il s’agirait prendre en compte non pas uniquement les propositions les plus votées, mais bien la somme de toutes les propositions portant la même revendication, au risque d’en minimiser certaines, tout en prenant compte les votes multiples. Par exemple, l’association Sciences Po Zéro-Fossile peut prétendre à revendiquer 391 votes en faveur de sa revendication historique, aussi réclamée par les élus de la liste majoritaire et de Solidaires Étudiant.e.s, soit près du double du résultat que l’initiative a annoncé sur sa page Facebook. La dilution des propositions masque le poids des votes.
Pour parer à ce problème, l’administration a mené un travail de regroupement des propositions. Contactée par téléphone, Juliette Seban confirme des résultats sensiblement comparables. Les propositions les plus votées après traitement seront annoncées dans une communication très prochainement. Concernant la modération, elle a été menée « a posteriori », et « sous la responsabilité de la Direction de la communication ». La responsable de la transition écologique a tenu à rappeler l’assainissement de la plateforme : « toutes les propositions respectaient le cadre prévu par la charte de la plateforme. Il n’y a donc aucun impact sur le comptage des votes ».
Reste qu’il est possible d’interroger la pertinence de certaines propositions par rapport à l’objectif de fonder un campus durable, ce qui est contraire avec la chartre censée garantir l’hygiène informationnelle de la plateforme. Il y eu ainsi des propositions suggérant de rouvrir la pelouse du jardin du 27, alors que cette même pelouse a souffert de l’activité humaine piétinante, ou encore d’inclure plus de tables et de bancs dans le jardin du 27, ne posant aucune garantie d’éco-responsabilisation supplémentaire.
De plus, on peut constater la disparition d’un onglet dédié à la mise en ligne de sources, donnant des garanties épistémiques à des propositions traitant de sujets sensibles. Cet onglet, crucial dans le cadre d’un débat public requérant le partage d’informations, est pourtant présent dans le tutoriel de la plateforme mais aussi dans la consultation précédente, consacré aux élections européennes.
Enfin, il semble avoir eu un certain défaut de circulation d’informations au sein de la communauté étudiante. Sciences Po Environnement a publié avant le début de la consultation un point d’étape des réalisations de ses propres revendications. Pourtant, force est de constater que certaines contributions renvoient à des revendications déjà appliquées. L’impression en recto verso est déjà par défaut en bibliothèque, il y a déjà plusieurs composts, les ordinateurs sont déjà éteints la nuit et mis en veille après un certain laps de temps, Sciences Po travaille déjà sur un bilan carbone de ses campus. Si certaines de ces réalisations ne sont pas encore complètes, il faut bien réaliser qu’elles sont déjà actées, tandis que les contributions sont votées, discutées, occupent un espace qui aurait mérité d’être occupé par des propositions plus innovantes.
Ainsi, à travers tous ces éléments, il devient aisé de parler d’une pollution informationnelle dont Sciences Po n’aurait pas vraiment réussi à anticiper l’écologie. Cette absence perceptible de modération générale est aussi constatée par Sciences Po Environnement, qui regrette plusieurs de ces défaillances, qu’elles soient structurelles, car liées à l’agencement et la modération de la plateforme, ou communicationnelles, Sciences Po ayant selon elle peu mis en avant cette plateforme. Pour eux, la communication générale par e-mail le premier jour n’a pas été suffisant, bien qu’elle ait été relancée sur les réseaux sociaux. Sciences Po Environnement s’est occupé de compenser ces faiblesses en répondant à un maximum de contributions sur la plateforme et par une communication particulièrement offensive, que Juliette Seban tient à saluer. Ces tentatives témoignent toutefois de lacunes qui tendent à nuire à l’instauration d’un débat public réellement accessible.
À ces limitations à la réalisation d’un débat public constructif s’ajoute celle de la question des corps intermédiaires, de la présence d’une société civile nécessaire à la représentation des intérêts des groupes évoluant dans la communauté. Du côté des étudiants, l’association permanente Sciences Po Environnement est devenue une interlocutrice privilégiée avec l’administration, qui la rencontre très régulièrement pour opérer un suivi des démarches engagées à travers le comité de pilotage Climate Action : Make It Work. SPE a d’ailleurs réussi à imposer la catégorisation de la consultation selon six thématiques différentes, afin d’inciter une certaine diversité dans les propositions.
Les associations représentatives (syndicats étudiants), les seules représentant les étudiants et ayant un droit de vote dans les instances institutionnelles reconnues, présentent un tableau plus contrasté. Si les associations représentatives interrogées témoignent avoir déjà beaucoup travaillé à la présentation de revendications environnementales, tous les élus étudiants interrogés précisent ainsi ne pas avoir été associé à l’élaboration de la plateforme. Arthur Moinet, vice-président étudiant du Conseil de l’Institut et s’exprimant au nom de la liste majoritaire, insiste sur l’enjeu qu’il y a derrière la question de la représentation : « nous regrettons que les conseils n’aient pas été consultés préalablement à cette initiative, notamment le CVEF, qui serait tout à fait légitime pour veiller à la transparence et l’organisation de cette consultation ». Solidaires Étudiant.e.s se veut encore plus résigné : « La participation des élu-e-s s’est limitée à ce qu’elle est toujours à Sciences Po : une annonce à l’occasion d’un conseil de Sciences Po. ».
Il faut ainsi saisir la mutation des rapports de force dans la représentation des étudiants au sein de la gouvernance de Sciences Po. Alors que Sciences Po Environnement est devenu l’organe central d’un dialogue permanent entre l’administration et la communauté étudiante, portant à jour des revendications fortes et légitimes, il semble que les corps représentatifs des étudiants n’ont pas été beaucoup impliqués dans l’organisation de la consultation. Toutefois, on le verra, cela ne les empêche pas de formuler leurs propres revendications.
Il reste une dernière dimension qui doit attirer notre vigilance. Les milliers d’étudiants, de salariés, d’enseignants et de chercheurs qui composent la communauté Sciences Po ont eu onze jours pour repenser la transition écologique vers un campus durable à Sciences Po. Au regard de la gravité pratique, intellectuelle et politique de l’enjeu, force est de constater que cela est plutôt court. Cela ne permet pas de suffisamment penser les implications de certaines propositions, d’autant que Sciences po n’a pas mis à disposition tout le capital informationnel nécessaire à la bonne appropriation de la consultation, par exemple par la publication de rapports ou l’organisations d’événements permettant de présenter un état des lieux de l’écologie à Sciences Po. Certes, ce travail est actuellement mené par le comité Latour, mais cela aurait sans doute permis des propositions bien plus fertiles de le porter à titre d’information à la communauté. Tout comme les salariés, le temps est une ressource qui échappe à la communauté étudiante, déjà inévitablement privée d’une partie importante de cette ressource rare qu’elle doit consacrer à la réalisation de ses études.
En réduisant la production de discours à une boîte à idée, en restreignant les conditions d’expression par de multiples procédures de limitations (forme, moyens, espace-temps…) certaines personnes ont tenté de détourner le but initial de la plateforme pour suggérer des discours plus revendicatifs, s’appropriant la forme pour mieux la critiquer. Il y a eu en effet quelques propositions dénonçant les travers de la plateforme, que ce soient les lacunes informationnelles ou bien la gestion du temps démocratique. Voici quelques exemples[3] :




Ces quatre propositions témoignent non seulement de la créativité de certains membres, mais aussi qu’il existe une certaine volonté politique de discuter des modalités du débat, exprimée par l’exploitation d’une technologie pour la détourner de son but initial, du hacking social interrogeant les structures dans lesquelles nous évoluons. Par une telle plateforme, Sciences Po s’assure de la maîtrise du répertoire d’action politique légitime des communautés qui la compose. En tant qu’institution monopolisant les modes d’expressions légitimes et susceptibles d’être entendus, Sciences Po a tenté de s’acheter une paix sociale au prix de l’ordonnancement prodigieux de la production de nouvelles idées, sans pour autant se mettre à l’abri de formes de détournement.
Il faut reconnaître que la tendance contestataire face à l’action de Sciences Po face au changement climatique n’est pas nouvelle. Au-delà du mouvement initié par Sciences Po Zéro-Fossiles qui fonde son action en partie sur l’action directe, le mouvement de grève mondial pour le climat a aussi touché Sciences Po en mars dernier. Solidaires Étudiant.e.s rappelle d’ailleurs le rôle joué par ces actions contestataires dans l’élaboration de Make It Work : « ces initiatives ont été mise en place suite aux mobilisations de mars dernier comprenant deux Assemblées Générales, des formations, un die-in en péniche, une campagne d’affichage et un blocage de Sciences Po pour permettre aux étudiant.e.s d’aller manifester ». En entrant dans l’espace public par la lutte, la société civile a tenté d’imposer son propre agenda politique, dont l’évolution d’une telle dynamique est aujourd’hui en question face à une institutionnalisation du désaccord.
Il est important de réfléchir à la méthode avec laquelle des décisions sont prises, et celle de la construction du débat en est l’un des points les plus importants. En tant que procédure servant à l’émergence d’idées nouvelles pour des décisions plus efficaces, la consultation Make It Work témoigne d’un manque de construction collective de la discussion commune. Organiser un bon débat public est très complexe, et il ne s’agit pas de mettre à l’index la consultation, seulement montrer qu’elle ne peut à elle seule se suffire. L’insuffisance de démocratisation n’est pas son absence.
Toutes les organisations interrogées attendent avec impatience les résultats de la consultation. Beaucoup d’entre elles avaient déjà émis des revendications à destination de l’administration. SPE, en particulier, précise que « la plupart des propositions formulées à ce jour ont en fait déjà été envisagées, réfléchies ou négociées avec plus ou moins de succès avec l’administration par le pôle Campus durable de l’Antenne parisienne de SPE depuis 2014 (!), ce que nous avons mis en valeur dans les arguments de la Consultation et dans notre Livret vert [consultable à cette adresse] ». Le caractère inédit de la consultation est donc à nuancer, au regard du travail déjà entrepris.
Il persiste en effet un scepticisme général concernant les conséquences de la consultation Make It Work. SPE, l’UNEF, NOVA et Solidaires Étudiant.e.s insistent pour saluer l’initiative de Sciences Po de conscientisation de l’enjeu climatique à l’échelle locale et immédiate, qui est une première forme de reconnaissance de la voix de la communauté étudiante, mais aussi celle des enseignants-chercheurs et des salariés. Mais en demandant des garanties de mise en œuvre des propositions, l’ensemble des associations interrogées maintiennent un important devoir de vigilance face à cette consultation, qui s’inscrit dans une démarche globale saluée mais avec certaines réserves.
Du côté de Sciences Po Environnement, au-delà de cette consultation dont elle a constaté les travers, il s’agit de continuer à exiger des actes concrets : « Sciences Po Environnement n’attend pas seulement des discours institutionnels faisant la promotion d’un mode de vie plus éco-responsable et réalisant ce type d’initiative, mais attend que Sciences Po montre l’exemple par des actes et par la mise en place d’un calendrier précis, concret, réaliste et contraignant d’éco-responsabilisation de tous les campus ». En première ligne devant la charge du travail qu’il reste à accomplir, SPE ne cache pas sa contrariété : « sur le fond, nous restons absolument insatisfaits de l’absence d’engagements concrets de mise en oeuvre de ces propositions, qui aurait pu démontrer une volonté de changement véritable, et nous regrettons l’opacité totale des résultats qui seront pris en compte ».
Cet appel à la transparence est aussi lancé à un niveau plus institutionnel. Solidaires Étudiant.e.s réclame ainsi une concrétisation des propositions les plus votées, qu’il voit comme une victoire en attente d’être entreprise : « nous n’avons aucune garantie du respect de ces propositions, c’est pourquoi nous demanderons à l’administration lors des prochains conseils que les premières propositions soient votées et appliquées, afin de mettre la direction de Sciences Po face à ses responsabilités ».
Pour Nova, la vraie question se trouve au-delà de cette consultation : « nous n’avons pas attendu la consultation Make It Work pour nous mobiliser », indique l’association représentative, pour qui « la mère des batailles » se fonde d’abord dans l’élaboration de maquettes pédagogiques prenant réellement en compte la dimension écologique. Son travail engagé dans le futur Bachelor of Arts and Sciences de Sciences Po en est l’un des aspects centraux, même s’il s’agit pour Nova d’aller au-delà : « ce sont des milliers de cours qu’il nous faut repenser à Sciences Po. Le défi est colossal et la revue entreprise par Bruno Latour dans le cadre de Make It Work, absolument titanesque. C’est de sa réussite, pourtant, dont dépend réellement la mue écologique de notre école ».
L’UNI rejoint également le consensus des autres associations représentatives, pour qui la question environnementale est une priorité. Côme Gojkovic-Lette, responsable de l’UNI Sciences Po, communique le même scepticisme : « nous serons vigilants quant aux résultats de cette consultation, ainsi qu’aux propositions formulées par le comité présidé par Bruno Latour concernant les enseignements sur les questions environnementales. Nous avons également pris connaissance du livret vert coordonné par Sciences Po Environnement et travaillons sur ces sujets, afin de formuler des propositions concrètes et réalisables pour Sciences Po ».
L’administration cherche toutefois à rassurer certaines de ces objections. Juliette Seban assure que les propositions les plus votées franchiront au moins la barre de l’examen détaillé, par une évaluation d’impact, de coût et de faisabilité. Au nombre annoncé d’une vingtaine, « l’ensemble [de ces] propositions seront étudiées pour nourrir le plan d’action “transition écologique” qui sera présenté début 2020 ». Ce plan d’action, qui sera présenté devant les instances de gouvernance en plus d’une synthèse globale, devra préciser les propositions finalement sélectionnées et le calendrier.
Tout cela tend à rejeter l’hypothèse qui prétendrait que l’institution Sciences Po ne souhaite pas écouter les étudiants. L’objet de cette consultation consistait à prendre en compte les idées des étudiants, consulter n’étant pas délibérer ou générer une forme quelconque forme de consensus fondé sur une volonté générale. En réalité, rien ne laisse en effet penser à une prétention au débat démocratique dans la communication de Sciences Po pour Make It Work. Il reste donc à modérer cette ambition consultative au regard de celle, encore lointaine, de vouloir créer les conditions sociales d’un débat public concret. D’un point de vue général, la consultation Make It Work semble miser, en termes de résultats, sur une agrégation mécanique de propositions sans créer nécessairement un débat de fond à propos de la politique générale de Sciences Po sur son écoresponsabilité. Il est en effet difficile avec un tel format de saisir les forces en tension dans l’élaboration d’un campus durable, tant la place accordée à la réflexion globale reste minime, face à l’incitation à faire des contributions pratiques, presque immédiates. Rien ne dit néanmoins que cet effort de réflexion global sera absent au sein des instances de gouvernance de Sciences Po lors de la présentation du plan d’action.
Il semble ainsi que nous sommes encore loin d’une
démocratie écologique à Sciences Po, mais rares sont les acteurs à encore la
revendiquer. La présence du scepticisme démocratique à Sciences Po relève
encore de l’exception dans le temps politique, l’exigence de résultats ne
devant pas occulter l’exigence procédurale. À défaut de susciter un nouvel
élan vivifiant, les dispositions proposées par Sciences Po pour l’expression
publique d’une nouvelle transition écologique permettent au moins de se rendre
compte du travail qu’il reste à faire en termes d’ingénierie politique, tant
sur la forme que sur le fond. Il est de cette plateforme une certaine
avancée en termes de débat public, mais qui ne doit pas nous satisfaire,
bien au contraire : l’absence lexicale et structurelle de la variable
démocratique dans un tel processus qui requiert pourtant une participation vive
et critique mérite au moins la même attention que celle que nous portons sur notre
avenir climatique, à défaut d’universellement nous préoccuper.
[1] https://www.sciencespo.fr/fr/actualites/actualit%C3%A9s/make-it-work-une-consultation-pour-le-climat/4088
[2] Méthodologie : on repère parmi les 219 propositions celles qui portent les mêmes revendications dans le titre et dans la description de chaque proposition, puis on additionne les votes en faveur de chaque proposition, la limite étant que les personnes peuvent voter pour plusieurs de ces propositions.
Propositions retenues :
]]>Les mails de la direction générale se multiplient : Sciences Po à l’air déterminé à transformer l’école pour l’inscrire dans la transition écologique. Alors nous aussi, communauté étudiante, essayons d’avoir des pratiques plus responsables. Que vous soyez déjà un étudiant sensibilisé ou au contraire, que vous découvriez seulement l’urgence absolue de la question environnementale (et comme tout le monde, vous paniquez), voici une liste de petites actions quotidiennes sur le campus de Paris qui peuvent rendre votre vie (et celle de la planète) plus verte (à défaut de la rendre plus rose).
Aller nourrir Helmut et Greta avec vos trognons de pomme.
Des composts se cachent dans le jardin du 27 rue Saint Guillaume depuis l’année dernière. Certes, il faut être motivé pour y déposer toutes ses épluchures de fruits et légumes (en les conservant dans son frigidaire avant de les amener). Mais aller jeter celles qu’on consomme sur le campus présente le triple avantage de se dégourdir les jambes, de respirer un peu d’air frais, ce qui ne se refuse jamais, notamment en période de révisions, et de réduire ses déchets. Quant à leurs noms, on ne vous donnera aucune explication sur Helmut. Même au sein de Sciences Po Environnement Paris, alors que l’association a milité pour les installer, on se demande quelles sont les origines de cette dénomination.
Apporter ses propres tasses au CROUS ou aux machines à café
Continuons sur le sujet des périodes de révisions : un café, ça ne se refuse pas. Par contre, un gobelet en plastique oui. Le laser (approximatif) des machines à café reconnaît (la plupart du temps et pour la plupart des machines) vos propres contenants, et le personnel du CROUS les accepte avec plaisir. Si vous vous trouvez à la cafétéria du 27 rue Saint-Guillaume, vous pouvez emprunter un écocup Sciences Po Environnement ou ramener votre propre tasse et la laisser sur l’étagère prévue à cet effet. Si vous vous trouvez au 28 rue des Saint Pères, Cafés vous servira directement. Si vous vous trouvez ailleurs, investissez dans un gobelet pliable. Promis, vous ne le regretterez pas.
S’organiser pour apporter ses Tupperwares pour déjeuner
C’est indéniable : vos petites préparations maisons seront meilleures que les baguettes pas très goûteuses des cafétérias (même si elles nous rendent parfois bien service). Et pour le petit conseil bonus, manger végétarien, c’est beaucoup moins cher (et meilleur pour notre santé et celle de la planète). Il n’y a rien de plus simple à cuisiner qu’un petit curry de lentilles corail !
Prendre son panier de légume Sciences Potiron et faire ses courses en vrac
Pour amener ses Tupperwares, rien de mieux que des courses de légumes toutes faites à aller chercher le lundi soir. Des fruits et des légumes qui ne viennent pas de loin, c’est parfait pour tester des nouvelles recettes et découvrir de nouvelles saveurs. Tous ces légumes pourront être complétés par des céréales et des légumineuses que vous achèterez dans les magasins qui offrent une réduction de 5% aux étudiants. Alors venez munis de sacs à vracs et vous voilà en route vers le zéro déchet !
En cas d’urgence, favoriser Cafés
Cafés, c’est pas cher, c’est végétarien, c’est sans déchet et c’est sympa. N’hésitez pas à aller essayer la cafétéria autogérée de l’association Pavés au 28 rue des Saints Pères.
Acheter une gourde
Sciences Po Environnement ne fait pas de profits sur ces gourdes, donc on ne pourra pas accuser cet article d’être un publi-communiqué. Mais Frédéric Mion a décidé de mettre à bas le plastique, il serait dommage de faire moins bien que la Direction.
Réfléchir sur le partenariat avec Total
Prendre conscience du partenariat avec Total et se faire son avis sur celui-ci semble important pour tout étudiant concerné par l’utilisation d’énergies fossiles. Ses défenseurs vous répondront que l’entreprise investit dans les énergies renouvelables, ou que Sciences Po finance des beaux projets (typiquement, des bourses) avec cet argent. Mais la réflexion est toujours bonne à réaliser !
Assister aux multiples conférences sur l’environnement
Pour poursuivre la réflexion, et parce que l’écologie est un sujet incontestablement politique, rien de mieux que les conférences. Les newsletters de Sciences Po sont truffées d’annonces de conférences qui concernent la transition énergétique ou les enjeux environnementaux. Deux heures en écoutant des experts intéressants (en tous cas on l’espère), c’est toujours utile pour ouvrir son esprit et s’interroger sur les manières d’agir en faveur de la protection de
l’environnement.
Choisir des cours relatifs à l’écologie
Certes, ce n’est pas le cas du cours d’économie de première année. Mais il en existe déjà quelques uns, et c’est sans conteste intéressant. La collapsologie ou les politiques environnementales sont des sujets qui sont largement assez vastes pour en parler vingt-quatre heures. De plus, les maquettes pédagogiques de Sciences Po sont actuellement revues par un comité chargé de s’assurer que l’environnement est un thème d’étude. Pensez-y lors des
prochaines inscriptions pédagogiques !
S’investir dans une association écologique
Les examinateurs des oraux et les lecteurs de lettres de motivation de Sciences Po entendent et lisent si souvent que la vie associative est un facteur incroyablement valorisant de l’école… L’écologie aussi fait partie intégrante de cette vie associative, et s’engager est le meilleur moyen de débattre sur celle-ci ou de faire avancer la société, en commençant par transformer la micro-société qu’est Sciences Po
Vous voilà armés pour participer à la consultation étudiante que la Direction va ouvrir « dans les semaines à venir ». Let’s make Sciences Po green again!
NDLR – L’auteure de cette article est coordinatrice adjointe de l’antenne de Paris de Sciences Po Environnement, mais elle tient à signaler qu’elle écrit cet article en son nom propre.
]]>Il s’agissait de discuter pendant deux heures des réponses à apporter à ce qu’Anne-Cécile Bras a qualifié plutôt justement « crise de civilisation ». En effet, reprenant la même théorie qu’il a présentée aux élèves de première année, Bruno Latour compare la transition actuelle à la Révolution qu’a constitué la découverte de Galilée du XVIIe siècle. Il estime que la question écologique est devenue « cosmologique et anthropologique ». Pour lui, l’intérêt d’une telle analogie réside dans le fait qu’elle « rassure ». L’entrée dans un âge où l’action de l’Homme a des conséquences sur le monde dans lequel il vit est une telle source de désordre et d’incompréhension qu’il faut la ramener à une situation passée pour mieux la décrire. C’est d’après lui parce qu’elle n’est justement pas décrite que subsiste l’incohérence, soulignée par Anne-Cécile Bras, d’un accroissement de l’intérêt pour l’environnement qui ne se traduit pas dans le vote. Il parle bien d’une description et non d’une explication, qui relève selon ses termes de la « pédagogie ». C’est l’approche qu’il reproche à Yannick Jadot d’adopter étant donné le caractère inédit donc inexplicable de la situation.
Yannick Jadot quant à lui estime que les solutions existent déjà et sont connues, mais elles ne sont pas appliquées par les gouvernements. Il ne manque pas d’en souligner les défauts, notamment en critiquant leur « stratégies d’évitement » de la question climatique, et leur reprochant d’être concentrés uniquement sur les mandats électoraux. Anne-Cécile Bras et Bruno Latour ne manquent pas pour autant de plaisanter (à demi) sur le fait qu’il ne soit pas – encore – président de la République et qui illustrerait l’incohérence citée plus haut. D’ailleurs, le professeur émérite à Sciences Po critique la politique des écologistes, qui ont jusqu’ici trop évité les conflits. Ils seraient la seule manière pour redéfinir la civilisation transformée par l’entrée dans l’anthropocène. Il estime en réponse à la question de François Gemmene sur le niveau national, jugé moins pertinent que les échelles territoriales et globales, que cette redéfinition doit se faire au cours d’une reterritorialisation, dimension cruciale et manquante (il effectue aussi un parallèle avec la crise migratoire) pour répondre à cet enjeu.
En effet, si Jadot et Latour ont esquissé des solutions (description de la situation, redéfinition de la civilisation, vote mais encore capacité à se projeter dans un avenir serein), ils sont évidemment interrogés sur l’identité de ceux qui portent ces solutions. Jadot souligne le rôle des gouvernants et de la recherche publique (pour éviter le financement par des lobbies), Latour précise l’importance des changements d’habitudes individuelles. Mais ce dernier explique aussi que la dichotomie entre individuel et collectif est dangereuse, et que les deux sont parfaitement complémentaires et nécessaires. C’est aussi quelque part le message que fait passer l’anthropologue et éthologue Jane Goodall, dont l’absence est regrettée, mais qui demande en vidéo un film de la salle suivant son exemple et martelant le poing levé « yes we can save the earth, yes we will ». Elle souligne l’importance de faire se rejoindre les questions sociales et environnementales, et surtout le caractère essentiel du collectif. Tous les invités s’accordent sur le fait que chacun soit responsable de la protection de l’environnement : ceux qui détiennent le pouvoir dans un système capitaliste, mais aussi ceux qui y contribuent par leurs petites actions quotidiennes. D’où l’importance « d’encapaciter » (traduction d’empowerment avancée par Aleksandar Rankovic) les citoyens, notamment par la description. La présence de Bruno Latour, en charge de la revue des maquettes pédagogiques pour le projet « Climate action, maction, make it work », est l’occasion pour un élève de questionner les invités sur le partenariat entre l’école et Total. Sciences Po multiplie les initiatives pour montrer que l’institution prend elle aussi conscience de l’urgence climatique : les messages de Frédéric Mion s’adressant à la communauté dans son ensemble ont annoncé la transition écologique au sein de l’école en mars dernier, les leçons inaugurales de pré-rentrée pour les étudiants de première et deuxième année et pour une partie des masters étaient largement axées sur l’environnement, enfin, la première conférence organisée par le service évènement était donc intitulée « L’Anthropocène et nous ». Bruno Latour répond alors à l’étudiant que le partenariat avec Total est bien l’un des enjeux cruciaux de « Make it work ».
C’est l’occasion pour Yannick Jadot de s’attaquer au lobbying et aux pouvoirs économiques. C’est l’un des obstacles à l’action contre le changement climatique, qui ont été énumérées au fil de la conférence : l’absence de clarté de la problématique, les gouvernants court-termistes, l’absence de projection dans le futur et la nostalgie du passé des citoyens, les inégalités entre les victimes et ceux qui ne sont pas encore autant affectés par la dégradation de l’environnement. Les auteurs mentionnent le caractère « déprimant » et « angoissant » de l’écriture ou de la lecture de l’atlas. Mais le message final est plutôt positif. Il reste du temps, même s’il en reste peu, et en s’associant pour comprendre le problème et agir, nous pourrons, reprenant les mots de Jane Goodall, soigner la « douleur » (au moins en partie) de notre « mère nature ».
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