« Un assassinat politique ». C’est ainsi que les proches de Clément Méric qualifient le meurtre du jeune militant antifa décédé le 5 juin 2013. Lors d’une vente privée de la marque de vêtements Fred Perry, le ton monte entre ces deux groupes que tout oppose. Chacun semble attendre l’altercation, et, rapidement, c’est l’explosion. L’un des skinheads porte un poing américain. Clément Méric s’engage sans hésitation dans la rixe alors même qu’il se remet à peine d’une leucémie. Un coup suffit.
Pour Côme Agostini, président du syndicat étudiant NOVA, le qualificatif d’assassinat politique est néanmoins mal choisi : « il semble ne pas s’agir d’un meurtre prémédité. Il y a incontestablement une dimension politique, mais s’il n’y avait pas eu de rencontre entre les deux groupes, Clément Méric n’aurait pas été tué. » Le verdict du tribunal lui donne raison, soulignant l’absence d’intentionnalité des deux skinheads. Pour Antonin Brisson-Félix, co-responsable des Evènements au sein de Sciences Po en Marche, « cette affaire fait sans aucun doute l’objet d’une récupération politique qui la politise bien davantage qu’elle ne devrait probablement l’être ». Il ne s’agit pas d’un meurtre prémédité, mais « davantage une bagarre « politique », explique Vincent*, militant à l’Action Française. Ce genre de bagarre peut être très violent, mais les gens qui y participent en ont conscience ».
Au cours du procès, le public et la Cour sont saisis par l’attitude des deux accusés, qui rejettent catégoriquement les idées qu’ils défendaient au moment de l’affaire. Loin de leur image de combattants néo-nazis au crâne rasé qui a alerté le groupe d’antifas croisé au centre commercial, les deux hommes ne sont plus qu’excuses et perte de souvenirs. Affirmant s’être laissé entraîner par le mouvement sans avoir jamais réellement partagé sa position idéologique, Esteban Morillo et Samuel Dufour assurent leur défense par l’expression de leur repentir et du regret de ce qu’ils semblent considérer comme une erreur de jeunesse. Ces convictions sont pourtant imprimées à même leur peau, ou à peine effacées : des inscriptions à la gloire d’Hitler ou célébrant le régime de Vichy. Le changement physique est impressionnant, la raie sur le côté a remplacé le blouson de cuir. Esteban Morillo affirme n’être plus le même qu’il y a cinq ans. L’avocat de la partie civile, Maître Christian Saint-Palais, souligne l’hypocrisie de la situation « Moi, j’ai l’impression que vous avez gommé ».
La volonté d’appartenir à un groupe, de s’intégrer au sein d’une structure peut-elle être si forte qu’elle nous pousse à soutenir les idées les plus extrêmes, à revendiquer des discours de haine, voire à tuer ? « L’engagement permet incontestablement de renforcer son identité, affirme Thomas Crettiez, militant au PS Sciences Po. C’est une forme de reconnaissance pour soi-même, au-delà de ce que l’on retire du simple fait de voter. Mais c’est toujours une construction. On s’engage à l’origine dans un parti, mais finalement on aurait aussi bien pu appartenir à un autre ». Pour Grégoire Cazcarra, Président et fondateur du mouvement politique Les Engagés ! Le mouvement citoyen, cet engagement radical touche plus particulièrement les jeunes : « on se jette assez désespérément dans une cause parce qu’on a besoin d’un combat à porter. C’est la même dynamique que la radicalisation islamique, cela touche les personnes isolées, qui se rendront peut-être compte plus tard qu’elles n’étaient pas certaines de leurs idées ». Mais quelle est alors la responsabilité de ces individus ? Dès lors que des coups sont portés, que des vies sont prises, comment justifier de telles idées, même appartenant désormais au passé ? Peut-on réellement se dégager des conséquences de notre engagement comme s’il n’était qu’un simple opportunisme, une banale erreur de débutant ?
Vincent* va jusqu’à affirmer que cette position de remords n’est probablement qu’une stratégie visant à éviter la prison : « il n’est pas à exclure qu’ils se soient insérés dans le mouvement Troisième voie par simple volonté d’intégration sociale, mais de ce que j’ai vu dans les milieux nationalistes, c’est très peu le cas. La grande majorité des militants ne correspondent pas à un archétype de « paumé » rejeté par la société, mais éprouve simplement une volonté de rencontrer des gens similaires au niveau politique. Ce sont des pensées rejetées par l’opinion publique majoritaire, par les médias : les militants nationalistes n’en font pas une voie d’intégration sociale. »
La possibilité d’une erreur, d’un engagement en direction d’idées que les deux accusés n’auraient pas réellement partagées n’est pourtant pas à exclure selon Grégoire Cazcarra : « Je condamne l’engagement par opportunisme quand il s’agit de s’engager pour obtenir un poste ou une position sociale. Mais changer d’avis, évoluer sur ses opinions, surtout quand on est jeune, c’est effectivement possible. Ces individus pensaient peut-être d’une certaine manière par le passé et sont aujourd’hui arrivés à la conclusion que ce n’était pas la bonne. »
La violence au cœur de l’affaire Méric doit-elle être mise sur le dos de la radicalité des idées, qu’elles soient assumées ou non, ou plus largement sur la force de l’engagement ? Celui-ci, dans son acception même, semble supposer un combat, visant à affirmer la rationalité et le bien-fondé de son opinion par rapport aux autres, sa légitimité à influencer les politiques publiques et les représentations sociales. Mais peut-on encore parler d’engagement quand les adversaires se transforment en ennemis et les arguments en coups de poings ?
« Dans le cas de l’extrême droite, la violence vient avant l’idéologie, affirme pour sa part Joseph Thomas, secrétaire général du PS à Sciences Po. Répondre au poing américain ce n’est pas de l’engagement. La raison d’être de ce genre de mouvement, c’est uniquement la violence. » Du côté des antifas également, la force n’est pas exclue. Pour Côme Agostini, « l’extrême droite n’est pas seulement un partenaire dans le débat politique, mais bien un opposant qui ne partage absolument pas les mêmes valeurs, d’où le fait que certains puissent justifier l’utilisation de la violence. » Les provocations fusent des deux côtés, et il semble que ce soit davantage la rencontre explosive entre des engagements radicaux qu’une véritable volonté politique qui ait conduit Clément Méric à la mort. « La violence est souvent synonyme d’impuissance en politique, et règle rarement les choses », affirme Antonin Brisson-Félix. Le but d’une telle bataille n’est pas de convaincre l’autre de la justesse de ses idées, c’est avant tout de l’écraser pour ce qu’il est, de le réduire au silence.
Des vigiles témoins de l’altercation affirment ainsi avoir entendu le jeune militant antifa s’exclamer « Ces gens-là ne devraient même pas exister », pour justifier sa volonté de partir au combat. « Ce genre de discours ne m’étonne pas, affirme Vincent*. Au-delà de la dimension politique, il y a une véritable haine qui se joue. Il n’y a plus aucune rationalité, on ne se bat même plus pour des idées, mais seulement en raison de sentiments. Les antifas ne se définissent que par rapport à l’ennemi, ce sont des « anti ». Même si nous n’avons rien à voir avec Troisième Voie, pour notre part, à l’Action française, nous ne sommes pas des anti-antifa. »
L’essence de l’engagement est-elle donc niée dans le fait même de le diriger contre et non pas pour quelque chose, de l’envisager comme une entreprise de destruction davantage que comme la promotion d’un idéal de société ?
« Il n’y a pas d’héroïsme à mourir pour faire valoir son point de vue, affirme Joseph Thomas. Combattre l’extrême droite en utilisant les mêmes moyens d’action n’a pas de sens ». « Vouloir mourir ou tuer pour ses idées, c’est une forme de résignation. C’est abandonner face à l’écart entre notre représentation du monde et la réalité ». Sans nier notre profonde aversion pour les idées adverses, aussi abjectes qu’elles puissent nous sembler, il apparaît que mobiliser des moyens anti-démocratiques soit justement une manière de faire le jeu des partis les plus extrémistes, en employant une grammaire similaire. « Il peut être concevable de recourir à la violence pour résister à l’oppression. Mais être le premier à attaquer n’est jamais légitime. Dans un débat d’idées, on peut être contre politiquement, mais pas forcément contre personnellement », affirme Côme Agostini. La violence doit-elle donc être tabou ? « C’est la situation politique actuelle qui veut qu’on parle d’ennemis plutôt que d’adversaires, affirme Vincent*. Mais je pense qu’il est de toute façon illusoire de penser que la démocratie est un régime pacifié. La violence, même symbolique, est toujours présente. Beaucoup de militants ont d’ailleurs compris que ça valait des milliers de tracts, comme le montre « l’entartage » du député France Insoumise Eric Coquerel par un membre de l’AF le 20 avril 2018. ».
Pour Grégoire Cazcarra, l’engagement reste fondamental, malgré la violence qu’il peut inspirer. « Je pense qu’on doit savoir se dépasser pour des idées qui elles-mêmes nous dépassent. C’est parce que l’on se bat pour promouvoir le débat que la démocratie a réellement un sens ». Le combat d’idées apparaît d’autant plus nécessaire qu’il tend à s’estomper parmi la masse des citoyens. « J’ai la volonté de vivre pour mes idées, pas pour des intérêts individuels et matérialistes, affirme Vincent*. J’aurais peut-être aimé vivre en mai 68, où être militant était beaucoup plus répandu. ». Joseph Thomas partage ce constat, affirmant que nous assistons à une « ubérisation de l’engagement », centré sur la société civile, des causes particulières, et surtout largement soumis au contexte électoral. Même à Sciences Po, « l’école fait la guerre aux partis politiques, affirme Thomas Crettiez, elle privilégie les associations sur le modèle des écoles de commerce et pas l’engagement militant ». Le combat d’idées serait divisé entre d’un côté une majorité d’engagements passifs, discontinus, alternés, et de l’autre des sursauts d’engagement violent, davantage contre l’autre que pour un projet réel.
L’engagement, donc, pourrait-il être considéré comme le véritable coupable dans l’affaire, poussant les uns et les autres vers des moyens extrêmes auxquels ils n’auraient jamais pensé arriver ? Dans ce cas, quelle peut être, ou doit être, sa valeur ? Alors qu’il s’impose à Sciences Po comme une norme, voire un impératif, comment le définir, voire le contenir?
L’affaire Clément Méric, si elle met en lumière de manière brutale les limites du combat d’idées, n’en détermine pas tous les contours. L’engagement, parce qu’il ne se réduit pas à un affrontement tragique dans la rue, est ainsi pour ceux qui s’y consacrent un risque, certes, mais surtout une nécessité. Il est l’expression d’un « amour pour ce que l’on défend, de convictions », selon Joseph Thomas, d’une volonté « d’être heureux et de renforcer les valeurs qui nous animent » pour Thomas Crettiez, « d’être au-dessus de soi », pour Grégoire Cazcarra. C’est aussi une capacité à prendre du recul sur la société dans sa globalité, à partir d’une réflexion pour en dégager des idées solides « pour lesquelles on est prêt à prendre des risques » selon Vincent*. « C’est choisir d’être acteur dans le débat public, et pas seulement spectateur », affirme Côme Agostini, « choisir volontairement de s’investir dans une cause, de manière multiforme », complète Antonin Brisson-Félix.
L’engagement est donc une nécessité à Sciences Po, comme dans la société, non pas uniquement parce qu’il permet l’adhésion à un groupe ou qu’il renforce notre identité, mais essentiellement parce qu’il est le signe de l’existence d’une pluralité d’opinion prêtes à discuter entre elles. Sans cette pluralité, il n’a plus aucun sens.
Et là est peut-être la clé. L’engagement ne consiste pas à tuer ou mourir. Il ne doit pas se manifester dans un affrontement stérile contre un ennemi désigné. Son but n’est pas de triompher par la force, ou de se sacrifier. Les idées ne sont pas plus audibles qu’on crie plus fort, pas plus percutantes qu’on frappe plus violemment, pas plus mauvaises qu’on les rejette désespérément. Les idées ne sont pas plus fortes ni plus assurées lorsqu’on est prêt à mettre en jeu sa vie ou celle des autres pour les faire triompher. Car sinon, qui pour les porter ?
Caroline Pernes
(* le prénom a été changé)
Le syndicat Solidaire.s a été contacté mais n’a pas souhaité répondre.
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Alors que les candidats de l’UNI et de l’UNEF mènent campagne tambour battant, il est bon de rappeler que cette année encore, ces élections ne sont pas une simple bataille rangée entre les deux syndicats représentés au CD et à la CP.
En effet, comme depuis deux ans, une troisième liste s’est formée, celle de Solidaires. Si l’existence d’élections syndicales voire même de syndicats étudiants à Sciences Po est déjà largement ignorée par de nombreux étudiants, la présence dans notre école, d’un troisième syndicat « de lutte», relève du classé confidentiel, et particulièrement cette année.
Et le syndicat n’est d’ailleurs pas étranger à l’indifférence générale de la communauté étudiante. Doté d’une communication pour le moins minimaliste à l’image de sa profession de foi en Arial 12 , il ne se joint ni au ballet des tracts en péniche, ni à la rencontre des étudiants à la cafétéria.
Il est fort peu probable que cette stratégie de la dissimulation porte ses fruits dans les urnes, même si comme l’an passé, Solidaires pourra compter sur une base très mobilisée et devrait obtenir un score qui en surprendra plus d’un, très probablement au dessus de la barre des 5% des suffrages exprimés.
Le programme de Solidaires – non ne le cherchez pas dans la liasse de tracts que vous êtes obligés de prendre chaque matin, la seule manière d’y avoir accès et de le lire en version numérique – est pour le moins ambitieux. Le syndicat “de lutte et de transformation sociale” se définit comme “anti-fasciste, anti-raciste, anti-sexiste, anti-capitaliste, anti-autoritaire”. Il dit défendre l’écologie et lutter contre toute forme de discrimination ou de domination, refuser “l’elitisme, le mercantilisme, et la logique libérale”. Dans un registre moins abstrait il souhaite “ la gratuité et l’accés de l’enseignement supérieur à tou-te-s, des aides sociales, des budgets nationaux”.
C’est donc un programme résolument radical qui est porté par Solidaires, mais encore faut-il que le syndicat remporte des sièges pour faire entendre ses idées. Et ce n’est pas toujours évident. Souffrant d’un manque de visibilité criant, le refus du « syndicat de transformation sociale » de publier sa liste électorale sur le net, et à plus forte raison de participer au débat avec les deux autres syndicats, confirme une nouvelle fois le statut à part qu’occupe Solidaires dans l’école.
Nous avions d’ailleurs proposé à Solidaires de participer au débat inter syndical et mais ils avaient décliné l’invitation. Et en raison de ce refus, il nous a été interdit par la direction de la vie universitaire d’organiser le débat en Boutmy. Julien Palomo nous avait en effet indiqué que sans une représentation de tous les candidats, Boutmy ne pouvait pas nous être accordé. Bérangère Gavaudo nous a finalement dit que c’était possible malgré la non-présence de Solidaires; mais ce seulement une semaine avant la tenue de l’évènement et nous n’étions dès lors pas en mesure d’organiser une telle manifestation dans un amphithéâtre pouvant accueillir des centaines d’étudiants.
C’est pourquoi réaliser un article sur le sujet demande de la patience et un certain instinct de chasseur, pour débusquer le « militant » Solidaires de la masse des anonymes. Et si à force de chercher, on finit par trouver, ce n’est pas une victoire pour autant. Les représentants du syndicat s’en tiennent strictement au discours qu’ils présentent dans leur profession de foi et évitent soigneusement les sujets délicats.
On sent en effet une sorte de réticence de la part de Solidaires à traiter avec La Péniche, probablement depuis notre précédent article les concernant, publié l’année dernière qui avait conduit au sac du local de l’UNI à Nanterre : des militants Solidaires avaient inscrit au marqueur noir sur la porte d’entrée du local “vous coulerez avec La Péniche”. L’auteur de l’article avait été approché par une militante de Solidaires SciencesPo en bibliothèque, lui expliquant qu’il « devait faire attention à ce qu’il écrivait » et que « l’UDI est un parti fasciste, c’est le cache-sexe du Front National« .

Une militante d’un autre syndicat confie d’ailleurs que « personne ne les connaît, on se demande vraiment comment ils réussissent à boucler une liste ». Largement méconnu, Solidaires apparaît absent du débat syndical et isolé à Sciences Po: ça n’a pourtant pas toujours été le cas. Il y a encore quelques années, durant la présidence de Louisa Acciari à l’UNEF notamment, il y avait une grande proximité entre Solidaires et l’UNEF: des affinités électives qui ont même dissuadé Solidaires de présenter une liste durant 5 ans.
Mais aujourd’hui cette période de concorde entre les deux syndicats classés à gauche à Sciences Po semble très lointaine. Les nouvelles générations de l’UNEF ne connaissent pas les membres de Solidaires, les contacts entre les deux syndicats paraissent inexistants et le bureau de l’AGE Sciences Po de l’UNEF a du attendre le dépôt des listes pour être au courant de la candidature de Solidaires.
Solidaires paraît assez isolé et marginalisé. Le syndicat entretient au fond moins de liens avec l’UNEF qu’avec le CAPAB, un groupe violent d’”action anti-fasciste”, dont certains membres sont actifs à Solidaires, à l’image de Clément Méric, décédé il y a deux ans à la suite d’une rixe avec un groupe de skinheads d’extrême droite. Interviewé par les Inrocks, un militant de l’Union Antifasciste toulousaine affirmait ainsi que les antifas « ne rejetaient pas totalement la violence physique, au nom d’une démarche d’autodéfense. ». Sur la Horde, le site des antifascistes, le même discours est tenu : « la violence est un mal nécessaire dans le cadre d’une lutte qui se veut autonome ».
Finalement on peut s’interroger sur l’autorisation accordée à un tel syndicat d’être présent dans les murs de notre établissement: il est peu probable qu’un syndicat qui aurait des liens étroits avec le GUD connaîtrait la même indulgence que Solidaires à Sciences Po…
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