cinéma – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Fri, 07 Aug 2026 14:50:15 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png cinéma – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Pourquoi L’Odyssée de Christopher Nolan est le meilleur film de l’année (pour l’instant) ? (critique) https://www.lapeniche.net/pourquoi-lodyssee-de-christopher-nolan-est-le-meilleur-film-de-lannee-pour-linstant-critique/ Fri, 07 Aug 2026 14:49:35 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=57476 Après trois ans d’attente, il est enfin là. Le maître du blockbuster d’auteur, Sir Christopher Nolan, s’attaque à l’une des œuvres fondatrices de l’humanité, L’Odyssée d’Homère. Un retour aussi attendu que redouté. Aujourd’hui, les avis semblent unanimes. Pourtant, rien n’était gagné d’avance. Le projet paraissait presque impossible à réussir et, aussi admiratif de Nolan que je puisse être, j’avais moi-même de sérieux doutes sur sa capacité à relever un tel défi. Il nous a finalement tous donné tort.

Image : L’Odyssée.


Contrairement à mes précédentes critiques, j’ai envie de commencer par expliquer d’où je parle. Pourquoi Christopher Nolan est un cinéaste aussi important pour moi ? Pourquoi chacun de ses films est presque un rendez-vous sacré ? Pourquoi j’ai acheté (oui, des gens font encore ça) la quasi-totalité de sa filmographie en Blu-ray ? Et surtout, pourquoi L’Odyssée était probablement le film de sa carrière qui m’inquiétait le plus ? Cette critique sera donc plus personnelle que d’habitude. Elle ne prétend pas être objective, bien qu’aucune critique ne le soit vraiment. Elle est avant tout le récit des attentes, des craintes et des émotions d’un cinéphile passionné par cet auteur et par ses projets. Il me semblait donc indispensable de parler d’abord de la relation que j’entretiens avec ce réalisateur.

Le premier film de Christopher Nolan que j’ai découvert était Le Prestige (2006), un film réalisé entre les deux premiers volets de sa trilogie du Dark Knight (2005-2012). Un choix assez inattendu, tant il ne s’agit pas de son œuvre la plus populaire, et c’est bien dommage. Encore aujourd’hui, je considère Le Prestige comme l’un de ses plus grands films. C’est le premier long métrage qui m’a véritablement retourné le cerveau, celui qui m’a fait comprendre qu’un film pouvait continuer à vivre dans notre tête longtemps après le générique. J’ai ensuite enchaîné avec la trilogie The Dark Knight (2005-2012), Inception (2010), Memento (2000), puis toute sa filmographie. Mais ce qui est intéressant, c’est que Nolan ne m’a pas seulement donné envie de voir des films de Nolan. En découvrant ses influences, comme Stanley Kubrick, Michael Mann ou encore Ridley Scott, j’ai eu envie de remonter le fil. Puis de découvrir les cinéastes qui avaient inspiré ces réalisateurs, et ainsi de suite.

Avec le recul, je pense que c’est pour cette raison que Christopher Nolan occupe une place si particulière dans mon parcours d’amateur de cinéma. Plus encore que ses films, c’est la curiosité qu’ils ont éveillée chez moi qui est précieuse. Il m’a donné envie de comprendre le cinéma, de voir davantage de films, de sortir des sentiers battus et, finalement, de devenir, au grand désespoir de mes amis, ce cinéphile insupportable qui ne peut pas s’empêcher de parler de mise en scène à la sortie d’une séance d’un film Marvel.

Et accessoirement, il réalise d’excellents films. Tant mieux.

Pourquoi je craignais L’Odyssée?

En tant que grand admirateur du cinéma Nolanien, je trouve qu’il y a selon moi, un avant et un après Interstellar (2014). Non pas parce que je trouve qu’il s’agit de son dernier grand chef d’œuvre, je le trouve très bon, mais très surcoté, et je trouve notamment que sa fin est assez bâclée en comparaison avec le reste du long métrage qui se veut ultra-réaliste, mais soit on est pas à ça près et je ne vais pas relancer des débats stériles. Mais il s’agit du dernier film qu’il a écrit en collaboration avec son frère, Jonathan Nolan qui est un excellent scénariste. La plupart des phrases iconiques du Dark Knight par exemple ont été écrites par lui, et la collaboration entre les deux frères marchait à merveille. Depuis qu’ils ne travaillent plus ensemble, ça se ressent. Dunkerque (2017) n’avait pas pour ambition d’être un film très complexe à écrire, mais Tenet (2020) avait vraiment payé les frais d’un scénario absolument indigeste et complexifié pour pas grand chose, et je n’ai pas à titre personnel été chamboulé par celui d’Oppenheimer (2023), bien au contraire, ses aller-retours incessants me provoquant de profondes migraines.

Pourtant, c’est bien pour Oppenheimer que Christopher Nolan a finalement été consacré par Hollywood. En 2024, il remporte enfin l’Oscar de la meilleure réalisation ainsi que celui du meilleur film. Une reconnaissance amplement méritée, même si, à titre personnel, j’aurais aimé qu’elle arrive pour d’autres œuvres de sa filmographie. Peu importe : après plus de vingt ans à repousser les limites du blockbuster, Nolan était devenu l’un des rares réalisateurs capables de faire financer quasiment n’importe quel projet, et de le vendre aux majors hollywoodiennes simplement sur son nom.  Et c’est précisément ce qui m’inquiétait. L’histoire du cinéma est remplie de réalisateurs qui, une fois arrivés au sommet, ont voulu voir toujours plus grand. Plus de budget, plus d’ambition, plus de liberté. Parfois, cela donne des chefs-d’œuvre. D’autres fois, cela produit des films écrasés par leur propre démesure, où l’ambition finit par prendre le pas sur le récit. Un parfait exemple serait Michael Cimino (1939-2016), qui après avoir été sacré pour l’excellent Voyage au bout de l’enfer (1978, aussi connu sous le nom de The Deer Hunter), a enchaîné sur le western crépusculaire La Porte du paradis (1980) qui était un énorme échec critique et commercial.

Adapter L’Odyssée, c’est exactement ce genre de projet. Ce n’est pas seulement adapter un classique : c’est s’attaquer à l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale, un récit vieux de près de trois mille ans qui continue d’influencer notre manière de raconter des histoires. C’est un monument culturel que des générations de lecteurs, d’universitaires et de cinéastes ont tenté d’interpréter sans jamais en épuiser toute sa richesse. Et, connaissant Christopher Nolan, je ne pouvais m’empêcher d’avoir peur qu’il tombe, tel Ulysse, à cause de sa propre hubris. J’avais aussi peur qu’il transforme Homère en un immense casse-tête pseudo-intellectuel, probablement brillant sur le papier mais incapable de retrouver la simplicité et l’humanité qui font la force de L’Odyssée.

C’est pour cette raison que j’abordais ce film avec autant d’appréhension. Non pas parce que je doutais du talent de Nolan, mais parce que je pensais que son ambition risquait, pour la première fois, d’être plus grande que le récit lui-même. Et je suis ressorti de la salle en ayant eu le plaisir, assez rare, de m’être complètement trompé.

Pourquoi L’Odyssée est le meilleur film de l’année (pour l’instant) ?

Ce qui fait la force de L’Odyssée, c’est la capacité de Christopher Nolan à accomplir ce qui semblait presque impossible : surprendre collectivement avec un récit vieux de près de trois mille ans. Tout le monde connaît l’histoire d’Ulysse. Tout le monde pense savoir où elle mène. Et pourtant, le film parvient constamment à déplacer le regard, non pas en trahissant Homère, mais en proposant une lecture suffisamment personnelle pour redonner à chaque étape du voyage un véritable sentiment de découverte.

Sur le plan formel, Christopher Nolan et son équipe atteignent un niveau de maîtrise devenu presque habituel. Chaque collaborateur semble au sommet de son art. Le montage de Jennifer Lame, que j’ai peu apprécié sur Oppenheimer, trouve ici un équilibre remarquable. Les allers-retours narratifs ne cherchent jamais à impressionner gratuitement, mais épousent la logique même du récit homérique, celle d’une histoire transmise de bouche à oreille, racontée, embellie, reconstruite par fragments. Pour la première fois depuis peut-être Inception (2010), la virtuosité du montage ne détourne jamais l’attention du récit puisqu’elle en devient le prolongement naturel.

La photographie de Hoyte van Hoytema est tout simplement exceptionnelle. Chaque plan évoque à la fois une fresque antique, tout en gardant un aspect très moderne.  Si Christopher Nolan a souvent été moqué pour son insistance à défendre la pellicule IMAX, L’Odyssée constitue sans doute son meilleur argument. Les plans caméra à l’épaule, réalisés avec ces imposantes caméras, produisent un paradoxe fascinant : ils donnent une sensation d’intimité presque documentaire tout en conservant cette échelle monumentale qu’impose le récit. La séquence de la descente aux Enfers en est probablement le plus bel exemple. L’immensité des plages de sable noir ne vient jamais écraser les personnages, au contraire, elle souligne leur fragilité, leur solitude et le poids de leur errance. C’est précisément dans cette tension entre gigantisme et proximité que la mise en scène atteint ses plus beaux moments.

La direction artistique, pourtant largement critiquée depuis la diffusion de la première bande-annonce il y a six mois, se révèle finalement d’une grande cohérence avec la vision du film. L’Odyssée se déroule au crépuscule d’un monde, à un moment où une civilisation semble lentement se déliter. Les palais en ruines, les temples fissurés et les vestiges d’un âge héroïque ne constituent pas un simple décor mais racontent autant l’histoire que les dialogues eux-mêmes. Ils donnent au voyage d’Ulysse (interprété par Matt Damon) une dimension profondément mélancolique. Ce choix esthétique prend tout son sens lorsqu’apparaît la véritable ambition du scénario. Plutôt que de proposer une adaptation littérale d’Homère, Christopher Nolan utilise le poème comme point de départ d’une réflexion nouvelle sur L’Odyssée. Son Ulysse n’est plus seulement le héros défini par son hubris due au fait qu’il se prend pour un demi-dieu après avoir créé la plus malicieuse des ruses. Il devient ici un homme hanté par la culpabilité, convaincu que la ruse du cheval de Troie, qui lui a apporté la victoire, a aussi précipité la disparition du monde qu’il cherchait à défendre. En détruisant Troie, Ulysse n’a peut-être pas seulement remporté une guerre, il a contribué à faire disparaître un ordre ancien, des coutumes, des valeurs et des liens qui permettaient encore à cette civilisation de tenir debout. Cette idée irrigue tout le film et donne une cohérence nouvelle à son univers visuel. Les ruines, les paysages désertés, les palais vidés de leur splendeur deviennent les témoins silencieux d’un monde qui disparaît.

Dès lors, le retour à Ithaque cesse d’être uniquement un voyage géographique. Il devient une quête de rédemption. Ulysse ne cherche plus seulement à retrouver son royaume, sa femme ou son fils, il tente de retrouver sa place dans un monde dont il se sent, au moins en partie, responsable de la disparition. Chaque étape de son périple acquiert ainsi une signification différente. Les monstres, les dieux et les épreuves ne sont plus seulement des obstacles à surmonter, mais les manifestations d’un homme qui cherche désespérément à se pardonner. Et d’une certaine manière, ceux-ci s’inscrivent très bien dans le style ultra-réaliste de Nolan, puisqu’ils représentent une allégorie de la culpabilité du héros. En parlant de monstres, on ne peut que saluer le travail de l’équipe du film sur ceux-ci, notamment les scènes du Cyclope et surtout de Circé, qui amènent les images les plus horrifiques de la carrière du réalisateur.

Un autre aspect qui me semble important à souligner est la musique de Ludwig Göransson, qui après avoir enchanté le monde, y compris moi, avec sa bande-originale majestueuse d’Oppenheimer, a réussi à se renouveler de manière très inattendue avec un mélange de sons très anciens et de musique plus moderne qui nous porte et nous fait rentrer dans ce voyage.

Côté jeu, au vu du casting cinq étoiles, on ne pouvait s’attendre qu’à du bon, et c’est bien le cas, mais il faut souligner tout de même la performance d’Anne Hathaway, qui avec peu de temps d’écran réussit à amener une humanité et une sensibilité assez incroyable. Elle réussit à nous faire découvrir une autre face de Pénélope à laquelle je ne m’attendais pas, une reine fatiguée d’attendre, fatiguée de voir l’héritage de son mari disparu s’effacer peu à peu. Je n’ai jamais, à titre personnel, vraiment compris les réserves que certains peuvent avoir à son égard tant elle me semble être l’une des actrices les plus sous-estimées de sa génération. 

Il est difficile de trouver des défauts à ce long métrage tant il m’a redonné foi dans le cinéma (qui va bientôt disparaître avec Spider-Man: Brand New Day). Le seul petit défaut du long métrage serait peut-être la partie du retour d’Ulysse qui se tire un peu en longueur et qui a pour climax une scène d’action peu inspirée, bien que satisfaisante au vu du contexte. On sent qu’il s’agit de la dernière scène tournée par l’équipe du film, épuisée après 91 jours intensifs de tournage autour de la Méditerranée.

Et maintenant on fait quoi ?

L’Odyssée s’impose déjà comme l’un des très grands films de cette année et, à mes yeux, enterre largement la concurrence dans le domaine du blockbuster. Mais en sortant de la salle, une autre question s’impose : où Christopher Nolan peut-il encore aller après ça ? Comment faire plus grand ? Plus spectaculaire ? La vérité, c’est que cette question revient à chacun de ses films, et, presque à chaque fois, il parvient à trouver une nouvelle direction plutôt qu’à simplement repousser les limites du précédent. C’est peut-être ce qui définit le mieux son cinéma. Alors, le Christopher Nolan que j’admirais tant est-il enfin de retour ? J’ai envie de le croire. Une chose est sûre, L’Odyssée est un film qu’il serait vraiment dommage de manquer. C’est un bijou de mise en scène, divertissant, prenant et profondément humain. Faites-vous ce cadeau.

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Smash ou pass ? Notre critique de L’amour c’est surcoté, de Mourad Winter https://www.lapeniche.net/smash-ou-pass-notre-critique-de-lamour-cest-surcote-de-mourad-winter/ Fri, 02 May 2025 17:12:01 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56911 L’amour c’est surcoté est un enfant d’Internet. Les deux protagonistes, Laura Felpin et Hakim Jemili ont fait leurs débuts sur Youtube et Instagram, avant de se faire connaître du grand public dans la série de Jonathan Cohen Le Flambeau pour la première et par le stand-up pour le second. Les deux sont réunis pour une histoire d’amour entre un enfant de quartiers populaires, Anis, et une bourgeoise, Madeleine, bien que la lutte des classes ne soit pas le cœur du film.

Auteur : Eliott Offenstadt


Reprenant les codes d’Internet jusqu’au titre — l’emploi du verbe surcoter, le film frappe par de prime abord par une réalisation « expressionniste » qui impose une vision au spectateur.

Le cinéma « expressionniste » (selon André Bazin dans L’évolution du langage cinématographique) est une manière de réaliser un film dans lequel le spectateur est entièrement guidé par l’image. C’est-à-dire que les effets de mise en scène vont avoir comme but d’indiquer au spectateur quelle direction suivre, comment comprendre l’action, comment analyser les personnages. La voix-off omniprésente, le grain de l’image très marqué et la concentration de plans très resserrés emmènent le spectateur dans une seule et unique direction : celle voulue par le réalisateur. En d’autres mots, le montage vampirise le jeu des acteurs. La couleur rose nous dit que c’est un film romantique, d’un romantisme nébuleux d’ailleurs nous rapporte le grain. La voix-off nous dit qui est gentil et qui est méchant. L’expressionnisme passe ainsi, pour reprendre les mots d’André Bazin, dans « l’ombre projetée, par le montage, sur le plan de conscience du spectateur ».

Au-delà du pont entre Griffith et Youtube, L’amour c’est surcoté est un film confondant de mièvrerie. Mièvrerie qui nait de cette réalisation spécifique.

En effet, dès lors que le film collectionne nombre de poncifs cinématographiques, le deuil de l’ami devenu-une-bonne-étoile-qui-veille-sur-ses-amis-depuis-là-haut, le raciste mais-pas-trop-quand-même-non-plus-il-est-gentil-il-n’-est-pas-si-méchant-que-ça et consorts, dont la mise en scène de l’authenticité est une tâche particulièrement relevée, le faire par un tel montage expressionniste qui invite les spectateurs à « boire » le film ne fait qu’augmenter, au fur et à mesure, une certaine dissonance cognitive. L’authenticité forcée entre en opposition avec notre esprit critique qui peut ne pas accepter que tout soit aussi simple.

Les lettres roses indiquent au spectateur que tout est bienveillance.

Cette mièvrerie n’est cependant pas inoffensive. Elle peut s’apparenter à une certaine duplicité du réalisateur. Deux aspects attirent notre attention : puritanisme et stigmatisation.

En premier lieu, le film cultive un rapport très distant avec le sexe. Le film met ainsi en avant un amour qui se passe de sexe, plaçant sur un piédestal celui qui aime « attendre » et qui porte en horreur la femme qui a plusieurs enfants de plusieurs hommes, de laquelle il ne pourrait évidemment pas s’éprendre. De même, la femme qui a une boîte de préservatifs chez elle est nécessairement une « prostituée ». Si le spectateur pourrait prendre avec distance de tels dires dans une mise en scène réaliste, le caractère expressionniste du film tend à imposer les blagues car le personnage n’est pas un mauvais bougre, c’est le héros du film. La pensée du héros est donc tout à fait acceptable, car c’est le héros, la voix-off nous le dit et le générique est écrit en lettres roses. 

Anis (Hakim Jemili) est choqué du fait que sa conquête, Madeleine (Laura Felpin), dispose de préservatifs chez elle, la qualifiant de « prostituée ». Cette scène fait apparaître comme vaines les relations sexuelles jugées trop hâtives, car il ne se passe rien entre les deux personnages ce soir-là.

En second lieu, cette duplicité passe par les propos à caractère discriminatoire contre les transsexuels et les Juifs, entre autres. On peut très bien filmer des personnages qui méprisent les transsexuels et portent en horreur les Juifs… si on laisse le soin aux spectateurs de les mépriser eux aussi. Ici, le héros Anis ou le rigolo Paulo (Benjamin Tranié) en sont les auteurs. Cela omet de faire penser qu’inventer un ami transsexuel pour se justifier de ne pas discriminer un transsexuel, ce n’est pas la meilleure défense, et que vouloir aller à Munich pour venger un Juif qui n’a rien demandé, c’est stigmatisant. Pour ne pas dire plus, dans les deux cas. Sauf que le spectateur n’a pas le droit de se dire que Paulo est un salaud car Paulo est un bon gars. Les images nous le montrent, la voix-off nous le dit et le grain nous le susurre.

Paulo (Benjamin Tranié) masse Maëva (Marilou Aussiloux), après lui avoir offert des financiers parce qu’il est antisémite et qu’elle est juive, mais que son cœur fait flancher… Le tout avec une lumière rose, en témoignent les reflets sur les murs.

Ce qui résulte de l’expressionnisme du film, c’est ainsi une complicité de son réalisateur avec ses personnages prudes, racistes, antisémites et transphobes. Ce ne sont pas les propos des personnages qui le démontrent, mais la mise en scène qui en est l’aveu.

Lorsque des films se font les vecteurs d’idéologies néfastes ou critiquables, la mise en scène est souvent utilisée comme « aveu ». Celle-ci est étudiée par Marc Ferro dans Cinéma et histoire pour condamner Veit Harlan, passé entre les mailles du filet après la Seconde Guerre mondiale, et son Juif Süss. Au fond, l’antisémitisme d’Harlan ne réside pas plus dans l’histoire de ce Juif qui invente la privatisation des autoroutes avant l’heure mais dans le fondu enchaîné qui voit le Juif se raser et s’introduire dans la société pour la corrompre de l’intérieur, fidèlement aux théories antisémites nazies. 

Le fondu enchaîné du Juif Süss (Veit Harlan, 1940), dans lequel Joseph Süss Oppenheimer (Ferdinand Marian) quitte son village pour « corrompre » la ville. Le fondu enchaîné est fidèle aux théories nazies qui font des juifs des « caméléons ».

Pass.

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Smash ou pass ? Notre critique de The Brutalist, de Brady Corbet https://www.lapeniche.net/critique-de-film-the-brutalist/ Wed, 26 Feb 2025 18:45:06 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56803 Chaque semaine, en partenariat avec le ciné-club 27 Millimètres, La Péniche vous donne son avis sur les films à voir en salle. Alors, The Brutalist, smash or pass ?

Un grand film est-il un grand film à sa sortie, ou le devient-il avec le temps ? Les dieux du cinéma vont-ils m’envoyer en enfer pour excès d’emballement si je dis que The Brutalist, sorti il y a quelques jours seulement, est un grand film ? Je n’ai la réponse à aucune de ces questions. En revanche, il me semble bien que The Brutalist soit un grand film. Il faut donc aller le voir.


Un spectacle visuel et sonore grandiose

Ce troisième film a tout d’une arrivée au sommet pour Brady Corbet, avec un gros casting, une grosse promo et un gros accueil par la critique. Donc forcément, le public a des attentes ainsi que des doutes car 3h35 c’est long. En tout cas, dès les premières scènes, on comprend qu’on va vivre une séance intense.

La première chose qui marque dans ce film, c’est son esthétique léchée et parfaitement cohérente. Le cœur thématique du film, à savoir l’obsession d’un homme pour la trouvaille et la perfection de son art, se ressent visuellement. Tout paraît millimétré, rien n’est laissé au hasard. Chaque plan ressemble à un tableau dans lequel la caméra se promène, tout en ajoutant des éléments pertinents au récit. L’une après l’autre, les scènes font ressentir une brutalité déconcertante. Déconcertante car ce sentiment brutal ne naît pas d’images violentes, mais de visions choquantes : la folie du héros Laszlo Toth qui s’exprime dans la frénésie des corps endiablés d’un club de jazz, ses inquiétudes d’immigré qu’évoque l’image de la Statue de la Liberté chancelante et renversée, l’impassibilité de la jeune Zsófia face à la violence masculine qui transpire des longs focus sur son visage glaçant, l’oppression sordide des imposantes carrières italiennes de marbre blanc… et l’on pourrait ainsi citer des dizaines d’images marquantes du film. Les jeux de couleurs et de lumière rendent certaines scènes remarquables. Toute l’esthétique brillante de ce film est au service de son récit et de la caractérisation de ses personnages. 

En plus de cet aspect visuel génial, la bande-son est superbe. Elle est aussi parfaitement cohérente avec l’atmosphère du film. On y retrouve des envolées de jazz déjantées, des airs de piano plus calmes, ainsi que des sonorités agressives à l’oreille se rapprochant de la noise music. Tout cela crée une BO variée qui se superpose parfaitement sur l’harmonie visuelle du film. La musique est parfois pesante et mécanique, rappelant l’obsession du héros pour l’architecture brutaliste. Elle est bruyante et perturbante dans les moments de tension. Elle est aussi mélancolique, quand le film nous plonge dans le désarroi ou la contemplation.

Une valse de personnages complexes sur fond d’Amérique post-guerre

Cette maîtrise grandiose du visuel et du sonore pose un décor parfait pour développer les questions existentielles qui traversent les personnages. Chacun d’entre eux est tourmenté par des bouillonnements internes qui menacent d’exploser à tout moment. On a déjà parlé du personnage de Laszlo Toth. Rescapé de la Shoah, cet architecte juif hongrois est un visionnaire, tiraillé entre sa folie créatrice qui le pousse à voir toujours plus loin, toujours plus grand, et ses traumatismes ainsi que ses angoisses. Cet homme, dont le passé terrible semble presque éludé, choisit d’affronter de plein fouet la rudesse de l’intégration post-guerre pour tenter d’exprimer son génie coûte que coûte. Et cela malgré les violences des autres et la souffrance liée à l’absence de sa femme. A travers cette torture émotionnelle, c’est toute la complexité du rêve américain que le film nous expose : face à l’Amérique de tous les possibles se heurte la dictature de la réussite, qui laisse sur le bord de la route ceux qui ont le malheur de vouloir imposer leur version de la réussite, comme Laszlo Toth. Alors, c’est à eux de s’adapter et de souffrir. 

Face à Laszlo Toth, le personnage de l’industriel Harrison Lee Van Buren est absolument passionnant. Il est l’exacte incarnation de ce rêve américain, extravagant et suffocant. Il est le self made man, qui a bâti son empire dans la souffrance, et qui veut repousser les limites de sa grandeur. Lui aussi est traversé par des conflits intérieurs, à la fois aveuglé par sa fascination (ou son amour ?) pour Laszlo et obsédé par son ambition d’être le premier en tout, le pionnier de l’Amérique, le chef de file des modernes. Cette dualité le précipite dans des accès de colère et de violence destructrice, auxquels l’intrigue est suspendue. 

Les autres personnages sont tout aussi captivants. Le fils d’Harrison, Harry Lee van Buren, est un véritable psychopathe, qui connait parfaitement les faiblesses de son père, et tente de s’en servir. Gordon, cet ouvrier noir américain compagnon d’infortune de Laszlo, semble suivre ce dernier dans son évolution comme une caution morale. Mais lui aussi est torturé par la dureté de l’existence, qui le maltraite lui et son fils, et le pousse à se réfugier dans des paradis artificiels. Attila, le cousin de Laszlo, est l’immigré qui a fait le choix de se plier. Pour prendre la marche de son nouveau pays, il est prêt à renier son passé, à sacrifier sa créativité et à chasser cruellement tout ce qui lui rappelle son ancienne vie y compris Laszlo. 

Et que dire d’Erzsébet, l’incroyable femme de Laszlo qui finit par le rejoindre de l’autre côté de l’Atlantique après avoir échappé à la mort dans les camps. Malgré l’amour inconditionnel qu’elle partage avec son mari, elle souffre de la folie de celui-ci. C’est cette folie qui la pousse parfois à refouler ses désirs et mettre sa carrière au second plan. Elle est peut-être l’unique personnage sensé du film, la seule capable d’affronter la réalité avec courage. Elle refuse de laisser son mari vivre toute sa vie dans l’échappatoire qu’est devenu pour lui l’architecture. Elle est la seule à se dresser contre la folie des autres. Sa nièce, Zsófia, elle aussi rescapée des camps, est la figure la plus perturbante. Elle choisit de faire face à la brutalité qui l’entoure par le silence. 

Cette critique ne serait pas complète sans dire un mot d’Adrien Brody, qui incarne merveilleusement le personnage de Laszlo. Sa palette émotionnelle extraordinaire lui permet de faire vivre puissamment les douleurs psychologiques du personnage. Et le reste du casting n’est pas en reste. Mention spéciale à Raffey Cassidy, qui incarne Zsófia avec une froideur terrifiante. 

Un film qui marque

Tous ces ingrédients font de The Brutalist une fresque exceptionnelle sur l’Amérique post-guerre, dans laquelle se meuvent des personnages complexes. Plusieurs thématiques fascinantes y sont développées. Certains sujets, notamment sur le passé de Laszlo, sont toutefois laissés en suspens, ce qui participe à rendre le film encore plus intrigant. The Brutalist est un film bouleversant et marquant. Un grand film si l’on veut. Merci à Brady Corbet et à son équipe pour ce tour de force éblouissant. 


Film américano-britannico-hongrois de Brady Corbet. Avec Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Alwyn, Raffey Cassidy (3h35). Sortie en France le 12 février 2025.

Crédit image: Universal Pictures

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27 Millimètres souffle sa première bougie : retour sur leur première projection-conférence https://www.lapeniche.net/27-millimetres-souffle-sa-premiere-bougie-retour-sur-leur-premiere-projection-conference/ Fri, 21 Feb 2025 15:50:30 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56798 Aux élections des initiatives étudiantes de janvier 2024 s’était présenté le ciné-club 27 Millimètres. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Cinq conférences ont été organisées et l’initiative étudiante a acquis le statut d’association reconnue. De Robert Guédiguian à Thierry Lhermitte en passant par Noé Debré, Sciences Po a mis à l’honneur le septième art, associé à la politique et à l’histoire.

Légende image : Soudjay Horwitz-Chénieu, Eliott Offenstadt, Robert Guédiguian et Jean Vigreux (de gauche à droite). Crédit photo : Mathilde Micoud-Watkinson et Quentin Cluet.


Mercredi 20 mars, 17h, amphi Jean Moulin. Un mois jour pour jour après l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon, l’initiative étudiante ciné-club de Sciences Po 27 millimètres diffuse L’armée du crime, film qui retrace le chemin de combat de ce résistant arménien ainsi que ses frères d’armes, « morts pour la France ». S’ensuit une discussion riche avec le réalisateur Robert Guédiguian ainsi que Jean Vigreux, historien spécialiste du communisme rural, des gauches européennes et de la Résistance.

Ouvrier immigré, mais aussi poète et intellectuel, Missak vit à Paris avec sa compagne Mélinée, arménienne comme lui. Communiste convaincu, il est contraint, sous l’Occupation, d’entrer dans la clandestinité. En relation avec un groupe de résistants étrangers, il va progressivement abandonner son pacifisme. En mars 1942, il prend les armes pour la première fois. Pour son film, Guédiguian a cherché à s’entretenir personnellement avec la famille de Missak. 

Si L’armée du crime a été retenue par 27 millimètres et à cette date, c’est parce que son récit résonnait tout en justesse avec une actualité marquante : l’histoire de Missak Manouchian refaisait surface en février 2024.

En effet, le mercredi 21 février, la dépouille de Missak Manouchian quitte le Mont-Valérien, sur les hauteurs de Suresnes, pour rejoindre la capitale. Le Mont-Valérien, c’est le lieu de son exécution par les nazis en 1944. Et c’est celui de ses 21 frères d’armes, les membres du « groupe Manouchian », eux aussi panthéonisés. Cette « armée du crime », comme l’avait baptisé l’occupant nazi sur la célèbre Affiche rouge, était cosmopolite. Ils étaient 23 – juifs, polonais, hongrois, italiens, espagnols, roumains et français. Ensemble, ils combattirent la barbarie du Troisième Reich. Ensemble, ils furent traqués par les brigades spéciales de la police française jusqu’à leur arrestation. Et ensemble, ils périrent sous les balles allemandes. Celestino Alfonso, Olga Bancic, Joseph Boczor…

Le cercueil, recouvert d’un drapeau français, est ensuite transporté sur l’esplanade du Mémorial de la France combattante. Devant l’imposante croix de Lorraine ornée de la phrase du général de Gaulle, « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance ne s’éteindra pas », les personnalités se relaient pendant plus de deux heures auprès du cercueil. Parmi elles, des membres du Gouvernement, des élus, le chef d’état-major, des familles de résistants. Puis s’ouvre une cérémonie présidée par Emmanuel Macron. Le cercueil du résistant, couvert d’un drapeau français, est alors installé aux cotés de celui de son épouse Mélinée. 

Tous deux reposent désormais aux côtés de Jean Moulin et d’autres grandes figures de la Résistance. Comme un symbole, le film a été projeté dans l’amphithéâtre Jean Moulin.

Depuis, quatre conférences ont été organisées par le ciné-club 27 Millimètres. Thierry Lhermitte, David Bertolotti et Christian Lequesne ont discuté de Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier le 22 avril. Noé Debré, Michael Zindel et Milo Lévy-Bruhl ont discuté du film Le dernier des juifs de Noé Debré le 4 novembre. Xavier Lacaille, Marie Toussaint et Jean-Marc Germain ont discuté de la série Parlement de Noé Debré le 14 novembre. Enfin, Pierre Schoeller, Baptiste Carrion-Weiss et Gilles Boyer ont discuté de la série Dans l’ombre de Pierre Schoeller le 20 novembre.

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Smash ou pass ? Notre critique de La Pie voleuse, de Robert Guédiguian https://www.lapeniche.net/smash-ou-pass-notre-critique-de-la-pie-voleuse-de-robert-guediguian/ Fri, 14 Feb 2025 11:34:00 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56769 Chaque semaine, en partenariat avec le ciné-club 27 Millimètres, La Péniche vous donne son avis sur les films à voir en salle. Cette semaine, on se penche sur La Pie voleuse de Robert Guédiguian. Alors, smash ou pass?


Robert Guédiguian a voulu rendre hommage aux « bons voleurs » car « le vol participe de la répartition des richesses » a-t-il dit sur France Inter. Le cinéaste aurait pu adapter la thèse qu’il avait préparé à l’EHESS sur la sociologie du mouvement ouvrier. Il a choisi de rester dans le classicisme. La pie voleuse est une fable avec l’Estaque en arrière-plan, quartier de Marseille cher au cœur et à l’œuvre de Robert Guédiguian.

La « bonne voleuse » se nomme donc Maria (Ariane Ascaride). Elle sillonne les rues vallonnées de Marseille avec son caddie et se rend chez des personnes âgées ou handicapées pour lesquelles elle fait le ménage et la cuisine. Mais sa vocation ne s’arrête pas là. Elle est pour eux une compagnie indispensable.

Aussi dévouée soit-elle, Maria a sa face cachée. Elle chipe à ses clients des chèques et des billets pour acheter des huitres et louer un piano pour son petit-fils.

Ces quelques centaines d’euros subtilisés auront d’importantes implications sociales. Laurent (Grégoire Leprince-Ringuet), fils de Monsieur Moreau (l’éternel Jean-Pierre Darroussin) dont la mobilité est réduite en raison du fait qu’il doit se déplacer en fauteuil roulant, découvre que les chèques volés le sont au nom de la fille de Maria, Jennifer (Marilou Aussilloux). Menant l’enquête, il la prend d’abord pour une prostituée. Les prémices d’une histoire passionnée. Et Audrey (Laura Naymark) se venge de la relation extra-conjugale de son conjoint Laurent en dénonçant Maria à la police.

Pendant ce temps, le mari de Maria, Bruno (le tout autant éternel Gérard Meylan), dilapide les maigres ressources familiales en jouant aux cartes dans un troquet. Pour compléter la troupe, on croise aussi Robinson Stévenin en compagnon désabusé de Jennifer et le regretté Jacques Boudet en protégé de Maria.

Au-delà de ce nœud d’intrigues, c’est par la liberté du cinéma de Robert Guédiguian que La pie voleuse nous enchante.

Le cinéaste défend une société libre de toutes pressions administratives et sociales. Le vol n’est pas vu par le prisme du code pénal mais pesé par rapport à son influence sur la société. Les péripéties sont aussi limpides que l’eau de la mer Méditerranée. Laurent tombe amoureux de Jennifer. Et bien, ils s’embrassent. Monsieur Moreau ne veut pas que Maria perde son travail et soit condamnée par la justice. Et bien, il retire sa plainte. Les personnages n’ont pas peur de la bureaucratie et du jugement social. Ils vivent leur vie.

Et pendant ce temps, Robert Guédiguian met en scène ce qui le chante. Monsieur Moreau dévale une colline en fauteuil roulant, avec son chapeau. L’intensité de la scène suffit à nous faire oublier nos inquiétudes sur la manière par laquelle il retrouvera son domicile. Une fois au commissariat, pour retirer la plainte, il cite le poème Les pauvres gens de Hugo. Cela suffit au policier. Il n’a pas de procès-verbal à signer et tout cet affreux décorum, dont nous dispense Guédiguian.

Au fond, l’univers de ce dernier est un monde de personnes intelligentes. La raison est leur seule boussole. Pourquoi empêcher Maria de voler si cela ne pose de problème à personne.

Verdict ? SMASH, sans aucun doute.


Film français de Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Marilou Aussilloux, Jacques Boudet (1 h 41). Sortie le 29 janvier 2025.

Crédit image : © Diaphana Distribution

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