chroniques – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Fri, 26 Feb 2021 11:19:48 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png chroniques – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 4 : Mystère et boule de gomme https://www.lapeniche.net/chroniques-dune-extraterrestre-episode-4-mystere-et-boule-de-gomme/ Thu, 11 Feb 2021 12:06:59 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53142 Pendant deux semaines, le mail de la personne au portefeuille jaune m’a trotté dans la tête, j’étais incapable de l’ignorer et de poursuivre ma vie quotidienne comme si de rien n’était. À chaque instant un détail me rappelait cette inconnue (je l’imagine femme mais je peux me tromper) cachée derrière son clavier, étalant tout son désespoir dans ce mail au style si étonnant. À croire qu’elle vient d’une autre époque, ou d’un autre monde, un monde dans lequel il est d’usage d’écrire des mails parsemés de poésie et de figures de style. Un monde dans lequel on n’envoie pas des mails utiles mais des mails beaux. Me voilà donc en possession d’un mail étrange, perdu parmi les centaines d’autres qui hantent ma boite de réception, qui plus est, un mail n’attendant pas de réponse, elle l’écrit clairement : « Vous n’auriez pas dû m’écrire. », je n’avais qu’à classer cette affaire et passer à autre chose. Pourtant si elle m’a écrit tout cela, c’est bien qu’une partie d’elle ne veut pas rester enfermée dans sa torpeur, on ne lance pas une bouteille à la mer sans attendre de réponse. Quelle responsabilité pour moi, puisque c’était bien moi qu’elle avait choisie pour recevoir sa bouteille virtuelle… Je ne pouvais pas la laisser couler.

Les jours passant, la psychose ne faisait qu’empirer, l’inconnue était partout, chaque personne croisée n’abordant pas un large sourire pouvait être l’inconnue en détresse qui m’avait appelée à sa rescousse. La tourmente commençait progressivement à me gâcher la vie : je refusais des sorties pour éviter de culpabiliser de profiter de mes ami.e.s alors qu’elle devait dépérir, je ne cuisinais plus les plats qui me donnent le sourire pour ne pas prendre de plaisir, je ne regardais plus que des films désespérants pour entretenir mon inconfort. Je me punissais. Mais je n’arrivais toujours pas à lui répondre, toutes mes tentatives de brouillons se révélaient être trop larmoyantes, trop gnangnan, trop gentilles, ou trop méchantes (dans un accès de colère envers cette inconnue qui ne m’avait rien fait mais me plongeait dans un mal-être interrompu depuis des semaines, j’ai rédigé une version dans laquelle je lui annonçais que son comportement envers moi serait puni par des tortures affreuses de type « écoute en boucle de musique contemporaine mettant en scène des grincements de porte »).

Face à toutes ces tentatives soldées d’échec, je repoussais le moment où j’enverrai le mail, espérant avoir une épiphanie (je suivais le même mode opératoire que pour mes dissertations de philo). Mais des évènements étranges finir par me décider à lui répondre. En rentrant un soir, la porte n’était pas fermée à clef, alors que je me souvenais distinctement avoir effectué mon double-tour habituel en partant le matin. Intriguée par ce détail, qui pouvait être un oubli de ma part, je poussai la porte et m’introduisai dans l’appartement sur le qui-vive, faisant attention à chaque détail. De prime abord, rien d’anormal, tous les objets semblaient être restés à leur place, mais une atmosphère bizarre régnait dans l’appartement : je ressentais les restes d’une présence étrangère. Comme si quelqu’un était venu dans la journée.

Mais rien de volé, pas d’effraction.

Pensant que ce devait être mon cerveau qui me jouait des tours, je m’affairais à préparer le repas, et pendant la cuisson de mon met de grande distinction (deux pommes de terre coupées en deux et glissées dans le four), j’allumai la télé et cherchai dans mes enregistrements un épisode de Friends, quand je remarquai un documentaire intitulé « Les chagrins d’amour de la préhistoire à nos jours ». Pas vraiment mon style. Je suis plus documentaire sur les insectes comestibles, que documentaire sur les phénomènes de l’amouuuuur. Qui aurait bien pu déclencher cet enregistrement ? Suis-je somnambule ? Mon moi de la nuit serait-il fleur bleue ? Qui possède un double de mes clefs ? Pourquoi voudrait-on s’introduire chez quelqu’un pour enregistrer un documentaire ?

Il y avait certainement une réponse rationnelle. Mais la coïncidence avec le mail rempli de désespoir de l’inconnue était quelque peu perturbante : je ne connaissais pas la raison du chagrin de ma mystérieuse correspondante mais chagrin il y avait, comme dans le titre du documentaire. Même si ça n’avait certainement aucun rapport, je décidai ce soir-là que c’était un signe et que j’enverrai le lendemain mon mail de réponse. Ce que je fis, malgré ma grande insatisfaction face à ce mail gêné d’exister, mêlant tentatives d’humour très douteuses et volonté de montrer ma compassion et mon écoute.

« Bonjour Personne,

Je m’échappe de la protection qu’offrent les PS et PPS, qui nous font croire que nous n’affirmons pas vraiment ce que nous tapons sur le clavier, ils sont comme des propositions offertes au destinataire. Vous écrivez le fond de votre pensée dans les post-scriptums pour me faire croire qu’elle n’a pas d’importance, que je peux ne pas la lire, je ne raterai pas les informations principales du mail. C’est confortable. »

J’ai tenté une entrée en matière digne d’une grande psychologue, en relisant, je ne suis pas sûre que ma L1 de psycho ait porté ses fruits…

« Mais je suis bien contente que vous ayez décidé de vous exprimer en dehors du mail parce que ça me permet de recevoir vos excroissances comme des hypothèses, ce que j’ai décidé de faire. J’ai fait ce choix pour me protéger plus que parce que j’en étais convaincue. Je ne peux pas laisser mon esprit croire que Personne n’a plus d’espoir (j’adore les jeux de mots de grande qualité, n’hésitez pas à en glisser dans vos désolations pour me montrer qu’il reste l’ombre d’un sourire au coin de votre bouche). »

Première tentative d’humour, un avertissement suffira.

« Je vais garder le portefeuille, pas parce qu’il m’amuse, mais parce que maintenant que je sais qu’il est le souvenir d’un beau moment, je le regarde autrement. Je compatis, vous l’empêchez de réaliser son ambition première : vous rappeler ce beau moment, comme mon écharpe en poil de lama ne manque pas de me rappeler ma première balade à vélo dans Paris (mais également mon premier déraillement pour cause d’enchevêtrement d’écharpe dans la roue arrière). Alors, ça a beau ne pas être mon souvenir, j’ai le sentiment de le partager avec vous puisque votre portefeuille me l’a raconté (et oui il parle, et maintenant, vous vous dites : « dire que j’aurais pu devenir millionnaire en présentant au monde le premier objet parlant », quoique, il y a déjà Siri (en la relisant, cette blague ne me plait pas mais j’ai décidé d’être honnête avec vous, comme vous l’avez été avec moi)). »

Deuxième et troisième tentatives, j’aggrave mon cas.

« Quant à l’expression de votre désespérance (et je pèse mes mots), je ne répondrai pas parce qu’encore une fois ce ne sont que des post-scriptum, j’ai donc le droit de les ignorer. Mais aussi parce je suis convaincue (ou j’essaie de me convaincre) que poser votre anxiété sur votre clavier vous a déjà soulagé. Je ne dis pas que ça ne m’intéresse pas, mais je ne pense pas avoir les épaules ce soir pour trouver la bonne réponse, alors je me contenterai d’essayer de vous décrocher un sourire (une ligne encore meilleure que celle du père qui a décroché toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans les yeux de sa fille (histoire très émouvante si on dépasse son utilisation commune : un père qui fait 15 ans d’études pour devenir astronaute et faire plaisir à sa fille, ça envoie)). »

Quatrième tentative, la condamnation est amplement méritée (condamnation pour humour plus que douteux).

« Bien à vous,

Lou

PS : Avez-vous pensé à prendre un chat ? J’en caresse un au moment où je vous écris et je ne conçois qu’on puisse rester triste avec un chat qui ronronne sous la main. »

En parallèle de cette tentative bancale de réponse, je décidai de commencer à mener l’enquête au sujet du documentaire mystère, et ce, en commençant par mettre en place une technique pour savoir si quelqu’un s’introduisait chez moi pendant mon absence (technique apprise dans une bande dessinée pour enfant) : je disposais un petit bout de ficelle entre ma porte et le mur. Si je retrouvais la ficelle par terre à mon retour, cela voudrait dire que quelqu’un était entré.

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Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 3 : « Chut, je lis ! » https://www.lapeniche.net/chroniques-dune-extraterrestre-episode-3-chut-je-lis/ Mon, 21 Dec 2020 18:50:59 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=53057 – Bordel de balai à chiotte, mais quel est le sens de cette putain de vie de tarba ?

– Tu es vulgaire.

– Faux, je dis la vérité.

– Ah oui… Tu énonces à voix haute seule dans ta chambre ce que tout le monde pense tout bas, c’est ça ? Dans ce cas-là oui, bien sûr, qu’est-ce que tu es courageuse de prononcer trois insultes et demi sans que personne ne puisse t’entendre, très courageuse.

– Tu essaies le second degré ? Non mais je demande, parce que, vois-tu, je ne rigole pas là, donc soit c’est du premier degré et tu veux qu’on se batte, soit c’est du second degré et tu ne le maitrises pas du tout.

– AH tu veux te battre ?

– Oui.

– Tu penses vraiment en être capable ?

– Oui.

– Toi qui as peur de déplier des culottes dans un magasin, toi qui ne parles jamais dans le bus par peur de déranger, toi qui t’excuses quand on te bouscule, oui je dis bien quand ON te bouscule, toi tu veux te battre ?

– …

– Alors viens, viens on se bat puisque MADAME est une tête brûlée aux dernières nouvelles !

– BON ALORS TU VAS TE CALMER TOUT DE SUITE EN FAIT, primo tu es une voix dans ma tête donc tu n’as pas de corps, donc je te réduis au néant quand je veux (puisque tu es déjà néant), et deuxio certes je suis très polie, peut-être trop, mais je peux me battre si je considère que c’est légitime. Enfin, j’espère, sinon c’est que je suis vraiment une…

– Lâche, mauviette, nulle, fausse battante, belle-parleuse dénuée de fond !

– J’ai dit quoi il y a à peine deux secondes ? Tu te calmes, autrement dit, tu te tais sinon je te fais disparaitre à tout jamais.

– Parce que tu crois que tu maitrises tes voix intérieures ? Tu t’es prise pour qui ? Personne ne me maitrise moi, je suis une voix libre, c’est fini le temps de l’esclavage des voix très chère. FINIS !

– Bon, j’ai beau adorer les joutes oratoires, j’aimerais que tu répondes à ma première question qui était très pertinente, que tu la trouves vulgaire ou pas.

– Celle sur le sens de la vie ?

– Oui

– Et tu attends de moi une réponse ?

– Au moins une proposition. Puisque tu es une voix LIBRE, tu dois être capable de développer un début de réflexion non ?

– Mais tout à fait très chère.

– Je t’écoute.

– Parfait.

– Merveilleux. Ma tête est toute à toi, c’est quand tu veux.

– …

– Tu n’en sais rien en fait.

– Mais bien sûr que je la connais la réponse, mais j’ai peur que si je te la donne, tu te relâches, tu ne tentes plus rien, et moi je ne veux pas être responsable de ta déchéance. Donc pour ton bien, pour que tu continues de chercher du sens, pour que tu continues à te battre, je ne vais pas te dire quel est le sens de cette vie de tarba.

– Ah oui donc toi ta profession c’est : jenfouspasunemaisjefaisdebeauxdiscourssurlacombativité.

– Non ma profession c’est voix intérieure.

Alors que ma discussion passionnante, bien que stérile, avec ma voix aurait pu durer encore deux bonnes heures (jusqu’à ce que l’une de nous soit forcée de s’arrêter par une envie pressante ou une autre tête à aller perturber), mon ordinateur a émis le bruit reconnaissable entre mille de la réception d’un nouveau mail. Je demande un timebreak à ma voix et ouvre le mail. C’est la réponse du ou de la propriétaire du portefeuille jaune à qui j’avais écrit en espérant faire un.e heureux.se.

« Bonjour,

Je me permets de vous écrire parce que j’ai trouvé un portefeuille jaune, avec pour seul contenant un papier sur lequel était inscrite cette adresse mail.

Le portefeuille a été vidé, mais peut-être a-t-il une valeur sentimentale pour son ou sa propriétaire. S’il s’agit du vôtre, et que vous souhaitez le récupérer, indiquez-le moi dans votre mail et nous fixerons un rendez-vous pour que je vous le rende.

J’espère avoir fait un.e heureux.se en mettant la main sur ce porte-monnaie.

Bien à vous,

Lou

PS : Sans vouloir être indiscrète, pourquoi votre adresse mail s’intitule-t-elle « je ne suis personne » ?

PPS : J’aime beaucoup le jaune de votre portefeuille (si c’est bien le vôtre).

PPPS : Aimez-vous l’architecture de Notre-Dame ? (Pardon je m’égare, mais je m’imaginais que vous aviez fait tomber votre portefeuille en vous penchant en arrière pour admirer la flèche disparue) »

 Sa réponse que je présumais joviale, ou du moins reconnaissante, m’a fait froid dans le dos.

« Bonjour,

Vous n’auriez pas dû m’écrire.

Le portefeuille est bien le mien. Jetez-le si cela vous chante ; gardez-le si cela vous amuse.

Bonne continuation.

P.S. : Bien sûr que vous aimez le jaune de mon portefeuille ; tout le monde aime la couleur du soleil.

P.P.S : c’est précisément pour cette couleur que je m’en suis séparé.e. Où est la lumière lorsque le temps s’arrête ? Lorsqu’on me l’a offert, il y a quelques jours à peine, il me souriait trop pour que je sois touché.e par sa chaleur. Son enthousiasme détonne par les temps qui courent, et je n’ai plus envie d’être optimiste. Je l’ai eu pour mon anniversaire, mais fêter le temps qui passe n’a pas de sens lorsqu’il est figé dans la tristesse… Ce portefeuille, comme tout le reste depuis quelques mois, appartient à une époque révolue, une époque où je me souciais de la couleur d’un petit bout de cuir, de la couleur du monde qu’il devait évoquer ; Bleu firmament ou Jaune étoilé ?

Il n’existe plus que le Noir privatif, le noir qui avale tout le reste.

P.P.P.S : Comprenez-vous à présent pourquoi je ne suis personne ? Ma peine est celle de tout un monde. De tous ceux qui ne respirent plus depuis des semaines. Qui attendent sans savoir, qui voient leur lendemain se transformer trop vite pour pouvoir le distinguer. Qui se raccrochent aux arbres se dénudant un peu plus chaque jour pour s’assurer qu’ils ne sont pas bloqués à jamais dans une existence sans avenir, et que la fin se rapproche forcément. Pourtant, le jaune progressif des feuilles m’angoisse autant que le jaune de celui qui les porte. Je veux que le temps s’écoule, mais pas qu’il marque de ses couleurs les jours nous séparant de l’après. Je refuse de vieillir dans une parenthèse. Je laisse le portefeuille à l’intersection d’un rire et d’un moment heureux, sur le parvis de Notre-Dame, où la flèche est finalement la disparue la moins absente.

Son jaune embellissait l’orée de la parenthèse. »

Que répondre à ça ?

Par Emma Roubertie et Lucie Cheylan

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Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 2 : Zidane, Jean et Marie-Do https://www.lapeniche.net/chroniques-dune-extraterrestre-episode-2-zidane-jean-et-marie-do/ Thu, 12 Nov 2020 11:22:06 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=52944 Je ferme la porte derrière ma mère qui rentre à la maison, à leur maison, qui est encore un peu la mienne mais plus complètement. Le dos contre la porte d’entrée, je regarde mon studio, il est bien rangé, bien propre, il s’est fait beau pour m’accueillir de la meilleure manière dans ma nouvelle vie. Je le remercie de cet effort, je le complimente sur son agencement, mais j’ai l’impression que je m’adresse à un inconnu que je viens de rencontrer et à qui je ne sais pas encore quoi dire.

« Cher studio, que vos meubles sont élégants, que votre lumière qui filtre dans la lucarne 10 minutes par jour est agréable, que votre clic-clac est confortable, que l’odeur de cuisine dans le lit est réconfortante, que vos toilettes sur le palier sont conviviales, que votre tapisserie années 60 est chic ! »

Mais derrière cet éloge de vitrine, je ne ressens rien pour cette pièce, pourtant elle n’est qu’à moi et je peux en faire ce que je veux (ou presque, le proprio n’a pas l’air chaud pour une fresque murale peinte par mon ami des Beaux-Arts, il regrettera de m’avoir dit non quand ses œuvres se vendront des millions). Mon salon-salle à manger-cuisine-chambre-salle de réception-dressing a beau être rempli de fond en comble par mes affaires, il ne me renvoie que l’image de ma solitude. Alors, je guette le moindre bruit de pas de mes voisins, et je me raconte que ce sont mes parents, mon frère et ma sœur qui s’affairent dans d’autres pièces : la voisine du deuxième est ma sœur qui boxe avec la musique à fond dans les oreilles, de l’autre côté du palier mon frère s’énerve sur son DM de maths, au troisième ma mère révise sa chorégraphie de claquette, pendant que mon père essaie d’apprendre la valse d’Amélie Poulain au piano (aucun des deux n’est en rythme). Je surprends un grand sourire sur mes lèvres quand mes voisins s’engueulent, claquent les portes, tapent du pied ou écoutent de la musique trop fort, ils me donnent le sentiment que je suis intégrée dans un tout. Attention, je ne nie pas qu’être seule, ça a ses avantages : je suis comblée le matin quand je n’ai pas à être polie avec ma table ou mon lavabo. Enfin des individus qui respectent ma mauvaise humeur matinale !

Mais quand la solitude me ronge les doigts de pieds, il faut agir :  je récupère mes jambes déposées dans l’entrée, je passe un pied puis l’autre de l’autre côté de la frontière, et je claque la porte (et la ferme à clef parce qu’on est à Paris, il ne faut pas l’oublier). Me voilà dehors, je respire un grand coup, la seconde qui suit je regrette car l’air est pollué, je choisis au hasard d’aller à gauche, j’évite un vélo qui clairement n’a pas eu son code, je slalome entre les enfants qui courent, je fixe le soleil qui dépasse des immeubles haussmanniens jusqu’à avoir mal aux yeux pour leur rappeler qu’ils sont vivants (oui mes yeux ont des crises existentielles aussi et c’est FON-DA-MEN-TAL de les rassurer), j’étire mes bras vers le ciel et je saute comme un farfadet quand personne ne regarde. Une fois ce réveil sensoriel accompli, je me laisse aller à mon activité préférée : je laisse trainer mes oreilles et j’intercepte des bribes de conversations qui en disent long sur l’humanité.

Ma première proie est un jeune homme, la trentaine, il raconte à deux jeunes femmes que chaque matin sa compagne se lève vingt minutes avant lui, et regarde, son au maximum, des vidéos sur le mariage. « Je crois qu’elle essaie de me faire passer un message » affirme-t-il. Non ???? Vraiment, tu crois ? La réponse de ses amies m’échappe car ils tournent pour longer les quais alors que je traverse la Seine, mais je n’ai pas le temps de rigoler qu’un enfant me rase à fond les ballons. Il se dirige droit vers un bus qui avance à vive allure, et avant même que je réagisse, sa mère déboule et le tacle pour l’arrêter. Un tacle digne de Messi, Ronaldo et Zidane réunis, tout en précision : elle parvient même à attraper l’enfant avant qu’il ne s’écrase au sol. Sous le choc, je reste devant eux les bras ballants, la mâchoire décrochée. La mère, son enfant sous le bras tel un ballon de rugby, s’avance vers moi, me regarde droit dans les yeux et me dit : « Réfléchissez bien avant de faire des enfants, et travaillez votre cardio sinon vous ne tiendrez pas. » D’accord, très bien, c’est noté. Je déteste courir. Voilà un choix de vie accompli très rapidement.

Alors que je me remets de mes émotions et annule mon baby-sitting prévu le lendemain (je ne fais clairement pas assez de sport en ce moment), mes oreilles toujours à l’affut interceptent un échange entre deux vie… bourg…, entre deux personnes d’un âge avancé et appartenant à une catégorie de population aisée. Madame dit à monsieur : « Non mais Jean est-ce que tu te rends compte de ce que je te dis ? Tu mesures l’étendue du problème de Marie-Christine ? Son piscinier est parti, Jean, et pour de bon, il ne prend pas des vacances, Jean, il ne reviendra plus ! Et tu sais bien comme le marché des pisciniers est bouché à La Baule, nous il nous a fallu deux ans pour mettre la main sur un piscinier digne de ce nom. » Jean qui a l’air de s’intéresser aux problèmes de Marie-Christine autant qu’à sa coupe de cheveux rétorque : « En même temps Marie-Do, il pleut toute l’année et Marie-Christine se baigne exclusivement le 15 août en rentrant de la messe… ». Ouch, Jean touche une corde sensible chez Marie-Do : « Alors là je n’y crois pas que tu me jettes ça à la figure, si tu ne voulais pas de piscine il fallait le dire, je t’ai posé la question vingt fois, Jean, vingt fois ! »

Je laisse Jean et Marie-Do régler leurs névroses de piscines non-désirées, et je bifurque pour aller admirer Notre-Dame derrière ses échafaudages. Alors que je m’assois sur le parvis, je distingue un portefeuille jaune à quelques mètres. Personne d’autre que moi dans les environs, je le récupère et cherche à qui il pourrait bien appartenir. Aucun potentiel propriétaire à la ronde… je l’ouvre. Il est presque vide, quelqu’un a dû récupérer les papiers de valeur et la monnaie. Seul survivant : un post-it bleu avec une adresse mail inscrite : jenesuispersonne@gmail.com.

Crédit image : Tanguy Le Cagnec

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Chroniques d’une extraterrestre – Épisode 1 : Nœud de huit et scoubidous https://www.lapeniche.net/chroniques-dune-extraterrestre-episode-1-noeud-de-huit-et-scoubidous/ Tue, 06 Oct 2020 12:43:36 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=52868 « Tut tut tut tut tut tut tut tut tut.

Non pas ça non, pas maintenant.

Tut tut tut tut tut tut tut tut tut.

Pitié, non, non, non.

Tut tut tut tut tut tut tut tut tut.

Faites que ça s’arrête.

Tut tut tut tut tut tut tut tut tut.

Ok. J’ai perdu, c’est toi le plus fort. »

Pour la première fois de l’année, j’ai perdu ma bataille contre le réveil. Et je la perdrai les deux cent dix jours qui suivront : jamais il ne s’arrêtera avant que je ne sois levée. Mais le réveil n’est qu’un piètre obstacle face à ce qui m’attend cette année, seulement ça, je ne le sais pas encore, et ce matin mon combat contre le réveil m’apparait comme le combat de toute une vie. Toutes les méthodes sont bonnes pour le pousser à renoncer avant moi : calfeutrage de mes oreilles sous la couette, concentration sur mon rêve qui s’évapore progressivement, coup de pied pour envoyer cet objet tout droit sorti de l’enfer dans le placard. Mais rien n’y fait, le réveil persévère, et plus les minutes passent, plus je sens la victoire s’éloigner : mon cerveau sort de la brume, mes yeux clignotent, ma bouche est sèche.

Alors, dignement, je renonce et je m’avoue vaincue : j’ouvre les yeux.

Et finalement ce matin, c’est soulagée que je m’extirpe du sommeil, parce que me réveiller m’évite de connaitre la fin de mon rêve qui, jusqu’à la sonnerie du réveil, ne faisait qu’empirer. A l’instant qui précède le déchirement de ma boite crânienne par la sonnerie, je suis nue sur un cheval devant la porte d’entrée de l’université, entourée de tous les autres étudiants qui se plient en deux de rire. Avant ça, j’avais remonté les Champs Elysées, dans la même tenue, sur le même cheval (précédemment volé à la garde nationale), et le tout en chantant la fameuse chanson de Joe Dassin : « Aux Chaaaamps Elysééees ». Je vois difficilement comment j’aurais pu me sortir de cette situation avec grâce et dignité, il n’est donc pas si grave que le marteau-piqueur qui me sert de réveil m’ait sortie de cette impasse.

Mais le répit est de courte durée, déjà une boule se forme dans mon ventre : c’est comme si mon intestin avait décidé d’apprendre à faire des scoubidous. Sans y croire, je passe aux toilettes pour vérifier que ce ne soit pas le combo riz-pomme de terre-pruneaux de la veille qui passe mal, mais non, rien n’y fait, les scoubidous restent bien noués. Comme le transit ne semble pas être en cause, je décide de donner une chance à la méditation qu’Instagram m’a vendu comme LA solution face au stress. Je m’assoie par terre, je lance une séance, mais au bout de deux minutes, je me retrouve à hurler sur mon téléphone : « Mais t’es con ou quoi, si je savais vider ma tête j’aurais pas besoin de toi ! Et puis d’où tu me donnes des conseils, c’est pas toi qui dans une heure va te retrouver comme une idiote nue dans un amphi avec quatre cents inconnus ! Donc viens pas me donner des leçons alors que ton seul problème c’est de savoir si t’auras encore de la batterie à la fin de la journée ! ».

Visiblement, mon cas est plus grave que ce que je pensais, une petite séance de méditation ne pourra rien y faire.

Je décide de changer de tactique pour terrasser mon adversaire et j’appelle une amie, ma mère, mon père, ma sœur, mon frère, le Président de la République, ma voyante, mais soit ils ne répondent pas, soit ils me prodiguent des conseils plus mauvais les uns que les autres.

« Respire, ça va aller ! », bien sûr que je respire sinon je serais raide morte et pas au téléphone avec toi, banane. 

« C’est normal de stresser à la rentrée mais tu es à ta place autant que les autres. », je le sais ça merci, Parcoursup me l’a déjà dit.

« Dis-toi que quand tu seras présidente ta rentrée sera bien pire. », merci Monsieur le Président mais ce qui m’intéresse c’est ma rentrée aujourd’hui et pas dans trente ans (vingt si je me débrouille bien).

Bref, je ne sais pas si c’est eux qui sont incapables de me rassurer ou moi de les écouter mais ça ne fonctionne pas, je dois m’en remettre à moi-même.

Me vient alors une dernière idée : ignorer complètement mon nœud dans le ventre, comme quand un enfant m’embête : si je lui fais croire qu’il ne me dérange pas, qu’il n’existe pas à mes yeux, il finit par se lasser et va embêter quelqu’un d’autre. Je m’affaire donc à me préparer pour faire croire au nœud que j’ai bien d’autres centres d’intérêt que lui, qu’il ne m’embête pas du tout et qu’il ferait mieux de se trouver un autre ventre à torturer. Mais visiblement, le nœud se moque royalement d’avoir mon attention ou pas, il ne s’occupe que d’accomplir rigoureusement son travail de nœud. Peut-être les nœuds de ventre ont-ils mal négocié leurs conditions de travail et n’ont pas le droit de prendre des pauses sans risquer le licenciement ?

Alors que mon esprit s’égare sur la possible syndicalisation des nœuds de ventre, mon téléphone me rappelle que je dois partir immédiatement, sinon je n’aurai plus à m’inquiéter de cette rentrée puisque je l’aurai ratée. J’attrape mes affaires, je saute dans mes chaussures, je passe le pas de la porte, et au moment de la claquer… BAM. Je me prends un coup de massue en pleine tête. Ce n’est pas mon nouveau voisin qui essaie de se débarrasser de moi, non, c’est ma mémoire qui prend un malin plaisir à me rappeler au dernier moment que cette année ma rentrée est « en distanciel », et que mon premier cours sur le campus n’est que demain. Je n’ai plus qu’à retourner au fond de mon lit, avec mon ordi, mon compte Zoom et mon nœud, qui a décidé de s’installer au fond de mon ventre pour un petit moment.

Illustration : Sara-Luna Attali

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