« C’en est fini du modèle appauvrissant de la caste. Aujourd’hui nous adoptons le modèle de la liberté, pour redevenir une puissance mondiale », proclamait le nouveau président argentin Javier Milei, du parti La libertad avanza (LLA) à l’annonce de sa victoire. Plongé dans des polémiques récurrentes depuis des mois, sa victoire est d’autant plus surprenante qu’elle déjoue les résultats du premier tour dans lequel Sergio Massa, ministre de l’Economie et candidat péroniste, semblait bénéficier d’une tendance en sa faveur.
Mais alors, qui est ce nouveau président qui fait débat ? Ultranationaliste, libertarien, ultra capitaliste, ultra-conservateur, anti-IVG, favorable à la vente d’organes : Javier Milei, qui se caractérise lui-même d’« anarcho-capitaliste » semble être le nouveau cauchemar de l’Argentine, qui l’a pourtant élu avec 55,6% des voix. Soutien inconditionnel d’Elon Musk, dont il se revendique héritier de la philosophie ultralibérale, il est aussi un grand admirateur de Donald Trump. L’ancien président américain s’est d’ailleurs rapidement emparé de son réseau social Truth Social pour le féliciter : “Je suis très fier de toi. Tu vas transformer ton pays et faire de l’Argentine un grand pays.” Si les deux figures politiques du continent américain s’entendent si bien, c’est sûrement du fait de leur personnalité extravagante, polémiste et volontairement provocatrice. Maria, jeune étudiante franco-argentine à Sciences Po, admet tout de même que « Ce n’est pas comparable à Trump ou à des gens que l’on connaît. Un anarcho-capitaliste on n’en voit pas tous les 4 matins…c’est dur de voir son pays tourner de cette manière ».
Si l’ancien chanteur de rock profite de sa victoire et attend patiemment le 10 décembre, jour de prise officielle de ses fonctions, les Argentins, quant à eux, craignent d’affronter ces quatre prochaines années. Maria est certaine que les Argentins vont descendre dans la rue ; ce dont elle a peur, c’est de la réponse : « Les gens vont descendre dans la rue pour protester, ses réformes sont drastiques et violentes mais personnellement j’ai très peur de la réponse, la vice-présidente étant connue pour être proche des militaires qui ont servi la dictature…” La nouvelle vice-présidente, Victoria Villarruel, est en effet elle aussi plongée dans son lot de controverses. Avocate argentine et nièce d’un ancien militaire de la dernière dictature, elle a enchaîné les propos chocs sur la dictature de Videla, en légitimant toute sa politique répressive, et ne s’en est pas arrêtée là en accumulant les interventions jugées scandaleuses sur les thèmes de l’éducation et des droits de l’Homme. Trois ans après une grande victoire pour les femmes argentines, celle de la légalisation de l’IVG, la question des droits de l’Homme est d’autant plus actuelle que le programme du nouveau président anti-IVG envisage la fermeture de plusieurs ministères dont celui pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Maria propose néanmoins un message d’espoir face à cette situation : “ J’essaye de garder espoir parce que je suis convaincue que les féministes argentines sont tellement déterminées et fortes qu’elles ne se laisseront pas faire”.
A l’origine de l’inquiétude des Argentins, nous retrouvons surtout la manière dont le président luttera contre l’inflation à trois chiffres (140%) et améliorera leur quotidien : pour Maria, « son élection est une question de vie ou de mort pour les argentins » qui ne disposent, pour la majeure partie, plus d’économies et croulent sous les dettes. Rappelons qu’en 2023, 40% des Argentins vivent sous le seuil de pauvreté : l’élection du président Milei est alors à replacer dans son contexte économique alarmant. Pour Maria, « quand tu n’as plus d’argent et pas d’économies, tu te tournes vers la violence, la délinquance. » Il était alors impensable pour une partie des Argentins, notamment les plus précaires, de voter pour Sergio Massa, le ministre de l’Économie qui n’a pas su gérer l’inflation et qui est pris pour responsable de la situation économique effroyable.
Ce qui est néanmoins actuellement peu certain, c’est que Javier Milei réussisse à faire prospérer économiquement l’Argentine : souhaitant le retour au dollar, la privatisation de presque tous les secteurs publics, le retrait des subventions sur les transports ou les musées, il semblerait que les Argentins tomberont encore plus dans la misère. C’est ce que nous affirme une science piste en année d’échange à Buenos Aires : “ce qui est bien ici, c’est que le théâtre, les musées, les transports, c’est subventionné et il [Javier Milei] veut tout retirer…” Elle se dit “totalement déprimée” par son élection.
Voulant l’abolition de l’Etat au profit de la propriété privée et de la liberté économique absolue, Javier Milei se présente alors comme le renouveau de l’Argentine. Il ne reste maintenant plus qu’à savoir si ce renouveau est synonyme de nouveau paradis argentin ou de retour de la force dans ce pays encore traversé par l’héritage des dictatures successives.
]]>Pier Paolo Pasolini est décédé comme il a vécu. Il est des hommes qui mènent une vie débridée, leur conférant ce statut suprême dans l’art d’artiste maudit. Ainsi, Pasolini vit le rôle qu’il s’est donné, celui de sous prolétaire romain faisant tout pour échapper au fatalisme de sa classe, pareil au héros de son premier film (tiré de ses romans) – Accatone. Ses nombreux démêlés avec la justice illustrent cette volonté d’incarner ce personnage.

En 1960, il est arrêté, soupçonné d’avoir pris part à une rixe à Trastevere. Il est finalement acquitté. En 1962, il braque la caisse d’un café. Cette fois, il passe vingt jours en prison. En 1963, il est nouveau condamné, cette fois en raison « d’atteinte à la religion d’Etat », pour son film La Ricotta, qui n’est autre qu’une reconstitution cinématographique de la passion du Christ. Selon son ami Alberto Moravia, le véritable motif d’accusation n’est pas celui-là. En réalité, le réalisateur serait coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne ».
Coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne »
Cette dénonciation de l’esprit bourgeois est une thématique chère à Pasolini, dans son recueil d’articles « Les écrits corsaires », il s’en prend violemment au conservatisme, qui n’est finalement que l’expression d’un monde que l’on accepte tel qu’il est, incarnant à merveille un immobilisme défavorable aux classes populaires. Voilà comment Pasolini heurte les bonnes consciences, en bousculant le confort intellectuel petit-bourgeois, de par son œuvre et dans la façon dont il mène sa vie. Personnage sulfureux, Pasolini est sans doute décédé d’une mort typiquement italienne. Il fut assassiné le 2 novembre 1975, probablement à cause d’une histoire de cœur, faisant tristement écho à la mort tragique d’un autre génie italien de l’image, le Caravage.
Malgré ses déboires avec la justice lui consacrant une image de révolté, incarnant la grande peur des bien-pensants, Pasolini reçoit à deux reprises des prix de l’Office catholique du cinéma. Et si Pasolini demeurait en réalité, un cinéaste avant tout chrétien ? Son Evangile selon saint Matthieu suscite la polémique de tous les côtés. La gauche italienne est inquiète de voir un des siens se faire l’apôtre de l’opium du peuple, et les catholiques de voir l’antéchrist réaliser un film sur un de ses apôtres. Mais le cinéaste a su s’entourer, et ce film donne un résultat étonnant, composé d’images spectaculaires et d’une grande pureté, rappelant les œuvres des peintres du quattrocento, ou encore l’utilisation manifeste du contre-jour, qui évoque le clair-obscur des œuvres du Caravage.
« L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. » Pier Paolo Pasolini
Pasolini s’en est expliqué : « L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. Si j’ai préféré Matthieu à Jean, à Marc ou à Luc, c’est parce qu’il est plus intransigeant et plus populaire. Il raconte simplement l’histoire d’un homme qui est né pauvre et qui meurt, après une existence brève et dramatique, en remettant aux hommes un message de paix et d’amour. » Pasolini introduit donc une analyse de la Bible à travers le spectre rapports de classe, faisant de lui – ô paradoxe – un marxiste au service du Christ. Peut-être Pasolini admirait-il Jésus pour son courage, celui d’être à proprement parler, un homme révolté.

Pier Paolo Pasolini, n’est ni un prophète, ni un messie mais probablement un visionnaire. D’abord par la modernité saisissante de son œuvre. La dénonciation de la société de consommation de masse, qu’il formule au travers de son œuvre, masque en vérité sa révolte contre un nouveau totalitarisme. Ce nouveau fascisme caractérisé par l’uniformisation de la culture, transmis par l’image s’est imposé plus rapidement et solidement que le fascisme mussolinien. Ce totalitarisme de la consommation ayant transformé les hommes en robots, ce qu’il réaffirmera dans sa dernière interview « Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
Bernanos en son temps avait pressenti cette idée que le nouveau totalitarisme transformerait les hommes en machine, dans son essai « La France contre les robots », véritable hymne à la liberté. De surcroît, Bernanos et Pasolini se rejoignent sur l’idée que ce nouveau fascisme serait véhiculé par les médias, notamment par les ondes radiophoniques pour l’un, et par l’image et de la télévision pour l’autre. Ensuite, Pasolini est un visionnaire, ou du moins un homme sensible aux problèmes de son époque. Il avait saisi les dangers pesant sur les années de plomb. Dans Pétrole, il décrivait déjà les attentats terroristes qui auront lieu dans les gares italiennes cinq ans avant les attentats de Bologne.
Pier Paolo Pasolini incarne donc à merveille le malaise de l’Italie des années de plomb. Tiraillée entre un christianisme qui s’effondre, un fascisme mussolinien qui tente de refaire surface, un communisme violent en action avec les brigades rouges, et l’avènement de la consommation de masse, l’Italie se déchire. Cette atmosphère pesante se retrouve chez Alberto Garlini et son roman « Les noirs et les rouges » et dans toute l’œuvre de Pasolini, d’Accatone à Salò où les 120 journées de Sodome.
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