camps – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 30 Mar 2026 17:37:21 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png camps – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Le premier prix Odette et Léon Chertok attribué à Chochana Boukhobza pour Les femmes d’Auschwitz-Birkenau https://www.lapeniche.net/le-premier-prix-odette-et-leon-chertok-attribue-a-chochana-boukhobza-pour-les-femmes-dauschwitz-birkenau/ Mon, 10 Feb 2025 09:45:00 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56740 Auteur : Eliott Offenstadt

L’ouvrage Les femmes d’Auschwitz-Birkenau (2024) de Chochana Boukhobza s’est vu décerner un prix littéraire destiné à récompenser les récits consacrés aux génocides, le prix Odette et Léon Chertok.


Le résistant et psychanalyste Léon Chertok est né en Biélorussie en 1911. Odette Chertok est née en Belgique en 1923. Tous deux ont survécu à la Seconde Guerre mondiale et terminé leurs jours en France, mais le monde dans lequel ils sont nés, celui du judaïsme européen, a en grande partie été emporté par le nazisme. Pour rendre hommage à ses parents et à leurs racines juives, Grégoire Chertok, banquier mais aussi amateur de littérature, a créé un prix, le prix Odette et Léon Chertok. Celui-ci est décerné à un ouvrage littéraire portant sur un génocide, tel que défini par l’Organisation des Nations Unies. Le lundi 13 janvier 2025, au mémorial de la Shoah, le prix a été remis pour la première fois.

Pour entrer à l’intérieur du Mémorial de la Shoah, il faut passer par le « Mur des Noms » où figurent les noms des juifs français déportés sous le régime de Vichy. On y trouve, sous son nom de jeune fille, Simone Veil et tant d’autres qui, eux, ne sont pas revenus. C’est l’occasion, pour certains, de chercher de vieilles connaissances qu’ils n’ont jamais connues, leurs homonymes, une grande tante. Ils photographient alors la ligne qui les intéresse, avec dans l’idée, sans doute, de faire des recherches plus approfondies.

Le visiteur entre ensuite dans l’enceinte du Mémorial puis, après avoir été salué par Grégoire Chertok, maître des lieux le temps d’une soirée, se rend dans l’auditorium Edmond J. Safra en passant par la crypte.

La crypte du mémorial de la Shoah peut être caractérisée par sa froideur, tant par les frissons que procure la solennité du lieu — « tombeau du martyr juif inconnu » — que par le mélange de pierre, de marbre et de béton. L’auditorium, revêtu de bois et plein à craquer, est quant à lui d’une chaleur qui nous fait oublier un instant la pesanteur du lieu et des sujets qui y seront évoqués.

Après un discours du président du mémorial de la Shoah Éric de Rotschild, remerciant Brigitte Macron de sa venue, la place a été laissée à Grégoire Chertok qui a expliqué la genèse de ce projet.

Ce dernier inscrit ce prix dans un moment historique : la Shoah est en passe de perdre sa place dans la mémoire contemporaine de l’Europe de l’Ouest, tant à cause de l’augmentation des actes antisémites en France depuis le 7 octobre 2023 que de la disparition des survivants de la Shoah. Grégoire Chertok explique qu’« alors que nous célébrons le 80ème anniversaire de la Shoah, les témoins se font de plus en plus rares. S’ouvre alors le temps de la fiction ». Et c’est alors que l’ancienne ministre de la culture Rima Abdul Malak donne le nom de la lauréate : Chochana Boukhobza pour Les femmes d’Auschwitz-Birkenau (Flammarion).

Chochana Boukhobza a été l’auteure d’un discours particulièrement émouvant, ayant une pensée pour « toutes les victimes de la guerre » et les « quatre-vingt-dix-huit otages du Hamas ». Des applaudissements ont suivi. Elle a, en outre, dédié ce prix à tous les Juifs qui ont combattu contre l’extermination de leur peuple, des FTP-MOI Marcel Rajman, Olga Bancic et Joseph Epstein aux insurgés des ghettos de Varsovie et de Białystok.

Mais la lauréate n’a pas été la seule à présenter son ouvrage. Une table ronde a en effet été organisée avec deux autres auteurs dont les ouvrages ont été sélectionnés, Beata Umubyeyi Mairesse pour Le convoi et Tamás Gyurkovics, auteur de Migraine, une histoire de culpabilité, traduit du hongrois pour l’ouvrage et la conférence par Charles Zaremba. Le journaliste du Point François-Guillaume Lorrain, modérateur de la discussion, s’est adressé aux auteurs les uns après les autres, leurs interventions étant des formes de petites « capsules » pour présenter leur livre.

L’auteure franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse a livré un récit autobiographique de sa survie lors du génocide du Rwanda. Elle a été sauvée par des convois humanitaires. Son livre se veut perpétuellement ouvert, appelant de ses vœux au témoignage d’autres survivants dont les circonstances de la survie sont similaires aux siennes.

Tamás Gyurkovics raconte l’histoire de Zvi Spiegel, — transformé pour les besoins du littérateur en Zvi Spielmann —, déporté qui a dû assister Josef Mengele à Auschwitz dans ses expériences sur des jumeaux et dont le sentiment de culpabilité qui l’a assailli s’est transformé en céphalées. Il a pourtant cherché à porter assistance à ces jumeaux, n’étant pas le pourri qu’il croyait être. Tamás Gyurkovics a dénoncé les non-dits de la société hongroise sur la Shoah mais aussi le mandat de Viktor Orban regrettant que « ce n[e soit] pas par la littérature que nous autres Hongrois attirons l’attention des Européens en ce moment ».

Enfin, Chochana Boukhobza, la lauréate, explique que ses travaux se sont étalés sur 7 années pour tenter de saisir l’histoire propre des femmes dans les camps d’Auschwitz-Birkenau. Son travail de recherche a commencé par l’étude de la figure de Roza Robota, déportée qui a participé à un trafic de poudre, contribuant à faire sauter un four crématoire le 7 octobre 1944 avant d’être assassinée par les nazis. Ses recherches l’ont mené à se rendre compte qu’elle « ne savait rien » sur le sujet des femmes dans les camps de concentration. Chochana Boukhobza a alors décidé de raconter les histoires des femmes d’Auschwitz, y compris les surveillantes des camps. « Arbeit Macht Frei » marquait seulement, nous dit-elle dans l’ouvrage, l’entrée du camp des hommes. 

Et après le temps de la réflexion, un verre a été organisé, où se sont notamment retrouvés les membres du jury. 

Parmi eux, le cinéma était représenté par Rebecca Marder, interprète de la jeune Simone Veil dans Simone Veil, le voyage du siècle (2021). Sa présence résonnait avec la place particulière qu’occupe l’auteure d’Une vie au Mémorial de la Shoah comme en témoigne la présence d’une boîte aux lettres à son effigie, graffée par C215. 

Rebecca Marder a aussi joué dans Une jeune fille qui va bien (2021, Sandrine Kiberlain), long-métrage racontant l’histoire d’une jeune fille juive dont l’amour du théâtre est supérieur à sa crainte de la persécution des juifs, à l’été 1942. Pour elle, Grégoire Chertok a « eu l’idée de [la] faire participer parce qu’[elle a] tourné dans des films en lien avec la Shoah ».

L’actrice nous raconte notamment que lorsqu’elle a joué Simone Veil dans une reconstitution du camp d’Auschwitz en Hongrie, elle était « en prière, avec toute l’équipe, pour ne pas que cela se reproduise », évoquant l’éternelle question cinématographique de la représentation des camps de concentration au cinéma. Rebecca Marder considère que montrer les camps est un « bon choix » car c’est une manière de « ne jamais arrêter de raconter » la Shoah. Il existe en effet plusieurs écoles en matière de représentation des camps de concentration au cinéma. Spielberg défend la reconstitution (Olivier Dahan y adhère) quand Godard dit que cela est impossible et Lanzmann, au milieu, montre les lieux tels qu’ils sont devenus. 

Quant à la cérémonie, Rebecca Marder l’a jugée « très émouvante » : « c’était trop beau ». Et, au passage, celle que l’on a vu récemment dans Mon Crime (François Ozon, 2023) nous donne prochainement rendez-vous dans la série Netflix Les Lionnes mais aussi dans le prochain film de François Ozon, une adaptation de L’Étranger de Camus, dans laquelle elle prend la suite d’Anna Karina en interprétant Marie Cardona, l’amante de Meursault.

Autre membre du jury, Emmanuel Carrère nous confie que c’est « par amitié avec Grégoire [Chertok] » qu’il a endossé ce rôle et qu’il a été très marqué par l’œuvre de la récipiendaire Chochana Boukhobza dont l’œuvre s’est imposée pour lui « avec une autorité écrasante ». Le jury, dans lequel on trouvait aussi le Grand-rabbin de France Haïm Korsia, était ainsi unanime.

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Primaire à gauche : des sciences-pistes en campagne https://www.lapeniche.net/la-campagne-des-militants-sciences-pistes/ Mon, 23 Jan 2017 09:00:56 +0000 http://lapeniche.net/?p=36293 La politique n’intéresse plus, les gens la délaissent, n’y croient plus, n’y voient plus aucune solution, tous baissent les bras. Tous ? Non ! Une poignée résiste encore et toujours à l’envahisseur. Leur résistance est tellement acharnée que, la veille du premier tour, chacun voit une « bonne dynamique » pour son candidat, même quand il fait 6%. C’est beau, l’espoir des militants.

Au terme du premier tour de la primaire organisée par le PS et ses alliés dimanche 22 janvier, Benoît Hamon arrive en tête avec environ 35 % des voies, suivi par Manuel Valls à 31 %, les deux se qualifient pour le second tour, dimanche prochain. Loin derrière, Arnaud Montebourg, le candidat-marinière, fait moins de 20 %. Parti pour rassembler, Vincent Peillon regroupe environ 6% des électeurs. Les autres candidats font chacun moins de 4 %.

Ils sont au Collège universitaire ou en master, ne veulent pas faire de la politique leur métier ou en font déjà un temps-plein. Dans la primaire de « la Belle Alliance Populaire » – qui, de l’aveu même de l’un d’eux, n’est active qu’à Paris – quatre candidats se détachaient à la veille du scrutin que tous voyait incertain. Maëlle Gelin, pour Montebourg voyait s’esquisser un second tour sans Manuel Valls et avec son champion. Raté.

Benoît Hamon, arrivé en tête au premier tour, lors du Grand Oral, le 28 octobre 2015 à Sciences Po. photographie: Yann Schreiber
Benoît Hamon, arrivé en tête au premier tour, lors du Grand Oral, le 28 octobre 2015 à Sciences Po. Photographie: Yann Schreiber

Militant PS depuis la fin de sa première année, Simon Fauquembergue, en master à l’école d’affaires publiques, soutenait Vincent Peillon depuis l’annonce de sa candidature. Suite au renoncement d’Hollande, il a vu dans le professeur de philosophie « le seul capable de rassembler ». Le rassemblement, c’est son mantra qu’il répète à tout va. Mais tout les militants qu’on rencontre connaissent bien leur discours. Julie Vincent, en deuxième année et soutien de Benoît Hamon, déroule pendant deux minutes un argumentaire parfaitement huilé lorsqu’on la questionne sur le revenu universel, cher à son candidat.

La farine de Strasbourg, révélatrice d’une tension autour de Valls

Même chose chez Margot Antoniazzi, dans l’équipe de campagne de Manuel Valls et fondatrice du mouvement jeune qui l’accompagne. De la tension autour de la candidature de l’ex-Premier Ministre ? « Oui, quelques incidents » nous accorde-elle, lâchant s’être elle-même prise de la farine « dans la gueule » à Strasbourg lors du déplacement du candidat le 22 décembre. Mais malgré ce climat « haineux », « revanchard » de la part de « petits groupes identitaires », l’ex-collaboratrice parlementaire de Carlos da Silva (un très proche de Manuel Valls qui l’a « embarquée » sur la campagne) l’assure  : « il y a quand même une dynamique » depuis le second débat télévisé entre les candidats.

Manuel Valls aux cotés de Yann Algan, le 3 novembre 2015 à Sciences Po. Photographie Yann Schreiber
Manuel Valls aux cotés de Yann Algan, le 3 novembre 2015 à Sciences Po. Photographie Yann Schreiber

Les autres ne sont pas tout à fait du même avis, formant ce qui ressemble à un front « tout sauf Valls ». Julie Vincent, celle qui milite pour « Benoît », nous décrit un groupe de jeunes avec Valls ayant reçu de la farine alors qu’ils tractaient. « C’est normal qu’il clive » justifie-t-elle en arguant des revirements sur le 49.3 : « Forcément ça énerve les gens ». Pour Simon Fauquembergue, il est clair que c’est « une candidature qui patine totalement ». Finalement moins que celle de son candidat, qui cumule environ 6 %.

Ce dernier, depuis son engagement auprès des Jeunes avec Peillon, enchaîne tractage entre Paris et la Vienne de ses parents « pour convaincre les indécis ». Pas des plus optimiste, il concède que son candidat « n’est pas celui qui fait lever les foules » face à Valls « qui clive » face à Hamon et Montebourg, « très établis dans les médias ». « C’est dur de mobiliser autour de lui, on essaye de faire de la pédagogie », conclut-il.

Du tractages à la rédaction d’argumentaires

Maëlle Gelin, secrétaire de section du PS Sciences Po, est engagée depuis la fin du printemps aux côtés d’Arnaud Montebourg. Après quelques années de tractage, elle avait envie de « passer à autre chose », et préfère « travailler ici sur du fond ». Au pôle argumentaire de la campagne, elle rédige des notes et des éléments de langage pour l’ex-Ministre de l’économie. Quelques jours avant le premier tour, elle voyait déjà la « bonne dynamique » autour de Benoît Hamon, “il faut être prudent”.

Arnaud Montebourg, le troisième homme de cette primaire, lors du Grand Oral, le 18 octobre dernier à Sciences Po. Photographie Yann Schreiber
Arnaud Montebourg, le troisième homme de cette primaire, lors du Grand Oral, le 18 octobre dernier à Sciences Po. Photographie Yann Schreiber

Beaucoup regrettent une campagne trop courte, où seulement quelques portes-à-portes ont pu être organisés, les vacances ayant coupé la campagne. Margot Antoniazzi ne s’est pas arrêté jusqu’à ce samedi, « seule journée de libre » depuis des semaines. Mais qu’a-t-elle fait au siège du candidat ? « La mobilisation des élus, de la coordination… », un peu gênée, elle ne souhaite pas donner plus de détails. Heureuse d’avoir pris sa césure en cette année électorale, « c’est une certitude », elle s’engagera pour son candidat si celui-ci vient à gagner, tous comme les autres jeunes militants.

Quel impact sur la section PS de Sciences Po ?

Cette primaire touche-elle l’unité de la section PS de Sciences Po ? Sa secrétaire, Maëlle Gelin, assure de l’absence de tension : « Ça a toujours été comme ça ». Avec un centre de gravité plus à gauche que le parti, les militants s’unissent autour de l’opposition à la politique du gouvernement. Aucun militant actif de la section ne s’est rapproché de l’ancien Premier ministre. « Il y un une ligne contre Valls », une « fracture » nous confiait-elle. Quelle positions alors de la section en cas de victoire de Valls au second tour ? Réponse dimanche prochain.

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Le torchon brûle à propos des Roms https://www.lapeniche.net/le-torchon-brule-a-propos-des-roms/ Fri, 01 Nov 2013 11:38:38 +0000 http://lapeniche.net/?p=13475 La déclaration de Manuel Valls datée du 25 septembre dernier qui déclarait que « les Roms n’ont vocation qu’à retourner en Roumanie et en Bulgarie » a fait grand bruit en écho à un problème structurel mondial mais aussi européen, à savoir l’intégration des minorités au sein des États-nations.

Camp de Roms dans le Nord Pas-de-Calais. crédit photo : Amnesty International 2013
Camp de Roms dans le Nord Pas-de-Calais. crédit photo : Amnesty International 2013

La Bulgarie et la Roumanie devraient selon Monsieur Valls supporter la totalité des coûts sociaux et le travail d’intégration. Le problème analysé de ce point de vue peut potentiellement se régler assez aisément. Mais le manque de solution est tout aussi criant dans les Balkans. Le ministre de l’Intérieur semble voir le problème avec une perspective trop française, c’est-à-dire une vision centrée sur le sol. Si les Roms viennent des pays de l’Europe de l’Est, alors mécaniquement c’est là que se trouverait leur patrie. Pour Vlad, un étudiant roumain, d’ailleurs exaspéré par l’amalgame récurant entre sa nationalité et la communauté Rom, la citoyenneté n’est qu’une formalité légale. Les Roms minoritaires, où qu’ils soient à travers l’Europe, sont apatrides : rentrer en Roumanie n’est donc pas rentrer au pays.

Tout d’abord, les Roms émigrent aussi depuis la Hongrie, la Slovaquie la République Tchèque et le Kosovo, l’affaire Leonarda n’en est qu’une preuve supplémentaire. De plus, il faut compter avec le concept d’ethnie, très prégnant, dans les Balkans en particulier. Un Rom de Roumanie par exemple peut habiter le pays, avoir la nationalité, mais il ne sera pas nécessairement considéré comme ethniquement roumain. Cette différence n’est pas mince. Offrir une citoyenneté de seconde zone ne paraît jamais être bon signe pour l’intégration. De plus, bien que l’on dénombre de sept à dix millions de Roms à travers l’Europe, seul 2% d’entre eux constituent la population non-sédentaire. Le peuplement reste fragmenté à l’échelle de plusieurs pays. Ainsi, il semble aisé de discriminer une population désunie, morcelée et minoritaire dans tous les États qu’elle occupe.

Une situation préoccupante : le cas de la France

Les Roms sont l’une des plus importantes minorités d’Europe. Pourtant, nous savons bien peu de choses à leur propos. Une étudiante franco-roumaine souligne d’ailleurs que les ‘Roms’ ne sont pas une population homogène comme on se plaît parfois à le penser. Mais le plus problématique, c’est qu’encore aujourd’hui, nous sommes bien peu à vouloir apprendre. Cette question nous touche en tant qu’européens, mais aussi comme Français : plus de 300.000 individus séjourneraient en France, les foyers majeurs de peuplement étant l’Île-de-France, les villes de Lille et de Lyon. De plus, c’est en France que sont pratiquées les politiques publiques les plus offensives en matières d’expulsions forcées. L’article du Monde du 14 août 2012 n’hésite pas à mettre en lumière ces mesures agressives, 25% des expulsions concernant spécifiquement des populations Roms de Bulgarie ou de Roumanie.

Cette parodie d’intégration bafoue d’ailleurs impunément le droit international. Des traités européens et internationaux ont été signés par les États. Dans les textes sont garantis des droits fondamentaux. Citons le droit au logement, l’obligation de préavis d’expulsion et des conditions décentes de relogement, parmi d’autres encore. Un étudiant Bulgare s’étonne d’ailleurs du traitement réservé aux Roms en France, qu’il aurait cru meilleur dans le pays se revendiquant si fréquemment comme la patrie des droits de l’Homme

Or, en France notamment, l’encadrement des Roms est encore hasardeux. Les attentes des populations ne sont pas respectées. Les expulsions massives se font très souvent sans préavis collectif ou avec un flou concernant la date. D’ailleurs, certaines sont pratiquées pendant l’hiver. Quant aux conditions de relogement, elles sont totalement inadaptées et donc vont à l’encontre du droit au logement opposable, censé « tenir compte des besoins des personnes ». Trop souvent amalgamées avec les SDF, il faudrait adopter une démarche plus ciblée pour traiter le problème. Les places en foyer ou en hôtel contraignent l’existence des familles : elles sont parfois séparées et souvent obligées de quitter les logements pendant la journée. Une circulaire a bien été diffusée en août 2012 pour pourvoir à l’intégration et au relogement, cependant du fait de la généralité de sa formulation, le texte reste déclaratif et ne contraint que peu les pouvoirs publics quant à sa mise en application. Or, comment est-il possible d’intégrer une population durablement si on ne lui permet pas la stabilité ?

L’accès à des logements pérennes devrait être la priorité absolue du gouvernement. Amnesty international reccueillait en 2012 le témoignage d’Adela, 26 ans et expulsée à quinze reprises de France depuis 2002 : « Je ne reste pas ici parce que je suis bien, c’est parce que je n’ai pas le choix. Moi je voudrais un travail et une maison comme tout le monde, et pas vivre dans un bidonville ». Mais cette intégration doit être progressive. « En Roumanie par exemple, le gouvernement avait offert des logements sociaux aux Roms », relate un élève roumain. « Ils ont tout pris et sont partis ». L’adaptation ne se fait pas toujours correctement pour des populations habituées à l’errance et à la vie précaire.

L’instabilité des roms fait système

Couplée à l’instabilité de logement, l’impossible sérénité des populations pour trouver un emploi ou scolariser les enfants handicape les populations. Alors que la grande majorité des parents vivent en situation précaire – en 2012, 3 300 Roms habitent dans des camps ou dans des squats lillois, ils sont 1 126 à Lyon – souhaitent voir leurs enfants scolarisés, les expulsions viennent couper court à tout espoir d’insertion dans le système scolaire.

Se targuer de pratiquer des politiques « humaines » quant à l’éducation des Roms comme l’a fait François Hollande alors que des expulsions sont encore opérées n’est donc pas possible : outre le caractère traumatisant de l’expulsion influant sur les performances à l’école, la rupture du parcours scolaire n’est parfois pas réparable. Les élèves de quelques semaines n’ont pas toujours l’occasion de retenter l’expérience. En effet, le déplacement forcé peut s’effectuer à l’échelle d’une ville, d’une région ou d’un pays. Nous pouvons penser que certains ne voient plus la raison de la scolarisation. Le découragement apparaît compréhensible quand il est possible d’être de nouveau déraciné le lendemain de son entrée à l’école, la préfecture ordonnant des expulsions d’enfants scolarisés.

L’école, contrairement à l’université, ne représente en aucun cas une barrière à l’expulsion, si ce n’est sur le plan strictement moral. Une famille qui survivait à Lille expliquait d’ailleurs que « les enfants n’allaient plus à l’école qui était trop loin de l’hôtel » dans lequel elle avait été relogée après avoir été expulsée de son campement. Ils craignaient d’être séparés des enfants s’ils venaient à être à nouveau expulsés pendant que les enfants seraient en classe.

Il ne s’agirait pas d’oublier que l’individu auquel on renvoie constamment une image négative de lui-même n’a généralement pas la force de la surmonter et le stigmate imposé par autrui devient alors partie intégrante de son comportement. Mécanisme encore plus éprouvé quand la personne stigmatisée est dépourvue de tout moyen d’accomplissement de soi, tels l’école ou le travail. Rosalina, jeune Rom de vingts ans a été scolarisée pendant quatre ans dans la banlieue de Lyon. Elle explique que « les parents ont honte de ne pas pouvoir laver leurs enfants, c’est dur pour eux car les autres ne jouent pas avec eux. On se sent comme des chiens ».

Pourtant dans les Balkans, les Roms ont tout de même l’opportunité de s’intégrer. Comme l’explique un étudiant bulgare, l’ethnie est un fait qui n’est pas nécessairement connoté ; on peut être Rom de naissance, mais en affichant une volonté de s’intégrer par le travail ou l’école, les habitants peuvent ne plus faire de différence entre un Rom et un Bulgare. En dehors des critères objectifs comme l’apparence, l’ethnie a donc aussi une dimension subjective sur laquelle on peut influer grâce aux vecteurs d’intégration.

Les Roms comme enjeu politique déterminant

Ce qui est frappant dans les propos qu’a tenu Manuel Valls, c’est bien cette apparente méconnaissance affichée de la réalité du terrain. Le socialiste était tiraillé par la droite pour apporter une réponse claire au problème d’intégration des Roms. C’est pourquoi plus qu’une possible réforme élaborée dans la concertation au sein des socialistes, c’est un coup médiatique que le ministre est venu jouer. Il blâme les Roms de ne pas savoir s’intégrer sans pour autant entendre les demandes de leur part.Mais étant le ministre préféré des Français, il semble pouvoir  prendre ses distances vis-à-vis des socialistes et ce tout en restant légitime.

L’Union européenne n’a pas su plus que le gouvernement français apporter des réponses concrètes à la question des Roms. Tout de même, elle s’est offusquée de la situation. Tous les citoyens européens, Roms ou non, disposent du libre droit de circuler et de résider – plus de trois mois si la personne travaille ou est scolarisée –  à l’intérieur de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht en 1992. Cependant, les contrôles aux frontières sont toujours en vigueur pour les États extérieurs à l’espace Schengen, comme le Royaume-Uni, la Roumanie ou la Bulgarie.

Or, les expulsions sont encore pratiquées à l’encontre de personnes libres de leurs mouvements. Sous l’ère Sarkozy déjà, la France était pointée du doigt. La commission prévoyait de mettre tous les moyens à sa disposition pour faire respecter le droit communautaire. Et malgré les 50 milliards d’euros débloqués pour l’intégration des Roms, les traités européens sont encore foulés aux pieds. Le problème, outre le manque de volonté politique, est la question du principe de subsidiarité : à quel niveau administratif faut-il intervenir ? À la vue des traités internationaux et du droit européen plutôt protecteurs, c’est au niveau national que le bât blesse.

De plus, les propos de Manuel Valls ont attiré les foudres de la Roumanie sur la France. Oubliée la visite cordiale de Jean-Marc Ayrault à Bucarest en juillet. Celle-ci laissait miroiter le rattachement de la Roumanie à l’espace Schengen dans un avenir flou mais censé être proche.

Néanmoins il convient de ne pas se leurrer, l’afflux des Roms ne va pas être bloqué pour autant. Le refus d’ouverture de l’espace Schengen a une conséquence nouvelle : les relations entre Bucarest et Paris sont devenues glaciales depuis la déclaration de Monsieur Valls. L’image médiatique de cette population est très questionnée au vu de l’ampleur de la polémique qui n’a de cesse d’enfler. Un étudiant roumain s’offusque d’ailleurs de ce qui est permis dans la presse française : « un journal roumain serait condamné pour discrimination s’il affichait le mot ‘Rom’ sur sa Une. En France, ces discriminations laissent indifférent ». Beaucoup s’attendent à voir apparaître ce sujet au coeur des débats relatifs aux municipales de 2014, permettant d’espérer une reconsidération de cette question tout sauf mineure.

Tom GUILBERT.

 

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