Bruno Latour – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Fri, 30 Jun 2023 13:17:33 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Bruno Latour – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Hommage à Bruno Latour : l’homme aux mille projets que Sciences Po ne saurait oublier https://www.lapeniche.net/hommage-a-bruno-latour-lhomme-aux-mille-projets-que-sciences-po-ne-saurait-oublier/ Sun, 30 Oct 2022 08:49:53 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=55338 Bruno Latour était un personnage, un mythe, un homme extraordinaire comme on en rencontre peu dans une vie. C’est ce qu’ont répété ses élèves, collègues et collaborateurs, qui se sont succédé sur la scène de l’amphithéâtre Boutmy lors d’une soirée hommage organisée ce jeudi 20 octobre. 

Pour introduire l’hommage, Sylvain Bourmeau, co-fondateur et directeur du journal Analyse Opinion Critique (AOC), expliquait que Bruno Latour et Sciences Po, ce n’était pas une évidence. 

Lui était l’inventeur d’une nouvelle sociologie : la sociologie des sciences et des techniques. Cette sociologie étudie le rapport entre sciences et société mais surtout la façon dont les chercheurs travaillent concrètement dans leurs laboratoires. Entre cette nouvelle sociologie inventée par Bruno Latour et l’enseignement classique de Sciences Po, il y avait un fossé immense. Pourtant, aujourd’hui, cela semble naturel. Chaque étudiant sait que Bruno Latour à profondément chamboulé cette école.

Lors de cette soirée d’hommage, ce sont des collectifs auxquels il a participé, et qu’il a souvent créé, qui sont venus témoigner pour montrer à tous à quel point il a su lever des volontés, bousculer les codes et mener de fascinants projets pour faire de Sciences Po l’école que l’on connait aujourd’hui. 

Une œuvre prolifique, qui a transformé Sciences Po 

Bruno Latour a travaillé sur un grand nombre de projets à Sciences Po. Il a occupé le poste de directeur scientifique de Sciences Po de 2007 à 2013. À ce poste, il a monté des projets, nombreux, pour changer en profondeur l’enseignement et la recherche scientifique de Sciences Po.

Il a fondé le Medialab. Ce laboratoire de recherche interdisciplinaire a pour but d’étudier les sciences avec l’aide de sociologues, ingénieurs et designers, en questionnant le rôle du numérique dans ces disciplines. Cette plateforme qui centralise des recherches était une forme de rêve pour celui qui avait vu l’opportunité donnée par la naissance des réseaux de communication numérique.

Il a créé le master en Arts politiques (SPEAP) ainsi que le double cursus BASC (Bachelor of Arts and Sciences).

Le master en Arts Politiques de l’école d’affaires publiques est à destination des jeunes travailleurs qui souhaitent approfondir leur formation et s’approprier les liens entre sciences et arts.

Le double programme de Bachelor of Arts and Sciences permet une formation en sciences de la terre, en mathématiques, en physique et en sciences humaines notamment autour des enjeux écologiques.

Très sensible à la problématique écologique, Bruno Latour croyait en la formation des futurs dirigeants politiques à l’écologie pour en faire des décideurs capables de comprendre les enjeux scientifiques. 

Ces deux cursus proposent chacun une interdisciplinarité novatrice qui permet aux étudiants de comprendre les relations étroites entres sciences dures, art et sciences souples.

Il a également mis en place le cours de cartographie des controverses. Selon ses mots, « c’était la première fois qu’on avait 28h pour faire de la sociologie des sciences en France ». Ce cours a pour but d’apprendre aux étudiants comment utiliser et se déplacer dans les outils numériques au service des débats controversés, scientifiques ou politiques. Il peut s’agir par exemple de bases de données ou d’ outils de représentation dans le but de rendre ces débats complets, limpides et compréhensibles. 

Bruno Latour, un homme admiré 

Laurence Bertrand Dorléac, directrice de la fondation nationale des sciences politiques (FNSP), a pris la parole en premier pour rappeler combien elle adulait Bruno Latour. Pour elle, il était un « spinoziste, selon l’idée qu’elle s’en fait en tout cas », conscient de son monde, toujours fourmillant d’idées et de bonne volonté pour les mener à bien. 

Mathias Vicherat, directeur de Sciences Po, a salué le pionnier, le visionnaire qui a su « conjuguer sciences exactes et sciences souples » en donnant de nouvelles frontières aux arts.

Bruno Latour voulait changer le monde, et il y parvenait car « sa capacité d’émerveillement et d’indignation demeuraient intactes, fleurissaient même » au fil des ans. Il avait de l’espoir pour l’avenir et a légué cet espoir aux gens qui ont croisé son chemin.

Michel Gardette, adjoint de Bruno Latour lorsqu’il était directeur scientifique de Sciences Po, a rendu hommage à celui qui n’en faisait qu’à sa tête, qui « envoyait valdinguer la vaisselle de famille ».

Il admirait beaucoup cet homme qui comprenait tout avant les autres, impatient et passionné. Bruno Latour avait compris qu’il fallait assembler les morceaux existants, tisser des liens, bousculer l’existant pour transformer Sciences Po et donner la part belle aux sciences, aux chercheurs et aux étudiants. 

Bruno Latour alliait arts, humanités et technique pour transformer le monde. Pour lui, « avoir du pouvoir c’est avoir le monopole de la formulation des problèmes », donc nos futurs dirigeants doivent connaitre les sciences et les arts pour apprivoiser le monde. Aujourd’hui les modèles en lesquels il a tant cru ont transformé la vie de ses étudiants, comme ils en ont témoigné.

Un héritage durable 

Ses étudiants de SPEAP se sont ainsi succédés sur la scène pour énumérer les questions qu’il leur avait laissé.

Il croyait en eux et était capable de monter d’immenses projets pour mobiliser ses étudiants, leur montrer à quel point les questions à résoudre aujourd’hui sont vastes et leur faire prendre conscience du monde.

Hommage de ses élèves retranscrivant les questions qu’il leur a laissées

Lorsqu’il mobilisait 200 étudiants pour rejouer la COP 15 ou la conférence de Copenhague, il embarquait tout le monde dans ses passions pour les arts, les sciences ou encore l’enseignement.

Les témoignages de tous les élèves ayant participé à ces entreprises immenses et périlleuses sont unanimes : il n’y avait que lui pour cela et cela a changé le destin de Sciences Po et de ses étudiants.

Alexis, un ancien étudiant de Bruno Latour en témoigne. Pour lui, c’est sur le temps long qu’une vraie contagion a eu lieu et ces humanités scientifiques, regardées avec des yeux ronds au départ, ont produits des adultes capables de sortir des bibliothèques pour aller compter les vers-de-terre dans les champs. 

De nombreuses vidéos retraçant son parcours et sa vision du monde, diffusées pendant la soirée ont permis de pénétrer l’homme qu’il était et de comprendre combien sa passion pour ce qu’il faisait a pu changer l’institution en profondeur, tant administrativement que pédagogiquement.

Il avait la science joyeuse. Avant tout le monde, il avait compris le merveilleux outil qu’était le web, non pas pour l’outil numérique en lui-même mais pour l’incroyable réseau de communication qu’il rendait possible. 

Aujourd’hui, l’héritage de Bruno Latour est immense. Il a nous légué ses projets : SPIP, Le Medialab, la cartographie des controverses et plein d’autres. C’est à nous tous de faire vivre sa mémoire, de nous rappeler le sociologue, le professeur accompli qu’il était et toutes les avancées qu’il a permises dans les sciences humaines.

S’il était une chose que les contemporains de Bruno Latour devraient retenir, ce serait sa multiplicité : il était à la fois un scientifique, un artiste, un visionnaire, un sociologue, un ami, un professeur.

Peu importe son rôle, il a laissé des traces et a touché le cœur des gens.

Chaque élève passant un jour les portes de Sciences Po connaitra l’œuvre de Bruno Latour car il restera l’une des grandes âmes de notre école. 

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Transition écologique de Sciences Po : ce que contient le rapport du comité Latour https://www.lapeniche.net/transition-ecologique-de-sciences-po-ce-que-contient-le-rapport-du-comite-latour/ Mon, 10 Feb 2020 20:59:59 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=40433 Par Gautier Crépin-Leblond et Leïla Tnitan

Samedi dernier, La Péniche a détaillé les premières propositions pour un plan d’action sur la transition écologique à Sciences Po, révélées par Solidaires Etudiant-e-s. Parmi les initiatives de Sciences Po pour mener sa transition écologique se trouve également le “comité Latour”, un comité chargé de recenser les opportunités d’étude et de recherche sur les transformations planétaires à Sciences Po. Ce comité, après s’être réuni huit fois en 2019, a rédigé un rapport que la Péniche a pu se procurer, et qui sera officiellement étudié par Sciences Po demain matin, 11 février, lors du conseil de l’institut. Ce rapport, riche de 96 pages, propose une liste détaillée des enseignements à Sciences Po portant sur le thème nommé ‘transformations planétaires », un thème suffisamment large pour y couvrir de sujets sociaux, allant des sciences de l’environnement au développement économique.

Bruno Latour explique dès la première page que le recensement des offres disponibles est voulu pour pouvoir identifier les forces et faiblesses actuelles de Sciences Po dans sa réponse aux nouvelles exigences posées par le changement climatique et des élèves de plus en plus conscients du problème. Une école perçue comme à la source les élites de demain a une responsabilité envers la société et se doit donc d’offrir une formation à la hauteur des urgences climatiques auxquelles nous faisons face. 

Ainsi, le rapport Latour s’ouvre avec un bilan de l’offre actuelle d’enseignement qu’il qualifie de “très riche”. De même, il souligne les démarches dans la recherche, les conférences, simulations et coopérations académiques et internationales sur le thème de l’environnement dans lesquels Sciences Po s’investit. Parmi les succès relevés par le rapport Latour se trouve aussi la présence de l’IDDRI, l’Institut de développement durable et des relations internationales, un think tank aux “relations étroites et privilégiées avec Sciences Po” et dont on retrouve des membres dans le corps enseignant. Enfin, sont également mentionnées les associations étudiantes qui participent à l’activité du débat public : Sciences Po Environnement, PAVéS (Plateforme Autogérée à Visée écologique et Solidaire), Villes et Décroissance, Sciences Po Zéro Fossile.

Le rapport note cependant de nombreuses pistes d’amélioration. L’offre est au final trop limitée, en particulier dans l’offre de connaissances concrètes ou générales, et certains masters comme l’Ecole de journalisme et l’école Doctorale n’ont pratiquement aucun enseignement sur le sujet. L’investissement dans la recherche est aussi trop faible; la participation de l’Institut aux débat inter-académiques est considérée par le rapport comme insuffisante. Le comité pointe également le manque d’innovation pédagogique et d’enseignements spécialisés sur les transformations planétaires.

L’annexe 5 donne un aperçu du « traitement des sujets environnementaux dans les enseignements de Sciences Po ». Réalisé par des étudiants de Sciences Po issus d’associations étudiantes environnementales et « encadré » par Henri Landes, enseignant à Sciences Po, ce travail dresse 7 conclusions. S’il est reconnu un « traitement important des sujets climatiques, surtout de la politique internationale », l’annexe reconnaît également « une forte concentration sur le secteur de l’énergie ». Enfin, le dernier paragraphe, par extension le dernier du rapport, pointe en particulier un « certain positionnement de l’ensemble des enseignements de Sciences Po en faveur du maintien d’un paradigme économique et social dominant« , malgré l’existence de plusieurs mouvements académiques et associatifs le remettant en cause.

Finalement, le rapport note « d’éventuels problèmes d’objectivité ou de partis pris dans certains enseignements ». En note de bas de page, il est indiqué que deux professeurs dans des électifs de l’Ecole d’affaires publiques sont dispensés par des employés ou ex employés de Total. Il est possible de relever dans cette catégorie un troisième cours : un électif de la même école s’intitulant Marchés des hydrocarbures et dispensé au troisième semestre par un employé d’Engie et également “Chief Strategy Officer Global LNG SAS” à Total. Le rapport n’apporte pas d’éléments supplémentaire à ce sujet, même s’il reconnaît l’importance pour les étudiants de « l’équilibre des structures politiques, professionnelles, syndicales et associatives ».


Suite à ce recensement et diagnostic, le comité prend le parti de ne pas créer de nouveau cursus spécialisé, mais vise à transformer significativement les enseignements, dispositifs de recherche et la sensibilisation des communautés de Sciences Po. Le rapport propose la création d’un programme transversal de suivi des enseignements et de la recherche, doté d’un conseil académique chargé d’encadrer les changements significatifs qu’il propose.

Au collège universitaire, il est proposé de remplacer le séminaire d’exploration par un cours commun obligatoire, pluridisciplinaire, qui présenterait les fondamentaux des transformations environnementales. Les parcours civiques pourraient être mis à contribution, et le comité propose que “Sciences Po s’engage à signer des partenariats avec des acteurs du secteur de la transition climatique”. Que ce soit en master ou en bachelor, l’offre des électifs est incitée à être étoffée et plus pertinente, notamment dans les campus délocalisés. Pour l’Ecole doctorale, afin de répondre à l’aporie d’enseignements sur ce sujet, le comité suggère un “programme interdisciplinaire de formation à la recherche en sciences humaines et sociales de l’environnement”, ainsi qu’une école d’été sur les enjeux de la transition climatique. 

Concernant la recherche, le rapport insiste sur la nécessité de former une nouvelle équipe élargie d’enseignants chercheurs permanents, afin de chercher les chercheurs « qui pourront modifier le plus en profondeur les paradigmes qui ont constitué les sciences sociales représentées dans Sciences Po à cause de l’irruption de la nouvelle condition planétaire ».

Demain, le conseil de l’institut se réunira pour débattre des conclusions du Comité Latour et voter le plan d’action de Make it Work. Les huit représentants étudiants qui siégeront demain seront ainsi amenés se positionner.

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L’Anthropocène et nous : Sciences Po incite à la réflexion face au problème climatique https://www.lapeniche.net/lanthropocene-et-nous-sciences-po-incite-a-la-reflexion-face-au-probleme-climatique/ Wed, 11 Sep 2019 08:00:48 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=39888 François Gemenne et Aleksandar Rankovic viennent de publier en collaboration avec l’atelier de cartographie de Sciences Po un ouvrage intitulé l’Atlas de l’Anthropocène. Le soir du mardi 3 septembre, était donc l’occasion d’un échange dans l’amphithéâtre Émile Boutmy entre les auteurs, le député européen Yannick Jadot, tête de liste d’Europe Écologie Les Verts et Bruno Latour, philosophe des sciences, sociologue et professeur à Sciences Po (qui a également effectué la leçon inaugurale des étudiants de première année). Les deux auteurs, spécialistes des questions environnementales (le premier est membre du Groupe International des Experts pour le Climat – le GIEC – et le second est chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales – l’IDDRI), ont disposé d’un peu de temps pour présenter leur ouvrage, mais c’est surtout entre les deux autres invités que le débat a eu lieu. Ce dernier était animé par la journaliste Anne-Cécile Bras. Les deux hommes se tutoient et s’appellent par leur prénom, mais leurs approches n’en sont pas pour autant redondantes mais bien complémentaires.

 Il s’agissait de discuter pendant deux heures des réponses à apporter à ce qu’Anne-Cécile Bras a qualifié plutôt justement « crise de civilisation ». En effet, reprenant la même théorie qu’il a présentée aux élèves de première année, Bruno Latour compare la transition actuelle à la Révolution qu’a constitué la découverte de Galilée du XVIIe siècle. Il estime que la question écologique est devenue « cosmologique et anthropologique ». Pour lui, l’intérêt d’une telle analogie réside dans le fait qu’elle « rassure ». L’entrée dans un âge où l’action de l’Homme a des conséquences sur le monde dans lequel il vit est une telle source de désordre et d’incompréhension qu’il faut la ramener à une situation passée pour mieux la décrire. C’est d’après lui parce qu’elle n’est justement pas décrite que subsiste l’incohérence, soulignée par Anne-Cécile Bras, d’un accroissement de l’intérêt pour l’environnement qui ne se traduit pas dans le vote. Il parle bien d’une description et non d’une explication, qui relève selon ses termes de la « pédagogie ». C’est l’approche qu’il reproche à Yannick Jadot d’adopter étant donné le caractère inédit donc inexplicable de la situation.

Yannick Jadot quant à lui estime que les solutions existent déjà et sont connues, mais elles ne sont pas appliquées par les gouvernements. Il ne manque pas d’en souligner les défauts, notamment en critiquant leur « stratégies d’évitement » de la question climatique, et leur reprochant d’être concentrés uniquement sur les mandats électoraux. Anne-Cécile Bras et Bruno Latour ne manquent pas pour autant de plaisanter (à demi) sur le fait qu’il ne soit pas – encore – président de la République et qui illustrerait l’incohérence citée plus haut. D’ailleurs, le professeur émérite à Sciences Po critique la politique des écologistes, qui ont jusqu’ici trop évité les conflits. Ils seraient la seule manière pour redéfinir la civilisation transformée par l’entrée dans l’anthropocène. Il estime en réponse à la question de François Gemmene sur le niveau national, jugé moins pertinent que les échelles territoriales et globales, que cette redéfinition doit se faire au cours d’une reterritorialisation, dimension cruciale et manquante (il effectue aussi un parallèle avec la crise migratoire) pour répondre à cet enjeu.

En effet, si Jadot et Latour ont esquissé des solutions (description de la situation, redéfinition de la civilisation, vote mais encore capacité à se projeter dans un avenir serein), ils sont évidemment interrogés sur l’identité de ceux qui portent ces solutions. Jadot souligne le rôle des gouvernants et de la recherche publique (pour éviter le financement par des lobbies), Latour précise l’importance des changements d’habitudes individuelles. Mais ce dernier explique aussi que la dichotomie entre individuel et collectif est dangereuse, et que les deux sont parfaitement complémentaires et nécessaires. C’est aussi quelque part le message que fait passer l’anthropologue et éthologue Jane Goodall, dont l’absence est regrettée, mais qui demande en vidéo un film de la salle suivant son exemple et martelant le poing levé « yes we can save the earth, yes we will ». Elle souligne l’importance de faire se rejoindre les questions sociales et environnementales, et surtout le caractère essentiel du collectif. Tous les invités s’accordent sur le fait que chacun soit responsable de la protection de l’environnement : ceux qui détiennent le pouvoir dans un système capitaliste, mais aussi ceux qui y contribuent par leurs petites actions quotidiennes. D’où l’importance « d’encapaciter » (traduction d’empowerment avancée par Aleksandar Rankovic) les citoyens, notamment par la description. La présence de Bruno Latour, en charge de la revue des maquettes pédagogiques pour le projet « Climate action, maction, make it work », est l’occasion pour un élève de questionner les invités sur le partenariat entre l’école et Total. Sciences Po multiplie les initiatives pour montrer que l’institution prend elle aussi conscience de l’urgence climatique : les messages de Frédéric Mion s’adressant à la communauté dans son ensemble ont annoncé la transition écologique au sein de l’école en mars dernier, les leçons inaugurales de pré-rentrée pour les étudiants de première et deuxième année et pour une partie des masters étaient largement axées sur l’environnement, enfin, la première conférence organisée par le service évènement était donc intitulée « L’Anthropocène et nous ». Bruno Latour répond alors à l’étudiant que le partenariat avec Total est bien l’un des enjeux cruciaux de « Make it work ».

C’est l’occasion pour Yannick Jadot de s’attaquer au lobbying et aux pouvoirs économiques. C’est l’un des obstacles à l’action contre le changement climatique, qui ont été énumérées au fil de la conférence : l’absence de clarté de la problématique, les gouvernants court-termistes, l’absence de projection dans le futur et la nostalgie du passé des citoyens, les inégalités entre les victimes et ceux qui ne sont pas encore autant affectés par la dégradation de l’environnement. Les auteurs mentionnent le caractère « déprimant » et « angoissant » de l’écriture ou de la lecture de l’atlas. Mais le message final est plutôt positif. Il reste du temps, même s’il en reste peu, et en s’associant pour comprendre le problème et agir, nous pourrons, reprenant les mots de Jane Goodall, soigner la « douleur » (au moins en partie) de notre « mère nature ».

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Leçon inaugurale des 1As – L’esprit sur terre https://www.lapeniche.net/lecon-inaugurale-des-1as-lesprit-sur-terre/ Thu, 05 Sep 2019 08:00:35 +0000 http://www.lapeniche.net/?p=39829 Silence. Des visages connus s’affairent. Un seul d’entre eux, dont on ne connaît pas le nom, attend de prendre la parole devant le pupitre de l’amphithéâtre Boutmy. Les chuchotements et murmures se suspendent à nos lèvres curieuses. Qui cela peut-il être ? Un dérangeur, un négateur, ou bien un démystificateur prononce un M. Duhamel qui se délecte du suspense insoutenable. Ce drôle de personnage aux cheveux grisonnants, à la barbiche blanche accompagnée de sourcils épais, affiche un sourire énigmatique. Dans un ultime souffle, suivant une énumération de professions aussi improbable qu’impressionnante, l’homme au dictionnaire annonce un prénom singulier, presque trop singulier : Bruno Latour. Presque trop singulier car ce nom ne fait pas de bruit, il est simple et silencieux, tout l’inverse du personnage. Un visage, un nom, qu’en est-il de l’homme en lui-même ?

 « Vous êtes des extraterrestres car vous êtes des milléniaux ». L’étonnement et la surprise se lisent sur nos visages. Revenons au sens du mot « extraterrestre » selon M. Latour : qui n’a pas les pieds sur terre, qui n’y est pas attaché. Comment ne peut-on pas être attachés à la terre, nous qui subissons les effets du changement climatique ? C’est la technologie qui nous éloigne de cette terre, que l’on appréhende désormais à travers l’écran de notre téléphone. Ainsi, dans un ton qui se fait de plus en plus grave, il nous explique notre défi, en tant qu’élèves de Sciences Po : répondre au problème colossal du changement climatique planétaire. Colossal, on l’aura tous compris, est son mot préféré. « Ce n’est pas un exposé sympa » poursuit-il, contrastant ce commentaire ironique d’un regard paternel. La terre se meurt sous nos yeux, comment dévoiler cette vérité autrement ? Ses yeux à lui sont doux et calmes, il se doute que l’on ne peut résoudre ce problème seulement avec de la bonne volonté et de l’espoir. Il ne s’adresse pas à nous par hasard, au contraire, tout cela est réfléchi car la terre entre en politique. Et cela, pour la deuxième fois de notre histoire, après la révolution scientifique galiléenne du XVIIème siècle, ayant engendré un bouleversement religieux. Le titre de son exposé, « les politiques de la Terre », prend désormais tout son sens.

 Le qualificatif « éclaireur » est bien choisi par M. Duhamel. En effet, sa pièce de théâtre Cosmocolosse, écrite en 2013 en collaboration avec Chloé Latour et Frédérique Ait-Touatti, se veut novatrice : le « cosmocolosse » est en réalité une entité vivante, d’origine humaine, conséquence de notre capacité à modifier en profondeur la terre. Pollution, déchets, réchauffement climatique constituent celui-ci. On peut ainsi parler d’allégorie de l’anthropocène, allégorie devenue réalité incontrôlable. Aujourd’hui, cette situation révolutionnaire, dont la cause est ce « cosmocolosse », se veut paradoxale : il s’agit d’une révolution que tout le monde subit et provoque. Silence dans l’amphithéâtre. On peut difficilement être insensible à cette réflexion poussée plus loin que l’antagonisme classique écologisme-capitalisme.

Dans une seconde partie, basée sur les solutions possibles face à ces nouveaux défis politiques, M. Latour renfile son costume d’humoriste. « On ne va pas tous mourir, c’est une bonne nouvelle » lâche-t-il au milieu de rires étouffés. Plus sérieusement, il fait le constat alarmant d’un désaccord planétaire : on n’est pas d’accord sur le monde dans lequel l’on vit. Reprenant les parallèles historiques, il compare cela à la guerre de ‘40, « curieux mélange de mobilisation totale et de calme total ». Mobilisation totale sur les réseaux sociaux, avec l’exemple récent de l’Amazonie, et calme total dans la mesure où les actions politiques et publiques sont lentes et peu efficaces, à l’image de Donald Trump. Cela est lié, selon lui, à la corruption de l’espace public et plus particulièrement à la désinformation sur la situation climatique. En effet, à l’ère des fake news et du brainwashing politique en vue des réélections, il est difficile d’accéder à de réelles informations fournies par des spécialistes et journalistes compétents. Pour y remédier, il faut « mettre en bulle les énoncés flottants », un de ses concepts célèbres. Cela signifie qu’il faut attribuer aux énoncés simplificateurs et mensongers un locuteur, un interlocuteur et une situation cohérente d’interlocution : il faut situer dans le temps et l’espace les énoncés médiatiques tout en leur donnant un caractère neutre, scientifique, et non catégorique. Cela favorise une pensée construite et réfléchie et plus généralement permet de ne pas céder au climatosepticisme. La mise en bulle des énoncés flottants est une des solutions, selon M. Latour, pour s’accorder sur la vérité à laquelle l’on est confronté.

Connaître la terre sur laquelle on marche, vit et respire n’est qu’une première étape dans la résolution de cette urgence climatique. Contempler silencieusement nos pas sur cette terre, qu’il faut désormais protéger, est simple, mais essentiel pour renouer le lien a cette terre que l’on a perdu au profit de la technologie. Se plonger dans la littératerre de M. Latour permet de se confronter différemment au « cosmocolosse » que l’on a créé.

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Make It Work : Did it Work ? https://www.lapeniche.net/makeitwork/ Fri, 11 Dec 2015 06:00:20 +0000 http://lapeniche.net/?p=32244 208 étudiants. 41 délégations. 3 jours. 3 nuits. Un compétition sportive inter-universitaire ? Loupé ! Un concours endiablé d’art oratoire ? Encore raté ! Et si on vous disait que ça a à voir avec la COP 21 ?

Sciences Po engagé pour la COP21

Make It Work, c’est le nom d’un ambitieux projet mené par Sciences Po depuis plus d’un an déjà, à l’occasion de la tenue ce mois-ci de la Conférence sur le climat à Paris. A l’initiative de ce projet se trouvent deux personnes: Bruno Latour, sociologue des sciences et professeur que l’on ne présente plus à Sciences Po, et Laurence Tubiana, ambassadrice française chargée des négociations de l’accord qui devrait être conclu ces jours-ci.

D’une rare ampleur, la COP21 a longtemps été annoncée comme l’occasion d’opérer un tournant historique, au regard de la coopération pour la préservation de notre environnement à une échelle internationale. Alors que la clôture de l’événement était encore loin, nombreux étaient déjà ceux à s’annoncer plutôt pessimistes quant à la signature d’un accord contraignant et unanime. A Sciences Po, universitaires et étudiants n’ont pourtant pas attendu que les dirigeants se rassemblent autour d’une table pour entamer une réflexion sur le déroulé des négociations et leurs éventuelles issues.

L’ambition de ce projet ? Fournir des outils d’analyse et de compréhension des enjeux environnementaux et géopolitiques actuels aux collectivités étudiantes, aux chercheurs et à la société dans son ensemble, mais également informer, sensibiliser.

Comment ? En mettant à disposition des négociateurs, de parties prenantes, des militants et des ONG des outils à destination du débat public et des ressources développées au sein des cycles de formation de Sciences Po et de ses centres de recherches (Ceri, Cevipof, Liepp, Medialab, Iddri). Dès novembre 2014, Sciences Po s’était engagé à renforcer la thématique Climat dans ses formations et à encourager les étudiants à la participation et à la réflexion par l’intermédiaire de cas d’étude, de cours, de rédaction d’articles, ainsi par l’organisation d’un cycle de débats et de conférences durant les mois précédant les négociations. Enfin, dans le cadre de ce projet, fut impulsé un exercice aussi ambitieux qu’intriguant: un jeu de rôle grandeur nature, une simulation des négociations officielles.

Zoom sur « Le Théâtre des négociations »

Il y a maintenant 5 ans, en juin 2011, Sciences Po avait monté, en partenariat avec l’Iddri (Institut du Développement durable et des relations internationales), la COP Rowing (COP RW), une simulation étudiante autour de la question « Copenhague, et si ça s’était passé autrement ? ». Fort de son succès, Sciences Po avait rapidement fait part de sa volonté de renouveler l’expérience, avec cette fois, une ambition élargie.

Ainsi, les 28, 29, 30 et 31 juin derniers ont vu, pour près de 200 étudiants français et internationaux, la concrétisation de plusieurs mois de recherches et d’organisation. C’est au Théâtre Nanterre-Amandiers que s’est déroulée la simulation, durant 3 jours (et 3 nuits), alternant entre groupes de travail, sessions informelles et sessions plénières.

L’originalité du projet réside essentiellement dans le fait que contrairement aux négociations officielles, les chefs d’Etat et leurs représentants n’ont pas été les seuls intervenants invités à se réunir. Se sont également assis à la table de négociations des puissances habituellement silencieuses, pourtant les premières touchés par la dégradation de notre environnement: l’Amazonie, les Espèces Menacées, les Peuples Indigènes, les Hydrocarbures Enfouis dans le Sol, la délégation Océan et bien d’autres encore. L’ambition de l’initiative se trouve donc pour partie dans la mise lumière et l’expérimentation de règles du jeu « non conventionnelles ». Pour la plupart ouvertes au public, les discussions ont suivis 2 fils directeurs: les visions pour le futur tout d’abord, puis les moyens à mobiliser en vue de la trajectoire à suivre. Rien de moins ambitieux.

Entre autre, le « théâtre des négociations » s’est appuyé sur Forccast, un projet pédagogique de cartographie des controverses scientifiques porté par Sciences Po et réunissant 14 établissements partenaires. Inscrit dans une perspective de long terme, ce programme vise à apporter aux étudiants, cible privilégiée, des outils d’exploration et de représentation des discours médiatiques et scientifiques portés sur les grandes controverses touchant aux questions scientifiques, environnementales, technologiques et numériques actuelles.

Gratuit et libre d’accès, cet évènement a été l’occasion pour les plus curieux de rencontrer les quelques 40 délégations qui ont pris part à la simulation. Il a également été offert au public la possibilité de visiter les différents espaces aménagés dans le théâtre intérieur et le théâtre de verdure extérieur. Enfin, c’est par Twitter que les différentes délégations ont permis à certains de suivre à distance et en direct l’avancée des discussions. Ici encore, un même objectif: informer, participer, dialoguer.

Changer les règles du jeu, un gage d’efficacité

« Si vous parvenez à un accord, je pourrai l’amener et m’en servir comme exemple lors de la « vraie » conférence climat en décembre prochain. » avait déclaré Laurence Tubiana lors du coup d’envoi de la simulation.

Pari relevé ! Après d’âpres discussions et d’innombrables rebondissements, c’est in extremis que les étudiants réunis autour de la table des négociations sont parvenus à un accord « ambitieux et innovant », autour de 4 thématiques: « terre », « air et eau », « gouvernance » et « territoires menacés ». La difficulté du projet résidait principalement dans le fait d’intégrer aux côtés des entités du systèmes onusiens des acteurs non étatiques, tout en respectant une contrainte temporelle pesante. Alors que la nécessité de s’accorder sur la préservation de notre environnement se fait chaque jour un peu plus pressante, il ne fait aucun doute que les négociateurs rencontrent aujourd’hui des obstacles similaires, l’intégration d’« acteurs » non conventionnels aux discussions supposant de la part des Etats un douloureux renoncement à une part de leurs prérogatives. Si l’issue de cette simulation fut victorieuse, elle souligne néanmoins avec justesse que si l’on ne change pas les règles du jeu, aucun accord n’est possible.

L’expérience est à retrouver dans les médias et sur les réseaux sociaux:

  • « La Suite dans les idées » sur France Culture, émission du 31 mai 2015 consacrée à « La grande simulation »
  • Les témoignages d’étudiants de Sciences Po dans l’émission « La tête au carré » (France Inter ) du 25/05/2015 consacrée aux enjeux de la COP 21
  • « Quand les guerres climatiques se retrouvent sur les planches », Interview de Bruno Latour, Libération du 27/05/2015
  • Et jusqu’au 22 janvier la Bibliothèque de Sciences Po consacre une exposition aux négociations (Sciences Po, 27 rue Saint Guillaume, 75007 Paris).
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