
Cela fait presque 3 ans que le sujet traîne. Le 24 juin 2016, les Britanniques ont décidé (d’une courte majorité certes) de quitter l’Union Européenne. Le 29 mars 2017, Theresa May enclenchait l’article 50 du traité de Maastricht pour affirmer que d’ici 2 ans, le Royaume-Uni aurait quitté l’Union. Point. Nous sommes aujourd’hui le 18 avril 2019, et après deux délais successifs accordés, trois rejets de l’accord de Theresa May et une énième réunion de crise à Bruxelles, le Royaume-Uni, l’Europe et le Brexit se trouvent toujours dans une impasse. Du 29 mars, nous sommes passés au 12 avril, puis au 30 octobre, sans avancée aucune finalement. Même chez les sciencespistes, on se dit que quand même, en termes de procrastination, ils ont fait fort. Ce Brexit aura-t-il donc lieu un jour ? A force de le voir se défiler devant nos yeux, il pourrait presque être légitime de se poser la question.
Attendre le Brexit, c’est comme attendre Godot, glissait malicieusement un député européen. Le personnage de Beckett, dont on ne sait au final s’il existe, est une figure à laquelle le Brexit n’a rien à envier. Seulement tandis qu’Estragon et Vladimir attendent désespérément Godot, ils souffrent, se languissent, tentent vainement de se distraire mais ne font que perdre leur temps. De la même manière, l’attente d’une décision dont on ne sait si elle viendra n’est pas sans effet sur la Grande-Bretagne. Une étude vient de révéler que la préparation au Brexit (et notamment à un éventuel no-deal) a déjà coûté 1,5 milliard de livres au gouvernement britannique. Le débat public et parlementaire est totalement obnubilé par cette échéance, ce qui empêche l’adoption de toute autre réforme importante. L’économie britannique pâtit non seulement de la future sortie de l’Union européenne, mais encore plus de l’incertitude, qui empêche toute prévision et décision. Il en va de même pour les citoyens étrangers, les étudiants, les britanniques expatriés, dont le sort reste indéterminé. Les emails des universités pour tenter de rassurer pleuvent, mais n’apportent guère d’informations supplémentaires. Alfred de Musset disait « L’incertitude est de tous les tourments le plus difficile à supporter ». Si c’est le cas, les politiques britanniques sont d’une bien grande cruauté.
Car c’est au fond de leur faute si le monde entier regarde d’un œil inquiet le spectacle désormais pathétique de Westminster se déchirant, incapable de prendre une décision, miné par les intérêts bien déterminés des uns, les lignes rouges sans pitié des autres, sur fond d’ambition, de luttes de pouvoir et de phrases acérées. Au sein du Labour comme des Conservatives, tout le monde veut prendre la place de Theresa May qui a pourtant, d’un point de vue extérieur, ce qui semble être à l’heure actuelle le pire job au monde. Cela fera une très belle et juteuse saga politique, un House of Cards grandeur nature, un scénario parfait pour je l’espère de nombreux films, séries et livres à venir. Toutefois, l’incapacité du Gouvernement, des partis et du Parlement à s’accorder sur un accord est une terrible irresponsabilité, et il est honteux de la part des politiciens d’essayer d’arriver à leurs propres fins et de satisfaire leur propre faim alors que tout l’avenir du pays – sans exagération – est en jeu. Il est un temps pour tout, et le Brexit, remise en cause structurelle de place du Royaume-Uni dans le monde, devrait être un temps d’union nationale, pas de querelles de pouvoir. A la vue de la situation, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que l’on constate une défiance croissante envers le monde politique chez les citoyens ? Qu’il est affligeant le spectacle de Boris Johnson et des rivaux s’aiguisant les dents à la suite de l’annonce de Theresa May qu’elle était prête à démissionner si son accord passait. Qu’il l’est encore plus celui du DUP, les incontrôlables alliés unionistes de May, faisant à nouveau échouer l’accord par leur jusqu’au-boutisme sur la question du backstop. Aujourd’hui, le Brexit donne du Royaume-Uni l’image d’un Etat en chaos, où le pouvoir ne sait plus où aller, où pas une seule option votée à la Chambre des Communes ne parvient à recueillir une majorité, et où les cris du speaker John Bercow, devenu une star en quelques semaines, « Ordeeeeerr », résonnent en vain dans un Parlement sens dessus dessous.
Sujet moi-même à une indécision chronique, s’il est bien une chose que j’ai appris, c’est qu’à un moment, il faut trancher. L’incessante négociation, remise en question, hésitation ne peut continuer trop longtemps, ce n’est qu’ajouter du sel sur la plaie d’un pays déjà divisé. Il est évident que tout le monde ne pourra être satisfait, ni même personne. Mais l’absence de décision est pire que le compromis, en ce qu’elle est une non-décision, un refus de responsabilité. En ne voulant défendre les intérêts que de ceux qui ont voté pour eux, les députés oublient de défendre ceux du Royaume-Uni, ils oublient qu’ils sont la souveraineté de leur pays et donc de tout le peuple. Il leur faut accepter des compromis, car c’est la seule façon d’en finir avec ce Brexit qui dure depuis trop longtemps, qui les mine eux comme tous leurs compatriotes. A vouloir limiter leurs pertes, ils sont en train de tout perdre. Alors (for God’s sake !), dans l’intérêt de tous et dans le leur, qu’ils prennent enfin une décision et qu’elle soit définitive !
Brexit, a lesson in irresponsibility?
It’s been almost three years since Britain started lingering on the issue of how to deliver Brexit. On June 24th, 2016, the British decided (by a slim majority) to leave the European Union. On March 29th, 2017, Theresa May invoked article 50 of the Maastricht Treaty to confirm that, in 2 years, the UK would have left the Union. Period. Today, on April 15th, after two consecutive delays, three rejections of May’s deal and a dreadful number of last-chance meetings in Brussels, the UK, the EU and Brexit are still in a dead end. From March 29th to April 12th to October 30th, no progress seems to have been made. At this point, even Sciences Po student are impressed by this level of procrastination. Will Brexit eventually take place? Seeing it fade before our eyes every other day, it almost seems to be a legitimate question now.
Waiting for Brexit is like waiting for Godot, a Eurodeputy wittily pointed out. Samuel Beckett’s character, whose existence always remains uncertain, is indeed a figure whose likeliness with Brexit is growing by the day. The thing is, while Estragon et Vladimir await desperately, they suffer, they despair, they remain stuck, while vainly losing their time. In this same fashion, the wait for a decision which may never come is affecting Great Britain. A study has shown that Brexit already cost the British government 1.5 billion pounds. For almost three years, the public and parliamentary debate has been completely obsessed with the coming decision and change, thus preventing the adoption of any major reform. The British economy suffers not only from the coming withdrawal from the EU economy, but also from the uncertainty that makes any planning and investment difficult for businesses. Similarly, foreign citizens, students, British expats, remain clueless about their future, on which a dark veil could be cast. Universities are sending out emails to try to reassure their students, but to no avail. Alfred de Musset once said, “Uncertainty is, of all torments, the hardest to bear”. If that is so, British politicians are very cruel.
It is indeed their fault, if the entire world watches with a worried eye the pathetic scene of Westminster tearing itself apart, incapable of coming to a decision, crippled by the very specific personal interests of some, by the merciless and unrealistic redlines of others, set against a backdrop of ambition, power struggles and razor sharp wit. In the Labour Party just as in the Conservative party, everyone seems to want Theresa May’s place, strange as it may be, for from an outside perspective she appears to have the worst job in the world. This will make for a fascinating political saga, the perfect scenario from which I hope many movies, books and series will be made. But the government, the parties and Parliament’s inability to agree on a deal is a tragic instance of irresponsibility, and it is a shame that politicians try to come to their own ends and satisfy their own interests while the entire future of the country is at stake. There is time for everything, and Brexit, which fundamentally questions Britain’s place in the world, should be a time of national unity, not of petty political feuds. In front of this pitiful show, one wonders why there is growing defiance against politicians… There are few things sadder than seeing Boris Johnson’s crocodile tears and barely hidden smile after Theresa May said she was prepared to resign if her deal was passed, except maybe hearing the news that the DUP, May’s uncontrollable unionist allies, crashed the deal by their extremism over the backstop issue. Today Brexit casts a shadow over Britain, projecting the image of a country in chaos, where the government is clueless as to where to go, the Commons cannot agree on anything, and the Speaker’s cries for “Ordeeeer” (which have turned John Bercow into a star in a matter of days) echo in vain in the tumult of Parliament.
I myself am often subject to chronic indecision, and if there is one thing I have learnt, it is that at some point, one must decide, and let the decision be final. Constant negotiation, speculation, hesitation is dangerous when it lasts too long, and it only worsens the division of a country that is already torn. It is obvious that not everybody shall be happy with the result. It is even likely that no one will be happy with it. But the absence of a decision is much worse than a compromise, in that it marks MP’s refusal to decide, and means that Parliament is stepping away from its responsibility : to deliver Brexit. MPs are trying to only defend the interests of those who have voted for them, but in doing so they forget to defend the United Kingdom, they forget that they are the sovereignty of their country and that hence, they represent all its people. They must accept that compromise is the only way to finally be done with Brexit, a transition period which has already lasted too long and has harmed them and their fellow countrymen. By trying to contain their losses, they are losing everything. So (pour l’amour de Dieu!), in the interest of all, let them come to a decision and it be final!
Adam Galametz
]]>En ce 8 mars, moment où j’écris ce petit billet, je songe au long chemin que j’ai parcouru depuis mes premiers émois féministes jusqu’à maintenant.
Je songe à quel point le féminisme me permet chaque jour de m’épanouir un peu plus, d’oser dire les choses et surtout, surtout, d’être en colère.
Oui, je suis en colère pour plein de raisons qui vont du « simple » écart salarial entre hommes et femmes à l’usage encore trop répandu d’un féminisme blanc et bourgeois qui ne représente pas les femmes racisées. Si en tant qu’alliée je préfère laisser la parole aux concernées en ce qui a pour trait la nécessité d’un féminisme intersectionnel, j’aimerais m’intéresser ici plus particulièrement à un courant du féminisme, le féminisme pro-sexe.
Mais, kézako ?
Le féminisme pro-sexe est un mouvement qui est né aux Etats-Unis au sein de la communauté LGBT+ dans les années 1980 et qui prône une appropriation de la sexualité par les femmes et les minorités sexuelles.
C’est un féminisme qui s’oppose aux positions abolitionnistes par rapport à la prostitution et à une condamnation totale de l’industrie pornographique. Si le féminisme pro-sexe ne condamne pas la pornographie, il condamne la mainmise d’un point de vue masculin sur l’imagerie pornographique et la maltraitance dont peuvent être victimes les actrices X.Un exemple de grande lutte du féminisme pro-sexe au côté des travailleuses du sexe réside dans la volonté d’abrogation de la loi française de 2016 pénalisant les clients de la prostitution.
En janvier 2019, le Conseil constitutionnel a balayé les recours contre cette loi pourtant critiquée par bon nombre de travailleuses du sexe et certaines ONG telles Médecins du Monde ou le Syndicat du Travail Sexuel, jugeant cette loi comme relevant de la « morale » et pointant du doigt la dégradation des conditions de travail des prostitué.es, les rendant plus exposé.es aux violences sexistes et sexuelles.
En agissant au nom du respect de la dignité humaine, l’Etat précarise des travailleuses déjà invisibilisées et marginalisées au sein de la société.
Pour le féminisme pro-sexe, il ne s’agit pas de nier la réalité du travail du sexe en gommant les violences dont les prostitué.es peuvent être victimes ni en sous-évaluant la proportion de femmes ou d’hommes vendant leur corps sous la contrainte.
Il s’agit de lutter pour protéger celles et ceux qui exercent cette activité par choix en leur offrant des conditions d’exercice de leur activité professionnelle dignes de ce nom ; en accompagnant les victimes de violences, ou en offrant de réelles alternatives au travail du sexe à celles et ceux qui souhaiteraient arrêter.
Vive le clito !
Ma découverte du féminisme pro-sexe est allée de pair avec ma découverte de la sexualité. J’ai découvert qu’éprouver du plaisir n’était pas une honte et encore moi une « souillure. » Il est possible de réconcilier ses propres convictions féministes radicales et ses désirs, sa volonté d’explorer librement sa sexualité à travers différentes pratiques sans que celles-ci se doivent d’être « en adéquation » avec ses convictions morales (coucou le BDSM). Parce que précisément, la morale n’a pas à jouer là-dedans.
Le respect de son.ses partenaires, de leur consentement, des limites des uns et des autres, c’est tout ce qui entre en jeu. Aucune femme ne devrait avoir honte de ses désirs ou peur de les exprimer et d’être jugée. Le féminisme pro-sexe c’est aussi prendre conscience qu’il n’y a pas de mal à ne pas vouloir d’activité sexuelle ou à avoir une sexualité purement solitaire. Le féminisme pro-sexe c’est respecter les choix de chacun.es en matière de sexualité : from « pas de sexe avant le mariage » à « tout un tas de pratiques kinky » !
Alors jouissons, si nous le voulons !
Et si tu ne le veux pas, c’est pas grave, c’est tout aussi bien.
Sabine Audelin
]]>Voici donc, sans plus tarder et en cinq points points, une étude authentique et scientifiquement éprouvée des fondements et rites de l’humour tel qu’on le pratique sur le campus de Sciences Po Paris. Ne me remerciez pas, c’est gratuit.
1 – Les axiomes, tu maîtriseras
A Sciences Po, certaines vérités existent et s’imposent de toute éternité, sans que l’on ne puisse y changer quoi que ce soit. L’aspirant ou aspirante humoriste n’aura d’autre choix que d’adhérer à cette colonne vertébrale idéologique, qui se structure notamment autour d’une angoisse tacite et non-révélée autour du choix de la destination de 3A, d’une fascination profonde et universelle autour de la figure du directeur, d’une défiance vaguement immature pour cet organe sombre et diffus appelé « l’administration », du fait que bien entendu, personne ne va jamais aux cours magistraux, de l’absence perpétuelle de place libre en bibliothèque, et enfin et surtout, du fait qu’il n’y a rien de tel qu’un afterwork pour noyer son chagrin dans une pinte bradée.
Une fois que vous maîtriserez ces classiques, qui constitueront l’essentiel de vos petites plaisanteries, vous pourrez commencer à y mettre des formes.
2 – Tes références, tu connaîtras
Chaque milieu social possède ses propres références, c’est bien connu, et Sciences Po n’échappe pas à la règle. Ici, en terre saint-guillaumienne, les classiques ne sont autres qu’OSS 117, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, le Léviathan de Hobbes et Le Prince de Machiavel. Peu importe votre année d’étude, vous aurez toujours des camarades capables de vous réciter la tirade d’Otis sur les bonnes et mauvaises situations, d’autres qui maîtriseront la métaphore du lion et du renard – en même temps, vous avez vu l’emblème de l’école –, voire des êtres de lumière comme ce sciencepiste qui a osé citer OSS de façon absolument sérieuse à des journalistes l’interrogeant au sujet du blocage de Sciences Po en mai 2018. Un brave.
3 – Les codes, tu intégreras
L’humour à Sciences Po ne se pratique pas n’importe quand, ni n’importe où. Il y a un temps et un cadre pour cela, apprenez-le. Les petites blagues spontanées en plein milieu d’un cours sont furieusement périmées rue Saint-Guillaume. Ici, le trait d’esprit n’est sublime que lorsqu’il est déclaré depuis l’estrade d’un amphithéâtre, ou bien publié sur une page Facebook. Ainsi, on acclamera avec délices les jeux de mots rhétoriques issus des concours d’éloquence de Sciences Polémiques ou des débats de Révolte-toi, toutes sortes de discours politiques et autres tirades caustiques, et surtout, surtout, les saillies sur les réseaux sociaux.
Pourquoi donc ces choix ? Parce que l’humour à Sciences Po aime être faussement transgressif et envahir des lieux où personne ne l’aurait imaginé être à sa place : le cadre solennel d’un amphithéâtre centenaire, un fil Facebook moribond, un hall où se bousculent des élèves pressés. La blague peut être bonne, mais si elle n’éclot pas dans des conditions marquantes, elle aura vite fait de passer dans les limbes de l’oubli. Et le sciencepiste n’aime pas l’oubli. Le sciencepiste est un être social, et pour survivre, il a besoin de sa dose de reconnaissance publique.
4 – Maître du meme tu deviendras.
Qu’est-ce donc que cette chose, me demanderez-vous peut-être si vous n’avez jamais eu l’honneur de perdre des heures sur un certain groupe Facebook sobrement nommé « Sciences Po. Institute of Shitposting for Bourgeois Teens » rassemblant toute la communauté sciencepiste, et qui connaît ses pics d’audience pendant les cours magistraux de droit des affaires ou de microéconomie ?
Apprenez donc que le meme est cette image elle-même constituée d’une ou plusieurs images, légendée, qui a pour but de recréer une situation « universelle » et de célébrer une expérience partagée de façon ironique, de préférence avec une orientation politique que d’aucuns se plairont à qualifier de « gauchiste ».
Le meme est de préférence diffusé sur le groupe Facebook mentionné ci-dessus, où l’aspirant plaisantin va se livrer en pâture en attendant le jugement des likes, clics et autres commentaires. Il est d’autant plus abouti s’il est irrévérencieux, s’il fait appel à du second voire vingt-quatrième degré, s’il nécessite des références communes, s’il fait jouer l’implicite, bref, c’est une forme d’humour tout sauf primitive qui nécessite une certaine expertise, une maîtrise (parfois rudimentaire) de Photoshop et une réactivité à toute épreuve.

Mais pourquoi le meme, me demanderez-vous en tant que lecteurs assoiffés de rigueur ? Pourquoi ce format galvaudé, basique, qui ne demande ni grande maîtrise technique ni des heures de travail ?
Le meme triomphe parce qu’il apporte avant tout un sentiment d’identification et de reconnaissance fort, et que les sciencepistes recherchent plus que tout à se sentir membres d’une communauté de pairs, quels qu’ils soient. Le meme, par sa nature, son caractère public, ouvert, rassure. Si tu comprends le meme, alors tu fais partie, toi aussi, du groupe un peu vague mais curieusement familier de ceux qui savent, ceux qui sont comme toi, ceux qui pensent un peu comme toi et rient aux mêmes choses que toi.
Et on aura beau mettre en avant son individualité et sa disruptivité, en réalité, il n’y a guère que le sentiment d’inclusion qui soit réellement gratifiant.
5 – L’esprit sciencepiste, tu partageras
Enfin, si vous souhaitez marquer les esprits de façon pérenne, devenir un générateur de blagues sciencepiste sans même avoir à y penser, bref, vous imprégner de ce qui fait la nature humoristique des élèves de Sciences Po, alors il vous faut comprendre l’esprit sciencepiste.
L’esprit sciencepiste, c’est cette fausse insouciance de la part de jeunes qui sont pour la plupart loin d’être encore bien assurés sur leurs pieds, c’est l’envie de faire rire en faisant passer ses doutes pour des certitudes inébranlables. L’esprit sciencepiste, c’est cette attitude qui a conscience d’en être une, une insolence qui sait parfaitement qu’elle n’est qu’un beau vernis autour d’une certaine dose de conformisme.
On est à Sciences Po. On n’est pas des rebelles. Mais on peut faire semblant de l’être.
Et c’est ce qui fait toute la beauté de l’ironie acerbe des membres passagers de cet établissement, cette tonalité de dérision permanente, cette parenthèse de légèreté dans une école qui ne cesse de nous répéter que le monde est un endroit complexe et incontrôlable.
Soyons impertinents, ou du moins, tentons de l’être.
Et tant pis pour tous ceux qui nous diront qu’il s’agirait de grandir.
Capucine Delattre
]]>Sa voix nasillarde avait égayé dans Ushuaïa les samedis soirs de trois générations de Français, elle ne retentira plus les mercredis matins au concert des ministres. Alléguant ne plus vouloir se “mentir”, celui qui avait été l’une des plus belles prises d’Emmanuel Macron a refusé d’être un symbole de plus, simple trophée sur le mur d’un Président qui avait la veille (lundi 27 août) accepté de créer un permis de chasse unique à 200€, qui fusionnera les permis de chasse nationaux à 400€ et les permis de chasse départementaux à 150€.
Au “en même temps” macronien qui ne manque pas de vertus mais favorise les renoncements et les compromissions de courtoisie, la personnalité politique préférée des Français 2017 a préféré la force de ses convictions intactes ; sur les bruits de couloir de Bruxelles et Paris où s’amassent les lobbyistes qu’il déteste, le cri de détresse de la baleine à bosse et
de l’ours polaire s’est imposé ; aux “petits pas”, enfin, dont il accuse le gouvernement Philippe et qu’on ne peut que remarquer dans la mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat, il préfère l’action concrète : Nicolas Hulot démissionne. Ce fut d’ailleurs fait de la manière la plus Nouveau Monde
qui soit, en direct à la radio et sans qu’aucune des têtes de l’exécutif ne soient prévenues, elles en prirent d’ailleurs ombrage par la voix de leur porte
parole qui dénonce un manque de la “plus élémentaires des courtoisies”.
Ceci ne peut manquer d’interroger tant les rapports de ce gouvernement avec l’écologie furent loin d’être courtois ; il se trouve que j’écris moi-même ces lignes depuis un avion mais le CETA entre provisoirement en vigueur et les émissions françaises comme européennes de gaz à effet de serre ne cessent de grimper, en dépit du cadre légal les en empêchant.
Aussi louables que soient ses intentions, l’on ne peut ainsi s’empêcher de se demander ce qu’abandonne M. Hulot avec ce portefeuille, tant ce poste semble abandonné déjà depuis des mois.
Ce départ que l’ancien aventurier a voulu digne, allant jusqu’à « supplier » ses confrères d’éviter toute récupération, est pourtant entaché du sceau hurlant de l’échec malgré quelques succès qui n’en paraissent que plus dérisoires, la transition écologique dont il a été chargé ne se fera pas. Pourtant, nous la savons d’autant plus nécessaire que le dérèglement climatique se fait toujours sensible et prégnant. Sans doute est ce profane et digne du ricanement scientifique que de voir dans les étés infernalement chauds qui deviennent la norme sous nos latitudes pourtant dites tempérées, ou dans les tempêtes qui font de la saison des pluies extrême-orientale une hécatombe autant d’alarmes dignes d’être considérées pour ce qu’elles annoncent : une planète invivable avant le prochain millénaire. Peut-être faudra-il attendre que la ski week de Sciences Po soit menacée pour que nos gouvernants nostalgiques de leur vertes années consentent à prendre les mesures qui s’imposent, sans compromis ni petits pas.
Quant à Nicolas Hulot, qui n’a rien laissé transparaître de ses projets d’avenir, on ne peut que lui souhaiter un repos bien mérité.
Renaud Grenier
]]>« On s’est connus, on s’est reconnus et on s’est perdus d’vue »
Nous deux c’est fini. J’y songe en quittant le beau bâtiment pour la dernière fois, avec cet espèce de pincement au cœur que je n’attendais pas. Le dernier jour ressemble au premier : excitation, nostalgie d’une époque qui se termine et joie, oui joie à l’idée de ce qui va commencer.
Mon cher Collège U, entre nous deux, les choses ont bien mal commencé. Cet été-là, tu m’as écourté cruellement mes vacances, mettant tout de suite les points sur les I. Pour les années à venir, tu dicterais, et je suivrais.
Alors j’ai suivi. Les cours en amphithéâtre pas toujours très intéressants, mais souvent magistraux, oui c’est le mot. Je polissais les bancs en bois avec mes petites fesses, à chercher un confort qui ne viendrait pas pour prendre des notes que je ne relirais jamais.
J’ai suivi… les conférences aussi ; bon gré mal gré, le fantôme de la défaillance viendrait me hanter une ou deux fois, mais j’aurais passé l’âge d’y croire en deuxième année.
La première année est l’époque de la candeur. On se compare à la fleur qui croit qu’on ne la cueillera jamais, et qui est convaincue qu’on l’arrose par amour et non par intérêt. On croit que l’institution s’adapte à notre personne, et que la terre a été placée ici. Une fois parvenu en deuxième année, l’allégorie prend fin, et l’on découvre que l’on grandit dans une serre, entouré de fleurs identiques, et que l’on mange le même terreau que tout le monde.
Mon cher Collège U, tu m’avais promis que le meilleur était à venir et j’attends encore. Où sont les cours séminaires à la hauteur de leurs noms ? Les cours en anglais dispensés par un natif ? J’attends que tu changes mais tu restes fidèle à toi même, immuablement casse-pieds.
Alors que je sors la tête de l’eau, que ta main ne maintient plus la pression, je voudrais pourtant – étrange paradoxe – pouvoir y retourner encore et boire à plus soif ; rester encore dans la chaleur de ta bibliothèque sous les rayons de tes néons, glander dans tes jardins en caressant Marcel ; procrastiner à l’ombre de ta péniche et de tes débats stériles. J’ai aimé être à toi en pensant le contraire, forger ma vie autour de toi. Amour, amis, ennemis, tous venaient de toi; que ferai-je demain si tu ne me tiens plus la main?
De notre histoire, je garde, tu le sais, le meilleur. C’est l’avantage du temps qui passe : on oublie le reste, on chérit le plus intense. Alors je garde les rires d’économiste de monsieur Généreux, les éclats de folie de monsieur Badie, les apparitions de Mion babe (rares, mais appréciées) et j’oublie volontiers les cours jusqu’à 21h, les places en bibliothèque qui brillaient par leur absence, ton administration humainement imparfaite. J’aurais voulu profiter correctement et te rendre fier de moi, devenir cum ou summa, être politisée comme les autres et militer pendant les campagnes mais j’ai été l’amie à problèmes dont tu parlais à tes copines. Il faut croire que l’on ne se refait pas.
Demain, tu vas me replanter dans un plus grand pot. Je vais grandir et devenir pendant un an une version plus épanouie d’élève et à mon retour je verrai les petites têtes d’étudiants nés après l’an 2000, je te verrai les caresser de tes griffes, hésiter entre tendresse et rigueur. Et j’aurai le sourire bienveillant de celle qui sait qu’on en meurt pas bien au contraire.
Mon cher Collège U, je ne m’enfuis pas, je vole. Comprends-moi bien, je vole, sans fumée sans alcool et c’est avec regret…
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