Le spécialiste des relations internationales a présenté son bilan sur les opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU, de la création du système onusien en 1945 à ses perspectives pour aujourd’hui et demain ; un historique qu’il appelle “la valse à trois temps des OMP”.
“Votre téléphone doit être éteint, et ce jusqu’à notre point de stationnement”, indique-t-il par un léger trait d’humour à la trentaine d’étudiant.es présent.es dans la salle.
Son cours, qui laissait transparaître toute son expérience en tant que professeur, a d’abord rappelé les fonctions premières des OMP, créées en même temps que les institutions onusiennes dont elles dépendent. Première mesure de la valse : dans le monde post Seconde Guerre mondiale de 1945 et jusqu’aux années 70, les OMP ont pour but de prévenir un nouveau conflit à grande échelle, de modérer de potentielles intensifications de faits belliqueux, et enfin de limiter les conflits : du peacekeeping au sens littéral. Ce type d’intervention a par exemple lieu au Cachemire en 1949. C’est le “temps de l’interposition” et la grande époque des “puissances moyennes” : de celles qui sont trop petites pour changer l’état des relations internationales mais trop puissantes pour ne rien faire, comme le Canada.
Cependant, ces questions sont périmées dès les années 70, avec la montée d’un autre monde issu de la décolonisation et la structuration d’un “Sud global”. Un monde qui fait également l’expérience de nouvelles formes de conflictualités, notamment du fait de l’irruption d’acteurs non-étatiques dans l’espace mondial. Maintenir la paix devient une tâche de plus en plus ardue lorsque les négociations ne sont plus strictement interétatiques. Dès la chute de l’URSS et l’illusion post-bipolaire qui s’ensuit, s’opère pour B. Badie une translation de la signification des OMP : après le peacekeeping, voilà venue l’ère du peace enforcement. Alors même que le “Sud-global” aspire à une reconnaissance de sa souveraineté, les OMP visent paradoxalement à dépasser la souveraineté des Etats, pour ne plus se contenter de séparer les belligérants, mais pour imposer la paix. Avec la régularisation du droit d’ingérence, les interventions internationales se pérennisent, tant et si bien que l’on parle de “fièvre interventionniste”.
Après la fièvre, le dernier temps de la danse est entériné par la substitution de la responsabilité de protéger (R2P pour responsibility to protect) au droit d’ingérence en 2005, Kofi Annan à l’initiative de ce dernier mouvement, celui du peace making. Les OMP ne s’arrêtent pas à la résolution temporaire d’un conflit, et ne peuvent fonctionner que si on fabrique sur place la paix, en répondant à l’impératif social de sécurité globale. Les actions de maintien de la paix se caractérisent alors surtout par la réduction de l’insécurité alimentaire, économique, hygiénique des populations touchées. C’est l’ère du “multilatéralisme social”, qui signe la reconnaissance du fait que “la paix passe par la prise en compte du social et du local”. Seulement, “reconnaître le social contre le politique, c’est casser la puissance et la souveraineté”, puisqu’il s’agit de discuter avec des sociétés entières plutôt qu’avec des Etats, et les OMP ne peuvent prétendre faire du state-building de manière illimitée…
Mais alors, “pourquoi n’y arrive-t-on pas aujourd’hui?”. Pourquoi la paix n’est-t-elle et ne sera peut-être jamais acquise? Déjà à cause d’une confusion majeure sur l’état actuel des relations internationales et de la structure de cet historique. “Les principales puissances ont une vision datée de 1945, mais c’est un tout autre monde !”, s’exclame le professeur. Depuis, les acteurs non-étatiques, la “mafiaisation” de la guerre et la dilution de la responsabilité ont ouvert la voie à un temps d’incertitude marqué par la confusion des rôles des acteurs de l’espace mondial. Par ailleurs, difficile d’attendre trop des OMP, dont le budget est ridiculement bas ; 7 milliards de dollars, quand en comparaison les Etats-Unis de G.W. Bush ont dépensé 300 à 1000 milliards de dollars en Irak ou que les échanges annuels entre la Chine et les Etats-Unis s’élèvent à environ 700 milliards de dollars. “On ne peut pas éviter une ré-éternisation des conflits”, conclut dramatiquement Bertrand Badie.
Néanmoins, si ce jeudi Sciences Po Nations Unies (SPNU) a décidé d’initier un dialogue sur les opérations de maintien de la paix, c’est que la possibilité de la paix mérite encore d’être discutée :
“C’est un des outils principaux à la disposition de la communauté internationale pour répondre aux crises. Or, des crises, le monde en connaît plein, et ce, depuis plusieurs années maintenant. C’est un outil qui a connu un grand engouement, qui a fait beaucoup parlé de lui, en bien comme mal : il est très controversé et pas toujours évident à mettre en place. Il est en soi à la fois une réussite et un échec. Comme beaucoup d’instances internationales, il nécessite des réformes ou en tout cas une réflexion sur sa nature et un renouveau dans sa mise en œuvre.”, exprime Armande Lorentz, responsable du pôle événements de SPNU et organisatrice de la conférence.
Loin d’une conception purement réaliste de la souveraineté, Bertrand Badie s’illustre pour elle comme l’un des grands défenseurs du multilatéralisme social, d’une réforme de l’ONU et d’une vision plus humaine des relations internationales. Dans un contexte de divisions profondes, de transition de paradigme, de crises presque constantes, en tout cas successives, il expose un point de nouveau qui n’est pas récent, mais qui est profondément actuel et la communauté internationale pourrait gagner beaucoup à essayer de l’accomplir. Les nouvelles formes de conflictualité requièrent une réflexion qui sorte de l’aspect réaliste de puissance. Elle doit être complétée par un aspect civil. Il est aujourd’hui un des meilleurs porte-parole de cette vision des relations internationales.”.
Crédits photo : Clémentine Gigot
Un article de Pierre-Alexandre Bigel et Gautier Crépin-Leblond
En ce jeudi 7 décembre, le temps est maussade. Le vent souffle contre les carreaux, la pluie ruisselle le long des toits. La nuit tombe. Une atmosphère mélancolique, propre à une fin de règne. Pourtant, dans les couloirs du 199, boulevard Saint-Germain, l’ambiance est à la fête. Au troisième étage, nous tombons sur un sapin de Noël en pleine phase de décoration. Au bout du couloir, une voix chaleureuse, reconnaissable entre mille, nous invite à entrer.

« Nous allons discuter un peu d’abord » nous lance Bertrand Badie alors que nous faisons notre entrée dans son bureau de l’École Doctorale. Avant de passer aux choses formelles et sérieuses, le professeur est désireux de briser la glace. Il veut apprendre à nous connaître, à travers le dialogue. Le dialogue qu’il a, quarante ans durant, instauré avec ses étudiants. Le dialogue qui, selon lui, est la clé qui permettra d’ériger un monde meilleur.
Aujourd’hui, après dix-huit ans passés à assurer le cours magistral d’Espace Mondial en amphithéâtre Émile Boutmy, l’illustre enseignant tire sa révérence. Bertrand Badie ne peut s’empêcher de se demander « comment survivre à cette fin ». Mais à l’heure de rendre l’antenne, c’est la gratitude qui l’emporte lorsqu’il évoque ses souvenirs rue Saint-Guillaume. Bertrand Badie sera bientôt un professeur à la retraite. C’est aussi, et surtout, un personnage hors norme. Et un homme heureux.
« Ça aurait pu être une sorte d’enterrement sous les fleurs. Mais cela fut, dans mon esprit, la validation de quarante ans de travail effectué. »
C’est avec ces mots que le professeur des Universités décrit son ultime cours magistral en amphi Boutmy, le 27 novembre dernier. Pour l’occasion, l’administration avait préparé une séance à part. Discours de Frédéric Mion, reprise mémorable de « L’Internationale » par l’ensemble des étudiants présents le poing levé, et, surtout, une standing ovation à la fin du cours d’un homme qui conclut son dernier envoi par un de ces mots malicieux dont il a le secret : « Adieu ». À soixante-sept ans, celui qui déclarait « ne pas savoir pleurer » nous a avoué s’être senti inhibé à la fin de ce cours magistral si particulier. Un cours magistral qu’il a, par ailleurs, trouvé formidable.

Lorsque nous lui demandons ce qu’il a ressenti ce jour-là, Bertrand Badie nous répond ainsi : « Tout le monde a su me rendre heureux au moment où j’aurais dû être le plus malheureux ». Point d’enterrement sous les fleurs pour celui qui se targue d’avoir su enseigner et exporter, dix-huit ans durant, la french touch en matière de théorie des relations internationales. Dix-huit ans passés au service de l’espace mondial. Une vie passée au service de la politique internationale. Et la perspective de la retraite ne semble en aucun cas vouloir arrêter celui qui fut l’auteur de pléthore d’ouvrages sur la logique des dépendances inter-étatiques, sur les humiliations, sur la fin des territoires…
Mais qui est véritablement Bertrand Badie ? Durant ses cours magistraux, il n’a pas cherché à cacher son pessimisme face aux agissements de Donald Trump et aux dangers de ce monde. Mais derrière l’homme dubitatif de l’état du monde se cache un perpétuel optimiste où l’avenir ne peut qu’être qu’heureux : « à long terme, je dirais que le bonheur est une fatalité ». L’humaniste croit profondément en la personne humaine qui, il l’espère, saura s’unir autour d’un patrimoine commun. Car au-delà de ses convictions internationalistes, Bertrand Badie est un homme profondément international. Sa carrière, il l’a forgé sur le terrain, où il fait le constat qu’en traversant cent cinq pays à travers le monde, « l’être humain est partout le même, avec une tête, deux bras, deux jambes, un cœur, des espoirs et des désespoirs, des bonheurs et des malheurs, des convictions, de l’amour et, parfois, aussi de la haine ».

Le bureau de Bertrand Badie représente bien cet intellectuel humaniste à la carrière bien chargée. Si nous nous attendions à beaucoup de livres, il nous fait néanmoins remarquer que les livres de la bibliothèque de son bureau de l’école doctorale sont uniquement « d’utilité immédiate » ou qu’ils « n’ont pas leur place chez moi ». Mais si Bertrand Badie est un homme assurément cultivé, il est avant tout un homme d’écriture : « Les ouvrages qui m’ont le plus marqué, ce sont ceux que j’ai écrit ». Non pas par prétention se dépêche-t-il de préciser, mais par désir de transmission : « Écrire un livre, c’est forcer sa pensée. C’est l’obliger à aller plus loin, et s’obliger à aller à l’autre. » Auteur de moult essais, articles, participations et directions d’ouvrages collectifs, sa quête ne peut alors se résumer à la recherche de comprendre, car durant toute sa vie, elle s’est liée intimement à celle d’apprendre et de transmettre les respirations de ce monde.
« Les ouvrages qui m’ont le plus marqué, ce sont ceux que j’ai écrit. »
Enfin, notre attention s’est portée sur les murs où sont accrochées de multiples affiches dédiées aux droits de l’homme, rappelant sans cesse l’engagement de l’occupant : « Les hommes naissent et demeurent libre et égaux en droit ». Enfin, lorsque nous désignons les quatre masques accrochés sur les murs, il narre avec une certaine flamme sa passion de collectionner les masques des cultures du monde qu’il garde précieusement chez lui. Les masques tibétains côtoient des oeuvres sri-lankaises et angolaises. Ils sont autant de témoignages rapportés des voyages d’un homme qui, bien jeune, avait compris que c’était en parcourant le monde que l’on pouvait le comprendre.
Bien sûr, la tâche n’a pas toujours été aisée. L’auteur a connu de multiples succès, et a écrit des romans qui ont éclairé toute une génération d’internationalistes, à l’image de L’État Importé ou de l’essai Nous ne sommes plus seuls au monde, oeuvres qui trônent sur les rayonnages de sa bibliothèque. Le chercheur a aussi fait face à des difficultés. En 2003, lorsque débute l’invasion de l’Irak de Saddam Hussein par les États-Unis, Bertrand Badie est directeur du Centre Rotary d’Études internationales sur la paix et la résolution des conflits. « Cette époque de ma vie relève des échecs que j’ai eu à subir » nous déclare avec lucidité le professeur. « Ce centre n’a jamais pu véritablement prendre souche ». Les échecs, Bertrand Badie les a peu connus lors de son expérience professorale dans notre maison. Mais il y en eut quelques-uns. Ce qui est rassurant : cela nous prouve que notre professeur d’Espace Mondial est avant tout un être humain.
Bertrand Badie a tiré bien des enseignements de ces péripéties au long cours. Un enseignement, surtout. Le cours d’Espace Mondial. Quelle est la finalité de cette matière qu’il a, dix-huit ans durant, décryptée avec passion en Boutmy ? Lorsque nous lui posons la question, la réponse ne se fait pas attendre : il s’agit de développer la « french touch » des relations internationales. Si ce terme emprunté à la musique électronique est révélateur de l’éclectisme du professeur, il fait aussi état d’une volonté de singulariser – au sens positif du terme – la vision française des relations internationales. La french touch, c’est montrer que face à la puissance des nations, il existe des êtres humains qui ont un rôle tout aussi important à jouer dans le grand jeu des échanges mondiaux. « Il s’agit de remettre l’Homme et l’humain véritablement au centre de la réflexion » nous déclare Bertrand Badie. La clé pour y parvenir ? Une approche transdisciplinaire de l’Espace Mondial, qui est au centre de son enseignement.
« Il s’agit de remettre l’Homme et l’humain véritablement au centre de la réflexion. »
Un enseignement où l’étude de la politique internationale n’est pas le tout, mais où l’on fait également appel à l’anthropologie et à la sociologie. Un enseignement où Woodrow Wilson rencontre Émile Durkheim et où le professeur n’hésite pas à intervenir directement pour exprimer son opinion. Bertrand Badie était cet enseignant qui voulait, aussi, nous faire ouvrir les yeux sur l’état du monde. Un monde où, comme il le rappelait lors de la séance inaugurale, ne se résume pas aux « tweets de Mr Trump ». Un monde où la sous-alimentation tue chaque jour 25 000 personnes, et où, depuis 2000, des dizaines de milliers d’êtres humains ont perdu la vie en tentant de franchir la mer Méditerranée dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Un monde chaotique, en pleine transformation, où les États doivent s’émanciper des structures hiérarchiques d’hier pour préparer la gouvernance globale de demain.

« Il y a une unité fondamentale du genre humain et cette unité va nécessairement triompher. Je ne suis pas sûr de voir ça de mon vivant, mais j’y crois ». Nous sommes tentés d’y croire également, en écoutant ce professeur dont le regard s’illumine lorsqu’il évoque son optimisme inébranlable quant à la nature humaine. Ce trait de caractère, il le doit en grande partie à ses élèves, qui ont su le rendre heureux durant l’ensemble de sa carrière académique. Bertrand Badie s’est toujours senti à l’aise parmi les étudiants. Peut-être a-t-il conservé lui-même une âme d’étudiant. Il se plaît en tout cas à le croire. Lorsque nous lui demandons s’il a jamais cessé d’être jeune, il nous répond avec enthousiasme : « Mon grand paradoxe, c’est de partir à la retraite alors que je ne suis pas sorti de l’adolescence. Si vous me percevez comme tel, c’est le plus beau cadeau que vous puissiez me faire ».
« J’ai été, toute ma vie, un professeur heureux. »
Le dernier hommage que Bertrand Badie rend sous les crayons de la Péniche est dédié à ses élèves. « En ayant rencontré tant de générations, le fait de n’avoir à souffrir d’aucune tension dans mes relations avec les étudiants m’indique que, tout de même, l’être humain est fondamentalement bon ». C’est sous ces paroles qu’il prend alors congé de la Péniche, sous la force d’un message résumant tout notre entretien, mais aussi sa carrière.
Peut-être reverrons-nous Bertrand Badie sur un plateau de télévision, parler à la radio, ou bien s’exprimer dans la presse. Peut-être le retrouverons-nous dans ses livres publiés et peut-être futur, en nous disant le plus humblement possible que cet enseignant-chercheur n’est au fond qu’un être humain comme tant d’autres. Assurément, la seule invitation qu’il puisse toujours nous adresser, c’est d’aller à sa rencontre, et surtout à la rencontre de tous ces êtres humains encore inconnus, dont le moindre degré de compréhension supplémentaire nous permettrait de rapprocher le monde tout entier vers un avenir meilleur, plus apaisé, plus heureux. Plus humain, tout simplement.
]]>Avant de renvoyer à des plateformes numériques de diffusion, l’expression MOOC (Massive Open Online Courses), ou CLOM (Cours en Ligne Offerts aux Masses) dans sa version française, désigne un ensemble de cours, gratuits, pour la plupart publiés par de grandes écoles et universités internationales.
L’innovation n’est pas uniquement technologique, elle est aussi pédagogique.
On distingue généralement deux types de MOOC. D’une part les xMOOC, tirés de cours traditionnels et qui permettent de délivrer un certificat de validation de compétences. Et d’autre part les cMOOC, conçus sur la base d’objectifs ouverts et d’une approche connectiviste grâce à laquelle les participants aux cours élaborent eux-mêmes une grande partie des contenus et peuvent interagir entre eux.
Il est toutefois évident que les compétences dont souhaitent se pourvoir les usagers varient du tout au tout d’un bout à l’autre de la planète. Et c’est justement à ce constat que répondent l’adaptabilité et la diversité, en temps, en thématiques, en langues, des MOOC.
Bien qu’ambitieux, l’objectif final des MOOC apparaît comme étant de pallier les inégalités mondiales d’accès au savoir et à l’enseignement.
Dès ses premières heures, le modèle innovant des MOOC suscite l’enthousiasme. A l’automne 2011, lorsque l’américain Sebastian Thrun diffuse un cours sur l’intelligence artificielle sur le site de l’Université de Stanford, 10 000 étudiants sont attendus. Ce sont près de 160 000 qui s’y inscriront.
Désignée comme « l’année du MOOC » par le New York Times, 2012 voit émerger les premières vraies plateformes de production et de diffusion de MOOCS : Coursera, lancée par l’Université de Stanford, edX initiée par le MIT et Udacity pour Harvard, dont le fondateur n’est autre que Sebastian Thrun.
A ces première tentatives américaines suivront plusieurs initiatives européennes et asiatiques : XuetangX en Chine, Futurlearn aux Grande Bretagne, Miriadax en Espagne, FUN en France ou encore Open2Study en Australie. Presque 5 ans après leur apparition, on dénombre aujourd’hui plus de 3000 MOOC à travers le monde.
Nés parallèlement au contexte de crise financière et économique aux Etats-Unis, les premiers MOOC déstabilisent d’autant plus le système universitaire traditionnel américain, que les coûts de l’enseignement et l’endettement des étudiants sont en passe de devenir une préoccupation économique et politique majeure aux Etats Unis.
De l’autre côté de la planète, en Afrique, l’Université 2.0 sonne, elle, comme une promesse face au manque d’infrastructures et à une population croissante. En donnant accès à des formations universitaires élitistes à des populations isolées et en manque de moyens, les MOOC abattent la frontière entre formations prestigieuses et éducation de masse.
En France, il faut attendre la loi du 28 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieure et à la recherche pour voir se dessiner les premières initiatives en matière de MOOC et le lancement de la 1ère plateforme numérique française, FUN (France Université Numérique). Aujourd’hui, la plateforme participe au développement de plus de 60 MOOC en partenariat avec de nombreuses universités et écoles françaises de renom telles que le CNAM, le groupe INSA ou encore l’UMPC.
Moodle, eCours, projet Forccast, cartothèque numérique : nombreuses étaient et sont toujours les interfaces numériques que Sciences Po s’efforce de développer au quotidien en parallèle de ses enseignements traditionnels.
C’est seulement en 2014 que Sciences Po fait son entrée dans l’ère des MOOC, avec le cours transdisciplinaire de Bertrand Badie, « Espace mondial », suivi de peu par le cours Humanités Scientifiques de Bruno Latour.
Cette démarche s’inscrit de toute évidence dans l’effort constant d’ouverture et d’internationalisation que mène notre école depuis quelques années. De plus, de par sa position de centre de recherche majeur, il paraissait essentiel que l’établissement participe à l’ouverture du débat public en prenant part aux innovations en marche.
Comme précise Dominique Boullier, professeur à Sciences Po, dans une vidéo, un MOOC se distingue d’un eCours classique, comme ceux auxquels les étudiants de Sciences Po ont déjà quotidiennement accès. En effet, le caractère « massif » des MOOC pose la contrainte de l’adaptabilité, de la compréhension, de l’accessibilité à un public large et hétéroclite. La diffusion d’un cours nécessite donc un profond travail de mise en forme et la mobilisation d’un grand nombre de ressources.
Dernière nouvelle en date, Coursera, le géant américain du marché des MOOC aux 10,5 millions d’inscrits, a annoncé en décembre dernier son partenariat avec Sciences Po.
La plateforme de diffusion proposera trois des cours dispensés à Paris, dont deux en anglais, entre mars et septembre 2015 : « Humanités scientifiques« , « Espace mondial » et « Les villes font leur retour en ville », ce dernier enseignement étant dispensé par le sociologue Patrick Le Galès. Sciences Po, en même temps que l’ESSEC, rejoint les quelques rares universités françaises déjà présentes sur Coursera : Polythechnique, HEC et l’ENS.
Quelques années après la naissance des MOOC, l’enthousiasme des premières heures a perdu de sa ferveur et la mise en perspective des premiers retours sur expérience invite à relativiser le succès de cette forme « révolutionnaire » d’enseignement. Bien qu’ambitieux par les objectifs auxquels il répond, il est clair que ce modèle d’enseignement ne fait pas l’unanimité.
Que va t-il advenir au cours des prochaines décennies du système d’enseignement traditionnel ? La qualité des apprentissages ne pâtit-elle pas de la déshumanisation croissante des cours et de leur caractère « non présentiel », résultat parfois d’une volonté unique de réduction des coûts ? Une grande partie des détracteurs de ce nouveau modèle d’enseignement soulignent la nécessité de ne pas perdre de vue le rôle non négligeable, si ce n’est majeur, de la relation pédagogique entre élèves et enseignants.
Pour le sociologue Jérôme Valluy, professeur de sociologie politique à l’Université Panthéon Sorbonne, les MOOC sont proches d’un simple produit marketing et leurs abonnés « n’accèdent qu’à un ersatz de prestation pédagogiques de ces universités et les certifications qu’elles délivrent ne valent pas, au regard des employeurs, les diplômes délivrés sur la base de formations initiales. »
Les taux de réussite à ces formations en ligne s’avèrent pour le moment bas.
Dès décembre 2013, une étude publiée par l’Université de Pennsylvanie avait pointé du doigt des taux d’abandon excessivement élevés : sur le million d’usagers étudiés, seuls 4% venaient à bout de la formation. C’est peu, d’autant plus que près de 80% d’entre eux possédaient déjà un diplôme de l’enseignement supérieur.
Manque d’accessibilité, mauvais choix de thématique, contenu inadapté ? Dans son essai Moocs et vaches à lait, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, se penche sur ce dernier chiffre : « Sous leur forme actuelle, les Moocs sont peu performants en matière de formation initiale, notamment auprès des publics défavorisés, alors que leur utilité semble confirmée pour la formation continue des élites déjà diplômées des pays dits émergents, Brésil, Inde, Chine, Russie et Afrique du Sud, où 80 % des inscrits proviennent des 6 % les plus riches de la population. Bref, au lieu de réduire la fracture sociale entre pays riches et pays défavorisés, ou entre élites et masses dans les pays émergents, les Mooc, qui exigent des ordinateurs et l’accès rapide à l’Internet, ainsi qu’une discipline de travail acquise préalablement, renforcent cette fracture. »
Attentes surdimensionnées ou échec de pédagogie, on semble quoi qu’il en soit aujourd’hui bien loin des premières intentions, pourtant bienveillantes, de massification et de démocratisation du savoir…
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Si le lancement des MOOC n’a pas eu grand retentissement à Sciences Po, c’est sûrement parce ce que ce qu’on nous présentait comme une « innovation pédagogique » ne témoigne pas vraiment d’une révolution copernicienne des méthodes d’enseignement. Étonnamment, les MOOC restent attachés à un format pédagogique extrêmement traditionnel. Comme l’indique le descriptif du MOOC « Espace Mondial » ce n’est « pas […] un cours en direct mais plutôt la captation du cours du premier semestre de Sciences Po, séquencé, repris et enrichi ». Seulement, les montages finaux n’ont rien de spectaculaire, leur design déçoit par son manque de modernité, et les vidéos gagneraient en clarté si elles étaient centrées sur l’utilisation d’animations.

Image : Sciences Po.
Malgré tout, pour les étudiants de Sciences Po qui n’ont pas suivi le Cours Magistral de Bertrand Badie et pour les autres internautes, ce MOOC est l’occasion rêvée de s’offrir une petite session de rattrapage.
Aux commandes de l’expédition, une équipe pédagogique (notamment l’atelier de cartographie) s’occupe du contenu des cours et du forum. Ses membres n’ont pas été recrutés pour l’occasion puisque le cours existe depuis près de vingt ans. L’équipe technique est interne au Pôle audiovisuel du service numérique de Sciences Po. En outre les professeurs et maîtres de conférence vacataires sollicités pour le MOOC n’ont pas reçu d’augmentation de salaire puisque la gestion du MOOC fait partie intégrante de leur service d’enseignement, et que la plateforme est financée par l’État. Sciences Po ne devrait donc pas augmenter les frais de scolarité des étudiants pour financer ses MOOC. Du moins, normalement…
Peu onéreux et apparemment très influents, les MOOC seraient donc de véritables mannes pour tout établissement d’enseignement supérieur ambitieux. En effet, l’« espace mondial » n’est pas seulement le titre d’un des MOOC proposés par l’IEP de Paris : c’est aussi la scène sur laquelle ce dernier compte rayonner, en partie grâce à ses MOOC.

Certes, les concepteurs de MOOC revendiquent publiquement la gratuité d’accès à l’enseignement comme garantie d’une « démocratisation du savoir ». Pourtant, si la formule est belle et le concept séduisant, l’idéal pédagogique ainsi promu cache à peine une réalité bien différente : les enjeux des MOOC sont au moins autant économiques. Plusieurs universités utilisent déjà FUN comme une vitrine sur le monde pour augmenter leur visibilité et renforcer leur image de marque. Dans cette perspective publicitaire et commerciale, le choix des professeurs qui représenteront l’école est éminemment symbolique. C’est donc Frédéric Mion lui même qui a choisi quels MOOC porteront aux nues les couleurs de l’école. D’autres poids lourds entendent jouer les gros bras aux côtés de Sciences Po : l’École Polytechnique, l’Institut Mines – Télécom, ou encore l’Université Panthéon-Assas – Paris II.
Seulement, parce qu’elle fonctionne sur le mode de l’Open source, la plateforme FUN soulève de sérieuses questions d’ordre juridique, relatives au droit de propriété intellectuelle. En effet, le code source de ce logiciel étant libre d’accès (open source), il est facile d’en redistribuer le contenu (les MOOC en l’occurrence), afin, notamment, de créer des produits dérivés. Ainsi, les professeurs ne sont pas à l’abri d’une captation de leurs cours par d’autres internautes, quand bien même, pendant un an, Sciences Po détient une exclusivité sur les droits d’auteur, et rend donc inutilisable le contenu de ses MOOC par d’autres sites que celui de FUN. Par ailleurs, le contenu des MOOC risque d’être aspiré par le trou noir de la plateforme elle-même. Celle-ci fonctionne effectivement selon une logique oligopolistique c’est-à-dire qu’elle agrège au sein d’une même structure les MOOC de différentes universités – malheureusement au détriment de leur visibilité propre.
D’ailleurs, Bruno Latour semble avoir bien cerné les limites de la plateforme FUN, puisque avec Dominique Boullier, il participe par ailleurs au projet Forccast. Il s’agit d’un consortium international de treize partenaires, mené par Sciences Po, qui forme les étudiants à la « cartographie des controverses » et à l’analyse des sciences et des techniques, en leur proposant de créer eux-mêmes leur site Internet et de participer à des débats. Plus innovants et interactifs que les MOOC, les cours de Forccast seraient-ils donc déjà une alternative à ceux de FUN ?
La question se pose d’autant plus que la postérité des MOOC est loin d’être assurée, puisque, sans diplôme à la clef, ces formations en ligne ne sont pas reconnues par les entreprises.
Mais le but des MOOC n’est pas uniquement de délivrer un cours magistral made in Sciences Po à une classe virtuelle surdimensionnée. D’après la charte des utilisateurs de la plateforme FUN « en vous inscrivant à un cours en ligne sur FUN, vous rejoignez une communauté mondiale d’apprenants ». À l’heure des réseaux sociaux, rien de plus in que la plateforme FUN et son forum de discussion permettant de partager des documents et de poser des questions à l’équipe pédagogique. Seulement, l’ouverture volontairement « massive » des MOOC risque de se faire au prix de leur standardisation, et leur gratuité est maintenue au détriment d’une amélioration technique des montages vidéos. Comment alors ne pas sacrifier la qualité pédagogique de l’enseignement sur l’autel de la commercialisation et de la vulgarisation du savoir ? C’est ce défi que doit relever l’équipe pédagogique du MOOC « Espace Mondial », dirigée et coordonnée par Marie-Françoise Durand. Le plus déroutant, avoue cette dernière, c’est qu’« il faut déjà penser à la version deux » alors même que l’« on ignore tout du public inscrit ». Les questions posées sur le forum reflètent de criantes inégalités d’accès à l’éducation, et l’ironie du sort c’est que « nous nous confrontons là directement à l’un des problèmes soulevés dans le cours d’ « Espace Mondial » ». Espérons donc que le développement des MOOC permettra, sinon de remédier à ces problèmes, au moins de leur donner une visibilité pour qu’ils soient un jour résolus. Si tel est le cas, Sciences Po et toutes les universités présentes sur la plateforme FUN pourront se prévaloir d’avoir fait là « un grand pas pour l’humanité ».
Mais avant de viser ainsi la Lune, et pour se démarquer au sein du gratin des universités françaises, Sciences Po doit sans cesse innover, sans pour autant tirer des plans sur la comète. Les projets ne manquent pas, puisqu’un partenariat avec l’université de Brasilia est envisagé, de même que la mise en place de déclinaisons payantes, un sous-titrage et une traduction anglaise des MOOC. Bref, la compétition est bel et bien lancée. Au profit de la qualité pédagogique ? A voir. Mais, comme le précisait Marie-François Durand, « tout reste encore à inventer ».
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