L’ambiance électrique du garage punk de Damaghead flotte encore dans la salle lorsque Leena et Judith, co-responsables des Épopées, demandent au public de s’asseoir.
La salle, comble et sage, attend le début du spectacle de George et d’Apollon. Dans ses collants résille et sa fourrure émeraude, ce dernier introduit leur performance par un avant-propos bienvenu. Deux règles: ne pas toucher les performer.euse.s et faire du bruit, beaucoup, très fort, “même pour un rien”.
Isée*, étudiante en deuxième année, apprécie cette “sorte d’initiation” qui “met sur un pied d’égalité les spectateur.rice.s habitué.e.s et ceux qui n’y connaissent rien”. Passionnée de danse et d’arts du spectacle, elle nous dit découvrir durant ce show un nouveau rapport artiste-public centré sur le fait de “voir et d’être vu” ; les cris et le symbolique claquement de doigts – plutôt que le traditionnel applaudissement – ont presque autant d’importance que la performance en elle même. “C’est très vivant pour le spectateur, car il peut vraiment donner de lui dans les acclamations, par rapport à d’autres spectacles où ce genre de pratiques n’est pas dans les normes”. Hadrien* parle quant à lui “d’une scène sans quatrième mur, et d’une performance non pas hors du temps mais bien ancrée dans l’espace que constituait la salle et ses occupants”.
L’ambition des Épopées de créer un espace d’horizontalité entre le public et les artistes semble s’être réalisée. Ces concerts-expos gratuits ont pour objectif de “mettre au devant de la scène la dimension collective et populaire de la culture”, nous dit Judith. Lors de cette cinquième édition, les détracteurs de la Saint-Valentin étaient dépourvus d’arguments : la “fête commerciale” était ce soir gratuite, et les sacro-saintes roses, bougies, ou normes hétérosexualisantes n’avaient pas leur place. Les Épopées accueillent un public averti : Judith ne doutait pas du respect des spectateurs car “en venant ici, on sait à quoi s’attendre”, mais l’équipe organisatrice a tout de même choisi de s’associer à l’association Equal pour leur “expertise” dans le milieu drag.
« Ils s’approprient des codes pour affirmer leur authenticité”
La série Drag Race France, adaptation française de l’émission de RuPaul, a popularisé un phénomène qui existe en France depuis les années 1980. Le concept de “drag” nous est à tou.te.s plus ou moins familier. Hadrien imaginait une “performance distante, dramatisée”, faite seulement “d’une apparence, de costumes et de mouvements”. Dolly Parton n’apparut nulle part dans des perruques, et ni les vêtements ni le maquillage n’entravaient l’impression qu’iels “se sentaient présents dans leur corps”. Pour Hadrien, “c’était surprenant mais après tout compréhensible. Ils s’approprient des codes pour affirmer leur authenticité”.
Et Judith Butler n’aurait pu mieux le formuler. Les drags sont souvent invoqués par les théoricien.ne.s queer comme incarnation d’une résistance active aux normes de genre. Sam Bourcier parle du genre comme une “parodie sans original”, les représentations que l’on nous impose étant toujours hors de portée, tout en étant préservées par notre conformité quotidienne à celles-ci. Face à ce constat, que faire? Butler répond que c’est en jouant sur les ambiguïtés du genre que l’on met en lumière l’arbitraire de la norme. Interviennent alors les paillettes éblouissantes, le drame d’un maquillage, les canons de la chanson romantique, le tout performé par un artiste qui s’identifie souvent comme un homme gay dans le cas des drag queens. En exacerbant à outrage les attributs féminins, en s’en vêtant comme d’un déguisement, la performance queer mime et mine la force contraignante de la loi hétérosexualisante.
Chaque performer a interprété deux chansons, et au-delà des danses sensuelles en simili-cuir, des lancers de préservatifs, c’est surtout l’émotion d’un cover ou d’une “marche au ralenti” sous les néons violets que retiennent les spectateurs qui ont témoigné. George Profonde, vêtu d’un grand costume à découpes bleues et oranges, dont l’aspect naïf casse avec une silhouette sévère, était ce soir en drag king, une “découverte surprenante” pour Isée. Comme l’annonçait Apollon, “il va performer un peu de masculinité pour vous, parce qu’il y a là matière à mise en scène”.
Et George de danser, de parodier sans exubérance. Le visage est parfois grave, il insiste sur une phrase de la chanson en faisant les gros yeux. La reprise d’Apollon sur I put a spell on you était belle et vraie. Danse, chant, mise en scène, femme, homme, queer, sur la scène comme dans l’identité : entre la scène et le public, il ne semblait ce soir là pas exister de barrière. Certain.e.s spectateur.rice.s présent.e.s, comme Isée et Hadrien, ont adoré cette introduction simple et “humaine”, et “aimeraient bien aller voir d’autres shows, cette fois peut-être quelque chose de plus spectaculaire, avec une performance corporelle encore plus poussée.”
Tout porte donc à croire que les Épopées poursuivront dans leur dessein fructueux d’exposer les étudiant.e.s à de nouvelles formes d’art, et ce, dès la prochaine soirée du 27 mars.
Ce sont Judith-Lou Lévy (productrice et fondatrice de la maison de production Les films du bal), Simon Riaux (critique de cinéma et participant du podcast Réalisé sans trucage sur Spotify), Pierre François (Directeur de recherche au CNRS et professeur de sociologie à Sciences Po), Héloïse van Appelghem (professeure de cinématographie à la Sorbonne) et Elisha Karmitz (directeur de MK2) qui ont réfléchi à cette question à l’occasion de la table ronde « (Re)voir les classiques » organisée dans le cadre de la Semaine du Cinéma.
« Le classique existe dans l’œil de celui qui regarde »
Quand on affirme qu’un film est un classique, on pense qu’il s’agit d’un fait commun : ce film est un classique et tout le monde le sait. Pourtant je n’ai pas vu le film que mon ami qualifie de classique, et il n’a jamais entendu parler de ce film incontournable pour moi.
Nous en avons convenu lors de la table ronde : la notion de « classique » est difficile à définir. « Le classique existe dans l’œil de celui qui regarde » pour Pierre François. Un film devient donc un classique grâce à celui qui le regarde et aux professionnels qui s’y réfèrent. Il n’existe pas de critères ou de caractéristiques objectives qui font d’un film un classique.
Simon Riaux, le dit aussi : la définition d’un film classique est mouvante car elle dépend de l’avis du public. Nous pouvons alors seulement nous accorder sur une définition vague : un film classique est un film qui marque l’histoire du cinéma.
Ainsi, chacun a une liste de « films classiques à voir absolument » relativement différente. D’ailleurs notre liste de classiques ne serait-elle pas plutôt une liste des films que nous avons aimé ou qui nous ont marqués ? Personne ne qualifierait de « classique » un film qu’il a détesté, et ce peu importe son importance dans l’histoire du cinéma. Qui peut alors objectivement déclarer quel film est un classique et quel film ne l’est pas ? La dessus, Simon Riaux nous met en garde : le cinéma, en plus d’être un art, est une industrie. La qualification de « classique » peut alors être utilisée comme argument marketing.
Un “classique” peut-il être oublié ?
Ces dernières années, certains films pourtant considérés comme classiques par le plus grand nombre ont pu faire débat. Autant en emporte le vent de Victor Fleming (1939), adapté du roman de Margaret Mitchell, avait notamment été retiré de certaines plateformes de streaming en 2020 du fait d’une vision raciste qui y est dépeinte. Nous pouvons alors nous demander : puisqu’un film est classique selon l’avis du public, et que les coutumes et manières de penser de ce public changent avec le temps, est ce qu’un film classique peut un jour perdre son statut, être oublié ?
Pour Simon Riaux, un classique pourrait bien finir par être oublié. C’est d’ailleurs déjà arrivé dans le monde de la littérature : un art premier au cinéma, et qui nous apporte donc plus de recul sur cette question. M. Riaux nous donne alors l’exemple de Chapelain. Ce célèbre écrivain du XVIIe siècle fut cité et pris pour référence par de nombreux intellectuels de l’époque, mais est pourtant peu cité comme référence aujourd’hui. C’est probablement le passage du temps qui a fini par jeter Chapelain aux oubliettes : ce qui pourrait finir par arriver à certains de nos films classiques.
Mais alors quid des films, tels que Autant en emporte le vent, qui font débat pour des questions d’éthique ? Un film peut-il être disqualifié pour des raisons morales ? Malgré le débat, le film Victor Fleming est resté un classique pour un grand nombre de personnes. D’ailleurs, même s’il venait à être définitivement banni des plateformes de streaming, il faudrait attendre encore des décennies pour savoir s’il sera finalement oublié. La question reste donc sans réponse.
Une nouvelle crise du cinéma
Enfin, durant la table ronde, le sujet de la crise que rencontre actuellement le cinéma a été abordé. Pour Elisha Karmitz, le cinéma fait face à une crise similaire à celle dépeinte dans certains films, notamment Singing in the rain (Stanley Donen, Gene Kelly, 1952), The Artist (Michel Hazanavicius, 2011), et plus récemment Babylon (Damien Chazelle, 2023). Le secteur du cinéma serait en train de se réinventer en utilisant les nouvelles technologies, tout comme il s’est réinventé dans les années 1930 avec l’arrivée des films parlants. Cette idée paraît plutôt optimiste : le cinéma ne serait donc pas en train de mourir mais en train d’évoluer vers quelque chose de nouveau. Malheureusement, comme dans les années 1930, certains ont beaucoup à perdre dans cette transformation.
Enfin, Judith-Lou Lévy, nous explique que le grand enjeu du cinéma est finalement une lutte perpétuelle contre l’oubli. Enjeu magnifiquement exprimé dans un monologue du personnage Elinor St. John dans le film Babylon : “[…] dans 100 ans, quand toi et moi serons morts depuis longtemps, à chaque fois que quelqu’un lancera un de tes films, tu vivras à nouveau”.
Les films « classiques » seraient alors les films qui seraient parvenu à gagner ce combat pour s’ancrer dans le débat public, les mémoires, et la culture.
]]>Ce lundi 31 janvier débute la 12e édition de la désormais culte Semaine du Cinéma, festival créé en 2011 par une dizaine d’étudiants en master. Cette année l’équipe, une quinzaine de personnes issues de toutes les promos de la 1A au master, réparties entre bureau, pôle conférence, pôle concours et pôle communication ont préparé une semaine cinéphile du 31 janvier au 6 février autour du thème énigmatique « Après la fin ». Au programme une dizaine de projection dont trois avant-premières, deux tables rondes autour de « L’industrie du cinéma à l’ère numérique » (mardi 1 février, 17h-19h), et « Les enjeux de l’exportation des films européens » (jeudi 3 février, 17h-19h) avec à chaque fois des poids lourds de l’industrie. Sans oublier la masterclass d’Audrey Diwan (mercredi 2 février, 12h15-14h15), et pour ceux qui veulent faire du cinéma leur métier deux temps de rencontres sont prévus : les rencontres pro lors du forum des métiers de l’industrie du cinéma (mardi 1 février, 10h-12h) et les rencontres étudiantes avec quatre étudiants de la Fémis (vendredi 4 février, 10h-12h). Un programme ambitieux donc, dont Léo et Adrien, deux membres du bureau nous dévoilent le processus de création.
La Péniche : Cette année, la sélection s’organise autour du thème « Après la fin », comment s’est fait ce choix ? Qu’est ce que ce thème signifie pour vous ?
LÉO : On s’est départagé en 3 groupes au sein de l’équipe, chacun a pensé à son thème, un des groupes a pensé à aborder la thématique de l’avenir, inspiré par le Covid, l’idée du monde d’après, comment changer le monde après ce que l’on vient de vivre… Au début on était partis sur l’idée du « juste après », puis on s’est dit que c’était un peu fourre-tout, que ça n’avait pas beaucoup de sens et donc que ce serait pas mal de préciser. Alors on est partis sur cette idée d’« Après la fin » pour vraiment marquer cette idée de rupture, d’un événement marquant qui sépare l’avant de l’après.
ADRIEN : Pour revenir sur la pandémie, on trouvait ça bien aussi pour un festival de cinéma d’aborder ce sujet. Parce que la pandémie a été assez dure pour le milieu du cinéma, que ce soit pour les salles, les distributeurs, les producteurs. Cette question de césure, de comment redémarrer après un grand bouleversement s’appliquait bien au festival.
LÉO : Ce qu’on voulait montrer, à travers notre communication, notre affiche aussi avec cet espèce de soleil qui apparaît, c’est une lueur d’espoir pour le cinéma et pour notre société, à un moment où les jeunes souffrent beaucoup et on a l’impression que ces deux années de pandémie sont passées hyper vite. À travers ce festival, l’idée c’est de se poser, se donner le temps, regarder ensemble de beaux films.
Le risque c’était qu’« Après la fin » se soit vu comme quelque chose de très pessimiste, la fin de quoi ? La fin du monde, la fin de la vie… mais pour nous « Après la fin » ça peut être aussi après la fin d’un épisode dur : après la fin d’une pandémie, après la fin d’une guerre, après la fin d’une rupture… ça peut aussi être synonyme d’un nouveau départ, d’un renouvellement. C’est ce côté positif qu’on voulait aussi mettre avant dans le thème, pas seulement l’aspect post-apocalyptique, évidemment présent dans notre programmation même si ça ne résume pas tout.
La Péniche : Pourquoi faire le choix de se concentrer sur le jeune cinéma européen ?
LÉO : Adrien et moi, tous les deux responsables choisis par le BDA, on est très attachés au cinéma européen. Adrien vient du campus de Nancy, moi de celui de Dijon, donc l’Europe a eu une place importante dans notre cursus. Et puis Adrien a passé pas mal de temps en Allemagne, moi j’ai vécu en Pologne quand j’étais gosse, donc on a vraiment cette perspective européenne sur le monde… et aussi dans les films qu’on regarde.
ADRIEN : Et puis moi je viens d’Angers où a lieu chaque année le festival Premiers Plans qui est un festival majeur de l’industrie du cinéma français pour découvrir de nouveaux jeunes talents européens. C’est un des seuls festivals de cinéma que j’ai beaucoup fréquenté par le passé et ça m’a pas mal inspiré. Je me dis que c’est bien de se cantonner au cinéma européen parce qu’il a beaucoup à offrir et qu’il a une diversité dont on n’a pas nécessairement conscience, donc c’est cool de pouvoir faire découvrir ça aux gens. D’ailleurs, le fondateur de ce festival, Claude-Eric Poiroux va parler à l’une des tables rondes.
LÉO : Déjà pour ouvrir nos spectateurs au cinéma hors des Etats-Unis, parce que c’est quand même le cinéma américain qui attire le plus les jeunes en général, les ouvrir aussi à un cinéma en dehors de la France même si la sélection reste très française. Ça s’explique en partie par un souci logistique puisque pour les avant-premières on était très attachés à avoir les équipes des films pour les présenter, et donc pour maximiser nos chances le mieux c’était d’avoir des films français.
ADRIEN : Un des films auquel on était très attachés pour une avant-première c’est Flee (2022, Jonas POHER RASMUSSEN) un film danois qui est présélectionné pour les Oscars dans la catégorie meilleur film étranger et qui a fait l’unanimité dans l’équipe, mais on n’a pas pu l’avoir, parce que les films étrangers qui ont déjà bien marché dans leur pays d’origine n’ont pas nécessairement intérêt à être présenté en avant-première dans un festival étudiant.
C’est vrai qu’on a pas mal de production ou co-production françaises, comme le film macédonien Dieu existe son nom est Petrunya (2019, Teona STRUGAR MITEVSKA) le film de la soirée de clôture La colline où rugissent les lionnes (2021, Luàna BAJRAMI)c’est un film franco-kosovar… C’est une très bonne illustration du dynamisme du cinéma français et de l’efficacité du système de financement qui soutient de jeunes talents pas seulement français mais aussi européens et internationaux, là-dessus le CNC est vraiment un modèle unique dans le monde. D’ailleurs on a une table ronde sur les enjeux de l’exportation des films européens où on va évoquer ces sujets de financement, co-production, pourquoi c’est important, le rôle des festivals aussi…(ndlr, mardi 1 février, 17h-19h)

La Péniche : Parmi la dizaine de films sélectionné, on trouve cette année une série (L’Effondrement du collectif Les Parasites, 2021), pourquoi le choix de la projection d’une série dans un festival de cinéma ?
LÉO : On ne considère pas la série comme un rival du cinéma, c’est un tout autre format de production audiovisuelle qui lui est complémentaire. Simplement ce n’est pas la même manière de raconter des histoires, ce n’est pas la même façon de consommer cette production. D’autant qu’aujourd’hui on peut aussi voir des séries au cinéma, dans le festival CANNESERIES par exemple, ou encore Séries Mania à Lille, donc on peut totalement l’intégrer à un festival de cinéma.
ADRIEN : Je pense que le secteur du cinéma a pris en compte ce changement de consommation du produit audiovisuel, notamment chez les jeunes qui consomment beaucoup plus de séries que de films. On s’est dit que ce serait totalement compatible avec la Semaine du Cinéma, d’autant que c’est une série qui s’y prête très bien. L’Effondrement, c’est une série de 8 épisodes, techniquement très intéressante puisque tournée intégralement en plan séquence, en soi déjà une prouesse technique qui vaut la peine d’être vue en salle. L’avantage pour une après-midi bingewatching comme ça été prévu, c’est que les épisodes sont totalement indépendants les uns des autres, donc on peut venir quand on veut sans altérer la compréhension du récit.

La Péniche : Parmi la sélection, quel est votre film préféré ?
LÉO : Je dirai Allemagne année zéro (1949, Roberto ROSSELLINI), qui est parfaitement dans le thème, je pense qu’il représente le mieux le festival même s’il a un coté vraiment très pessimiste, ce n’est pas un film facile, mais c’est un très beau film visuellement qui a la particularité d’être filmé dans un style assez documentaire parfois. On suit un jeune garçon qui se ballade dans les rues d’un Berlin totalement dévasté par la guerre. C’est aussi un film important historiquement dans l’histoire du cinéma, très européen parce que réalisé par un italien en Allemagne et en allemand, et pionnier d’un mouvement du cinéma important : le néo-réalisme italien qui a surtout émergé dans les années 1950. C’est vraiment un très beau film qui vaut le coup d’être vu en salle.

ADRIEN : Moi j’hésite un peu entre Dieu existe son nom est Petrunya (2019, Teona STRUGAR MITEVSKA) et Le Dernier Voyage (2020, Romain QUIROT). Petrunya c’est un film très actuel aussi profondément féministe qui critique le poids de la religion, des traditions et qui fait aussi en filigrane une critique des médias. Mais j’aime aussi beaucoup Le Dernier Voyage une science-fiction à la française qui n’a pas beaucoup marché. Le film reprend tous les codes de la science-fiction un peu comme Besson mais en rajoutant une touche vraiment française avec des touches d’humour qui rajoutent de la fraicheur au film. Il est pas trop long donc on ne s’ennuie pas, on rentre bien dans l’univers. Ça reste un premier film, donc avec quelques failles dans le scénario mais ça vaut la peine.
Sinon j’ai très hâte de découvrir le film franco-kosovar La colline où rugissent les lionnes (2021, Luàna BAJRAMI) qui était à la quinzaine des réalisateurs l’année dernière.

La Péniche : Dans votre rencontre avec le cinéma, est-ce qu’un film vous a marqué ?
LÉO : Hugo Cabret de Martin Scorsese, je l’avais vu quand j’avais douze ans. Ça raconte l’histoire d’un jeune garçon, fils d’horloger qui, à la mort de son père et devenu orphelin, se réfugie dans la gare Montparnasse où il fait la rencontre de Georges Méliès, un des grands cinéastes du début du cinéma, qui à la fin de sa vie était devenu vendeur de jouets dans la gare. Le film raconte comment ce garçon découvre le cinéma et c’est en mélangeant les différentes thématiques du cinéma, le temps, le train, (les frères Lumière) le cinématographe, Méliès, que le film réussit aussi à raconter l’histoire du cinéma…C’est vraiment le film qui m’a marqué même si ce n’est pas mon préféré, d’ailleurs je ne l’ai pas revu depuis parce que j’ai peur un peu que ça perde de sa lueur.
ADRIEN : Il y a un film qui m’a vraiment marqué au lycée, c’était un film allemand Le Temps des rêves (2015, Andreas DRESEN), qui se passe à Leipzig juste après la chute du mur. C’est l’histoire d’une bande de mecs qui se retrouvent dans cette situation d’anomie, qui n’ont plus de repères, le mur est tombé, l’ancien ordre bouleversé et ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Désœuvrés, beaucoup tombent dans la drogue, font des raves illégales de techno, j’avais adoré ce film à cette époque. Ensuite je l’ai revu et je l’ai trouvé un peu moins bien mais ça reste un film qui m’a vraiment marqué.
LÉO : Moi ayant vécu en Pologne je suis très marqué par le cinéma polonais, qui est malheureusement complètement méconnu mais que je recommande vivement. L’homme de marbre (1977, Andrzej WAJDA), Cendres et Diamant (1959, WAJDA), un film vraiment incroyable, d’ailleurs je voulais qu’on le projette mais on a choisi un seul film de patrimoine, c’est Allemagne année zéro. Sinon Kieslowski comme cinéaste polonais, qui a fait Le Décalogue (1989), une série dont chaque épisode raconte un commandement des tables de Moïse, dans le contexte de la Pologne communiste. Pour ajouter une touche plus contemporaine, la réalisatrice Małgorzata Szumowska est certainement la meilleure représentante de ce qui se fait de mieux dans le cinéma polonais aujourd’hui.

La Péniche : Pourquoi aller au cinéma aujourd’hui ça a encore un sens ?
ADRIEN : Le fait d’aller voir un film avec d’autres gens dans une salle noire, c’est quelque chose que tu ne fais pas quand tu regardes Netflix ou n’importe quelle plateforme de streaming. Cette expérience déjà de voir un film sur grand écran, certains films sont vraiment conçus par le réalisateur pour le grand écran avec des détails sur les images, des jeux entre premier plan arrière plan, des plans larges, la musique aussi qui est conçue parfois pour être jouée sur des grosses sonos… Voir un film en salle, c’est une toute autre expérience, quand quelqu’un éclate de rire à côté de toi t’es plus enclin à rigoler aussi, ou la gêne, tu la sens beaucoup plus. J’ai vu la semaine dernière le film qui a gagné l’ours d’or l’an dernier, Bad Luck Banging or Loony Porn (2021, Radu JUDE), la scène d’ouverture c’est vraiment une scène porno, quand tu vois ça à côté de tes potes, de pleins de retraités, de plein de gens dans une salle de ciné c’est autre chose que si tu le regardais dans ta chambre. Rien que pour cette expérience commune c’est important.
LÉO : Clairement on ne voit pas le même film sur un écran de cinéma, sur notre ordi ou sur notre portable, on ne voit pas les mêmes détails. Et puis on ne se laisse pas entraîner pareil quand on regarde sur son ordi, on n’a pas la possibilité de faire pause, on est obligé de regarder ce qu’il a devant nous, à moins qu’on veuille quitter la salle mais bon, ça arrive rarement heureusement. C’est en ce sens que ça a vraiment du sens, le cinéma.
Et puis aussi, rien que pour financer la création française. Aller voir des films au cinéma ça permet de donner de l’argent au CNC, 10% du ticket de cinéma, qui va ensuite être remis dans le circuit pour financer des jeunes créateurs français, européens ou internationaux.
La Péniche : Est-ce que le cinéma, ça sert à quelque chose ? Si oui, à quoi ?
LÉO : Est-ce que le cinéma a un sens en soi ? Peut-être pas, mais ça permet de faire réfléchir sur la société, sur nous même, de procurer des sentiments, des sensations fortes. Ça peut être beau, ça peut être moche comme une œuvre d’art, ça peut être poétique, ça peut être hyper violent, hyper gore, c’est tout ça le cinéma. Ça n’a pas d’utilité en soi, mais ça sauve du désespoir.
ADRIEN : Moi je me rappelle pour ma lettre de motivation à Sciences Po j’avais fait un paragraphe sur le cinéma, j’avais dit que le cinéma ça me faisait voyager. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime autant le cinéma, ça permet en un clin d’œil d’aller à une autre époque, dans un autre pays… Evidemment ce n’est pas comme un vrai voyage, c’est une réalité vue par le biais d’un réalisateur, des financements aussi qui ne sont jamais neutres, mais ça te sors de ton quotidien. Et puis ça développe aussi l’empathie, par exemple le film Debout les femmes (2021, François RUFFIN, Gilles PERRET) qui montre la réalité des aides soignantes, de tous les métiers du care. Le film est vraiment très vivant et beaucoup plus émouvant qu’un article factuel sur le fait que ces personnes sont payées en dessous du SMIC, qu’elles ont des conditions de travail très dures. Le fait de le montrer en images, en son, ça émeut beaucoup plus.
LÉO : Pour revenir sur l’intérêt de la salle de cinéma, le cinéma c’est surtout du partage, avec le reste des spectateurs mais aussi du partage de l’artiste qui vient nous donner sa vision du monde et qui veut tous nous toucher. C’est là où on ressent le plus ce sentiment de partage qui est l’essence du cinéma.
La Péniche : Dès la création du festival, on note déjà une volonté d’accessibilité, notamment financière en proposant des places au tarif imbattable de 2 euros pour les étudiants. Comment c’est financé, quels partenariats sont mis en place ?
ADRIEN : Pour tous les étudiants même hors Sciences Po, les 50 premières places seront gratuites, et après toutes les places étudiantes seront à 2 euros. On a un partenaire historique qui finance depuis plusieurs années la semaine du cinéma, qui est un cabinet d’expert comptable ACEL, qui fournit 1/3 du budget. Ensuite on est une branche du BDA, donc on bénéficie aussi du financement que Sciences Po donne aux assos permanentes, on est un des projets les plus couteux du BDA. Et aussi on a reçu cette année des subventions de la MIE, la maison des initiatives étudiantes du 6e arrondissement de Paris, pour notre projet d’ouverture parce que c’est la première fois que le festival offre des places gratuites pas que aux étudiants de Sciences Po.
LÉO : Cette année on a vraiment appuyé notre ambition de s’ouvrir à d’autres étudiants qui viennent d’autres écoles pour pas cantonner le festival à Sciences Po qui cultive déjà assez bien l’entre-soi. Pour l’instant dans l’équipe, on est tous de Sciences Po mais on essaie d’ouvrir une voie dans laquelle pourrait aller le festival, peut-être s’agrandir et devenir un vrai festival étudiant parisien, où il y aurait des membres de l’équipe venant d’écoles et universités différentes. Pourquoi pas au lieu d’une semaine devenir une quinzaine de jours de festival, ce serait vraiment un super beau projet.
ADRIEN : Mais avant d’ouvrir l’équipe, une des missions qu’on s’était donné c’est d’abord d’ouvrir le public. On essaie par la communication, les affiches, les programmes d’aussi toucher la Sorbonne, on a aussi sponsorisé des postes sur Insta et sur Facebook ce qui permet de toucher une audience numérique plus grande.
LÉO : On organise aussi une avant-première d’un court-métrage d’une étudiante à l’ESRA (ndlr, une école de cinéma à paris) , Jeanne Lyra, aussi Youtubeuse, qui nous fait de la pub en échange, beaucoup de personnes qui viennent de sa communauté et n’ont rien à voir avec Sciences Po sont intéressées par la Semaine du Cinéma sur les réseaux sociaux et viennent déjà à l’avant-première. Ça ne marche pas trop mal, sur Instagram on a réussi à doubler le nombre d’abonnements quand on a pris le compte. On a une équipe com qui fait un boulot monstrueux. On tient aussi à remercier nos partenaires : 7e obsession, les Cinémas indépendants parisiens, la Cinetek, ou encore Cinemads.
La Péniche : Toujours dans cette démarche d’accessibilité, est-ce que l’équilibre entre films grands publics et films plus pointus a guidé vos choix pour la sélection ?
LÉO : L’intérêt d’un festival c’est que les gens viennent dans la salle. On sait bien que Sciences Po c’est pas une école de cinéma, les gens ne sont pas forcément des cinéphiles aguerris qui vont voir le dernier film macédonien, même si on en projette un. On a vraiment essayé de trouver un équilibre entre des films d’auteurs, d’Europe de l’ouest, d’Europe de l’est, des petites projections, un blockbuster comme Les fils de l’homme, un film de patrimoine comme Allemagne année zéro, une série, un film de science-fiction français, le dernier Klapisch… On a Bertrand Mandico aussi qui présente un film un peu barré mais très intéressant, visuellement ressemble à une espèce de film série B, sur un monde futuriste, fantaisie (After Blue (Dirty Paradise)). On a vraiment cherché à atteindre un maximum de diversité, de tous les genres, de tous les styles et productions, tout en faisant attention à avoir de la parité, c’était vraiment notre engagement dès le début. La parité dans tout ce qu’on fait, à la fois dans l’équipe, dans les jurys de critique et court-métrage, dans les films qu’on projette, et aussi dans les intervenants.

La Péniche : La Semaine du cinéma est pensée pour présenter plusieurs aspects du cinéma avec notamment un côté concours, critique et court-métrage, comment ça s’est passé cette année ?
ADRIEN : Pour le concours de court-métrage on a eu plus de participants que les autres années, une vingtaine contre une dizaine avant. Au final, beaucoup plus de participants extérieurs que de sciencepistes, on a pas mal d’étudiants en cinéma, que ce soit à la fac ou d’écoles type Fémis, ESRA, Louis Lumière, et parfois des amateurs complets. On est content d’avoir reçu autant, ça nous a permis de sélectionner ceux qu’on préférait.
Pour le concours de critique de films, au début on a eu un peu de mal, on a dû repousser le deadline, relancer la com, au final on a réuni 9 critiques qu’on a envoyé au jury.
Tous les court-métrages qu’on a présélectionné, il y en a huit sur la vingtaine, vont être projetés au Christine en première partie de soirée, 15 min de court chaque soir. Le dernier soir, le 6 février, on projettera à nouveau le court-métrage du concours qui aura gagné le prix du jury. On a aussi un prix du public, on distribuera des feuilles et les plus fidèles viendront voter.

La Péniche : Un dernier message aux lecteurs de la Péniche ?
ADRIEN : On a essayé d’organiser un festival qui plaise vraiment à tout le monde, et qui n’est pas du tout réservé aux cinéphiles et aux gens qui ont une connaissance pointue du cinéma allemand des années 1920. Le but c’est que tout le monde s’y retrouve, on a une sélection très éclectique, diverses conférences et on espère que pleins de personnes différentes viendront !
Crédit image : ©BDA Sciences Po
]]>Faisant écho à celui du BDA, « En mouvement », mais également à la période que l’on traverse, ce thème est vu comme une lueur d’espoir et une ode à la créativité. « La turbulence, on a tendance à la voir vraiment négativement. La turbulence dans nos vies, ou encore dans les airs quand on prend l’avion… Mais, malgré tout, de la turbulence naissent des mouvements, qu’on a essayé de recréer de façon moins caricaturale », explique Elsa Polycarpe, coresponsable de la SDA, aux côtés de Emma Saclier. « On voulait montrer que des turbulences naissaient d’autres choses qui pouvaient être positives : c’est de l’espoir, mais c’est aussi pour montrer que tout est fracassé et qu’on arrive malgré tout à en faire quelque chose. »
Cette virtualisation du quotidien qui s’est faite au forceps chez l’ensemble des étudiants a également affecté la SDA et, pour la deuxième année consécutive, elle s’est vue obligée de se réinventer malgré elle. Allégement du programme, art distancié, conférences en visio… En somme, un effet conséquent de la COVID-19 sur le déroulement de cette semaine. Emma explique : « Normalement, une SDA a plusieurs événements dans la journée, là on a décidé de ne pas surcharger les étudiants donc on a choisi une seule conférence, qu’on voulait vraiment intéressante. » Malgré ces contraintes, les deux responsables se sont acharnées pour adapter la semaine au contexte difficile, le tout en offrant aux étudiants une échappatoire artistique. Cette unique conférence qu’Emma mentionne, au sujet de la diversité dans la danse classique, a merveilleusement bien ouvert la SDA. Elle réunissait Pap Ndiaye, rédacteur d’un rapport qui revient sur les écueils discriminatoires à l’Opéra de Paris, et Marie-Astrid Mence, danseuse professionnelle au sein de la compagnie londonienne Ballet Black. « Une intervention un peu plus théorique et institutionnelle de la part de Pap Ndiaye pouvait être vraiment intéressante. Mais on ne voulait pas qu’une seule parole, alors on a choisi d’y associer celle de la danseuse Marie-Astrid Mence, et l’échange a très bien fonctionné », explique Emma.
Plus que turbulent, ce fut le moment pour la table ronde d’interroger non seulement les spectacles hérités d’un répertoire établi au dix-neuvième siècle, qui véhiculent racisme et sexisme, mais aussi une norme chromatique qui se retranscrit dans le processus de sélection, menant à un manque de diversité et une auto-censure du fait de la sous-représentation. Mettant en lumière le problème racial, les pressions et les injustices au sein de la danse classique française, les intervenants ont notamment appelé à « faire quelque chose pour que l’opéra ait du sens pour la société d’aujourd’hui », et ce dans une maison où la tradition est souvent érigée comme une norme figée. Le zoom, qui a réuni plus de soixante participants lundi soir, a ainsi permis de revenir sur la démarche de changement suscitée par le manifeste « De la question raciale à l’Opéra de Paris ». Rédigé par cinq danseurs et signé par près de cinq cent personnes, il alertait sur la discrimination raciale au sein de l’institution. Après cette demande d’une politique anti-discriminations interne efficace, une mission sur la diversité a été constituée, confiée à Constance Rivière et Pap Ndiaye, et a abouti à la rédaction d’un rapport sollicitant de nécessaires réformes. Le premier signe d’une transformation possible de l’Opéra fut notamment la prohibition des pratiques de grimage racialisé (black face ou yellow face). Pour Elsa, les questions relatives au manque de diversité dans les milieux culturels, sont « un thème qui nous touche de près ou de loin, surtout avec ce qu’il se passe à Sciences Po. » Elle ajoute : « Il y avait ce rapport au corps et à l’art qui nous a semblé pertinent. Mais surtout, le fait d’avoir des chaussons ou des collants noirs, par exemple, ça change tout pour une danseuse. Pourtant, cette problématique a encore trop peu de visibilité. »
Une conférence, mais pas que : la SDA est, rappelons-le, un événement catalyseur polymorphe qui réunit ce que l’ensemble des pôles du BDA proposent — de l’art de la scène à la sculpture, en passant par les arts visuels et la littérature. Les rubans qui pendent au plafond de la péniche, lieu de passage phare du 27, ne vous ont sûrement pas échappé. Le grand hall d’entrée semblait amorphe, anesthésié par les confinements, et voilà qu’il reprend vie, haut en couleur et en poésie. Face à son banc en bois, projeté sur ses murs, on lit les mots « Huileuse, la Seine ne scintille plus. » Mais la péniche, si.

Un autre lieu de passage a été investi par la création et l’inspiration : dans le hall du 28 rue des Saints-Pères, une exposition photo, intitulée « La vie est le chemin » s’est immiscée. Présentée sous la forme de cinq puzzles de photographies, elle met en avant des lignes sinueuses, distordues par l’eau ou le soleil. Ces irrégularités inespérées sont le symbole de turbulences qui font en réalité partie intégrante de nos vies, et qui nous modèlent. Du fracassé jaillissent des mouvements rapides, inattendus et indisciplinés, mais aussi le beau. Et pas seulement au sein des couloirs de Sciences Po, mais aussi en dehors : dans cet esprit, dix danseuses d’Art’Core ont tourbillonné dans le parc Montsouris dans des mouvements parfois coordonnés, parfois imprévisibles, mais toujours gracieux (pour voir la performance d’Art’Core, c’est ici).

La SDA a ainsi exposé une diversité d’expériences turbulentes, agitations désordonnées et déstabilisantes, qui se caractérisent par un seul mot : l’éclectisme. « C’était faire le plus possible en un temps très limité. On a vraiment voulu faire une sélection très large qui pouvait parler au plus grand nombre et diversifier les champs culturels », d’après Elsa. Emma ajoute : « Pour nous, c’était important d’avoir des œuvres visibles par le plus de monde possible, c’est pourquoi on a choisi de tout rendre accessible à distance, même ce qui est en présentiel. » Pas de panique pour ceux qui ont donc quitté la capitale : toutes les turbulences de la semaine dernière sont en ligne sur Facebook, ou mises en avant dans le troisième numéro du magazine photo Blinke.
Finalement, pour les deux responsables de la SDA, il s’agit surtout d’une exaltation artistique. Selon les mots d’Elsa, « l’art est un domaine magnifique dans le sens où toutes les contraintes qu’on peut nous imposer — fermeture des lieux culturels, interdiction de se rassembler — ne nous empêchent pas de faire parvenir l’art aux gens, parce que son message se diffuse par les émotions et l’ensemble des sens. C’est absolument nécessaire de faire vivre l’art dans cette période, c’est ce qui est salvateur. » L’art, ou la sublime bouffée d’air frais alors que le monde suffoque.
Crédit images : Bureau des Arts de Sciences Po
Image de couverture : Plafond de la péniche
]]>
L’événement, loin d’être de prime jeunesse puisque sa première édition remonte à 1947, rassemble ainsi de nombreux auteurs et autrices de littérature française, qu’elle soit généraliste, poétique, jeunesse, spécialisée ou encore non-fictionnelle. Depuis l’an dernier, le salon a lieu au rez-de-chaussée de la mairie du VIIème arrondissement, et accueille le temps d’un après-midi une vingtaine d’écrivain.es pour des séances de dédicaces, les traditionnels échanges qui vont avec, ainsi qu’une série de conférences sur le format « 3 questions à… ».
« C’est l’un des événements les plus emblématiques de Sciences Po », explique Noémie Guez, étudiante en 4A, co-organisatrice de la JDA cette année avec Emile Drousie. Le salon est en effet géré de A à Z par des membres du BDA, avec le financement de Sciences Po. Il nécessite tout un travail en amont, notamment en ce qui concerne les invitations auprès des auteurs et autrices, ou encore des formalités auprès de la mairie. L’inventivité est de mise : « on passe aussi bien par des contacts avec les maisons d’édition que nous connaissons déjà grâce à d’anciennes éditions de la JDA que par les réseaux sociaux ou encore nos contacts personnels », décrit Noémie.
Pourquoi donc aller consacrer quelques heures de son samedi après-midi à aller échanger quelques mots avec tous ces gens de lettres ? Pour notre co-organisatrice, « il y a une atmosphère particulière, une vibration propre à la rencontre avec les auteurs. Ce sont des rencontres très chargées, toujours touchantes, parce qu’un écrivain reste quelqu’un qui ouvre son monde intime à ses lecteurs à travers leurs mots ». Cette après-midi particulière est l’occasion pour les lecteurs et lectrices de mettre des visages sur les mots qu’ils ont découvert, de réaliser qu’il y a bien des êtres de chair et de sang derrière les livres, et de confronter leur propre ressenti aux intentions et à la sensibilité de l’auteur.rice.
Un autre enjeu de la journée consiste à mettre en avant des écrivain.es qui ne font pas forcément partie du cercle très, très restreint des « grands noms de l’édition française». « La JDA est l’occasion de mettre en avant des auteurs moins connus, pour que les sciencepistes puissent découvrir de nouvelles plumes et de nouvelles approches », souligne Noémie. Cet éclairage est d’autant plus appréciable que l’industrie du livre français, si elle se porte bien, est furieusement déséquilibrée : « on estime que 90% des ventes proviennent de 5% des auteurs ». La JDA permet donc de se laisser tenter par des plumes moins exposées, bref, de consacrer ce qui fait le sel de la littérature, « la diversité et la multiplicité ».
En plus de cette volonté d’éclectisme, l’édition de cette année met l’accent sur le champ des possibles ouvert par « l’art royal » qu’est la littérature. « La littérature est partout, et elle se déploie dans tous les domaines : artistique, pictural, cinématographique, musical… », affirme Noémie. D’ailleurs, la liste des invité.es de l’édition de cette année comporte un musicien-compositeur, Bertrand Burgalat, qui viendra participer à l’une des conférences de la journée pour mettre en lien son art et celui de la littérature, comme en écho au prix Nobel de littérature qu’a reçu Bob Dylan en 2016. Enfin, pour mettre à l’honneur cette porosité entre littérature et autres champs artistiques, l’édition de cette année s’ouvrira par une projection du long-métrage « L’atelier » de Laurent Cantet au cinéma Christine 21, ce vendredi 16 novembre au soir, à 20h45, suivie d’une discussion avec Guillemette Odicino et Alexandra Schwartzbrod. Le film suit une écrivaine animant un atelier d’écriture pour jeunes en voie de réinsertion, et s’intéresse à la façon dont les mots peuvent inspirer, abîmer, ou plus généralement exercer toutes sortes d’influences sur une personnalité.
Enfin, la JDA est aussi une réaffirmation de l’intérêt que peuvent avoir les sciencepistes pour la littérature, bien que ces derniers n’aient pas choisi une voie particulièrement connotée « belles lettres ». « Lire un livre, ce n’est pas qu’une histoire d’obligation culturelle ou d’exposés à faire, cela peut et est avant tout une question de curiosité personnelle et surtout de plaisir », insiste Noémie. « Avec la JDA, on veut célébrer la fibre littéraire que partagent une majorité de sciencepistes, et le fait de lire un livre sans pression scolaire, pour sa simple beauté, son caractère divertissant… On peut regretter qu’à Sciences Po la littérature soit parfois un peu absente lors des grandes conférences ou au sein des cours en général, et la JDA est une façon de rappeler qu’à Sciences Po aussi, on aime la littérature ».
Rendez-vous est donc donné ce samedi 17 novembre de 14 heures à 17 heures 30, à la mairie du VIIème arrondissement, pour une édition parrainée par Philippe Jaenada – lauréat du prix Femina 2017 pour La Serpe –, avec Clément Benech, Antoine Bello, Darina Al Joundi, et bien d’autres encore – dont des noms très familiers aux oreilles des sciencepistes comme Bertrand Badie ou Frédéric Gros. Alors que vous vouliez vous ouvrir à de nouveaux horizons littéraires ou négocier un demi-point à votre examen d’humanités politiques, vous savez désormais où passer votre samedi !
Capucine Delattre
]]>