Auteur : Max Cocard
Crédits photos : L’illustration (Archives) – Sciences Po en 1935.
Intégrer Sciences Po peut devenir une formidable aventure, d’autant plus lorsque celle-ci se nourrit et contribue à la riche communauté que forment ensemble étudiants, professeurs, et personnel de l’école. Ainsi, toute rencontre mérite le détour, toute conférence d’être écoutée et toute expérience d’être vécue pleinement. S’engager en dehors des cours (pour ceux qui le peuvent) contribue à rendre notre école unique – à faire Sciences Po.
La vibrante vie associative offre une première dose d’intégration, d’engagement et d’expériences enrichissantes. Avec joie, énergie et cette fougue que permet la jeunesse, les étudiants se lancent à vive allure dans le tourbillon des combats et des événements qui leurs tiennent tant à cœur. Passionné de discours, SPK n’attend que toi. Écolo né, SPE te tend les bras. Fanatique de sport, l’AS existe pour toi. Point bonus : pas besoin d’être membre pour participer et profiter pleinement.
Et si malgré les 300 associations existantes, tous campus confondus, tu ne trouves toujours pas chaussure à ton pied, alors rassure-toi parce que les initiatives étudiantes existent. Comme leur nom le suggère, elles permettent à tous les étudiants de lancer leur propre mouvement afin d’organiser des événements et de mettre de nouvelles luttes à l’agenda. Les créations, un jour, de Sciences Raclette ou encore Sciences Roulades par les plus farfelus des sciences pistes, nous rappellent qu’une université peut devenir bien plus qu’un simple lieu d’étude.
Les associations, en dépassant la simple scolarité, s’intègrent dans le temps long et contribuent grandement à former des amitiés et souvenirs à vie, ainsi qu’à créer du lien entre alumnis et nouvelles générations d’étudiants. S’impliquer, c’est prendre de son temps et énergie afin de donner vie à l’école. Peu importe votre parcours, participer pleinement à la vie associative contribuera forcément à une intégration réussie.
Alors, n’attendez plus ! Engagez-vous ! Agissez ! Apprenez en essayant ! Faites Sciences Po !
La première goutte de pluie se détache des nuages pour tomber sur une joue.
Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis,
La première larme se détache d’une cornée et se mêle à la goutte de pluie.
Considérez si c’est un homme Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connait pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Les gouttes de pluie et les larmes s’enlacent,
Les mots et l’eau dégoulinent.
Considérez si c’est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu’à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver.
Les gouttes s’accélèrent, le crachin devient averse.
Personne ne bouge,
Le cercle tient et s’orne de quelques ailes de parapluies.
N’oubliez pas que cela fut Non, ne l’oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant ; Répétez-le à vous enfants. Ou que votre maison s’écroule, Que la maladie vous accable, Que vos enfants se détournent de vous.
Les mots de Primo Lévi restent en suspension quelques secondes, puis quelqu’un d’autre prend la parole et porte à pleine voix les mots de Marianne Cohn, de Bertolt Brecht, d’Elie Wiesel, d’Avrom Sutzkever, d’André Migdal, de Francis Leder, d’Herbert Pagani, de Jean-Jacques Goldman, et d’autres encore qui ont formé lettre après lettre sur le papier des poèmes, des chansons, des récits, pour qu’on se souvienne.
Les poèmes se mélangent aux chants au fin fond du camp de concentration et centre de mise à mort Birkenau, devant trois stèles, sépultures de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants. Il est 11 heures quand nous formons un cercle avec pour fermoir ces trois stèles. Et pendant quarante minutes, nous nous écoutons les uns les autres porter les voix des mort.e.s, des survivant.e.s, des descendant.e.s. Avec pour accompagnante, la pluie qui va et vient, comme si le ciel était parfois ému par un poème, puis apaisé par une chanson.
Ces minutes de communion sont conclues par une prise de parole courageuse d’Ethan, partageant avec nous une partie de son histoire familiale et sa volonté de rendre hommage à son arrière-grand-père qui repose « quelque part ici », prise de parole suivie d’une lecture du kaddish, prière juive pour les morts. Cette cérémonie est le nœud de ce voyage en Pologne : pendant trois jours nous avons suivi les traces du génocide dans la ville de Cracovie, à Birkenau et dans le musée d’Auschwitz, pendant trois jours nous avons appris en écoutant notre guide, pendant trois jours nous avons réfléchi à la manière de faire perpétuer la mémoire de la Shoah, pendant trois jours nous avons débattu des politiques mémorielles polonaises et françaises ; mais pendant ces quarante minutes nous avons rendu hommage à tous les disparus et les disparues dont nous essayons de porter la mémoire.
Ce fut il me semble la force de ce voyage : l’UEJF a pensé un programme constitué de visites et d’apprentissages, car c’est essentiel pour comprendre les mécanismes du génocide et défendre une mémoire enrichie d’histoire, mais le voyage ne s’est pas contenté des questions historiques puisque des moments recueillement et de fêtes ont également marqué notre épopée.

La fête, parlons-en ! Après la visite de Birkenau, suivie de celle d’Auschwitz, camp de concentration non spécifique aux populations juives, et de son musée l’après-midi, nous nous sommes retrouvé.e.s pour un repas du vendredi soir enrichi par les traditions juives.
C’est avec une grande émotion que Samuel a ouvert ce Shabbat en évoquant la force du geste : fêter Shabbat en Pologne où le génocide et les pogroms ont fait disparaitre la quasi-entièreté de la population juive. Nous avons donc pour beaucoup vécu notre premier Shabbat à Cracovie, ville où ils se font rares depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après une journée à évoluer dans le lieu de la destruction de la population juive et de sa culture, nous avons passé une partie de la soirée à célébrer la culture juive.
Chants, coutumes, puis contes ashkénazes (incarnés avec talent par Elie et Elliot), notre vendredi soir fut joyeux, au point qu’au moment de notre rendez-vous quotidien de discussion, nous balancions entre des émotions radicalement différentes, à l’image de ce que nous avions vécu dans la journée. Lors de ce tour de parole, certain.e.s ont pu évoquer les écarts entre leurs réactions supposées à la visite de Birkenau et leurs réactions réelles : alors qu’ils et elles pensaient pleurer, la pesanteur du moment n’avait pas fait couler les larmes chez quelques-uns, et au contraire d’autres avait été surpris par une émotion qu’ils et elles n’attendaient pas.
Personne n’endure de la même manière de marcher entre les ruines d’un camp de mise à mort : on peut être abasourdi.e, effondré.e, mal à l’aise ou même ne pas savoir ce qu’on ressent, il s’agit de recueillir cette émotion et de l’accepter. Pour ma part, durant les deux premières heures, j’ai ressenti une lourdeur sur mes épaules et ma poitrine, comme si le lieu m’écrasait peu à peu, et ce n’est qu’au moment de la cérémonie que j’ai pu libérer une émotion. Mais d’autres l’ont vécu différemment.
La visite d’Auschwitz-Birkenau est très singulière parce elle autorise le lien entre émotion et réflexion ce qui n’est pas souvent le cas dans les débats : la mémoire de la Shoah est une question profondément politique, mais elle est aussi un nœud d’émotion pour tous, juifs ou non-juifs. Et il semble indispensable de considérer l’émotion comme un élément à prendre en compte dans nos réflexions sur la mémoire et sa transmission. On oppose souvent rationalité et émotion, en acceptant seulement les discours prenant le visage de la rationalité dans les débats, mais autour d’un sujet comme la mémoire de la Shoah, nous nous rendons bien compte que cette distinction est loin d’être évidente. L’inclusion de l’émotion dans le débat a existé lors de ce voyage, et on peut prendre pour exemple le débat que nous avons eu sur la présence dans l’une des salles du musée d’Auschwitz de deux tonnes de cheveux entassés derrière une glace. Sept tonnes de cheveux ont été retrouvées au moment de la libération du camp ; les nazis récupéraient les cheveux des juives assassinées et les vendaient. Ces cheveux font partie du peu de preuves tangibles du génocide que nous possédons. Mais faut-il exposer à la vue de tous et toutes ces cheveux ? Un étudiant défend que leur place est dans une sépulture puisqu’il s’agit de morceaux de corps, et que les exposer ne correspond pas à rendre une dignité aux victimes. Il ajoute que les voir est bien trop difficile pour lui et qu’il a préféré ne pas entrer dans la pièce. Un autre répond qu’il persiste une nécessité de conservation et d’exposition des preuves dans un objectif de réponse aux arguments négationnistes, même s’il faudrait prévenir les visiteurs pour qu’ils n’aient pas à endurer cette vision d’horreur s’ils ne le souhaitent pas.
Ces débats acceptant l’émotion comme argument valable ont continué de rythmer notre voyage, qui s’est terminé le lendemain par un office à la synagogue pour ceux qui le souhaitaient, puis une visite du ghetto de Cracovie, et une déambulation dans la ville. Comme pour l’ancien quartier juif, circuler dans l’ancien ghetto questionne : le travail de mémoire polonais semble loin d’être terminé, on le voit à un square accolé au seul pan de mur du ghetto restant, lui-même accroché à une paroi rocheuse aménagée en mur d’escalade, seule une petite plaque de trois lignes rappelle que ce mur n’est pas la simple frontière entre une école et un parc. On le voit aussi aux maisons installées tout autour du site d’Auschwitz-Birkenau et notamment d’une, qui fait face à la Judenrampe, lieu d’arrivé des juifs par train. On le voit encore aux emblèmes nazis vendus sur un marché au prétexte que c’est de « l’histoire ». On le voit à la loi de 2018 interdisant d’évoquer l’idée d’une implication polonaise dans le génocide. De nombreuses questions se posent sur les politiques de la ville et la mémoire : Quelle place pour la vie dans ces lieux d’assassinat ? Comment préserver la mémoire sans pour autant muséifier une ville ? Mais ces questions se teintent aussi d’inquiétude au sujet de la Pologne et de l’antisémitisme toujours prégnant qui a des répercussions sur le traitement de la mémoire et de l’histoire de la Shoah.
Pour être fidèle à l’esprit de ce voyage, je terminerai en alliant ces questionnements à de beaux mots, ceux de Francis Leder.
Le violon de ma guerre s’est tu Est-ce le signe d’un deuil ? Je ne l’ai jamais su. Si ce n’est d’un parent la trop sinistre mort Que ses cordes à jamais en se taisant déplorent C’est qu’un amour abstrait pour toujours s’est éteint C’est tout celui d’un peuple aux malheurs lointains Et ce violon célèbre six millions de fois L’éternel silence de six millions de voix.
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Pan du mur du ghetto de Cracovie toujours debout, il est entouré d’un jardin d’enfant, d’une école et d’un mur d’escalade.
]]>Il n’empêche que nous avons dû casser notre cercle afin de faire la queue pour monter dans l’avion, ou encore effectuer notre test PCR retour, mais une fois ces formalités passées, nous avons jeté nos sacs dans nos chambres d’hôtel et avons reformé notre cercle autour d’Alban. Alban qui nous guida lors de cette première après-midi en Pologne dans l’ancien quartier juif de Cracovie, Kazimierz. Cet après-midi-là, nous ne voyons que la place principale et l’ancien cimetière juif, l’une complètement vide et l’autre habité par les lianes et les mauvaises herbes. Pendant que l’histoire des juifs de Pologne nous est contée, nos yeux se baladent sur la longue place et ne rencontrent aucun être vivant, seulement d’anciens immeubles, des synagogues, et des restaurants « jewish style » fermés. Alban et les étudiant.e.s venu.e.s par le passé nous expliquent que la scène à laquelle nous assistons est loin d’être commune : dans une période hors covid, les touristes et les guides à la sauvette grouillent sur la place au point qu’on peine à entendre son propre guide, et les restaurants supposés proposer une authenticité – alors qu’ils ne sont pas tenus par des personnes instruites des traditions juives – sont remplis de touristes se satisfaisant de cette mise en scène mémorielle. En temps « normal », le commerce a pris le pas sur la mémoire et il est impossible de discerner ce qu’il y a à voir dans cette place de Kazimierz : l’absence des populations juives.
65 000 à la veille de la Seconde guerre mondiale, les juifs sont aujourd’hui 130 à vivre à Cracovie. Sept synagogues en activité dans le quartier, une seule qui survit péniblement aujourd’hui. Le génocide se comprend par le vide qu’il laisse, nous explique Alban, mais le tourisme de masse incite à remplir tous les vides au point de cacher l’absence des populations assassinées. Samuel nous partage son ressenti sur cette place qu’il a déjà foulée huit fois : alors qu’il a pour habitude d’être en colère devant toutes ces mises en scène qu’il juge insultantes envers la mémoire de la population juive, il se surprend à ne pas ressentir cette colère et à pouvoir observer le vide. Comme quoi, chaque venue à Cracovie est singulière.
Le cimetière, quant à lui, se situe derrière un tunnel lugubre qui ne semble pas avoir été bien terminé, et face à la grille fermée derrière laquelle reposent les morts, on peut observer un pan de mur avec un grand aigle tagué entouré du mot « Polska ». En longeant la grille du cimetière, nous nous plongeons dans le paysage bucolique des herbes folles et des stèles qui disparaissent sous les lianes. Cette image tout droit sortie d’un poème romantique est très esthétique mais elle nous dit aussi le non-entretien des stèles… Est-ce que ces morts croisent parfois des âmes éveillées venues nettoyer une tombe et poser quelques cailloux comme le veut la tradition juive ?

Nous rentrons au pas de course à l’hôtel (nous ne marcherons que très rarement à un autre rythme que celui de la course pendant ce voyage), perdons trois ou quatre étudiant.e.s sur la route, et finissons par nous retrouver dans une salle de réunion avec, sur l’écran blanc, Ginette Kolinka, rescapée de Birkenau. À 96 ans, elle aurait bien aimé se joindre à nous, comme elle a pu le faire à maintes reprises avec d’autres groupes, ne serait-ce que pour rapporter en France de la vodka. C’est donc un verre à la main qu’elle nous déroule le récit de sa vie et de sa déportation, répondant aux questions d’un membre du bureau national de l’UEJF qui est avec elle à Paris, parce que sinon, dit-elle, « je ne sais pas quoi raconter. »
Je ne vais pas vous faire le récit de ce moment car vous pouvez retrouver un extrait du témoignage de Ginette Kolinka sur l’Instagram @weremember.scpo, mais j’aimerais vous partager toute l’émotion et la force qu’elle a pu nous transmettre en une grosse heure sur Zoom. Elle fait partie de ces personnes âgées qui refusent de céder à l’aigreur et qui profitent de leur grand âge pour se détacher des filtres imposés par la société et ainsi vivre et s’exprimer librement. Son humour n’a pas de limite au point qu’elle nous explique qu’avant d’être déportée, elle essayait de faire un régime mais n’y arrivait pas, et nous dit qu’avec Birkenau, « je l’ai eu, mon régime ! ».
Ginette Kolinka est une forcenée de la vie, une combattante ; elle refuse d’être une victime et c’est pourquoi, à la surprise générale, elle nous affirme à plusieurs reprises que jamais elle n’a ressenti l’antisémitisme. Elle qui a fui Paris parce qu’elle avait été dénoncée, elle qui a vécu sous une fausse identité pendant deux ans à Avignon, elle qui a été arrêtée par la Gestapo dans son appartement à 18 ans, elle qui a pris le train jusqu’à Drancy puis jusqu’à Birkenau, elle qui a vu son père et son neveu « partir en fumée » (puisque si elle a rejoint le camp de concentration, eux ont été assassinés dès leur arrivée), elle qui a survécu aux camps de la mort ; elle ne pense pas avoir vécu l’antisémitisme. C’est paradoxal, mais en écoutant la suite de son témoignage, on comprend que c’est le symptôme de sa force infinie. Une force qu’elle met aujourd’hui au service de la lutte contre la haine en offrant son témoignage à la jeunesse, car maintenant qu’elle a brisé le silence qui entourait son passé, plus personne ne pourra la faire taire.
Ginette se déconnecte, nous descendons les bras ballants, la bouche pendante, épuisé.e.s de fatigue, vers le réfectoire, mais à peine nos estomacs remplis, nous retrouvons notre cercle pour un tour de salle de présentation et de partage sur nos appréhensions. Je ne vais pas me défiler à ce stade de l’article, et je peux donc vous avouer que lors de cette heure et demi de discussion, j’ai pleuré pendant 45 minutes, d’abord en silence puis à chaudes larmes lorsque ce fut à moi de m’exprimer. Au cours de cet échange, nous avons tous parlé de notre rapport personnel à Auschwitz-Birkenau, que ce soit du fait d’une histoire familiale, d’un intérêt historique, d’une sensibilité particulière, et au moment où Elie nous a raconté sa précédente visite à 13 ans, mon corps n’a plus tenu. Lui dont l’histoire familiale est ancrée dans celle de la Shoah, nous a raconté comment le lieu l’avait terrifié pendant des mois il y a dix ans, et comme il avait peur d’y retourner.
J’ai donc en ce premier soir ouvert le bal des pleurs, pleurs peut-être moins nombreux que ce qu’on aurait pu imaginer, beaucoup étant surpris.e.s de l’écart entre leurs réactions anticipées et les véritables émotions ressenties le lendemain à Auschwitz-Birkenau. À l’inverse de ceux qui craignaient d’inonder la Pologne, Simon nous raconta ce soir-là qu’il était longtemps demeuré réticent à l’idée de prendre part à un voyage risquant de tomber dans l’écueil d’un « tourisme de la désolation », reprenant ainsi l’expression du photographe français Ambroise Tézenas, pour ensuite fustiger l’injonction narcissique aux pleurs et à l’émotion visible. Sa prise de parole permit de rappeler que chacun réagirait différemment et qu’il ne fallait pas s’imposer de pleurer si ce n’était pas notre manière de recevoir ce à quoi nous nous préparions à faire face. Ainsi, aucun.e de nous n’envisageait le lendemain de la même manière, mais nous étions tous et toutes d’accord sur l’importance de ce que nous allions accomplir.
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Participant.e.s du voyage face à l’ancien cimetière juif du quartier de Kazimierz.
]]>Un peu de contexte d’abord. L’antenne de Sciences Po de l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) a décidé cette année d’organiser un voyage de la mémoire à Cracovie et Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Comme toutes les principales associations de Sciences Po, La Péniche s’est vue proposer par Elena Flack, la présidente de l’UEJF Sciences Po, de participer à ce voyage par l’intermédiaire d’un.e représentant.e. Ainsi, rédactrice de La Péniche, je me suis retrouvée un jeudi matin dans le terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle, assise à même le sol avec trente-quatre autres étudiant.e.s, membres de l’UEJF ou représentant.e.s d’associations et syndicats étudiants du campus de Paris et de Menton, tous présent.e.s, si ce n’est prêt.e.s, pour vivre cette expérience hors du temps.
J’ai participé à ce voyage de la mémoire en tant que membre de la communauté étudiante de Sciences Po avant de le faire comme journaliste, c’est pourquoi tout au long de cet article je m’inclurai dans le récit que je m’apprête à débuter. Vous le comprendrez, ces quatre jours furent d’une telle intensité, qu’il est impossible pour moi, participante active, de me désengager de leur narration, ce serait fort malhonnête. Je ne vais pas dans cette série d’articles retracer l’histoire de la Shoah ou vous transmettre toutes les connaissances qu’a pu nous partager Alban Perrin, notre guide et historien au Mémorial de la Shoah à Paris : pour vous instruire à ce sujet, je vous renvoie vers les productions de mes camarades de Sciences Po TV et de Radio Germaine. Je vais de mon côté tenter de vous transmettre des fragments de ce que nous, trente-cinq étudiant.e.s aux histoires familiales et aux engagements divers, avons pu vivre le temps d’un voyage. L’exhaustivité ou l’objectivité ne seront pas de mise, mais elles seront dignement remplacées par l’honnêteté, l’émotion et la volonté de transmission.
Au commencement, on trouve le bureau de l’UEJF Sciences Po : Elena Flack, Elie-Emmanuel Levinas, Léa Salomonowicz, Ethan Werb, Simon Attias, Léa Hanoune, Victoria Peresse, et le bureau national pour les soutenir et les accompagner : Samuel Lejoyeux et Yossef Murciano. Tous ont imaginé et construit un programme de quatre jours au rythme soutenu, l’idée de pause n’ayant pas sa place dans ce voyage, pour faire de trente-cinq étudiant.e.s les Témoins de la mémoire de la Shoah. Elena Flack nous explique avoir pour objectif de fédérer la communauté étudiante autour de la lutte contre la haine, contre toutes les formes de haine, lutte qui s’incarne dans notre cas par une expédition dans la Pologne glaciale afin de porter la mémoire d’une forme ultime de la haine : l’assassinat des populations juives par le régime nazi, et ce de manière industrielle dans plusieurs centres de mises à mort dont fait partie Birkenau. S’instruire de la mémoire de la Shoah et la transmettre consiste pour la présidente de l’UEJF Sciences Po en un devoir universel, idée partagée au sein du groupe. Pour clôturer le voyage, Alban Perrin nous dira que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des juifs mais celle de nous tous et toutes qui refusons de céder à la haine. Ne se satisfaisant pas de grands discours universalistes, les étudiant.e.s de l’UEJF ont fait par ce voyage le choix de l’action en fondant de la première à la dernière pierre un voyage pour transmettre à des représentant.e.s de la communauté étudiante la mémoire de la Shoah. Représentant.e.s qui, à leur tour, feront vivre la mémoire à Sciences Po et partout autour d’eux, en parlant, en écrivant, et en accompagnant leurs proches au Mémorial de la Shoah, à Auschwitz-Birkenau, ou dans d’autres lieux de mémoire.
La confrontation au paroxysme de la haine se veut aussi être le moyen d’interpeller sur les formes contemporaines de la haine, que ce soit l’antisémitisme, le racisme, ou toute autre forme de discrimination. Tout au long du voyage, le temps présent ne s’absente jamais véritablement, il accorde une place de choix aux récits du passé mais ne s’éloigne pas tout à fait et s’immisce dans tous les petits trous en nous rappelant que la haine est féroce et que si nous ne la combattons pas activement, elle nous écrasera tous. Avec ce voyage, l’UEJF Sciences Po, en s’inspirant de ce qui a pu être fait en 2019 à l’Université Paris 1, nous offre un modèle de mise en action associative des valeurs qu’elle porte.
Première étape de cette expérience, la visite privée du Mémorial de la Shoah à Paris le lundi 3 mai 2021. Après être passé.e.s dans l’Allée des Justes au dos du Mémorial, nous circulons entre les grandes stèles du Mur des Noms, stèles blanches noircies par les gravures des prénoms, noms et dates de naissance de tous les déportés juifs et toutes les déportées juives, dont le point de départ fut la France, pays des Droits de l’Homme supposé les protéger de la barbarie. Nous sommes ensuite entré.e.s dans le Mémorial, pour suivre notre guide à travers un dédale de pièces… Elles défilent les unes après les autres, les horreurs s’accumulent, jusqu’à une salle toute en longueur au bout de laquelle on aperçoit deux photographies floues, mal cadrées. De loin, je crois décrypter une montagne de graviers, en m’approchant je comprends que ces clichés sont les preuves du génocide.
Les graviers ne sont pas des graviers.
Prises par des membres du Sonderkommando, groupe de déportés juifs chargés de brûler les corps gazés d’autres déporté.e.s, les deux photographies que j’observe sont les seules preuves en image des mécanismes de mise à mort des populations juives par les nazis. Nous retrouverons ces images glaçantes au fond de Birkenau, dans un champ verdoyant semblant avoir oublié que les cendres de centaines de milliers de victimes ont nourri sa terre. Après la fin du tour du Mémorial au pas de course, nous empruntons des escaliers et nous retrouvons au sous-sol, dans la crypte. Maïa nous racontera plus tard qu’au moment où ses pieds ont foulé les SIX marches amenant dans la crypte, que ses yeux avaient comptés les SIX branches de l’étoile de David, que ses oreilles avaient entendu le silence de SIX millions de juifs assassinés, elle avait été saisie d’une émotion sans commune mesure. La crypte est d’une grande puissance en ce qu’elle transmet à celles et ceux qui la pénètrent un sentiment de pesanteur qui saisit les cœurs. C’est indéniable, elle empoigne sans ménagement ceux qui y descendent, mais elle peut aussi sembler apaisante et poétique, avec son puits de lumière éclairant uniquement l’étoile de David et les SIX urnes qui y sont encastrées, le reste de la pièce n’ayant droit qu’à la pénombre.
En quittant le Mémorial, je discute avec Alexandra, nous nous demandons si nous serons capables d’exprimer une émotion lorsque nous foulerons le sol d’Auschwitz-Birkenau. Au Mémorial, nous avons compris l’importance du voyage que nous allions accomplir, mais les larmes n’ont pas coulé… Qu’en sera-t-il en Pologne ?
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Alban Perrin (de dos) et les participant.e.s du voyage de la mémoire dans l’ancien quartier juif de Kazimierz, face à la statue de Jan Karski, résistant polonais.
]]>Faisant écho à celui du BDA, « En mouvement », mais également à la période que l’on traverse, ce thème est vu comme une lueur d’espoir et une ode à la créativité. « La turbulence, on a tendance à la voir vraiment négativement. La turbulence dans nos vies, ou encore dans les airs quand on prend l’avion… Mais, malgré tout, de la turbulence naissent des mouvements, qu’on a essayé de recréer de façon moins caricaturale », explique Elsa Polycarpe, coresponsable de la SDA, aux côtés de Emma Saclier. « On voulait montrer que des turbulences naissaient d’autres choses qui pouvaient être positives : c’est de l’espoir, mais c’est aussi pour montrer que tout est fracassé et qu’on arrive malgré tout à en faire quelque chose. »
Cette virtualisation du quotidien qui s’est faite au forceps chez l’ensemble des étudiants a également affecté la SDA et, pour la deuxième année consécutive, elle s’est vue obligée de se réinventer malgré elle. Allégement du programme, art distancié, conférences en visio… En somme, un effet conséquent de la COVID-19 sur le déroulement de cette semaine. Emma explique : « Normalement, une SDA a plusieurs événements dans la journée, là on a décidé de ne pas surcharger les étudiants donc on a choisi une seule conférence, qu’on voulait vraiment intéressante. » Malgré ces contraintes, les deux responsables se sont acharnées pour adapter la semaine au contexte difficile, le tout en offrant aux étudiants une échappatoire artistique. Cette unique conférence qu’Emma mentionne, au sujet de la diversité dans la danse classique, a merveilleusement bien ouvert la SDA. Elle réunissait Pap Ndiaye, rédacteur d’un rapport qui revient sur les écueils discriminatoires à l’Opéra de Paris, et Marie-Astrid Mence, danseuse professionnelle au sein de la compagnie londonienne Ballet Black. « Une intervention un peu plus théorique et institutionnelle de la part de Pap Ndiaye pouvait être vraiment intéressante. Mais on ne voulait pas qu’une seule parole, alors on a choisi d’y associer celle de la danseuse Marie-Astrid Mence, et l’échange a très bien fonctionné », explique Emma.
Plus que turbulent, ce fut le moment pour la table ronde d’interroger non seulement les spectacles hérités d’un répertoire établi au dix-neuvième siècle, qui véhiculent racisme et sexisme, mais aussi une norme chromatique qui se retranscrit dans le processus de sélection, menant à un manque de diversité et une auto-censure du fait de la sous-représentation. Mettant en lumière le problème racial, les pressions et les injustices au sein de la danse classique française, les intervenants ont notamment appelé à « faire quelque chose pour que l’opéra ait du sens pour la société d’aujourd’hui », et ce dans une maison où la tradition est souvent érigée comme une norme figée. Le zoom, qui a réuni plus de soixante participants lundi soir, a ainsi permis de revenir sur la démarche de changement suscitée par le manifeste « De la question raciale à l’Opéra de Paris ». Rédigé par cinq danseurs et signé par près de cinq cent personnes, il alertait sur la discrimination raciale au sein de l’institution. Après cette demande d’une politique anti-discriminations interne efficace, une mission sur la diversité a été constituée, confiée à Constance Rivière et Pap Ndiaye, et a abouti à la rédaction d’un rapport sollicitant de nécessaires réformes. Le premier signe d’une transformation possible de l’Opéra fut notamment la prohibition des pratiques de grimage racialisé (black face ou yellow face). Pour Elsa, les questions relatives au manque de diversité dans les milieux culturels, sont « un thème qui nous touche de près ou de loin, surtout avec ce qu’il se passe à Sciences Po. » Elle ajoute : « Il y avait ce rapport au corps et à l’art qui nous a semblé pertinent. Mais surtout, le fait d’avoir des chaussons ou des collants noirs, par exemple, ça change tout pour une danseuse. Pourtant, cette problématique a encore trop peu de visibilité. »
Une conférence, mais pas que : la SDA est, rappelons-le, un événement catalyseur polymorphe qui réunit ce que l’ensemble des pôles du BDA proposent — de l’art de la scène à la sculpture, en passant par les arts visuels et la littérature. Les rubans qui pendent au plafond de la péniche, lieu de passage phare du 27, ne vous ont sûrement pas échappé. Le grand hall d’entrée semblait amorphe, anesthésié par les confinements, et voilà qu’il reprend vie, haut en couleur et en poésie. Face à son banc en bois, projeté sur ses murs, on lit les mots « Huileuse, la Seine ne scintille plus. » Mais la péniche, si.

Un autre lieu de passage a été investi par la création et l’inspiration : dans le hall du 28 rue des Saints-Pères, une exposition photo, intitulée « La vie est le chemin » s’est immiscée. Présentée sous la forme de cinq puzzles de photographies, elle met en avant des lignes sinueuses, distordues par l’eau ou le soleil. Ces irrégularités inespérées sont le symbole de turbulences qui font en réalité partie intégrante de nos vies, et qui nous modèlent. Du fracassé jaillissent des mouvements rapides, inattendus et indisciplinés, mais aussi le beau. Et pas seulement au sein des couloirs de Sciences Po, mais aussi en dehors : dans cet esprit, dix danseuses d’Art’Core ont tourbillonné dans le parc Montsouris dans des mouvements parfois coordonnés, parfois imprévisibles, mais toujours gracieux (pour voir la performance d’Art’Core, c’est ici).

La SDA a ainsi exposé une diversité d’expériences turbulentes, agitations désordonnées et déstabilisantes, qui se caractérisent par un seul mot : l’éclectisme. « C’était faire le plus possible en un temps très limité. On a vraiment voulu faire une sélection très large qui pouvait parler au plus grand nombre et diversifier les champs culturels », d’après Elsa. Emma ajoute : « Pour nous, c’était important d’avoir des œuvres visibles par le plus de monde possible, c’est pourquoi on a choisi de tout rendre accessible à distance, même ce qui est en présentiel. » Pas de panique pour ceux qui ont donc quitté la capitale : toutes les turbulences de la semaine dernière sont en ligne sur Facebook, ou mises en avant dans le troisième numéro du magazine photo Blinke.
Finalement, pour les deux responsables de la SDA, il s’agit surtout d’une exaltation artistique. Selon les mots d’Elsa, « l’art est un domaine magnifique dans le sens où toutes les contraintes qu’on peut nous imposer — fermeture des lieux culturels, interdiction de se rassembler — ne nous empêchent pas de faire parvenir l’art aux gens, parce que son message se diffuse par les émotions et l’ensemble des sens. C’est absolument nécessaire de faire vivre l’art dans cette période, c’est ce qui est salvateur. » L’art, ou la sublime bouffée d’air frais alors que le monde suffoque.
Crédit images : Bureau des Arts de Sciences Po
Image de couverture : Plafond de la péniche
]]>