L’inquiétante marche vers la 3A
La question des couples affrontant la 3A cache deux configurations très différentes. Dans l’une, les deux amoureux s’en vont chacun pour leur troisième année avec les mêmes angoisses et les mêmes rêves. Dans l’autre, il n’y en a qu’un qui part à l’étranger, alors que l’autre reste sagement dans sa vie française. Dans les deux configurations cependant, les derniers mois avant la 3A sont douloureux et angoissés. La tentation est grande, au moment de livrer ses rêves à l’administration, d’aménager ses vœux de 3A pour éviter les milliers de kilomètres et le décalage horaire. Lou-Anne est aujourd’hui étudiante en Master à Sciences Po. Elle est partie à Pékin, laissant son âme sœur à Paris, mais avait hésité à se rabattre sur Londres. Le dilemme est le même chez de nombreux sciencepistes. Là où les rêves d’enfance incitent à traverser les tropiques et les continents, l’Amour chuchote des destinations plus rationnelles.
Souvent, la 3A prend de court. On s’installe dans la vie sereine des études supérieures, on tombe amoureux et on se rend compte, à quelques mois du départ, que l’on va s’envoler à 5 000 kilomètres de l’autre. Les vœux, à renseigner dès décembre de la deuxième année, sont saisis dans un contexte différent de celui de juin, où l’on se retrouve assailli par panique et angoisse. HuoLong et JingLing (c’était leurs noms chinois dans leur université d’accueil) étaient en couple pendant leurs 3A, lui à Taïwan, elle en Chine. Pas encore ensemble au moment du choix de la destination, ils s’accordent pour dire que s’ils avaient pu, ils auraient opté pour une plus grande proximité géographique.
Pour tous les Sciencepistes en couple, l’heure de la séparation approche vite. Pendant l’été précédant la 3A, la tension monte au fil des sombres prédictions des amis et parents qui, avec une tête d’enterrement, ne donnent pas cher de la peau de l’amour des tourtereaux. Des serments se forment alors, timides promesses d’amoureux qui sentent l’obstacle approcher. Camille et Pierre sont partis en Allemagne et en Grande-Bretagne. Ils se sont promis de ne rien s’interdire et de respecter la vie de l’autre, instaurant cependant une barrière autour de l’épineuse question de l’infidélité. Victoire, partie à Vancouver et laissant son copain découvrir Amsterdam, l’a aussi évoqué avec lui : « on s’est dit qu’on en discuterait si quelqu’un nous plaisait vraiment, pour ne pas que le couple soit un fardeau pendant la 3A. Mais finalement on n’a rencontré personne qui nous plaisait plus que l’autre ! »
Kit de survie pour relations à distance
Les premiers mois de 3A sont souvent les plus délicats. On se heurte à l’inconnu, à de nouvelles difficultés, au doute. L’absence de l’autre, qu’on retrouvait jadis en péniche ou sur les quais de métro, s’en fait d’autant plus sentir. Outre l’absence physique, la singularité d’une année à l’étranger crée des univers complètement différents, dans lesquels il est difficile de partager quelque chose avec l’autre.
Le quotidien de la 3A se met laborieusement en place, et avec lui tous les petits arrangements qui ravivent la flamme avec la lointaine âme sœur. Les messages et les appels se multiplient pour tromper l’absence de l’autre, privilégiant souvent Skype. Les petites attentions, témoins et preuves de l’Amour qui subsiste encore, ne sont pas à négliger : envoi de fleurs, chocolats, bijoux, livres, … Tout est bon pour rappeler à l’autre tout l’Amour qu’on lui porte et lui permettre de dormir sur ses deux oreilles. JingLing et HuoLong ont été particulièrement adeptes de ces petits échanges du quotidien, « mettant chacun dans la poche de l’autre » pour lui montrer son quotidien.
La 3A place cependant un obstacle redoutable entre les amoureux : le décalage horaire. Celui-ci, outre qu’il limite temporellement les appels des couples, provoque des confrontations d’état d’esprit périlleuses. Alors que l’une s’apprête à s’endormir, l’autre dévore ses céréales et n’est pas encore tout à fait éveillé. Pas l’idéal pour les grandes déclarations et les anecdotes sur la météo au Danemark.
Nécessaires retrouvailles
On ne part évidemment pas de l’autre côté du globe sans promesses de retrouvailles. Dès les premiers instants de la 3A des projets de retours ou de voyages sont étudiés. Google Maps à l’appui, on cherche une destination à mi-chemin entre Madrid et Johannesburg, entre Buenos Aires et Boston. Les billets retours pour Paris sont achetés bien vite, l’envie de renouer avec la vie française et son confort est trop forte. Les évasions se multiplient donc, creusant considérablement le budget de la 3A mais augmentant tout autant la jauge de bonheur des sciencepistes amoureux.
La fréquence de ces retrouvailles diffère selon que l’on est parti à Wellington ou à Bruges. Pour beaucoup, il faut se contenter de deux petites parenthèses dans les bras de l’autre, l’une à Noël, l’autre un peu plus tard, quand on a compris comment manier le décompte d’absences de l’université d’accueil. Mais, selon tous les anciens 3A toujours amoureux, les retrouvailles sont essentielles. Comme Victoire le précise, la 3A est un moment de grand changement personnel, d’où la nécessité de ce petit « update » de mi-parcours, pour retrouver l’autre et s’en imprégner. Pour Lou-Anne, la visite de son copain en Chine fut la plus importante : « c’était indispensable, car j’aurais été frustrée qu’il ne voit pas là où j’ai vécu ».
Enfin, la 3A est parfois le théâtre de retrouvailles inattendues mais pleines de panache. Jeanne est partie en Chine, et elle ne comptait pas retourner en France de l’année. Son copain, qu’elle ne devait pas voir pendant ces dix longs mois d’aventure, l’a cependant rejointe pour les six derniers mois, trouvant un job de professeur d’anglais sur place et accompagnant Jeanne jusqu’à la fin de son année. Un symbole de comment le manque peut, méprisant les budgets prévisionnels et les funestes présages, abolir les distances.
Ordonnance pour amoureux inquiets
Tous ces heureux sciencepistes, dont j’ai cité les noms et les histoires, ont vaincu l’épreuve de la 3A. Mais il ne faut pas oublier les difficultés que cette année à l’étranger représente. Avec cet incontournable de la scolarité, Sciences Po met à l’épreuve les couples de ces élèves de façon assez brutale. L’Ecole ne laisse pas le choix. Il faut partir, et pas qu’un peu. Le manque, l’inquiétude, l’insécurité sont le lot de la 3A, pour les amoureux comme pour les célibataires. Et même si les couples survivent, les difficultés ne sont pas niées, notamment par HuoLong et JingLing : « ce n’est pas du tout quelque chose qu’on aimerait revivre ».
Les conseils sont multiples pour tous les futurs 3A qui vont affronter leur avenir sentimental. Jeanne, Victoire, Lou-Anne, Camille, HuoLong et JingLing en ont été particulièrement prodigues. Ressortent l’importance de la confiance, de la communication et de la mise en commun des attentes vis-à-vis de cette fameuse 3A. L’instauration de moments réguliers de retrouvailles pendant l’année est également centrale. Enfin, ne pas hésiter sur la naïveté mielleuse, bien sûr, qui ne peut pas faire de mal et qui ornera la table de chevets des amoureux séparés de photos, bijoux et lettres.
Toute la scolarité à Sciences Po est centrée sur l’étudiant en tant qu’individu. Malgré les efforts altruistes du Parcours civique, ce sont une carrière et une vie qui se préparent rue Saint-Guillaume, souvent dans l’individualisme. La 3A porte fréquemment l’étiquette de la dernière parenthèse avant la vie d’adulte, comme un enterrement de vie d’enfant. Les choses sérieuses ne commenceraient qu’après. Et on se dit qu’il serait bien dommage de se lancer seul dans cette vie d’adulte, sans cette âme sœur aux charmes infinis.
Simon Le Nouvel
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Remplaçant Reda Kateb et Vincent Lacoste par Louise Bourgoin, Alice Belaïdi et Zacharie Chasseriaud, Lilti ne change finalement pas grand-chose à ce qui a fait le succès du film, sorti en 2014. Le portrait d’internes courageux, souvent à la dérive et toujours très attachants, suffit à rendre la série forte et addictive. La légitimité incontestable du réalisateur rend les scènes particulièrement réalistes et crédibles, permettant d’ajouter ce qu’il faut de gravité latente à ce qui reste une création originale Canal. L’intrigue amoureuse entre Alison et Hugo, les deux jeunes internes déboussolés et exténués, rappelle également ce qui semble être au cahier des charges des séries françaises.
L’essentiel n’est cependant pas là. Habillée comme une série classique, Hippocrate parvient à devenir exceptionnelle. Courte et intense, elle joue sur tous les tableaux en étant à la fois triste, profonde, joyeuse et rythmée. Alors qu’on s’attend lors du premier épisode à assister à ce qui ressemblerait à un documentaire certes instructif mais peu rythmé, Litli arrive à transformer sa série en une succession de micro-intrigues autour des différents patients qui se succèdent sur les lits de l’hôpital Poincaré. L’éventail de ce qui peut arriver de plus sinistre est évoqué : tentative de suicide, grand prématuré, hémorragies internes, arrêts cardiaques… Face à cette cascade de malheurs initiant à une carrière d’hypocondriaque, le spectateur est soumis aux mêmes émotions que les internes qui découvrent la difficulté du métier qu’ils rêvent d’exercer. Noyé dans la multitude des patients, on oscille entre compassion et indifférence. Cet apprentissage de la relation avec les patients est un grand thème de la série : là où les jeunes internes surinvestissent émotionnellement la guérison de leur patient, le tourbillon permanent de l’hôpital et leurs aînés ne cessent de leur rappeler la distance qu’il est nécessaire de placer avec le quotidien sombre du monde hospitalier.
Suivant cette logique, on s’attache finalement très vite aux internes et très peu aux patients. Alice Belaïdi incarne une néo-interne attentionnée mais paniquée, qui fait échos à certains souvenirs de stages de 3ème . Le personnage de Zacharie Chasseriaux est d’abord présenté comme très gentil et très incompétent, ses maladresses ajoutant un certain comique à des scènes pourtant pas bien gaies. La troisième interne, Chloé Antovska, jouée par Louise Bourgoin, est l’héroïne de la série. Passionnée de réanimation, hypercompétente et un brin névrosée, elle donne une sacrée profondeur à la série par ses cols roulés, ses réflexions cinglantes et ses rares sourire à ses camarades internes. A ces trois internes se joint un médecin légiste d’origine albanaise, campé par Karim Leklou, qui ressuscite la bonhomie rassurante et sereine de Reda Kateb.
Ces quatre-là sont donc le cœur de l’intrigue. Pas grand-chose ne se passe, mais suffisamment pour qu’on ait très envie de regarder les trois derniers épisodes d’un seul coup, complètement fasciné. Les messages de Lilti sont discrets et globalement recouverts par le poids émotionnel de la série. On note quand même la mise en lumière de certaines grosses carences : sous-effectifs, bureaucratisation excessive, manque de prise en charge des internes.
Enfin, et c’est bien l’essentiel, Hippocrate est une excellente série car elle suscite deux émotions rares. D’abord une empathie extraordinaire pour les personnages. Difficile de rester scotché devant son écran sans ressentir l’envie irrépressible de faire d’énormes câlins à la plupart des héros. Ce sentiment d’amour est très recherché par les créateurs de séries, mais souvent maltraité par des personnages caricaturaux binaires. Au contraire, Lilti arrive ici à nous faire tomber amoureux de tout le monde. Par ailleurs, Hippocrate est forte en ce qu’elle parvient à faire réfléchir suffisamment le spectateur pour que celui-ci ait une envie revigorée de profiter de la vie. Certes niais et éphémère, l’engouement provoqué par les multiples malheurs que traversent les personnages de la série demeure satisfaisant.
Rien de plus à ajouter, si ce n’est une immense admiration pour le travail de toute l’équipe d’Hippocrate. Cette série, qui devrait proposer une saison 2 en 2019, a l’immense mérite de mêler émotion, documentaire, intrigue et profondeur. Ce cocktail fait passer très vite les huit épisodes, et amène le spectateur à finir l’ultime épisode avec l’immense envie de faire quelque chose de sa vie.
Simon Le Nouvel
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Pancartes, abribus et sourires.
Le rassemblement place du Panthéon permet d’admirer la ponctualité des collégiens, lycéens et étudiants qui remplissent la place et la rue Soufflot à 13 heures pétantes. Les visages sont souriants, festifs, parfois masqués par le voile d’inquiétude des 5èmes pour qui c’est la première manif. Les chants et l’engouement sont sublimés par l’enthousiasme d’ados ravis de louper les cours de techno et de musique qui leur étaient promis. A la place, slogans et pancartes fleurissent, dans une effervescence incontestable. Les plus jeunes ont des pancartes soigneusement travaillées, malheureusement peu servies par la taille de leurs auteurs. Certains arborent de plus nonchalants bouts de carton sur lesquels a été bâclée une phrase mal sentie. Mais l’imagination est prolifique, et on note des perles telles « parce que c’est notre planèèèèèète », « moins de banques, plus de banquises », « moins de degrés pour ma planète, plus pour ma vodka » ou les plus fins « chauffe mon clito, pas ma planète » et « le climat du Gabon, seulement dans mon caleçon ».
Du côté chant, les 50 000 jeunes Parisiens ont vite fait le tour et cherchent une alternative au sympathique mais redondant « Et 1, et 2, et 3 degrés. C’est un crime contre l’humanité ». Des Marseillaises sont entonnées pour combler le vide, preuve que les cours d’EMC ont été moins inutiles que prévu. Le reste des chants est remarquablement hétérogène, passant sans transition de « tout le monde déteste la police » à « Djadja » d’Aya Nakamura. De quoi symboliser la diversité des profils qui défilent du Panthéon aux Invalides, entre collégiens à Henri IV et syndicalistes de Tolbiac.
La marche se dirige donc progressivement vers les Invalides, via le Boulevard Montparnasse. Les abribus sont pris d’assaut par les bandes de garçons de 4ème en quête d’adrénaline et par les militants du NPA. Le cortège suit tranquillement son cours, dans une sérénité heureuse qui facilitera d’autres mobilisations futures. L’arrivée sur la place des Invalides se fait autour de 15h30, permettant à la foule des jeunes militants de se rendre mieux compte de l’ampleur de la mobilisation. Les pelouses sont vite accaparées par les groupes d’amis, ce qui donne au air amusant de pique-nique de sortie scolaire à la fin de la manifestation.
Collégiens et sciencespistes : retour en arrière et même combat
A Sciences Po aussi la cause du climat a mobilisé, et c’est toute une délégation de sciencepistes qui a envahi le Boulevard Saint-Germain pour se joindre au rassemblement du Panthéon autour de 13 heures. Conséquence de deux AG climat particulièrement suivies, ce mouvement massif des étudiants de la Rue Saint-Guillaume est tout sauf étonnant. Rien ne pouvait plus mobiliser les foules que cette cause du climat déjà très présente à Sciences Po, entre discussions sur l’empreinte carbone, revendications sur les financements de l’école, passage aux touillettes en bois et conférences sur la transition écologique.
De nombreux sciencepistes se sont donc joints à la fête, faisant eux aussi la grève des cours. Le directeur Frédéric Mion avait depuis le début de la semaine annoncé que l’après-midi du 15 mars serait banalisée, enlevant un peu de panache à cette grève des cours qui se voulait subversive. Une fois sur place, les étudiants à Sciences Po se sont retrouvés immergés dans cette foule unique de collégiens remontés à bloc. L’occasion pour chacun de, entre deux slogans, se remémorer les particularités amusantes de cet âge pas comme les autres. Les collégiens qui ont marché pour le climat ont un mérite incontestable : ils n’ont pas profité de cette journée de grève pour aller jouer à Fortnite. Ils forment une masse de Nike, de doudounes Redskins et de sweats Quiksilver. Les garçons sont soit timides soit très bruyants, alors que les filles naviguent en bande, cheveux aux épaules et pantalons larges.
C’est à ces collégiens parisiens que se sont joints les étudiants à Sciences Po. Une sorte de réminiscence de leur vie d’avant, le militantisme en plus.

Quelle suite ?
Le mouvement de grève mondiale ne devrait certainement pas s’arrêter là. Ce n’est pas maintenant que les Français sont entrés dans la danse du climat que les jeunes Tchèques, Suédois et Belges vont abandonner les « Fridays for future ». Les prochains vendredis seront sans doute encore le théâtre de mobilisations à travers le monde. Si certains profs et proviseurs tenteront sans doute de resserrer la vis lundi matin, il n’y a pas de raison pour que ce prometteur mouvement du 15 mars n’ait pas de suite.
A Sciences Po aussi, la tendance est de suivre le mouvement de Greta Thunberg. De futures AG ou actions concrètes ne sont pas pour l’instant prévues, mais l’histoire ne devrait pas s’arrêter rue Saint-Guillaume.
Cette marche aura permis d’afficher la forte mobilisation des jeunes Français. En France, c’est plus de 100 000 collégiens, lycéens et étudiants qui ont manifesté pour que les élus prennent leur responsabilité face à l’immense danger du réchauffement climatique. La spontanéité et l’ampleur de cette mobilisation de la jeunesse sont d’autant plus salutaires qu’elles tranchent avec le sinistre constat de la journée de manifestations du samedi 16 mars, assombrie par les diverses destructions en marge des rassemblements des Gilets Jaunes et pour le climat. Le 15 mars, ce n’étaient que des jeunes, des élèves encore naïfs, souvent dépolitisés, se souciant sûrement plus de leur prochain iPhone que du tri sélectif. Mais ils étaient tous là. On ne leur demande pas encore d’être rationnels, sérieux et cohérents. Ils devaient simplement être là, crier et chanter avec ferveur, pour faire bouger les lignes d’une situation de plus en plus préoccupante.
Simon Le Nouvel
]]>Un peu de tout : Michael Jackson, musique bolivienne et omnivorisme culturel
En utilisant cette réponse passe-partout, le mélomane lambda affiche une ouverture d’esprit qui se veut exemplaire. Sous-entendu, il est capable de s’enthousiasmer avec dans ses écouteurs le deuxième album de Michael Jackson, les chansons de rappeurs US underground des années 2000 ou les symphonies de n’importe quel compositeur français du XIXème siècle. Celui qui répond « un peu de tout » trouve l’orgasme musical dans n’importe quel style : jazz, pop, folk, trap, métal, classique… Outre cette tolérance bienveillante à l’égard des artistes, cette réponse permet aussi de montrer l’étendue de sa culture. « Un peu de tout », c’est aussi annoncer fièrement « j’ai découvert Soviet Suprem dans un festival en Moselle cet été, mais bien sûr les CDs de Goldman passaient en boucle dans la voiture familiale, et je n’ai rien contre un peu de musique bolivienne en live dans un café littéraire ».
Ce phénomène de prudence et d’ouverture musicale a un nom : l’omnivorisme culturel. Ce phénomène, théorisé par le sociologue Richard Peterson, décrit le passage d’un système fermé de snobisme culturel à « un capital culturel qui apparaît de plus en plus comme une aptitude à apprécier l’esthétisme différent d’une vaste gamme de formes culturelles qui englobent non seulement les arts, mais aussi tout un éventail d’expressions populaires et folkloriques ». En clair, l’omnivore musical ne se contente pas de fréquenter l’Opéra Garnier et les concerts de jazz. Pour mieux se distinguer culturellement, il insiste aussi sur des goûts plus populaires et éclectiques. C’est ainsi que fleurissent sur les playlists les tubes de Claude François pour les bons souvenirs, le nouvel album d’Aya Nakamura pour être dans le vent et les « musiques du monde » pour éviter l’ethnocentrisme. Les catégories sociales les plus concernées par cette grosse tendance ? Les étudiants et les cadres, selon le sociologue français Philippe Coulangeon. De quoi deviner que les omnivores sont légion du côté de la Rue Saint-Guillaume…
Noms inconnus et syndrome Télérama
« Un peu de tout » n’est souvent qu’une réponse préalable, annonçant une liste forcément non-exhaustive d’artistes considérés comme des génies. Il est conseillé de commencer cette liste par des noms peu connus, histoire de plonger l’interlocuteur dans ses propres lacunes. Ainsi sont cités Robert Cray, Holllie Cook et Albin de la Simone, insufflant perplexité et respect à l’interlocuteur qui commence à se demander pourquoi il a voulu parler de musique. L’omnivore enfonce le clou en confessant qu’il adore Stromae, aime bien Xxxtentacion mais moins depuis sa mort, et trouve Orelsan moins percutant depuis qu’il a du succès.
On retrouve dans les travers des omnivores culturels certains aspects moqués chez les critiques musicaux français. Un petit détour par le site de l’hebdomadaire Télérama fait échos aux goûts de ces mélomanes qui, perdus dans la diversité de la musique contemporaine, ne peuvent se résoudre à ne pas écouter un chanteur et souhaitent toucher à tout. Le magazine déclare ainsi, dans ses dernières critiques, « aimer passionnément » (et sans beaucoup de surprise) les CDs d’Éric Le Lann, Fred Nevché et Bixiga 70, un big band afro-brésilien. Ce qui ne s’invente pas. Derrière tout cet éventail musical, regroupé autour de la fameuse formule « j’écoute de tout », semble se reformer un snobisme musical, englobant tout sauf ce qui a du succès. Un succès à fuir, déconseillé et contagieux, qui fait déguerpir les titres de M.Pokora, Rihanna et Maître Gims des playlists des omnivores. Le troisième album de ce dernier, pourtant prolifique, ne fait même pas l’objet d’une critique par Télérama.
Un peu de tout, beaucoup de pas grand-chose
Le « un peu de tout » est donc peut-être un modèle qui tient la route pour se sortir d’une question embarrassante, mais ne donne qu’une image déformée des goûts d’un individu. Pire, il participe à un renouveau de la distinction des forts capitaux culturels. Pourtant il pose question. S’il est exclu du « tout » tout ce qui passe sur NRJ et Skyrock, on se doute bien qu’il faut quand même deux ou trois omnivores égarés pour que les dix premières places du Top France soient autant trustées par Dadju, Soprano et MHD.
Enfin l’ambition du « tout » musical est une utopie souvent contraire à nos habitudes culturelles. Si les plateformes de streaming comme Deezer ou Spotify semblent nous ouvrir les portes de l’infini musical, chacun finit toujours par écouter les vingt mêmes chansons, les cinq mêmes albums. Si l’on se prend à devenir « fan » de beaucoup d’artistes, on continue à n’aller en voir que deux ou trois en concert, pas plus. La diversité musicale est souvent une réalité, mais dans une mesure bien moindre que celle promise par le « un peu de tout ». Aznavour, Thérapie Taxi et Pink Floyd cohabitent certes dans les playlists savamment concoctées. Mais c’est toujours « Oops I did it again » de Britney Spears qu’on finit par écouter compulsivement en sortant des cours, dix fois, quinze fois de suite.
Alors pas de panique. La prochaine fois qu’on vous demande ce que vous écoutez, ne répondez pas « un peu de tout », sous peine d’être catalogué de dangereux snob élitiste. Répondez « les chansons de Britney Spears ».
Simon Le Nouvel
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Les 3 septembre se ressembleront éternellement. Alors que je prends le chemin de la rue Saint-Guillaume avec l’humeur des grands jours, l’ambiance générale de la Ville-Lumière fait honneur aux dizaines de reportages sur la rentrée qui ont fleuri sur BFM et consorts. Les enfants semblent partout, tous entrant en CE2, tous à l’affût. Les pères de famille prennent leurs rôles très au sérieux : un enfant accroché à chaque manche de leur costume, et en avant pour une nouvelle année. Les enfants arborent une mine déconfite et anxieuse, tranchant avec l’impeccable netteté de la plus belle chemisette à carreaux de leur garde-robe. 7h30 à Paris un 3 septembre, une année comme les autres. L’ambiance a déjà été plus calme sur la ligne 6. Les enfants fatigués ont déjà vu leur classe sur les listes affichées sur le portail de l’école, la rentrée perd de son attrait, il ne leur reste donc qu’à embêter leur père, docilement installé sur un strapontin et arborant la sérénité de ceux qui ont déjà repris le boulot depuis le 20 août.
Dix petites heures plus tard, j’ai déjà enduré trois déroulements du programme du semestre, dû me présenter deux fois (dont une fois en allemand), et éprouvé à quel point une pause est nécessaire au milieu de deux heures d’amphi.
Sciences Po n’a pas changé.
Sortie du métro, il est 17h30, et le Monoprix de Dugommier a tout l’air d’être l’épicentre d’un mouvement unique, annuel et adoré des parents : l’achat des fournitures scolaires. Plongée solaire et bruyante dans l’odyssée ordinaire des 3 septembre.

Les magasins qui vendent de la papeterie usent d’autant d’originalité que les instits qui les indiquent : chaque année on ne risque pas de passer à côté des cartables PSG, des règles flexibles, des feutres qui sentent les fruits et des packs de 5 cahiers Clairefontaine. Le Monoprix de Dugommier ne déroge pas à la règle, et a vu les choses en grand pour l’échéance commerciale importante qu’est la rentrée. Une fois passés les grands panneaux « back to cool », habilement trouvés, on pénètre à l’étage où les fournitures scolaires cohabitent avec des achats plus intemporels et moins stratégiques : assiettes fantaisies, ampoules et casseroles font face au flux continu de parents et d’enfants qui agite pour un soir ou deux l’industrie des cahiers et des crayons de couleurs… Tous les moyens sont bons pour séduire les consommateurs, à savoir les jeunes gens tout juste rentrés en CE1. C’est ainsi que le cartable flanqué du numéro 7 d’Antoine Griezmann ou l’agenda « All you need is holidays » deviennent les produits qui trouvent le plus grâce aux yeux des capitalistes en herbe. Un cahier 24×32 arborant un poisson précédé de « je m’en fish » est facturé 3€50 et compte sur le sens de l’humour des clients pour être rentable.
La clientèle du fameux rayon obéit à un certain modèle : des parents (à 76 % des mères) qui tirent en même temps leur caddie noir et leur enfant remuant. Les écoliers n’ont rien perdu de leur enthousiasme et sillonnent les rayons. Une nette distinction s’opère à l’école primaire entre ceux dont la tenue a été considéré par mon regard subjectif comme « chic » (61%) et ceux qui ont échoué dans la catégorie « pas chic » de mon bloc-notes (39 %). Cette distinction a donné de piètres résultats en ce qui concerne nos amis collégiens et lycéens : peu sensibles soit à l’harmonie des couleurs soit à l’importance de la rentrée, ils se sont tous retrouvés dans la catégorie « pas chic » de ma redoutable observation sociologique. De quoi questionner la motivation des ados d’aujourd’hui ou ma connaissance des codes vestimentaires des 12-16 ans. A voir.
Tout ce beau monde virevolte évidemment entre les rayons, donnant à la scène une allure de tourbillon. Des caddies vides encombrent sporadiquement les rayons. Pendant ce temps-là les parents tentent de faire avancer les choses, sortant de leur poche le fameux sésame, la liste des fournitures. Un fossé sépare encore ceux qui sortent un vieux papier gribouillé de dimensions de cahiers et de nombres d’intercalaires ; et ceux qui consultent la confortable clarté de leur liste sur iPhone 8. D’une façon ou d’une autre, tous se retrouvent donc en train d’acheter des tubes de colle, des protège-cahiers et des équerres tout en sondant les principaux intéressés sur leurs goûts en la matière. L’agacement monte au fil des rayons. Une mère regrette que « la maîtresse [ait] demandé un truc qu’on ne trouve dans aucun magasin donc bon… ». Un père, alors que sa fille en CP pointe un doigt fasciné vers un agenda avec des chats, réplique « quoi, t’as vu un chat, c’est ça ? », connaissant donc bien sa descendante. Les adultes sont pris dans une telle galère qu’ils en viennent à coopérer, indiquant à leurs voisins l’emplacement des tipp-ex et comparant avec eux les exigences toujours plus farfelues des maîtresses.
Les ados font partie de la fête mais préfèrent arborer une posture plus en retrait. Deux filles dégustent des esquimaux verts en commentant le choix des agendas. Une collégienne choisit des cahiers et ajoute des précisions qui n’ont pas grand-chose à voir : « Il faut un cahier pour l’espagnol mais de toute façon la prof a l’air in-sup-por-table ». Les collégiens sont venus sans leurs parents, comme des grands, mais s’indignent « putain 10 balles c’est une blague ?! » en constatant le cours des cartouches Frixion. D’autres passent en coup de vent, casque sur les oreilles, attrapent deux ou trois cahiers avec la ferme intention de ne pas trop y recourir pendant l’année…
Le ticket de caisse sera très long et affichera une somme douloureusement élevée. La fin du 3 septembre est également toujours la même : récit de la journée, mettre les cahiers dans les protège-cahiers, remplir les pages de garde. Pendant un an on n’entendra plus jamais parler de cahiers 21×29,7. Pour l’heure, il est temps de dormir. « Demain, il y a école ».
Simon Le Nouvel
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