Le 31 mai dernier, Sciences Po organisait le Live Magazine de l’Égalité des Chances, une soirée destinée à célébrer les vingt ans du programme CEP. Cette soirée, qui s’est déroulée en Boutmy – et était aussi retransmise en direct sur YouTube – était animée par Bénédicte Durand, administratrice provisoire de Sciences Po, ainsi que par un panel d’intervenant.e.s lié.e.s au dispositif. Dans la salle se trouvaient la présidente de la FNSP Laurence Bertrand Dorléac, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal ainsi que divers.es mécènes, partenaires du programme CEP et membres de Sciences Po qui y ont contribué. Le but de cette soirée : regarder le chemin parcouru depuis 2001 et se souvenir des premières années de la CEP.
Parlons-en, de ces premières années. Premier intervenant de la soirée après l’introduction de Bénédicte Durand, Cyril Delhay était chargé de raconter à son auditoire les débuts difficiles de la CEP. Professeur d’art oratoire, M. Delhay a également été responsable des programmes Égalité des Chances à Sciences Po entre 2001 et 2009 : il a donc été particulièrement impliqué dans la mise en place du programme CEP. Pendant son intervention, il nous ramène en mars 2000, à l’époque où Richard Descoings vient le trouver pour discuter des futures conventions ZEP (Zones d’Éducation Prioritaire). Centrale et essentielle, c’est ainsi qu’est présentée la vision de l’ancien directeur de Sciences Po pendant toute cette soirée. Au cours de la période 2000 – 2001, les évènements s’enchaînent : rencontres avec les proviseur.e.s de lycées et discussions avec les communautés enseignante et étudiante laissent bientôt place aux batailles juridiques qui s’éternisent jusqu’à l’été 2001. Finalement, en septembre, ce sont dix-sept étudiant.e.s qui apprennent leur admission à Sciences Po et font leur entrée rue Saint-Guillaume.
Parmi ces nouveaux.elles arrivant.e.s, cinq feront l’objet d’un documentaire intitulé Court-circuit à Sciences Po, réalisé par Virginie Linhart pendant leur première année. C’est la réalisatrice elle-même qui monte alors sur la scène de l’amphithéâtre Boutmy pour présenter son film et en montrer des extraits. Années 2000 obligent, les coupes de cheveux et vêtements vintage sont de rigueur et ajoutent à la nostalgie cultivée par les intervenant.e.s depuis le début de la soirée. Le contraste entre les deux époques devient d’autant plus saisissant lorsque quatre des étudiant.e.s sujets du documentaire, Julien, Anna, Sébastien et Aurélia, interviennent à leur tour en direct pour témoigner de leur réussite professionnelle et de l’impact positif du programme CEP. En effet, au-delà des souvenirs émus, ces portraits permettent aussi de dresser un bilan.
Dans cet objectif, nous avons rencontré une ancienne étudiante de Sciences Po ayant bénéficié du dispositif CEP. Aujourd’hui cadre territoriale au sein de la mairie de Bezons et première adjointe au maire de Colombes, Fatoumata Sow est entrée à Sciences Po en septembre 2006. Comme elle l’explique, sa promotion a fait l’objet d’une attention particulière : « les tous premiers CEP sont rentrés en 2001 et sont sortis en 2006. Nous, quand on est rentrés, on était une promo assez regardée parce que c’était l’occasion de faire le premier bilan. […] Il y avait encore des interrogations, il y avait encore de la curiosité et nous, la génération à laquelle j’appartiens, en 2006, on était celle qui avait encore [des choses] à prouver. » Questionnée sur son souvenir des ateliers de préparation au concours d’entrée effectués au lycée, Fatoumata Sow tient à souligner le travail de « tous les professeurs que j’ai connus sur mon parcours. J’ai une éternelle reconnaissance et ceux du lycée ont juste été extraordinaires parce que je pense qu’ils sont allés bien au-delà de leur mission principale essentielle. » Pour elle, l’investissement de ses professeurs lui a permis de « dépasser mes limites et donner quelque chose que je ne soupçonnais pas forcément au fond de moi. »
Mais entre le cadre connu du lycée et la nouveauté que représente Sciences Po, un décalage demeure, d’où l’intérêt d’un accompagnement qui se poursuit après l’admission en première année avec le tutorat : « on est dans un environnement qui nous déboussole. Moi, le 7e arrondissement, je n’y avais jamais mis les pieds. On arrive avec des visages qui sont aussi nouveaux, avec des codes qui sont aussi nouveaux et qu’on ne maîtrise pas forcément. » Des nouveautés qui peuvent engendrer, chez les élèves étant passé.e.s par les conventions CEP, un syndrome de l’imposteur. C’est ce que raconte Marine Gautier, intervenante lors de la soirée du Live Magazine de l’Égalité des Chances organisée par Sciences Po. En 2019, elle coréalise avec Jean Crépu le documentaire Pourquoi pas moi ?, dans lequel ils suivent des élèves d’un lycée de Bondy qui participent aux ateliers de préparation au concours. Sur la scène de Boutmy, la réalisatrice se souvient des appréhensions des élèves, certain.e.s craignant de ne pas se sentir à leur place dans l’établissement de la rue Saint-Guillaume. Ces craintes, Fatoumata Sow les a aussi connues : « cette première année à Sciences Po, ça a suscité des interrogations sur la place que j’occupais dans la société et la place que je pourrais occuper dans la société. On vit une espèce de tiraillement : on aspire à des choses, on a des rêves, des espoirs et en même temps, on ne veut surtout pas renier ce qu’on est, et c’est cet équilibre-là qu’il faut qu’on arrive à trouver lors de cette première année. »
Une fois cet équilibre trouvé, les difficultés du début ont laissé place chez Madame Sow à une « envie de me battre et d’assumer pleinement ce que je suis et cette différence. » Pendant son Master, elle raconte ainsi avoir organisé le dîner de conférence de son cours de droit public dans sa ville, à Colombes. Pour elle, il s’agissait de « montrer ce que pouvait être la banlieue et qu’il pouvait aussi y avoir de belles choses. J’étais vraiment dans ce truc assez militant à Sciences Po de clairement assumer de là où je venais tout en montrant que je pouvais aussi me fondre dans la masse. »
Alors, que retenir des vingt premières années des conventions CEP ? Des chiffres d’abord. 2262 par exemple : le nombre d’étudiant.e.s admis.es par la procédure CEP depuis sa création en 2001. 134 : le nombre de diplômé.e.s issu.e.s des conventions dans la promotion 2020. 106 : le nombre de lycées partenaires au début de l’année de 2021, une liste que Sciences Po espère faire passer à 200 lycées en 2023. Mais au-delà des chiffres, le dispositif des CEP représente aussi une expérience dont l’impact perdure bien après le diplôme, comme l’explique Fatoumata Sow qui résume son parcours ainsi : une première année « éprouvante, une scolarité époustouflante et quelque chose qui restera à jamais gravé, qui marque à vie. » Madame Sow met en avant le « bagage intellectuel » que son passage à Sciences Po lui a permis d’acquérir ainsi que les rencontres qu’elle a pu y faire et les effets sur sa carrière professionnelle : « c’est une belle carte de visite aussi : moi je n’ai jamais éprouvé de difficultés en termes d’embauche. Je pense que le diplôme joue mais je pense surtout aussi que la personnalité que j’ai pu cultiver à Sciences Po joue énormément. Oui, très clairement, l’impact perdure. »
Par rapport à la pertinence du programme, Madame Sow considère que « le dispositif de la convention ZEP, c’est génial, mais moi je rêve de ce jour où, en France, on arrivera à faire en sorte qu’un fils d’ouvrier ait les mêmes chances de pouvoir passer un concours qu’un fils de diplomate par exemple. Je serai pleinement heureuse et épanouie le jour où je me dis qu’on n’aura plus besoin de créer des passerelles parce que ça voudra dire qu’on aura réussi à combattre les inégalités et qu’on aura réussi à donner les chances à chacune et chacun d’affronter la vie de la même manière. » En attendant ce jour, le travail pour l’égalité des chances se poursuit. En plus d’augmenter le nombre de lycées conventionnés, Sciences Po souhaite que les étudiant.e.s ayant suivi les ateliers CEP représentent 15% de chaque promotion. Cet horizon s’ajoute à l’objectif de 30% de boursiers par promotion, annoncé en 2019. Comme l’expliquait Fatoumata Sow, « parfois, il faut forcer les choses pour faire avancer les idées dans la société. »
Crédit image : « Entrée de SciencesPo Paris, au 27 rue St-Guillaume » 8 juillet 2014 File:Entrée de Sciences Po (2014).JPG – Wikimedia Commons Licence Creative Commons Creative Commons Legal Code
]]>Sarahda Latchimy : Je m’appelle Sarahda Latchimy et je suis en première année du Master politiques publiques spécialité sécurité et défense, à l’École d’affaires publiques. J’ai adhéré à Sciences Ô cette année. J’ai fait quelques entretiens pour nos cycles « Ô Tour de la Santé » [l’une des actions de l’association, ndlr] et j’ai travaillé sur la SOM [Semaine des Outre-mer] avec Magalie [Danican, présidente de sciences Ô] et Jonathan.
Jonathan Joseph-Angélique : Moi c’est Jonathan Joseph-Angélique, je suis en M1 Finance et Stratégie. Depuis la première année, je suis dans l’association et cette année j’en suis le trésorier en plus d’organiser avec Sarahda et Magalie la SOM 2021.
Jonathan : Sciences Ô est l’association des outre-mer de Sciences Po. Elle existe depuis dix ans donc cette année, la SOM est un peu la SOM anniversaire de l’association. On a deux principales missions qui sont : premièrement, la promotion des outre-mer, qu’il s’agisse de parler de leurs problématiques ou de faire la promotion de leurs différentes cultures en fonction des différents territoires ; en plus, on accompagne les candidats au concours de Sciences Po qui sont issus des territoires d’outre-mer et une fois qu’ils ont été pris, on les accompagne dans ce processus qui est non seulement d’intégrer le supérieur mais aussi d’être déracinés de leur territoire d’origine, [or ce sont] des choses un peu délicates. C’est pour ça qu’on vient les aider à ce niveau-là.
Sarahda : La Semaine des Outre-mer consiste à organiser plusieurs évènements qui ont lieu sur une semaine, totalement liés aux territoires ultramarins. Habituellement, les SOM ont un thème mais cette année, on a décidé d’élargir le champ des sujets qui seront abordés. On va parler de géostratégie, de problèmes sociétaux notamment en abordant le colorisme et la stratification sociale ou encore de sujets un peu plus polémiques comme le chlordécone. C’est le rendez-vous annuel de Sciences Ô par excellence car c’est vraiment durant cette semaine que l’association a le plus de visibilité au sein de l’école. Cette année, exceptionnellement et pour marquer le coup des dix ans, il y aura une exposition photo qui sera faite au 28 rue des Saints-Pères. On a choisi des photos qui datent de la première année de l’association donc ça fera une chronologie de la vie associative de Sciences Ô depuis sa création.
Jonathan : Historiquement, on a toujours eu un thème pour la Semaine des Outre-mer. Cette fois-ci, c’était un parti pris de ne pas avoir un thème précis – hormis les dix ans de l’association – parce qu’on s’est rendu compte qu’avec la pandémie, il y avait beaucoup moins d’évènements et d’interactions. Le but est donc que cette Semaine des Outre-mer soit la plus inclusive possible. On a [donc] choisi des thématiques qui concernent bien évidemment les outre-mer mais qui ont aussi une résonance chez d’autres populations, dans d’autres pays ou d’autres régions, que ce soit le colorisme, les statues coloniales, la continuité territoriale, etc.
Sarahda : Cette SOM va se faire intégralement en ligne donc elle sera plus accessible et on espère qu’il y aura des participants externes, plus que les années précédentes.
Jonathan : L’exposition est [aussi] quelque chose qui est important parce que ça marque vraiment les dix ans de l’association.
Sarahda et Jonathan : [Pour qualifier cette SOM en trois mots, on peut dire] : inédit, diversité et inclusive.
Jonathan : Cette question a pris une résonance particulière cette année parce que ça ne concerne pas seulement les outre-mer. Pour le coup, c’est un débat qui dure depuis assez longtemps dans les outre-mer. […] C’est très récemment que l’on a entendu parler du déboulonnage des statues mais c’est un mouvement qui a pris son origine en Martinique, avec la destruction d’une statue de Victor Schoelcher à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. À ce moment-là s’est posée la question non seulement du caractère systémique [de cette problématique], que ce soit à Paris puis à l’échelle mondiale, mais également la question des mémoires : il y a un élément d’interaction entre une origine ultramarine, une résonance internationale et une présence médiatique, compte tenu [de la sortie du] rapport sur les mémoires [de la colonisation et de la guerre d’Algérie] qui avait été demandé par le Président de la République.
Sarahda : Pour la conférence concernant le colorisme et la stratification sociale, on s’est rendu compte que ces thèmes étaient de plus en plus prégnants dans l’actualité mais pour autant, ce n’était pas des sujets qu’on allait forcément traiter à Sciences Po. […] Comme ce sont des problèmes intrinsèques aux territoires ultramarins, on s’est dit que ça allait être intéressant d’aborder ça pendant cette semaine.
Sarahda : Oui, l’idée de la SOM n’est pas juste de rester entre ultramarins mais aussi de faire rayonner ces sujets-là et de faire en sorte que la population métropolitaine prenne conscience des enjeux et des problématiques liés à ces territoires.
Jonathan : Au-delà de la population hexagonale, [on s’adresse même aussi à la] population internationale. On a une conférence en anglais le mercredi, [intitulée] « Introduction to the French overseas regions », qui s’adresse aux personnes qui ne connaissent pas particulièrement les territoires et souhaitent en savoir davantage, mais elle s’est aussi voulue en anglais pour qu’elle puisse intéresser les étudiants en échange, etc.
Jonathan : Le but de cette conférence est non seulement de mettre la lumière sur ce sujet […] qui, malgré sa gravité, n’est pas très connu – même s’il tend à l’être aujourd’hui avec une médiatisation croissante – mais cette dimension qui comporte un élément politique [s’explique aussi par le fait qu’au-delà] de l’enjeu sanitaire, cela pose un enjeu social extrêmement important pour les populations antillaises. [En effet], les terres [seront] contaminées pendant des centaines d’années encore donc des agricultures ne sont pas possibles, des terrains sont contaminés et ont laissé des agriculteurs sans élément de travail pour pouvoir dégager des revenus… Cela est doublé du fait qu’en ce moment [est soulevé le] problème du dédommagement de ces personnes qui ont été victimes, à la fois sur le plan sanitaire et sur le plan social, du chlordécone.
Sarahda : Même si je n’avais pas adhéré à l’association dès mon arrivée à Sciences Po, j’avais tout de même participé aux évènements organisés et j’ai vu une évolution à travers les thèmes et les sujets traités. J’ai vraiment l’impression que l’association ose prendre parti dans le choix des conférences et des évènements. Je veux dire par là que maintenant, on a moins peur d’aborder des sujets qui font un peu polémiques, notamment le chlordécone etc. Avant, [on abordait plutôt] des sujets assez généraux.
Sarahda : Je pense que c’est un mélange des deux. L’équipe du bureau doit jouer aussi puisque les thèmes sont choisis par le bureau, même si les membres en proposent. Je pense que c’est aussi la période que l’on traverse qui fait que l’on ose plus aborder ce genre de thèmes. On s’aligne [aussi] avec l’actualité.
Sarahda : L’idée était de faire l’exposition dans un endroit de passage pour qu’il n’y ait pas d’effet de masse. On a donc décidé de faire ça dans le hall du 28 rue des Saints-Pères. C’est un espace assez large mais hormis du gel [hydroalcoolique] et les principes de distanciation sociale instaurés par Sciences Po, on n’a rien prévu de plus donc ce sera vraiment une exposition en libre accès. Par contre, il s’agira de photos encadrées donc il n’y aura pas à toucher ou à manipuler [des objets]. On pourra voir des affiches des anciennes SOM, des photos d’évènements, d’invités que l’association a pu recevoir et des photos de l’évènement de cette année, c’est-à-dire le pique-nique de rentrée.
Jonathan : Cela n’est pas propre à Sciences Ô mais ça a été délicat dans le sens où on n’avait pas une ligne d’horizon assez grande pour prévoir à l’avance la SOM ou les autres évènements que l’on organise tout au long de l’année. Même si on avait déjà les thèmes de certaines conférences, les modalités ont été décidées relativement tard et ça nous a forcés à travailler à la dernière minute. On a dû faire des plans des différents scénarios [en fonction des mesures sanitaires]. C’est quelque chose qui nous a forcés à agir avec plus de risques mais [aussi avec] plus de prévoyance pour compenser.
Sarahda : C’est vrai que l’on a dû tout anticiper. Je trouve que c’était assez formateur. En dehors de la SOM, on a essayé de repenser la vie associative de [Sciences Ô]. On a notamment mis en place des « Study with Sciences Ô » : ce sont des sessions Zoom qui ont lieu le samedi de 18h à 21h […] dans l’optique de garder une cohésion et de faire en sorte que la vie étudiante reste animée. Pour l’instant, il n’y a pas eu beaucoup de connexions mais on espère que ça va changer d’ici la fin du semestre. En tout cas, on essaie de mettre en place des petits dispositifs pour faire en sorte que l’association puisse continuer à vivre et que les étudiants puissent se rencontrer, échanger et passer des moments ensemble, même si ça reste virtuel.
Jonathan : [Au niveau des intervenants de la SOM], il a fallu préciser que les modalités pouvaient être changées à la dernière minute et ça a un causé un certain préjudice pour avoir des personnes qui ont des très grandes fonctions et un emploi du temps très millimétré.
Sarahda : Avec la pandémie, l’avenir de l’association reste encore incertain mais on prévoit de garder quelques évènements sous format numérique. D’ici la fin du semestre, on a encore quelques capsules vidéo qui sortiront dans le cadre du « Ô Tour de la Santé ». On essaiera de rester le plus actif possible jusqu’à la fin du semestre.
Jonathan : À moyen-long terme, l’objectif est vraiment de démocratiser nos actions au-delà des murs de Sciences Po et de continuer à avoir à la fois cette mission de promotion et d’accompagnement. En ce qui concerne l’action à Sciences Po, on veut juste continuer et s’améliorer sans cesse pour pouvoir mieux préparer les candidats des territoires.
La programmation et les liens pour s’inscrire aux conférences de la Semaine des Outre-mer sont à retrouver ici.
Crédit image : Sciences Ô
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Parmi les collages, on retrouve des appels à la démission à l’encontre du directeur de Sciences Po ainsi que des accusations de complicité de l’institution. Si l’action s’est dans l’ensemble passée sans encombre, les colleur.se.s se sont retrouvé.e.s confronté.e.s aux appariteurs : “[Pour] le dernier [collage], “Mion démission”, les appariteurs nous ont vu.e.s” raconte une colleuse. “Ils étaient à trois à 7h30 devant le 27 [rue Saint-Guillaume], deux ont commencé à nous suivre, on s’est barré.e.s en courant en plusieurs groupes et on les a semés.” “Tout le monde va bien bien mais on a dû abandonner du [matériel]”, précise-t-elle.

L’action de ce dimanche s’inscrit dans un large mouvement de dénonciation de l’omerta pesant sur le crime de l’inceste et l’impunité de ceux qui le commettent. Ce mouvement, déclenché par les révélations successives au sujet d’Olivier Duhamel, s’est notamment traduit par l’émergence du hashtag #metooinceste depuis samedi 16 janvier sur Twitter.

La Péniche : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots : qui se cache derrière Le point Q ?
Juliette : Je m’appelle Juliette Geay, j’ai 23 ans et je suis en M2 à l’École de Journalisme de Sciences Po.
Orianne : Je m’appelle Orianne Gicqueau, j’ai 22 ans et je suis aussi en M2 à l’École de Journalisme de Sciences Po. Il y a aussi Tom Février et Thaïs Chaigne, également en M2 à l’École de Journalisme.
On a créé ce projet parce qu’on avait tous des idées complémentaires. Juliette s’occupe de l’aspect édito donc c’est elle qui a eu l’idée de base et qui gère le contenu. Tom a des compétences en informatique donc c’est le côté développeur, l’aspect technique du site. Thaïs est spécialiste d’une rubrique en particulier, « Vu d’ailleurs », qui parle du sexe à l’international. Et moi je m’occupe de la communication, de l’image de la marque du point Q.

LPN : Comment vous est venue l’idée de créer un média autour de la sexualité ? Pourquoi ce nom ?
Juliette : On s’est rendu compte qu’il n’y a pas de média aujourd’hui, à part sur Instagram, qui parle de la sexualité des gens de notre âge. En étant plus jeunes on s’est posés des tas de questions restées sans réponse et on s’en pose encore aujourd’hui. De plus, notre génération ne fait plus du tout l’amour comme celle de nos parents : maintenant, on parle de plaisir partagé, de porno féministe, etc…
Dans les médias généralistes, il y a un.e sexologue, souvent c’est Maïa Mazaurette qui est la seule dans le domaine, mais pour les jeunes il n’y a rien, pas de magazine par exemple.
Nous, on a décidé de fonder ce média car on est journalistes, donc on part de notre expérience pour faire un média qui est sourcé. On a cette légitimité mais avec un côté fun, bande de potes.
Orianne : Au niveau du nom, on a voulu marquer un rythme régulier d’autant plus avec la newsletter : c’est l’idée du bilan, d’un rendez-vous à ne pas manquer, d’où le mot « point ». Concernant le « Q », comme on parle de sexualité, on trouvait ça drôle de mettre une seule lettre. C’est un nom assez court, qui reflète pas mal notre contenu.
LPN : Pourquoi avoir choisi le format de la newsletter ? Comment s’y abonner ?
Juliette : On a voulu tester quelque chose de différent. C’est un moyen de communication assez intimiste, qui permet de se retrouver toutes les semaines avec nos lecteurs et d’avoir leurs retours.
Orianne : Pour s’abonner, il faut se rendre sur le site : on rentre son adresse mail, un message s’affiche et on est directement abonné.e : ça, c’est la démarche classique.
Juliette : Sinon, on peut aussi s’abonner via les réseaux sociaux, depuis Facebook et Instagram. Ça permet de retrouver nos anciens contenus, toutes les newsletters et tous les articles. Aujourd’hui on en est à la dixième newsletter donc maintenant le site est assez riche en contenu : ça permet de voir un peu ce qu’on fait On est assez présent.es sur Instagram donc pour nous découvrir, c’est bien de faire un tour sur nos réseaux sociaux.
LPN : Vous dites vous adresser aux « jeunes adultes qui ont envie de faire l’amour en 2020 » : qu’est-ce qui caractérise ces jeunes adultes ? En quoi leur sexualité diffère-t-elle de celle des jeunes adultes du passé ?
Orianne : Aujourd’hui, on n’a pas la même manière de faire l’amour que nos parents et encore moins que nos grands-parents, d’abord parce que la vie et les mœurs changent. Nous sommes plus libéré.es que les générations précédentes. Il y a aussi l’aspect numérique évidemment : avec les sextos ou les nudes, il y a des échanges très virtuels au niveau de la sexualité et nos parents ont du mal à nous parler de tout ça, des risques et des dangers qui y sont liés mais aussi des plaisirs parce que tout cela peut être marrant et enrichir une relation.
On veut montrer et expliquer ça aux jeunes pour qu’ils le conscientisent : il faut absolument en parler et leur montrer qu’ils peuvent s’exprimer avec ce projet. D’ailleurs, il y a beaucoup de sujets qui partent de nos abonné.es, notamment parce qu’on les suggère en story sur Instagram.
La notion du numérique n’est pas abordable avec les parents, parfois aussi par pudeur, et il y a peu d’informations sur internet ou en tout cas pas forcément des jeunes qui parlent aux jeunes. On vient répondre à ce besoin, qui n’est d’ailleurs pas forcément conscientisé. On parle à une audience bien ciblée et on utilise à la fois notre expérience personnelle en tant que jeunes et notre expérience professionnelle en tant que journalistes.
Juliette : Il y a une vraie demande chez les jeunes d’une sexualité fun, épanouie et libre, or le savoir c’est le pouvoir : avant, tout cela existait mais on n’en parlait pas et le manque d’informations pouvait entraîner des blocages. On partage l’idée qu’en parlant et en partageant, on peut lever des blocages.
LPN : Vous attachez une grande importance à l’inclusivité des genres et des orientations sexuelles dans votre contenu : selon vous, l’inclusivité est-elle une nécessité pour parler de sexualité en 2020 ?
Juliette : C’est quelque chose de très important pour nous. Rien que dans l’équipe, on a des sexualités assez différentes. L’inclusivité fait partie de la nouvelle sexualité. Aucun d’entre nous n’avait accès à ce type contenu à 18 ans et les personnes LGBT+ encore moins. Il suffit de se rappeler nos cours d’éducation sexuelle : on nous apprend la reproduction et à mettre un préservatif sur un concombre mais que se passe-t-il quand deux hommes ou deux femmes font l’amour ? Quels sont les enjeux au niveau de la santé et des plaisirs ? Aujourd’hui, il y a plus de liberté par rapport à qui on est en termes de genre et de sexualité mais le manque d’informations est encore plus alarmant pour les personnes LGBT+.
Orianne : On veut montrer que rien n’est tabou ou interdit. Certaines pratiques sont anodines mais sont peu abordées, même en couple, donc ça crée des blocages. On a des retours d’abonné.es qui nous disent que ça leur fait du bien : on pose des mots sur un problème qu’ils ont eu auparavant ou ont toujours, sur une réflexion qu’ils ont pu avoir, et ça fait émerger des pensées positives. Notre but est de remettre au centre le plaisir sexuel. Aujourd’hui, beaucoup de femmes et d’hommes sont encore dans un rapport inégalitaire. Des femmes me racontent qu’elles n’ont jamais eu d’orgasme et je me dis qu’il y a un souci quelque part. On veut remettre en avant le plaisir, y compris solitaire : il est important de se faire plaisir à soi, d’être à l’aise avec sa sexualité, de se connaître, de savoir que tout est possible.
Juliette : Tant que le consentement existe, tous les plaisirs sont permis.

LPN : Considérez-vous votre démarche comme politique, au sens où cela peut être entendu dans la formule « l’intime est politique » ?
Juliette : Je ne sais pas si l’intime est politique, en tout cas il l’est peut-être plus que pour les générations passées. En permettant aux gens de s’exprimer, on peut libérer des choses et exprimer des idées dans la sphère du couple qui participeront, en en parlant (notamment sur les réseaux sociaux), à créer une société plus égalitaire. C’est politique à deux égards : on ne va pas sortir dans la rue faire la révolution mais si on parle de la sphère de l’intime, on peut changer un peu la vie (et la nuit) des gens. Ensuite, c’est indéniablement féministe comme démarche. Par exemple, on soutient tous les comptes Instagram qui libèrent la parole.
Orianne : En tant que femme, j’ai le droit aussi de prendre mon pied. Bien souvent, les femmes se contentent de faire plaisir ou de simuler. Il faut ouvrir les yeux et tirer la sonnette d’alarme et leur dire que là, il y a un souci : le plaisir sexuel féminin a aussi lieu d’être.
Juliette : On a surtout un objectif pédagogique. On est avant tout des jeunes qui se préoccupent du monde dans lequel on vit. […] Pour nous, l’important est d’être pédagogique, de créer un espace safe.
LPN : Votre projet comporte une dimension participative, notamment à travers la rubrique « Témoignages » de chaque newsletter. C’est quelque chose d’important pour vous ? Comment faire pour témoigner ?
Orianne : La dimension participative est le noyau de la newsletter. Elle ne pourrait pas vivre sans témoignages, ça la rend authentique et vraie. On a une partie témoignages toutes les semaines qui est d’ailleurs en première partie. Les sujets peuvent venir aussi des abonné.es et toute expérience est bonne à écouter et à lire, c’est pourquoi cette rubrique est permanente. Pour participer, ça se fait via les réseaux, souvent par des sondages (stories Insta, et Facebook), mais aussi par mail (lepointq.newsletter@gmail.com) ou de manière individuelle, par message privé sur Facebook.
Juliette : Cette dimension est indissociable de notre projet. On veut créer une communauté atour de nous, on fait ça pour nous au sens large. On s’adresse à des gens de notre âge donc on veut faire un contenu qui leur plaît. Chaque semaine on se demande si on va continuer comme ça. Les retours des abonnés nous permettent de faire quelque chose à leur image, de créer avec eux, de faire quelque chose qui répond aux besoins.
Orianne : Se reconnaître dans les témoignages peut aussi donner envie aux abonné.es de témoigner. Il y a une identification : on lit les histoires des autres et on s’y reconnaît.
Juliette : Par ailleurs, des illustrateurs bénévoles, qui se retrouvent dans nos valeurs, ont rejoint le projet. Il y a Morgan qui fait une BD toutes les semaines avec un côté pédagogique et fun. Il a un humour fin et avec toujours un petit message pour faire avancer la cause. Il y a aussi Camille, notre graphiste qui fait des illustrations de temps en temps.

LPN : Après la contraception, le dating sous couvre-feu ou encore le vaginisme, à quels thèmes peut-on s’attendre dans les prochains numéros du point Q ?
Orianne : On pense le sujet à la semaine parce que plein d’idées émergent. On réfléchit aussi par rapport à l’actualité (c’est pour ça qu’on a parlé du confinement par exemple), donc on s’adapte un peu toutes les semaines. Lundi par exemple, [NDLR : le 30/11/2020] on va parler du sexe oral. On a aussi l’idée de faire une newsletter sur le consentement : on va prendre le temps de le faire pour les prochaines semaines car c’est un gros sujet.
Juliette : On s’inspire aussi beaucoup de ce qu’on nous demande. Les prochains sujets seront peut-être ceux que les nouveaux abonné.es vont proposer !
Pour retrouver le point Q : site internet , Instagram, Facebook
]]>Cinq villes, une semaine, un thème : c’est le défi qu’a voulu relever le Cercle Sciences Po-HEC avec l’Alumni World Tour, un cycle de conférences dont cette première édition se concentre sur les enjeux maritimes. C’est Marseille qui ouvre le bal, avec une conférence consacrée à la place de cette métropole du sud de la France dans les migrations de la région méditerranéenne. Pendant 1h15, les trois intervenant.es, présenté.es plus bas, ont échangé sur les nombreux enjeux (à la fois politiques, économiques, juridiques ou encore humanitaires) liés au phénomène migratoire en Méditerranée, dans une conversation animée par Paule Michelet, Secrétaire Générale de HEC Alumni Provence et présidente du GRECO Provence, et Didier Davitian, président de la section Marseille-Provence de Sciences Po Alumni.
Dès le départ, le cadre est posé : il s’agit d’analyser le sujet de façon raisonnée et dépassionnée, loin des instrumentalisations politiques diverses, qui seront décriées tout au long de la discussion. La conférence se structure autour de trois axes.
Dans un premier temps, la parole est laissée à François Gemenne, professeur à l’Université de Versailles et à l’Université de Liège, associé au CERI (Centre de recherches internationales), spécialiste des migrations et de la géopolitique de l’environnement. Pour introduire le sujet, il dresse un état des lieux de la situation migratoire dans la région méditerranéenne en liant réalité historique, identité européenne et perception des migrations. Un point-clé ressort de son analyse : selon lui, les États européens se trompent de paradigme en traitant les migrations comme une anomalie à corriger à tout prix. François Gemenne insiste sur ce point : les migrations sont normales ; les pays du sud de l’Europe, rappelle-t-il, ont d’ailleurs eux-mêmes été des espaces d’émigration. Ainsi, selon lui, résister au phénomène migratoire est « une tentative politique vouée à l’échec. »

Pourtant, l’Union européenne, avec ses politiques de fermeture des frontières, s’attache à cette perspective. Pour M. Gemenne, la décision prise par des responsables politiques de fermer les frontières est liée directement à ce qu’il appelle « un narratif de crise » : lorsque le débat politique et médiatique envoie le signal que l’on se trouve dans une crise, qu’elle soit politique, économique ou même sanitaire, la population se sent rassurée lorsque l’on ferme les frontières. Or, dans le cas de la dénommée crise migratoire, cette décision accroît la dangerosité du parcours migratoire et donc les drames humains, renforçant l’idée de l’existence d’une crise et entraînant comme réaction… la fermeture des frontières ! On l’aura compris, c’est un cercle vicieux. Alors, comment sortir de cet engrenage ? M. Gemenne esquisse plusieurs solutions, comme mettre en place des « voies d’accès sûres et légales à l’UE » et aller vers plus d’unité des régimes d’asile européen. La priorité pour lui reste néanmoins de « mettre un terme au drame humain en Méditerranée. »
C’est vers le volet humanitaire que se tourne justement le deuxième temps de cette conférence avec l’intervention de Sophie Beau, co-fondatrice et directrice générale de SOS Méditerranée, ONG de sauvetage en mer qui dispose de quatre branches en Europe (France, Allemagne, Italie et Suisse). Après un rapide retour sur son parcours, Sophie Beau détaille le travail de son ONG : créée suite à « une défaillance des États qui n’assurent pas leur mission d’assistance », SOS Méditerranée effectue des actions de sauvetage dans le strict respect du droit maritime et du droit international qui, explique-t-elle, forment un cadre suffisant et clair indiquant qu’il faut porter secours aux personnes en situation de détresse en mer.

Mme Beau énonce trois objectifs clairs : sauver des vies, protéger les réfugiés jusqu’à leur arrivée dans un lieu sûr, conformément au droit international, et sensibiliser l’opinion publique dans les quatre pays qui abritent l’association ; tout cela dans un contexte très politisé et médiatisé ce qui, souligne-t-elle, est relativement rare pour des problématiques humanitaires. Lorsque Sophie Beau est interrogée sur ses recommandations pour le futur, elle indique ne pas être particulièrement optimiste mais plaide tout de même pour la mise en place d’une « flotte digne de ce nom en mer Méditerranée centrale » ainsi que pour un accord des États européens « sur un mécanisme solidaire de répartition des réfugiés. »
Enfin, la conférence se termine par un éclairage sur les perspectives de résolution de la situation, amené par Blanca Moreno-Dodson, économiste et directrice du Centre pour l’intégration méditerranéenne de la Banque mondiale, à Marseille.

Mme Moreno-Dodson insiste d’abord sur l’importance du dialogue entre les pays du bassin méditerranéen, en particulier entre le Nord et le Sud. Surtout, elle revient sur la nécessité « d’approcher la question de la migration de façon positive » et rappelle que « les pays se sont toujours développés avec la migration », rejoignant ici M. Gemenne et son approche des migrations comme phénomène normal. Un phénomène normal qui répond parfois à des logiques contre-intuitives, comme l’expliquent Blanca Morono-Dodson et François Gemenne : par exemple, la théorie selon laquelle le développement des pays d’émigration peut endiguer les migrations se révèle fausse. Au contraire, nous disent les deux intervenants, la migration devient plus accessible dans ces pays et est alors susceptible d’augmenter.
Finalement, si la conversation s’est éloignée des seuls enjeux liés à la ville de Marseille, elle s’est avérée riche et a surtout atteint son objectif de départ : ni passions déraisonnées, ni instrumentalisation inopportune ne sont venues la polluer. Après le sud de la France, l’Alumni World Tour continue son chemin vers Montréal avant d’embarquer pour Moscou, Beyrouth et Singapour pour continuer d’explorer les divers enjeux maritimes actuels.
Crédits image : Cercle Sciences Po-HEC
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