Dans son dernier livre, Numéro Deux, l’auteur raconte la vie de celui qui n’a pas obtenu le rôle de Harry Potter dans la fameuse saga fantastique…
En 1999 débute le casting visant à révéler celui qui incarnera Harry Potter, personnage principal du livre de J.K. Rowling. Mais 1999, c’est aussi l’année de la « descente aux enfers » pour Martin Hill. Après des essais plutôt concluants et encourageants, le jeune garçon de 10 ans ne sera pas choisi, et cette défaite le hantera tout sa vie.
Constamment plongé, contre son gré, dans la fièvre et l’hystérie juvénile du phénomène « Harry Potter », Martin va devoir se confronter quotidiennement à l’Échec. Et ce, pendant des années. Le personnage de fiction devient alors l’obsession de ce jeune garçon, pourtant en pleine construction. Faisant constamment irruption dans sa réalité, Harry Potter prive Martin de vivre sa vie qui, elle, est bien réelle.
David Foenkinos parvient toujours à introduire poésie et Beauté, offrant à son œuvre la douceur nécessaire, malgré l’amertume de l’histoire.
Entretien avec un artisan de la Beauté…
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Q : En 2010, dans un article de La Péniche dédié à la sortie de votre livre Lennon, vous déclariez en toute humilité « J’espère juste avoir de l’inspiration pour le prochain livre ». Si cette phrase révèle un trait fort de votre personnalité, la modestie, elle force également la question : Alors, 11 ans après, comment trouvez-vous encore l’inspiration ?
R : Je pourrais répondre la même phrase. Là je fais une vraie pause cependant, et je n’ai plus envie d’écrire pour le moment : entre théâtre, films, livres… je n’ai pas arrêté. Et d’ailleurs je me dis… Il ne faut surtout pas que j’aie d’idées en ce moment !
Comment je trouve l’inspiration ? C’est vraiment hasardeux à vrai dire… Honnêtement pour celui-ci, je n’en avais pas… Au début du confinement, ils ont repassé Harry Potter, j’ai regardé, je suis allé sur la page Wikipédia, et surtout, j’ai vu cette fameuse interview de la directrice de casting. Je ne sais pas vous, mais ses mots prononcés m’ont immédiatement interpelé : « Il lui manquait ce petit truc en plus ». J’ai immédiatement eu une pensée pour cet Autre.
Q : Écrire demande aussi de faire « des pauses », c’est bien cela ?
R : Oui, car il faut vivre ! Il faut expérimenter des choses et se nourrir ! Mon inspiration, je la dois surtout à mes moments de vie : je m’intéresse, je découvre plein de choses, je visite… Souvent quelque chose se crée à la suite de ces découvertes. Mais actuellement, si rien ne se passe, ce n’est pas plus grave !
Q : Entre Charlotte, La Famille Martin ou Numéro Deux, votre dernier livre, on voit qu’un véritable travail d’enquêteur est réalisé au préalable. Comme si les premiers éléments de vos romans devaient être suffisamment ancrés dans le réel, comme s’ils devaient constituer une « base réelle » pour ensuite, les habiller à votre guise de poésie. Est-ce une volonté ?
R : Oui je crois que vous avez raison, j’ai souvent besoin de matière et de base réelle. Le mystère Henri Pick et bien sûr, Charlotte, en sont les preuves… Ce dernier livre, Numéro Deux, n’aurait pas été écrit si je n’avais pas eu accès à la vie passionnante de J.K. Rowling, tout cela m’a beaucoup intéressé finalement.
Q : Mais avez-vous fait le pèlerinage jusqu’à Londres et aux studios d’Harry Potter, comme vous l’aviez fait pour le livre Charlotte, en vous rendant dans le Sud de la France ?
R : Ah non en effet… Mais Charlotte, c’est le livre de ma vie.
J’ai mis des années à l’écrire, il est le plus important pour moi. Il n’y avait pas grand-chose sur cette femme, j’ai mis beaucoup de temps à me connecter avec elle, la découvrir… Je n’arrivais même pas à écrire ce livre. Comment mettre les mots de l’Admiration ? Comment expliquer l’importance que représentait cette artiste pour moi et à quel point je l’admirais ? Je ne me sentais pas à la hauteur d’un point de vue littéraire. C’est pourquoi le succès du livre a été au-dessus de tous mes espoirs !
Q : Mais c’est déjà très beau d’avoir eu une révélation telle dans sa vie non ?
R : Merci de me dire ça… C’est très rare que l’on adopte ce point de vue avec moi. Souvent lorsque que je me livre comme ça sur Charlotte, on s’empresse de me répondre « oh non ne dis pas ça, le prochain sera génial comme d’habitude » sans véritablement comprendre ce que j’entends par-là. Je pense qu’il est déjà magnifique d’avoir ressenti ce que j’ai pu ressentir avec ce livre, au moins une fois dans sa vie…
Q : Les musées, la peinture et même, le personnage de gardien de musée sont des symboles que l’on retrouve souvent dans vos ouvrages.
En fait l’Art vous obsède ?
R : Oh je n’ai plus d’inspiration donc je réécris les mêmes histoires ! Non… plus sérieusement, dans Numéro Deux je fais effectivement un clin d’œil à mon livre Vers la beauté, lui-même en lien avec Charlotte … Car finalement, malgré ma volonté de me renouveler, mes livres parlent souvent du thème de la reconstruction et notamment, la reconstruction par la Beauté, comme étant capable de sauver, de consoler. C’est un des thèmes principaux de la vie de Charlotte Salomon d’ailleurs. Elle s’extirpe de la folie et du désastre par la création, et c’est ce qui me bouleverse chez elle. Se détacher d’un drame en s’entourant de la Beauté, de choses qui nous touchent.
Q : J’allais y venir… Vous écrivez de très belles phrases à ce sujet
« La Beauté demeure le meilleur recours contre l’incertitude »
« La contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur »
Pensez-vous que l’on puisse soigner, panser, par l’Art et la Beauté ?
R : Je crois complètement en cela en effet… Je dirais même que c’est salvateur : il faut mettre de la Beauté de partout. Dans mon roman Les Souvenirs, je montrais que l’on pouvait soigner par la Beauté en transformant ces maisons de retraites hideuses…
Et encore une fois, dans Numéro Deux, Martin se réfugie dans la peau du gardien de musée au Louvre afin d’échapper au contemporain et à Harry Potter. Ne plus penser à rien et s’évader par la Beauté.
Q : Cependant, l’autre pan de vos romans, c’est cet ancrage dans le réel, d’ailleurs responsable de de la douleur, de l’amertume de vos histoires. Vous déclariez sur C à Vous, « le problème de la réalité, c’est qu’on n’a pas beaucoup le choix ». Cette phrase résonne avec votre philosophie qui invite constamment à « prendre en charge le réel ».
Selon vous, la mission de l’écrivain serait davantage de dévoiler et révéler la Beauté présente dans le réel, ou bien d’idéaliser la morne réalité ?
R : En fait, je pourrais dire que c’est une manière d’idéaliser, de sortir du réel. Pourtant, je me suis rendu compte, au fil de l’écriture, à quel point c’était personnel : c’était mon obsession. J’ai vécu pendant des semaines en soins intensifs, avec la proximité de la mort… et j’ai le sentiment que, quand j’ai retrouvé une chambre avec des livres, pour quelqu’un qui n’aimait pas lire, j’ai ressenti un sentiment très étrange. Quand j’ai ouvert les livres après cette épreuve, je ne lisais plus les histoires simplement, je lisais les phrases. La Beauté des phrases, la langue, les mots. Comme si cette proximité avec la mort m’avait permis de me reconnecter avec la sensibilité. Et à partir de là, je me suis mis à vaguer dans les musées, à explorer chaque nouvelle chose, à me concentrer sur chaque détail… à aimer la vie d’une manière plus profonde finalement. La Beauté ne peut pas tout réparer, elle ne peut pas tout soigner non plus, mais dans certains moments de douleur et de difficulté : elle peut clairement apaiser.
Q : D’ailleurs, on peut se sentir un peu déconcerté face à l’opposition entre votre personnalité, très solaire et joviale, et la mélancolie, le chagrin, de vos romans. L’écriture est-elle une manière de libérer la part invisible de votre personnalité ?
R : On me voit toujours dans les émissions, avec beaucoup d’humour, en étant très souriant et léger. Je pourrais arborer un ton plus grave, plus sérieux, mais je ne fais qu’agir naturellement… Je n’ai pas besoin de me complaire dans une personnalité qui collerait à mes livres sur la réalité.
Je suis capable de ressentir la douleur et la lourdeur de la vie de mes personnages, notamment lorsque j’ai écrit Vers la Beauté, qui relate une agression sexuelle subie par une jeune femme. Je me sentais en connexion avec ce personnage féminin, c’était très déstabilisant.
Bref, je pense qu’on est tous doubles finalement. Parfois je peux passer des journées entières à lire, à écrire, dans une solitude mélancolique et le lendemain, être sur un plateau de tournage avec Ramzi, François Damiens, en train de tourner des scènes burlesques. Je me sens très (très) double.
Q : Merci pour ce détour vers la beauté… On va finir sur une touche plus légère et contemporaine…
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À la question, quel est votre livre préféré, vous répondez toujours Un homme de Philip Roth alors je préfère vous demander votre film préféré.
R : Eternal Sunshine of the Spotless mind.
Je me rappellerai toujours l’émotion esthétique lorsque je suis entrée dans ce cinéma. En retard, la séance avait commencé, et j’ai aperçu cette belle image de Jim Carrey sur cette grande plage. Il me bouleverse.
Q : Avez-vous lu le dernier Houellebecq, votre concurrent pour cette rentrée littéraire ?
R : Je l’ai commencé hier soir ! Mais bon… j’adore Houellebecq, c’est mon écrivain français préféré je pense… mais j’attends quand même parce que, Houellebecq a écrit des livres tellement extraordinaires qu’on peut ressentir une appréhension en lisant ses nouveaux livres : est-ce qu’il sera aussi bien ?
Q : Pourtant stylistiquement parlant, vous semblez assez différents… Si vous paraissez tous les deux assez ancrés dans la réalité, c’est un réel différent. Avec son ton pessimiste, cynique, nonchalant, il aime à se projeter dans l’avenir et mettre en exergue les troubles sociétaux de notre époque contemporaine… Vous semblez davantage attaché au réalisme psychologique de vos personnages, à la réalité quotidienne qui nous tombe dessus.
R : Oui c’est vrai… Mais lui, c’est le propre des génies : il délimite le terrain des autres. Il m’empêche d’écrire comme lui. Une fois qu’il se lance sur un sujet en particulier, il est difficile d’aborder le même domaine…
Et d’ailleurs, sortir mon livre Numéro Deux en même temps que Houellebecq m’a fait sourire…
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Finalement, dans un tout autre registre, et à une tout autre époque, les histoires de David Foenkinos peuvent faire écho à cette citation de Balzac, à la fois glaçante et tellement stimulante,
« Je pense à ceux qui doivent en eux trouver quelque chose après le désenchantement ».
David Foenkinos, avec « une mélancolie joyeuse », trace le chemin de ce jeune garçon, confronté bien trop tôt au désenchantement de la vie, à sa vulgarité et à sa dureté.
Mais cela fait aussi partie de la réalité que de réussir à se relever et d’apprécier la beauté qu’elle renferme.
« Rien n’est jamais tout lisse » semble nous dire l’auteur. Le réel, c’est ça. Des allers-retours entre la dureté de votre quotidien, et la beauté qu’il contient.
Loin d’être simplement un livre sur la désillusion, le désenchantement, il est aussi un appel à la vie.
Alors enivrez-vous de beauté, c’est là qu’est le secret !
Crédit image : ©DONOSTIA KULTURA
]]>Le journaliste admirait le parfait et logique enchainement de sa vie, de sa relation paternelle, jusqu’à son prix Renaudot 2021 pour un livre justement dédié à son père, décédé quelques mois auparavant. Comme si les moments de sa vie s’imbriquaient à la perfection, comme un puzzle qui finit enfin par être achevé.
Puis, elle a prononcé cette phrase qui m’a marquée, voire troublée.
« Mais c’est vrai… C’est vrai… Et croyez-moi, c’est indépendant de ma volonté ! Mais tout ‘tombe trop bien’… Je suis persuadée que, quand je serai morte, tout fera sens. Ça fait partie évidemment de ma mégalomanie… Mais, vous savez, ma plus grande aspiration c’est que, quand je serai morte, on s’aperçoive que ma vie constitue un géoglyphe… »
Sur le moment j’ai trouvé cela un peu (voire assez) prétentieux.
Mais ce sentiment cachait sans doute de la jalousie. Car finalement, quoi de plus désiré que de vivre comme dans un roman, d’endosser le rôle du héros romanesque qui aurait pour but d’ « accomplir » littéralement sa vie. De donner un sens à « sa destinée ». C’est ce dont tout le monde rêve. Mais est-ce réalisable ? Amélie Nothomb semblait dire que, elle, chanceuse comme elle l’était, c’était chose acquise et que sa vie se résumait à un beau roman de Balzac.
Alors forcément c’est beau, et ça fait rêver, ça rend même jaloux.
Puis, une fois cette mauvaise jalousie passée, et surtout, une fois m’être raisonnée « en même temps c’est vrai, c’est Amélie Nothomb… Si elle n’a pas une vie de roman celle-là, alors personne n’en a ! »
Mon ressentiment évacué, je pouvais enfin prendre du recul sur le sujet.
J’ai trouvé que cette déclaration de l’auteure devait plutôt être un encouragement. Un appel à la motivation, à l’éveil intellectuel.
Nous ne sommes pas les acteurs d’une pièce de théâtre antique dans laquelle notre destin serait déjà tracé. C’est bien à nous de tracer notre route, de nous fixer un objectif, une passion à travers laquelle nous voudrions vivre, et d’y plonger pleinement.
Or, après avoir écouté l’interview jusqu’à sa fin, j’avais l’impression d’avoir trouvé l’exacte réponse à cette interrogation liminaire : « Est-ce réalisable ? »
Oui nous avons le choix, et oui, si un livre est merveilleusement bien écrit, avec amour, style et sincérité, il recevra le prix Renaudot. Et il n’y a rien de prétentieux dans cela. Que justice.
C’est à nous d’écrire notre vie, de lui donner sens et de nous faire « héros » de notre propre roman.
Voilà ce que j’ai compris à travers les mots doux d’Amélie Nothomb.
Pour écouter cette merveilleuse discussion : https://www.franceinter.fr/emissions/hors-piste/hors-pistes-du-dimanche-14-novembre-2021
]]>« La vie a une fin. Ne jamais commencer à vivre en dispense. Une vie riche et belle connaît une issue qui en fait partie, comme la ponctuation finale d’une belle histoire. Elle peut même en être l’enluminure signifiante. Un crépuscule flamboyant après tant d’aurores bleuissantes. »
Axel KahnIl semblerait que ce fameux crépuscule soit arrivé : Axel Kahn s’est éteint le mardi 6 juillet 2021, à l’âge de 76 ans, des suites de son cancer. Sur son profil Twitter, qu’il alimentait régulièrement, il se définissait comme « Médecin, ancien chercheur en génétique et président d’université, essayiste humaniste. Président de la Ligue Nationale Contre le Cancer ». Deux petites lignes pour décrire une si grande vie.
La photo illustrant le blog d’Axel Kahn semble résumer à merveille cette personnalité hors du commun, pleurée par les scientifiques, politiques et littéraires depuis une semaine. Sur cette photographie, on y voit la mer, à perte de vue, s’enfonçant dans le ciel turquoise jusqu’à ce que l’un et l’autre fusionnent pour ne faire qu’un… Un magnifique et apaisant dégradé de bleu illustrant parfaitement la sérénité du personnage. Le choix d’un paysage idyllique, en pleine nature, n’est pas étonnant de la part d’un amoureux de la marche et du sport en plein air. Il expliquait que vagabonder à travers la nature, porter ses pas ici et là, marcher sans cesse, était l’activité parfaite pour permettre le déploiement de la pensée…
Sans avoir pu lire toutes ses œuvres, sans avoir pu suivre toutes ses aventures passionnantes, je sais ô combien il était « multifonctions », « multitâches » et surtout, « multi-passions » … Car c’est bien la passion pour la vie qui a mené Axel Kahn à explorer tant de domaines variés.
Vous avez surement pu parcourir sa biographie grâce aux multiples articles qui lui ont été dédiés depuis sa mort, mais revenir aux origines permet d’expliquer le cheminement et l’accomplissement de toute une vie.
Médecin en hématologie, généticien, Axel Kahn a co-fondé l’Institut Cochin, il a également été membre du Comité Consultatif National d’Ethique de 1992 à 2004 mais a aussi présidé l’Université Paris Descartes… La biographie est loin d’être terminée, et d’ailleurs, affirmer avec fermeté qu’il serait possible de ne rien omettre de la vie d’Axel Kahn relèverait de la malhonnêteté. Ce qui est certain, c’est qu’au-delà de ses compétences scientifiques et médicales, notre personnage était également très littéraire. Essayiste, philosophe, écrivain… Il faisait partie de ces génies, devenus si rares de nos jours, pour qui l’unité des savoirs menait à cette tension vers la perfection et la justesse de la pensée.
Lorsque l’on dresse rapidement l’exhaustive biographie de ce grand homme, on adopte souvent un regard extérieur, froid et détaché. Mais une biographie, c’est ce que l’on accomplit dans sa vie et pas seulement les fonctions que l’on occupe dans la société. Or Axel Kahn, bien qu’il ait rempli un nombre incommensurable de fonctions différentes, n’a pas seulement limité sa vie à des accomplissements professionnels. Ce n’est pas que cela, une vie.
Quels sont donc ces moments qui marquent une vie ? Lors d’entretiens sur France Culture[1], Axel Kahn relate ces instants précis qui ont façonné son itinéraire intellectuel. N’est-ce pas là un point biographique essentiel que de connaître le cheminement de pensée d’un grand homme ? Si l’on pose Axel Kahn en humaniste inconditionnel, il était un humaniste détaché de toute croyance religieuse. Dès ses 15 ans, il perd la foi en Dieu mais pas celle en l’humanité. Dorénavant, l’athéisme est sa nouvelle religion, l’humanité reste et restera sa plus grande passion.
Désormais, une seule question, si elle trouve une réponse, lui permettra de se forger « un humanisme indépendant de l’idée de transcendance »[2] : « Qu’est-ce que le bien lorsque ce n’est pas le bon Dieu qui l’a décidé ? »
Débute alors le projet de toute une vie : celui de déceler ce qui se cache derrière la notion de bien.
Le second « tournant » de sa vie, qu’il décrit comme « décisif », c’est bien évidemment le suicide de son père, alors qu’il avait 26 ans. Cet événement marquera sa vie.
L’humanisme place l’humain au centre de toutes les préoccupations et de tous les intérêts, qu’importe si cette philosophie fait entrave à la recherche ou à ce que l’on appelle dans notre monde moderne « le progrès ». Être humaniste, c’est aimer l’humanité. Mais c’est l’aimer dans son entièreté, avec ce qu’elle a de positif mais également avec ses ténèbres.
Est-ce à dire que le progrès est inenvisageable pour quiconque serait « amoureux » de la race humaine ? Sûrement pas, s’exclamerait A. Kahn ! Mais la clé est de parvenir à allier le progrès à l’humain, faire progresser nos connaissances et notre science, tout en respectant l’Autre.
Son appétence pour la philosophie le guidera vers le Comité National Consultatif d’Ethique de 1992 à 2004. Durant cette période, très agitée par les débats sur les thérapies géniques et le clonage, Axel Kahn n’a cessé d’expliquer que « l’individu ne se résume pas à ses gènes. » Selon lui, la question éthique est inséparable de la médecine et la science. Rien de bien nouveau… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait déjà Rabelais, au XVIème siècle, préfigurant les grands débats sur la bioéthique et la nécessité de conjuguer science et morale.
Si Axel Kahn était bien un être rationnel, son côté philosophique et moral était toujours là pour tempérer sa science. Il savait user de « la raison », dans tout ce qu’elle implique. La mesure, c’est ce bien ce qu’il lui a permis d’être un humaniste et un scientifique à la fois. La juste mesure, comme le soutenait Aristote, c’est la voie vers la vertu.
Mais finalement, cette facilité à la mesure, cette réussite à allier aussi bien l’aspect cartésien de la science à la poésie de la philosophie, n’est-ce pas être « raisonnable et humain » ?
Après le suicide de son père, lorsqu’il avait 26 ans, Axel Kahn retrouve une lettre lui étant adressée. Dedans, il y trouve l’injonction « Sois raisonnable et humain ». Son père, Jean Kahn, avait décidé de laisser un message avant de mourir, et il avait choisi de l’adresser à Axel, non pas à ses frères Jean-François et Olivier.
Cette injonction paternelle incarna le « fil d’Ariane » de sa vie. « Tiens ce fil et suis-le mon fils », voilà ce que comprenait Axel à travers cette lettre.
La raison est issue du latin « ratio » qui signifie « calculer ». Elle est « un mode de pensée qui permet à l’esprit humain d’organiser ses relations avec le réel »[3]. L’être rationnel c’est celui qui peut différencier le vrai du faux, c’est celui qui, usant d’un calcul, peut en tirer une finalité, une solution. Descartes, dans son célèbre Discours de la méthode, veut remonter à la première évidence de ce monde. Pour cela, il décortique nos modes de pensée, il remonte à l’origine par un raisonnement rationnel.
Cependant, il convient de différencier un être rationnel d’un être raisonnable. L’homme qui ne serait que rationnel serait un être froid, calculateur.
Axel Kahn se devait d’être rationnel, en tant que chercheur et médecin. En science, on doit répondre à cette exigence, on doit savoir différencier le vrai du faux. Si l’on prend d’ailleurs l’entièreté de la lettre laissée par son père, Axel aurait été, des trois frères, « le plus apte à faire durement les choses nécessaires… ». Est-ce à dire qu’il était le plus rationnel ? On ne peut en être certain… Mais ce qui est sûr, c’est que son père termine sa phrase en ajoutant « … Mais tout de même, sois raisonnable et humain », chose bien plus complexe qu’être purement et uniquement rationnel, de faire « durement les choses nécessaires ».
L’homme, en tant qu’animal rationnel, est capable de : calculer, anticiper, construire de nouvelles choses, faire progresser la science, envoyer un homme sur la lune, explorer Mars pour tenter d’y trouver une once de vie … Ou encore, de modifier le vivant pour, qui sait, tenter de repousser les limites de la condition humaine… Toutes ces capacités démontrent bien que l’homme est un être rationnel. Mais cela implique-t-il qu’il soit raisonnable ? En effet, si le rationnel dit « ce que l’on peut faire », il ne nous éclaire pas sur ce que « l’on doit faire » (Jacques Ricot).
Tout scientifique qu’il était, Axel Kahn parvenait bien à limiter la démesure du rationnel et du calcul en exploitant l’entièreté de sa raison, en y ajoutant sa morale, son éthique. Bref, il était « animal raisonnable » en plus d’être « animal rationnel » et l’on comprend pourquoi science et éthique ne peuvent être détachées. Finalement, ce que son père semblait lui demander, c’est d’utiliser la totalité de sa raison, de ses capacités, au service de l’humanité. On pourrait même dire que, ce qui fait la spécificité la plus probante de l’être humain, au-delà de sa capacité à calculer, c’est sans doute sa capacité à raisonner. Il faut user de sa raison pratique, de sa raison raisonnable pour être humain jusqu’au bout. Or, « adopter un comportement mesuré » (Jacques Ricot), c’est être raisonnable.
Nous comprenons que l’être raisonnable répond à des exigences qui sont de l’ordre de la morale, des valeurs humaines… De l’humain ! C’est bien ce lien entre un être raisonnable et humain que Jean Kahn espérait de son fils.
Mais attention aux raccourcis. Raisonnable, mesuré, ne s’associent pas à ennuyeux ou fade, ou bien même, sans plaisir. Il n’y a qu’à voir la vie « foisonnante » qu’a eu notre personnage pour se rendre compte que, comme il l’avouait lui-même, Axel Kahn avait une peur folle de l’ennui. Et d’ailleurs Axel Kahn reconnait que sa vie, comme celle de son père Jean, ne fut pas exempte d’excès et de plaisirs.
Dès ses 15 ans, Axel Kahn dit avoir été « obsédé » par l’idée du bien. Mais comme tout bon athée, il ne s’agissait pas de se questionner sur le bien chrétien mais le bien en soi. Libéré de toute religion. Ce qui fait de cet homme un humaniste complet, c’est également sa capacité à définir le bien à travers l’Autre. Selon lui, le bien ne peut se définir que « par rapport à Autrui ». Le bien, disait-il, c’est « tout ce qui manifeste le souci de l’Autre et l’évidence de son importance ». Nous comprenons ainsi pourquoi cet homme, attaché à l’éthique et le bien, reconnaissait l’amour et les plaisirs qui en découlent comme ingrédients nécessaires au bien. Ainsi, le plaisir est très lié au bien. Et c’est à ce moment-là que l’on découvre le Axel Kahn, non seulement humaniste, mais aussi hédoniste. Son amour pour les femmes, pour les plaisirs sensuels… Il s’est marié deux fois et a fini sa vie avec une troisième femme avec laquelle il a choisi de ne pas se marier. Il aura trois enfants issus de son premier mariage. Très honnête et franc, Axel Kahn avoue avoir eu un autre fils, Alexandre, lors d’une aventure avec une infirmière, dans sa jeunesse. Bref, il aimait les femmes. Amour, plaisir, désir, sensualité, volupté… Ce ne sont pourtant pas les seuls mots qui venaient à l’esprit d’Axel Kahn lorsqu’il parlait du sexe féminin. Lors de confidences à France Culture, il se dit entièrement et pleinement féministe. Il avoue avoir eu beaucoup d’amour pour les femmes, mais aussi de l’admiration. Il dit avoir reconnu, au cours de sa vie personnelle et scientifique, « l’extraordinaire richesse de la manière féminine d’être humain ».
« – Qu’est-ce que vous trouvez de plus émouvant et admirable dans la manière féminine d’être humain ?
– C’est ce dont je vous parle qui est cette capacité de tout faire et le reste aussi. De ne jamais rien abandonner… »[4]
Les femmes sont celles qui poursuivent leur but, sans abandonner le reste.
Axel Kahn se disait conscient que cette notion du bien ne représente qu’un idéal, une chose vers laquelle on tend sans qu’elle ne puisse être matérielle. Mais, disait-il, le bien est ce « qui naît en moi et qui est mon devoir parce que je me l’impose ». Car s’il a retenu une chose fondamentale de son père et de sa vie, c’est « l’évidence qu’il faut faire son devoir ». Or, il existe une difficulté supplémentaire : le devoir n’est inscrit nulle part, il n’est pas prédéterminé. Le devoir, c’est ce que l’on s’impose, ce que l’on se reconnaît comme tel selon lui. Axel Kahn s’est donc imposé d’être un « type bien », de faire « le bien » (rien que ça …).
Ainsi, durant toute sa vie, Axel Kahn dit avoir été troublé par l’injonction de son père « Sois raisonnable et humain ». Et après avoir fait le bilan de cette vie prolifique, nous comprenons que cette citation aura été son mantra et aura guidé Axel Kahn, jusqu’aux derniers jours de sa vie. Car finalement, cette capacité à accueillir avec sérénité la mort, à ne pas se laisser prendre par la « peur de l’inconnu », de la mort, est sans doute une des plus belles célébrations de l’humanisme.
« Je sais qu’elle va gagner, mais elle ne m’aura pas dans l’angoisse et la terreur. Elle m’aura avec un sourire ironique aux lèvres, mais ‘même pas peur’. Malgré tout, j’ai vraiment bien vécu. »[5]
Ainsi, jusqu’aux derniers jours de sa vie, Axel Kahn a fait preuve d’humanité en expliquant, de manière assez sartrienne, « J’ai souvent dit que personne n’est autre chose que ce qu’il fait : imaginons qu’il me reste trois ou quatre semaines à pouvoir faire, alors le choix de ce que je fais, la manière dont je le fais, sont plus importants que jamais. »[6]
Pas si différent des aphorismes de Sartre soutenant que « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait », que « l’existence précède l’essence », Kahn croyait en la vie et chérissait la liberté. Maître mot du médecin, la liberté doit s’associer à la raison, à la responsabilité, comme le pensait Sartre.
De mon côté, je peux affirmer que votre existence, M. Kahn, en respectant les deux exigences d’être « raisonnable et humain », vous a mené à être pleinement dans ce monde. Et surtout, à être humaniste.
Merci, Monsieur KAHN, pour cette magnifique leçon de vie.
Crédit image : Frantogian, Axel Kahn au 25ème Festival du Livre de Mouans-Sartoux, en 2012, 6 octobre 2012 File:Axel Kahn 2012.JPG – Wikimedia Commons Licence Creative Commons creativecommons.org
[1] Axel Kahn : l’hypothèse du bien. À voix nue. France Culture, avril 2021; https://www.franceculture.fr/emissions/series/axel-kahn
[2] Axel Kahn : l’hypothèse du bien. « Épisode 5 : À quoi bon être bon ? ». À voix nue. France Culture, 9 avril 2021, 31 min. https://www.franceculture.fr/emissions/a-voix-nue/axel-kahn-lhypothese-du-bien-55-a-quoi-bon-etre-bon
[3] Philosophie Magazine. Raison. Philosophie Magazine. [en ligne] [consulté le 13/07/2021]. https://www.philomag.com/lexique/raison
[4] France Culture, Op. cit.
[5] SEPTIER, Hugo. « « La mort ne me fait pas peur » : atteint d’un cancer incurable, Axel Kahn témoigne de sa fin de vie sur BFMTV. » BFMTV [en ligne], 21/05/2021 [consulté le 13/07/2021] https://www.bfmtv.com/societe/la-mort-ne-me-fait-pas-peur-atteint-d-un-cancer-incurable-axel-kahn-annonce-etre-en-fin-de-vie_AV-202105210401.html
[6] VASSAS, Cécile. « Axel Kahn : « La mort n’existe pas », ses confessions avant de partir .» L’Internaute [en ligne], mis à jour le 06/07/2021 [consulté le 13/07/2021] https://www.linternaute.com/science/biographies/2545882-axel-khan-la-mort-n-existe-pas-ses-confessions-avant-de-partir/
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Dans la dernière étude du Cevipof de mai 2021, 51% des Français estiment que « Les médias traditionnels répandent de fausses informations sur la Covid-19. » En pleine crise sanitaire, ces chiffres ne font que confirmer la crise médiatique profonde que traversent les journaux papiers, mais aussi les émissions télévisées ou encore les chaînes d’information, souvent pointées du doigt.
Comment raviver la soif d’apprendre, de comprendre et de décrypter l’actualité ?
Antonin, Jules, Wallerand et Sixtine sont quatre jeunes qui ont décidé de traiter sérieusement cette problématique. Pour ce faire, ils ont choisi de créer Le Crayon, un média indépendant prônant le débat d’idées et l’ouverture d’esprit. Leur chaîne YouTube a pour ambition de réconcilier les jeunes (et les moins jeunes !) avec les sujets d’actualité mais aussi avec des thèmes plus ardus liés à la science, l’économie, la démocratie…
Cet article vise à retracer le parcours de ces quatre jeunes qui se sont lancés dans cette aventure folle et osée, qui vient tout juste de débuter. Derrière ces quatre profils, se cachent des parcours personnels et académiques différents, démontrant ainsi que ce genre d’aventure est à la portée de tous… Alors qu’Antonin, 24 ans, est titulaire d’un bac Scientifique et a effectué une classe préparatoire en MPSI puis MP*, Wallerand est davantage dans l’entrepreneuriat. À 24 ans, il a déjà monté une agence d’événementiel, de community management et de musique (Teddy’s Records). Incroyable chemin parcouru qu’il a décidé de continuer avec Le Crayon, aux côtés de sa sœur, Sixtine. À 19 ans, plongée dans des études de communication marketing, c’est à elle que l’on doit l’idée initiale du Crayon… Enfin, Jules, ancien sciencespiste, est passé par le campus de Nancy avant de rejoindre la capitale. La politique imprègne son quotidien, c’est pourquoi l’engagement dans ce média était l’occasion rêvée pour mettre en application ses connaissances théoriques.
Sixtine : Le Crayon, c’était mon idée ! Depuis toujours, j’ai été passionnée par les sujets politiques et par l’actualité. Il faut dire que j’ai baigné dans cela : aux repas de famille, la discussion déviait rapidement vers la politique… Étant la « petite dernière », j’ai dû m’adapter ! Pourtant, j’étais frappée de voir que les seules personnes avec lesquelles je pouvais discuter de ces thèmes étaient mes professeurs de lycée et non pas les jeunes de mon âge. Alors, en classe de terminale, j’ai parlé de mon projet à mon grand frère Wallerand, qui a immédiatement adhéré !
Antonin : « Trace tes contours », c’est un slogan qui me parle énormément. J’aime l’idée que l’on puisse écrire… mais aussi effacer ! À la manière d’un crayon finalement. Il y a cette idée que rien ne doit être figé, gelé ou tenu pour acquis. C’est la volonté d’affirmer et d’assumer sa jeunesse : oui tu es jeune, oui tu peux te tromper, mais ce n’est pas grave, au contraire ! Tu n’as qu’à gommer et réécrire. Bref, tu traces tes contours !
Jules : Il y a un esprit Charlie dans Le Crayon. C’est le crayon de la liberté d’expression, sans concession.
S : Je pense que la clé, c’est de trouver LES bonnes personnes pour monter le projet. Mais trouver les bonnes personnes, ça veut aussi dire s’ouvrir à la diversité ! Typiquement, nous sommes quatre et complètement différents ce qui permet de nous compléter les uns les autres.
Les premières initiatives, après avoir trouvé le bon pilier, c’est de prévoir le projet au long terme. Quel est le but de ce projet finalement ? Où cela va-t-il nous mener concrètement ? Quelle sera la valeur ajoutée pour notre communauté, pour la société en générale ?
J : En effet, il faut justement tracer les contours du projet que l’on souhaite créer, ce qui revient à faire des rencontres qui vont t’abonder d’expériences et influencer le projet que tu vas faire. Si tu es déterminé à lancer un projet dont tu as déjà une idée précise, alors débrouille-toi pour rencontrer des gens qui peuvent y apporter quelque chose. Si tu ne sais pas où tu vas, alors va en soirée, à des événements (y compris en ligne), parle à des gens : en rencontrant différentes personnalités, tu t’ouvriras des horizons variés.
A : Les « premiers pas à réaliser » ? Le conseil le plus simple et trivial que je pourrais donner : c’est de les faire ! Ne pas hésiter à tenter, se lancer, et voir ce qu’il advient ! Je dis cela en connaissance de causes… Je me souviens des toutes premières vidéos, la qualité de l’image était vraiment « deg », pas professionnelle et pas soignée… Mais on l’a fait parce que ça nous faisait « kiffer » ! Et c’est le point de départ à tout projet selon moi, c’est comme cela que tu peux progresser ensuite.
Wallerand : Il faut « faire, agir et tester » selon moi. Le risque est de rester dans l’abstrait et le théorique, sans doute par peur… Comme dans le sport, seul le terrain dicte ce qu’il va advenir d’un projet. Il faut tester ses idées, quitte à ce que ce soit un peu brouillon au début… C’est en faisant des erreurs sur les « versions initiales » que les suivantes s’améliorent, puis celles d’après encore, et ainsi de suite…
A : Alors là, je pense que nous pouvons tous les quatre assumer notre amateurisme en la matière ! Nous étions tous novices, et personne ne connaissait véritablement les « codes » à avoir pour ce genre d’aventure. C’est justement en testant que l’on a appris ! On fait parfois des « bides » … Mais on s’en rend compte et on rectifie la ligne de tir. Donc pas de formation pour nous. Ceci dit, on a la chance de vivre à une époque (même si cette époque comporte ses travers aussi…) où tout peut se trouver sur internet. On est jeune et il suffit de faire une recherche, de regarder une ou deux vidéos YouTube pour se faire sa propre formation !
Je pense aussi que le Covid-19 et le confinement nous ont imposé une réflexion et une introspection spécifique sur notre concept du Crayon. Wallerand et moi sommes restés ensemble pour le confinement et on a énormément travaillé sur notre projet. Même s’il faut admettre que le Covid a empêché un grand nombre de nos rencontres avec des invités…
S : Pour Instagram, je pense qu’il faut soigner sa « vitrine », veiller à ce que les couleurs s’accordent bien pour donner envie de cliquer !
W : Je connaissais les codes des réseaux vu mon activité précédente de community management, mais ce qui m’a le plus aidé c’est la passion que j’avais pour le monde de YouTube et d’Instagram. J’aime les formats de « vulgarisation » des sujets d’actualité, les débats politiques et les interviews. Je suis le premier spectateur du Crayon ! Donc on ne fait que façonner le média de la manière dont on aimerait consommer un média. On est des fans inconditionnels de notre industrie et on voulait apporter notre pierre à l’édifice des créateurs de contenus sur les réseaux.
En revanche, entre le moment où on a commencé et aujourd’hui, il y a un fossé. C’est bien le fait d’entreprendre qui nous a formé.
J : Pas de meilleure formation que la pratique !
W : On peut dire qu’il existe trois grands formats dans Le Crayon, et un quatrième qui devrait arriver à la rentrée prochaine. Le premier est l’interview, le second la table ronde et le dernier, le débat (souvent appelé « Ring »). Le format de l’interview couvre différents domaines : celui de la politique, de la culture, de la société, de l’entrepreneuriat.
Arrivent en septembre les vidéos de vulgarisation. Mon format préféré est le Ring car le cœur de notre projet, c’est de permettre des rencontres et des débats entre des personnalités que beaucoup de choses opposent mais dont les thématiques sont les mêmes.
S : C’est vrai que le Ring est le format qui dépeint le mieux les valeurs du Crayon !
J : On peut pousser nos invités dans leurs retranchements : ceux qui défendent la Superligue au foot ou bien ceux ayant une certaine idée de la « culture française » ou encore ceux qui revendiquent les bénéfices de la téléréalité …
Selon moi, le format le plus intéressant est celui de la table ronde, « Au Coeur », parce que j’ai la conviction que réunir autour de la table des personnes différentes est un chemin indispensable vers la vérité.
A : Le plus incroyable… C’est qu’il n’y a pas vraiment de « secret ».
S : C’est notre boulot ! Plus sérieusement, je pense que le fait d’être très respectueux, rigoureux et bienveillants aide forcément. C’est même la base. Et c’est d’ailleurs le compliment que nous avaient fait Caroline Fourest et Nicolas Dupont-Aignan : on est différent. On s’adresse aux jeunes, on apporte cette fraicheur au monde des médias, et ça fait du bien. Le temps de parole qu’on leur accorde fait également plaisir, c’est plus intéressant que la ridicule minute trente qu’ils ont sur les plateaux télé traditionnels.
A : On envoie des mails, parfois des « DM » sur Instagram, des Tweets… Et puis, on a aussi beaucoup de chance. En réalité, ce sont les « débuts » qui sont complexes… Mais une fois que la machine est lancée, il n’y a plus qu’à ! Najat Vallaud-Belkacem était l’une des premières à apparaître au Crayon, en tant que personnalité politique, après Jordan Bardella. Or une fois que ces premières personnalités ont accepté nos invitations, on a gagné en crédibilité et en notoriété.
W : Oui on se renseigne au préalable sur nos invités, sur leurs livres, sur leurs travaux : c’est ce qui donne de la légitimité à notre travail et permet de faire venir des invités connus et reconnus. Il arrive d’ailleurs que l’on soit recommandé par d’anciens invités.
À côté de cela, je pense que notre particularité fait notre force. Au Crayon, on ne fait pas dans la complaisance, on propose des débats contradictoires, on confronte des opinions totalement opposées…
A : Je ne sais pas si les « débuts » sont toujours plus marquants car il s’agit justement de la découverte… mais ma plus belle rencontre reste Najat Vallaud-Belkacem. Elle m’est apparue assez impressionnante tout en étant accessible. Elle a un véritable charisme selon moi, qui transparaît même lors d’une simple discussion ! Mais je dois avouer que ma rencontre avec Cédric Villani était incroyable, surtout pour un mathématicien dans l’âme comme moi… Enfin, Bob Sinclar reste et restera une légende musicale. D’ailleurs, petite anecdote à propos de cette star des platines : lorsque l’on s’est retrouvé dans le minuscule ascenseur tous les deux, après l’interview, il m’a tout bonnement demandé si sa prestation avait été convaincante, en gros, s’il n’avait pas été « trop mauvais ». Ce n’est qu’après que j’ai réalisé que Bob Sinclar m’avait demandé, à moi, s’il était bien passé à la caméra… J’ai trouvé ça fou et me suis dit que j’avais une chance incroyable !
W : Pour moi, c’est l’interview avec le fondateur de SensCritique, Guillaume Boutin, qui m’a le plus marqué. Les sujets sérieux et d’actualité ne sont pas réservés aux politiques ! Dans cette vidéo, on parle de l’avenir du cinéma, avec l’avènement de plateformes comme Amazon ou Netflix… L’analyse de Guillaume est d’une pertinence que j’ai rarement vu dans ma courte vie et je recommande la vidéo à tous ceux qui s’intéressent au cinéma ou aux plateformes. Je glisse également une de ses phrases mythiques, à retrouver dans l’interview : « les mecs qui vendaient des bougies ont fait faillite quand l’électricité est arrivée car ils ont oublié que leur travail n’était pas simplement de vendre des bougies, mais d’allumer la lumière ».
A : Pour l’instant, nous sommes encore une SAS (Société par Actions Simplifiées) « en formation » mais dans quelques semaines, on aura le statut définitif de SAS.
Contrairement à ce que certains pensent, la « YouTube monnaie » n’est pas ce qui nous fait gagner le plus aujourd’hui… Elle ne nous rapporte qu’une centaine d’euros par mois. Cependant, on peut gagner notre vie en faisant de la production de contenus publicitaires, d’émissions, de contenus d’entreprises ou de contenus média.
Dans dix ans, j’espère que Le Crayon sera un média français reconnu et bien implanté. Un média qui aura plusieurs cordes à son arc, qui produira plusieurs émissions variées et pourquoi pas, qui aura sa propre chaîne de télévision ! Bref, j’aimerais que Le Crayon devienne une marque à part entière, qu’il évoque la diversité d’opinions dans l’esprit des gens.
Crédit image : Le Crayon. De gauche à droite : Jules, Wallerand, Antonin et Sixtine
]]>Pourtant, l’utilisation de chiffres par les journalistes n’a rien d’inédit. Dans les années 60, on appelait cette méthode le « journalisme assisté par ordinateur » (JAO) ou « computer-assisted reporting ». L’apparition des ordinateurs poussera la profession à se moderniser.
En fait, le « data journalisme » nait d’un désir « d’objectivité ». Ce mot provient du latin datum, désignant un élément utilisé au sein d’une argumentation, d’un propos. Ainsi une donnée « ne peut être réfutée, elle est, simplement ».[1] Le data journalisme représente, alors, une véritable valeur ajoutée pour le monde journalistique, surtout en cette période de crise où la profession souffre d’un manque de légitimité et subit l’avènement d’une nouvelle concurrence qui oblige les journaux à une course à la rentabilité.
Alors que le journal a dû faire face à l’apparition de la radio, elle-même affaiblie par l’avènement de la télévision, une profession tout entière doit faire bloc face à la naissance de « pseudo-journalistes » sur Twitter, Facebook ou encore Instagram. Aujourd’hui, le journalisme est menacé par l’avancée technologique des réseaux sociaux, participant au discrédit du monde journalistique. Pourquoi ne pas se servir de la source de son mal, à savoir la technologie, comme arme pour lutter contre la crise ? C’est la volonté du data journalisme ou journalisme de données : cette technique vise à utiliser les données non plus comme une simple illustration à un argumentaire mais comme le véritable point de départ d’un travail. Le data journaliste a cette mission de rendre intelligibles des données abstraites dans un format attractif, de « rendre visible l’invisible. »[2]
Pour répondre à cette vaste interrogation, nous avons eu la chance de rencontrer deux femmes ancrées dans le monde des données. Tableaux Excel, codage, recodage, base de données… Plus rien ne les effraie. Tout d’abord, Caroline Goulard est une ancienne sciencespiste rennaise qui a fondé, avec deux de ses amis, la plateforme d’informations Dataveyes. Cette société de services, née en 2010, est centrée sur les « interactions Humains-Données » (C. Goulard) et la visualisation de données. Ensuite, Karen Bastien est journaliste depuis une vingtaine d’années. Elle a travaillé six ans au journal Libération puis, en 2006, elle fonde Terra Nova, un média axé sur les sujets écologiques. Au cours de ces deux expériences, elle réalise l’importance des données mais aussi les carences d’un journaliste traditionnel dans ce domaine… elle décide donc de s’auto-former et co-fonde en 2011, avec François Prosper, l’agence WeDoData, dédiée au data journalisme.
Pour comprendre ce qu’est le data journalisme, il faut d’abord le différencier de la data visualisation. Sur ce point, Caroline Goulard explique qu’il « existe deux phases primordiales dans le data journalisme. Tout d’abord, la collecte de données. Le choix du « terrain » que l’on va utiliser, aller chercher l’information intéressante dans les bases de données. Et restituer cette « matière première » pour la donner à voir au public. Et dans cette phase de restitution, ce qui est captivant, c’est que nous avons la possibilité d’en faire autre chose que des mots. On peut travailler cette matière première pour la rendre accessible au public. En plus de l’analyse proposée par les data journalistes, les interfaces de visualisation de données interactives sont un des outils à disposition des data journalistes pour communiquer leurs analyses, et rendre les données compréhensibles par le public. Personne n’irait chercher des informations au sein d’un tableur Excel de 10 millions de lignes, quand bien même la donnée l’intéresserait. C’est donc à ce moment précis que la visualisation de données intervient comme un moyen de donner au public la capacité de chercher dans une base de données l’information qui l’intéresse, sans l’exposer directement aux données « brutes ». »Dans l’ouvrage collectif Journalisme 2.0, Caroline Goulard parle d’une posture « active » attribuée au lecteur. Lui-même prend part à la restitution de l’information, il devient acteur de l’article tout en restant le lecteur.
À première vue, le journalisme de données semble alors mettre fin à l’aspect rédactionnel de la profession. Toutefois, ce n’est pas le cas pour Caroline Goulard : « L’essence même du data journalisme est de partir d’une base de données comme point de départ. A partir de celle-ci, le but est d’en faire un article pertinent et utile. Il peut très bien se présenter sous forme de texte, avec des données glissées à l’intérieur. Tant que le « terrain » premier est celui des data. Cependant, à mon sens, il serait bien dommage de limiter le journalisme de données à une pratique basée uniquement sur les mots. D’ailleurs, la raison pour laquelle le journalisme de données a été perçu comme « novateur » dans le courant des années 2000, c’est justement parce qu’il délivre une capacité d’informations beaucoup plus grande que ce que ne permettent les mots. On a la capacité d’avoir accès à l’ensemble de la base de données, sous forme de contenu interactif, et pas seulement les chiffres qu’un journaliste aurait choisi de citer, de manière subjective. »
Pour Karen Bastien, le discours est le même que celui de la co-fondatrice de Dataveyes. Il existe diverses manières de rendre compte d’un travail data journalistique. « Il peut s’agir d’un article sous forme de texte avec des graphiques insérés. Mais cela peut être un objet plus ambitieux dans lequel se trouve un vrai travail de développement comme par exemple un mini-site ou une appli’. C’est pour cela que les développeurs sont essentiels pour trouver l’aspect le plus interactif de notre travail. Mais aujourd’hui, si l’on regarde les productions de Check news, des Décodeurs du Monde, on va tout de même avoir des articles, certes moins longs, mais quand même présents. Le texte reste nécessaire à contextualiser les données. »
À travers les témoignages de Karen Bastien et Caroline Goulard, nous comprenons également l’importance du travail en équipe dans ce monde du data journalisme, un fait novateur dans le monde des médias. Les journalistes classiques avaient plutôt l’habitude de se retrouver seuls, face à leur écran pixellisé.
De plus, Caroline Goulard insiste sur les bienfaits du data journalisme. Un article de ce type n’est pas uniquement un spectacle pour les yeux, il est aussi bénéfique pour le cerveau humain. En effet, les recherches scientifiques démontrent qu’il retiendrait mieux les informations délivrées par une image que par un amas de mots. « Le data journalisme s’intéresse à notre intelligence visuelle plus qu’à notre intelligence verbale. Mais néanmoins, tout cela ne suffit pas. Si l’on ne met pas l’enrobage d’analyse nécessaire, on rate une partie de notre travail ! »
Les données que l’on peut appeler « sauvages », sont celles se situant hors de l’Open data. Alors, qu’est-ce que l’Open Data ? Comme le rappelle Caroline Goulard, les données disponibles en « open data » impliquent qu’elles soient à la disposition de tous. Elles sont publiées par des institutions publiques ou privées et sont partagées dans le but d’être réutilisées. Ainsi, ces données sont disponibles dans des formats ouverts (tableurs ou bases de données). Elles sont accompagnées d’une licence qui encadre la manière dont on a le droit de les utiliser. Par exemple, au niveau national en France, le gouvernement a lancé en 2011 la plateforme « data.gouv.fr » qui permet d’avoir accès à des données publiques.
Or, comme dans le journalisme traditionnel d’investigation, il existe dans le monde des data des informations non disponibles et non visualisables par le « Grand Public ». Des sortes de données « sauvages » que le journaliste doit se procurer à sa manière, souvent non conventionnelle ! « Un journaliste peut considérer qu’il existe des raisons supérieures, d’intérêt général, qui permettent de faire une entorse à la propriété privée ou au respect des intérêts. Les lanceurs d’alerte s’appuient sur ces mêmes raisons lorsqu’ils dévoilent des données jusque-là confidentielles, comme l’a fait Julian Assange avec les Wikileaks. », nous dit Caroline Goulard. « Ainsi, des data journalistes peuvent employer des moyens « peu formels », comme ceux qui ont participé aux Panama Papers, car ils décrètent que des phénomènes méritent d’être révélés. C’est à ce moment précis que le rôle du data journaliste est essentiel. Un long travail documentaire débute pour « nettoyer », « confronter » les données et les rendre enfin exploitables, ce qu’un journaliste traditionnel ne peut faire. »
Cependant, il existe d’autres méthodes plus conventionnelles pour se procurer des données absentes de l’Open Data. Karen Bastien parle par exemple du crowdsourcing. Le lecteur, en plus d’être « actif » lors de la lecture d’un article de data journalisme, participe également à la production de l’article même. La fondatrice de WeDoData donne l’exemple du projet « Radar », lancé par son agence. L’objectif est de récolter, au cours des six ans du mandat des maires de cinq villes de France, les informations pertinentes de chaque conseil municipal. Il s’agit d’extraire les données intéressantes de ces délibérations, noyées dans des « tonnes » de PDF. La « communauté de lecteurs » prenant part au projet est chargée de remplir un formulaire. Or, en réalisant cette tâche, chaque lecteur participe à la création et l’entretien d’un tableur Excel qui sera ensuite analysable par les data journalistes.
Malgré les espoirs que suscite le data journalisme, on semble remarquer un certain « retard Français », en comparaison à l’avancée immense des données dans le monde journalistique anglo-saxon, un propos que Karen Bastien souhaiterait « tout de même nuancer […]. Il y a dix ans, il n’y avait rien : pas de compétences pour le maniement des data dans les rédactions, pas de journaliste de données non plus. Aujourd’hui, il n’y a pas une rédaction qui ne possède pas une cellule de data journalisme. [NDLR : Notons d’ailleurs que depuis 2019, le CFJ (Centre de Formation des Journalistes) et Sciences Po proposent un master formant au « journalisme de données et d’enquête ».] Par contre, il est clair que, comparativement aux anglo-saxons, nous ne pouvons pas parler d’une « déferlante » de data journalistes… Il doit y en avoir une quarantaine en France… Je pense que les explications sont multiples, notamment culturelles. La France, c’est Albert Londres, les grands récits littéraires, les grands reportages, et pas réellement un journalisme de « facts », à l’inverse des pays anglo-saxons. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si nous avons importé le mot « fact-cheking » en France… Enfin, n’oublions pas la crise qui touche l’ensemble du monde journalistique et qui, elle, est une raison fondamentale de notre retard. »
Finalement, nous ne pouvons nier l’apport précieux du data journalisme pour le monde des médias. Il permet de réaffirmer les qualités du journalisme, certes traditionnelles, mais souvent mises de côté par des journalistes souffrant d’un discrédit actuel. Mais les data permettent également de moderniser la manière de s’approprier « l’info », point essentiel pour éviter « l’infox ». Cependant, si les données offrent un espoir pour pallier la crise actuelle du journalisme, il faudra parvenir à résoudre la difficile équation que nécessite la transformation du modèle économique des médias.
Crédits image : Dataveyes | About et Karen Bastien • La République des Rédacs (rredacs.com)
[1] KAYSER-BRIL, Nicolas. Informer avec des données structurées, NKB. 11 mai 2016. Disponible sur : https://blog.nkb.fr/informer-avec-des-donnees-structurees/
[2] GOULARD, Caroline. « Transformation de notre paysage informationnel et journalisme de données », in LE CHAMPION, Rémy (dir.), Journalisme 2.0, Paris : La Documentation française. 2012. p.89-99.
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