La vie de cet Empereur hors du commun débute dans un contexte chaotique : à la mort de son oncle Constantin Ier en 337, il échappe par hasard, à l’âge de six ans, au massacre de sa famille par la garde impériale. Constance II, son cousin, le tient à l’écart de la vie de Cour. Il passe donc son enfance et son adolescence entre Constantinople et l’Asie Mineure, dans un contexte à la fois chrétien et païen dans un environnement où tout était grec. Baptisé, il conserve longtemps des pratiques chrétiennes afin de s’éviter de graves ennuis, puis il s’enivre de littérature et de culture païenne sous la conduite de l’eunuque Mardonius dans la révélation des mythes de sa Grèce « bien aimée ». Exilé en Cappadoce, surveillé de près par les agentes inrebus, de véritables barbouzes au service de l’Empereur, il entame sa longue claustration de six ans, entre 345 à 351, le temps des lectures.
Ce rat de bibliothèque se forge alors une culture d’autodidacte plus marquée par le monde homérique que par la Bible et le message du Christ. Rappelé à la Cour au printemps 351, il persiste dans la recherche d’une doctrine solide, multiplie les allers-retours en Asie Mineure, opère secrètement, à titre personnel, un retour à la religion des Anciens. Le christianisme que l’on lui a imposé, auquel il n’a jamais véritablement adhéré, ne lui convient plus, et ce pour des raisons similaires à celles de Celse. Il reproche aux chrétiens l’anthropocentrisme, leur volonté s’approprier « l’Etre suprême » à leur seul profit, la non-originalité de leur morale qui ne serait qu’un réchauffé de bribes de philosophie grecque et leur penchant pour la révolution politique, refusant de se plier à la religion civile. Il y a donc trois niveaux de critiques ; théologique, moral et politique.
Il fréquente alors le cercle de Nicomédie, un cénacle réactionnaire animé par le rhéteur Libanias, désolé par le recul des valeurs antiques où l’on y lit le « divin Jamblique », philosophe païen du IVème siècle orientant la mystique néoplatonicienne (espèce de syncrétisme entre les cultes orientaux, généralement solaires et la philosophie de Platon) dans les voies de la magie et de l’occultisme. Lors d’un séjour à Ephèse, il est initié aux cultes à mystères à un illuminé et reçut un « bizutage sacré » lui apportant de quoi s’émerveiller. Cet intellectuel éprouvait peu d’attrait pour les plaisirs de son âge et réservait le plus clair de son temps à l’étude. Il se veut grec, et en maîtrise mieux la langue que le latin, langue administrative dont il ne maîtrise que le strict nécessaire. Sa vision du monde est enracinée chez Platon, mais en contact sensible avec le divin par le biais de mystiques et de thaumaturgies néoplatoniciennes. L’objet de sa foi, c’est la culture classique et le polythéisme ayant cimenté les cités, en particulier la « Glorieuse Athènes » et l’Empire romain.
Julien est envoyé en Gaule, afin de régler la situation trouble d’une région soumise à la pression des barbares. Il se comporte en souverain hellénistique, à la fois guerrier courageux, philosophe, et administrateur avisé, détenant l’intime conviction d’être appelé par les dieux. Ses troupes se révoltent et le proclament Auguste en février 360 à Lutèce. Julien se retrouve ainsi usurpateur sans l’avoir voulu et Empereur malgré lui, par la volonté des dieux et des légions gauloises. Constance II avant de mourir désigna Julien comme son successeur, les provinces d’Asie se soumettent. L’usurpation s’achève sans effusion de sang et dans la légitimité ; en 361 Julien prend les affaires en main. Constance a « violé les anciennes lois et coutumes », Julien tombe le masque et s’engage avec enthousiasme dans un effort visant à promouvoir la Vertu. Il écrit « les dieux m’ordonnent de tout purifier autant que je le puis ». Ce « fou des dieux », inconditionnel d’Hélios, pour qui l’exercice du pouvoir est un sacerdoce, s’imagine à la tête d’une cité idéale régie par la divine philosophie. Purifier signifie rétablir le règne de la sagesse grecque dénaturée par l’intermède chrétien.
Son règne apparait alors comme une véritable « Révolution culturelle » ayant pour objectifs de restaurer les valeurs éternelles ayant fait la gloire de l’Empire et de rendre aux dieux de l’Olympe un culte conforme aux traditions séculières. S’inspirant de Marc Aurèle, il se veut prince humain, refusant les rituels fastueux et non un despote isolé par une étiquette rigide. Son administration est probe, la Cour diminue son train de vie, les fonctionnaires véreux sont écartés, les barbouzes affaiblis, et les notables sont contraints d’investir leur argent dans la chose publique. Il ne touche cependant pas aux institutions constantiniennes, et l’Etat n’aurait pu supporter plus longtemps ces allègements fiscaux. Gouverner sous l’inspiration des dieux, sa conception théocratique d’un pouvoir sacerdotal est incompatible avec la restauration d’un principat libéral ; politiquement, le retour au passé est donc plus apparent sur la forme que réel sur le fond.
Sur le plan religieux, Julien rompt avec l’évolution engagée par Constantin, jugeant le christianisme comme une véritable déraison néfaste pour l’Empire : effectivement, comment adorer un mort ressuscité ?! Il proclame alors le rétablissement des anciens cultes, réouvre les temples et restitue aux païens la liberté de culte, replaçant ainsi les chrétiens dans le droit commun, l’Eglise n’est donc plus favorisée. Il n’envisage à aucun moment un empire composé de païens et de chrétiens qui auraient cohabité, et, formé par les chrétiens, en adopte le sectarisme (selon l’historien Glen W. Bowersock). Celui-ci s’exprime par une reprise en main idéologique et discriminatoire. Ce retour aux cultes ancestraux n’emballant pas les masse, Julien est contraint de réorganiser le culte, comble d’ambiguïté, en transposant au paganisme des institutions chrétiennes, avec une hiérarchie sacerdotale, une prédication organisée, un catéchisme rédigé, et des organismes de bienfaisance aménagés près des sanctuaires. Parallèlement, afin de susciter les curiosités et trouver un élan populaire, il rehausse le culte par des cérémonies empruntées aux cultes à mystères.
Bien que profondément attaché au paganisme de la Grèce classique, sa pratique religieuse s’attache plus au courant mystique oriental, pleine de superstitions et d’ascétisme. Julien est adepte de « théurgie », rites magiques supposés agir sur les dieux, somme toute une gnose païenne nourrie par une mystique trouble l’éloignant de la religion ancestrale de sa Grèce « bien aimée ». Face à la réaction opiniâtre des chrétiens, le pouvoir encourage les apostasies en promettant charges et honneur aux renégats. Les chrétiens sont ensuite bannis de l’enseignement, il s’attaque aux Galiléens, fait brûler les dépouilles de martyrs chrétiens et retire les reliques de Saint Babylas à Antioche.
La crainte des chrétiens s’estompa avec la mort de Julien, qui engagé dans une campagne contre les Perses (convaincu pas les oracles de ses conseillers, qui voyaient en lui la réincarnation d’Alexandre) succomba à ses blessures lors d’une bataille à Samarra le 26 juin 363. Sa mort ouvre le temps de la normalisation et son successeur s’empressa de défaire l’œuvre de Julien. L’empire retrouve ses habitudes après la parenthèse de la réaction païenne. Hélios avait perdu, les Galiléens ont triomphé. Le rêve passéiste de Julien, pape autoproclamé des derniers païens, s’était dissipé avec lui.
Son nom d’apostat passa à la postérité, entretenu par la légende noire établie par les chrétiens. Grégoire de Nazianze l’accable de malédictions et voit en lui la parfaite incarnation de l’Antéchrist. Etranger et anachronique, ses contemporains le surnommaient « la chèvre » en raison de la barbe passée de mode qu’il arborait en hommage aux philosophes classiques. Pour Lucien Jerphagnon, Julien ne fut pas apostat car il ne fut jamais chrétien, et Paul Veyne dira de lui qu’il « fut l’une des figures les plus inattendues et les plus compliquée de l’Histoire universelle ».
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« Comme si hors de mon coeur coulait au loin son flux, Trouble, sage, immense était le Danube. »
Ce fleuve qui, lui, inspira certains des plus beaux poèmes de la littérature hongroise « A rakodópart alsó kövén ültem,
néztem, hogy úszik el a dinnyehéj. Alig hallottam, sorsomba merülten, hogy fecseg a felszin, hallgat a mély. Mintha szívemből folyt volna tova, zavaros, bölcs és nagy volt a Duna. ». (Au bas du quai sur une pierre j’étais assis, Je regardais les pelures d’une pastèque s’en aller. A peine, dans mon destin plongé, si j’entendis, Que la surface babillait, que le fond restait muet. Comme si hors mon cœur coulait au loin son flux, Trouble, sage, immense était le Danube.)
Malheureusement, je n’y comprends strictement rien, heureusement que certains se sont chargés de la traduction. Mais les sons de cette langue vont droit au cœur des âmes sensibles. Ces altérations de voyelles longues et courtes, ces variations de prononciations de « a » et de « á », ces répétitions de « k » et de « t ». C’est une langue de barbares de l’Oural, dit-on, mais de barbares civilisés, tellement, qu’elle produit des sons sublimes faisant de cette langue, une langue de poète. Elle s’acclimate à tous les genres, du symbolisme à la révolution, en passant par la contemplation la plus pure de la nature et du Monde.
Une langue de poètes pour ainsi dire. Et s’il y a une ville qui se prête à la poésie, c’est bien Paris. Comment rester insensible au charme du crépuscule s’abattant paisiblement sur le boulevard Saint-Michel ? Alors une langue de poètes, dans une ville de poètes cela ne peut que produire un cocktail littéraire apaisant, non moins haut en couleur. Endre Ady s’est emparé de la question, et Guillevic par la suite, retenant son génie s’est permis une réinterprétation et une traduction de l’œuvre des poètes hongrois.
Mais comment traduire la poésie, de surcroît d’une langue aussi particulière que la poésie hongroise ? Eugène Guillevic, éminent poète et traducteur français du XXème siècle s’est astreint à cette tâche harassante. En 1967, Guillevic préface une anthologie parue à Budapest, intitulée « Mes poètes hongrois ». Il traduit également certains poèmes en s’attachant à une traduction littérale approfondie au sens, au message de l’auteur mais aussi au rythme et au vocabulaire particulier de l’auteur. Il entend faire parvenir au lecteur étranger l’essence émotionnel du message du poème.
Guillevic soutient que « par la traduction, il s’agit de permettre au lecteur de recevoir du poème traduit le plus possible de ce que peut recevoir le lecteur de l’original, d’essayer de donner, de celui-ci, un équivalent ». L’essence même de la traduction est d’installer une certaine proximité, une fraternité même entre les poètes et les poèmes contribuant à la mise au jour d’une certaine « vérité poétique ». Ainsi, il est intéressant de comparer les traductions différentes d’un même poème, chose rendue possible par l’exemple de Guillevic et Jean Rousselot concernant la poésie hongroise sur un poème de Jozsef Attila :
Dieu est long
( adaptation de Guillevic )
Dieu est long, jamais fini
Court est le lard aujourd’hui
Le pauvre est plein de misères
Et c’est là son luxe à lui.
Il est si grand
( adaptation de Jean Rousselot )
Le bon dieu est immense
Le bout de lard est petit
Le pauvre homme est plein de souffrances :
— C’est là son luxe, à lui —
L’important n’est peut-être finalement pas l’exactitude, mais plutôt la transmission de l’intention du poète d’origine.
Endre Ady est né il y a 140 ans déjà, le 22 Novembre 1877. Ce poète hongrois est considéré comme un véritable révolutionnaire littéraire. Il est fondamentalement un héritier de Baudelaire et de Verlaine, en adoptant un style symboliste sauce paprika. Le monde qui l’entoure n’est qu’un outil dont il faut être capable de s’abstraire afin d’en interpréter les signes et en trouver la complexité sensorielle. Comme tous les symbolistes, il cherche à établir une relation entre le matériel et d’une certaine manière le spirituel. Il déchiffre les signes envoyés par la ville, les sons, couleurs, odeurs, faisant de lui et de ses camarades poètes des êtres extraordinaires, hors du commun. Ses thèmes favoris sont la Hongrie, Dieu et le combat de la vie. Il rompt avec la tradition poétique hongroise, héritière de l’œuvre du poète national Sandor Petofi. Il sera d’ailleurs violemment critiqué pour son cruel manque de patriotisme. Il est le poète du renouveau et du progrès, le chantre de la modernisation.
C’est porté par l’amour que le jeune Endre Ady a entrepris son premier voyage parisien. Il devait y retrouver son amante, Adel Brüll, alors l’épouse de M. Diosy, dite Léda qu’il célèbre dans ses poèmes. De ses sept voyages à Paris effectués entre 1904 et 1911, il en retient une civilisation grandiose, et l’héritage baudelairien. Selon lui, Paris « ville sacrée de beaux émerveillements », est un contraste avec Budapest qu’il qualifie de « ville-malédiction », capitale d’un pays « cimetière des âmes », l’Autriche-Hongrie n’était-elle pas alors une « prison des peuples » ? Il trouvait en Paris une ville propice à la création, dans une République bien plus libérale et souveraine que ne l’était son propre pays.
Voici deux poèmes sur Paris que livre Endre Ady sur notre capitale, témoins de la grandeur française :
Paris, mon maquis
Je fais halte, haletant : ô Paris, Paris,
Broussailles humaines, fourré géant.
La horde de sbires du Danube braillard,
On peut la lancer après moi :
La Seine m’attend, le Maquis m’est abri.
Immense est mon péché : mon péché c’est mon âme.
Mon péché, c’est de voir lointainement, d’oser.
Je suis un renégat de la race d’Almos,
Au bûcher voudrait me porter,
Puante d’Iran, une armée scythe.
Qu’ils viennent : sur le coeur de Paris je suis blotti,
Tapi, abasourdi et libre, si libre.
Le dernier réfractaire venu des Huns
Est gardé par le Maquis rieur
Qui le jonche d’une tombe de fleurs.
Ici j’aurai ma mort et non sur le Danube.
Mes yeux ne seront pas fermés par des mains laides.
Un soir la Seine m’appellera : par une nuit muette,
Dans quelque grand, quelque géant néant,
Dans un sombre néant je sombrerai.
La tempête peut crier, la broussaille crisser,
La Tisza déferler sur la plaine hongroise,
Moi j’ai pour me couvrir la forêt des forêts,
Même mort je resterai caché
Par mon fidèle taillis-Maquis, mon immense Paris.
(Traduction d’Armand Robin).
L’automne est passé par Paris
Hier, à Paris, l’automne s’est glissé sans bruit.
Il descendait la rue offerte à saint Michel
Et, sous les arbres qui dormaient dans la chaleur,
Il est venu vers moi.
M’en allant à pas lents j’approchais de la Seine.
Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort
Et la chanson était étrange, pourpre, grave
Et parlait de ma mort.
L’automne m’a rejoint. Il a dit quelque chose
Et le Boulevard Saint-Michel a frissonné.
Tout le long du chemin des feuilles guillerettes
S’amusaient à danser.
Ce ne fut qu’un instant. L’été n’a pas bronché
Et l’automne en riant quittait déjà Paris.
Il est passé. Je suis seul à le savoir
Sous les arbres pesants.
(Traduction d’Eugène Guillevic).
Endre Ady s’éteint à 41 ans. Il est le poète de la fin d’un monde, de la fin d’un siècle. Usé par l’alcool, la névrose et la syphilis. Il s’éteint, en témoin désarçonné et telle la victime expiatoire de cette époque à bout de souffle en proie à la première guerre mondiale. Sa postérité ne saura jouir d’une meilleure aurore, Jozsef Attila se suicidera près du lac Balaton, après une vie pauvre à Budapest, Vienne et Paris. Et Paris joua encore une fois un rôle primordial dans la l’œuvre de ce poète, où il y découvrira à son tour le génie français de Villon, Baudelaire, Verlaine et la révolte de Rimbaud.
]]>Pier Paolo Pasolini est décédé comme il a vécu. Il est des hommes qui mènent une vie débridée, leur conférant ce statut suprême dans l’art d’artiste maudit. Ainsi, Pasolini vit le rôle qu’il s’est donné, celui de sous prolétaire romain faisant tout pour échapper au fatalisme de sa classe, pareil au héros de son premier film (tiré de ses romans) – Accatone. Ses nombreux démêlés avec la justice illustrent cette volonté d’incarner ce personnage.

En 1960, il est arrêté, soupçonné d’avoir pris part à une rixe à Trastevere. Il est finalement acquitté. En 1962, il braque la caisse d’un café. Cette fois, il passe vingt jours en prison. En 1963, il est nouveau condamné, cette fois en raison « d’atteinte à la religion d’Etat », pour son film La Ricotta, qui n’est autre qu’une reconstitution cinématographique de la passion du Christ. Selon son ami Alberto Moravia, le véritable motif d’accusation n’est pas celui-là. En réalité, le réalisateur serait coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne ».
Coupable d’avoir « insulté les valeurs de la petite et moyenne bourgeoisie italienne »
Cette dénonciation de l’esprit bourgeois est une thématique chère à Pasolini, dans son recueil d’articles « Les écrits corsaires », il s’en prend violemment au conservatisme, qui n’est finalement que l’expression d’un monde que l’on accepte tel qu’il est, incarnant à merveille un immobilisme défavorable aux classes populaires. Voilà comment Pasolini heurte les bonnes consciences, en bousculant le confort intellectuel petit-bourgeois, de par son œuvre et dans la façon dont il mène sa vie. Personnage sulfureux, Pasolini est sans doute décédé d’une mort typiquement italienne. Il fut assassiné le 2 novembre 1975, probablement à cause d’une histoire de cœur, faisant tristement écho à la mort tragique d’un autre génie italien de l’image, le Caravage.
Malgré ses déboires avec la justice lui consacrant une image de révolté, incarnant la grande peur des bien-pensants, Pasolini reçoit à deux reprises des prix de l’Office catholique du cinéma. Et si Pasolini demeurait en réalité, un cinéaste avant tout chrétien ? Son Evangile selon saint Matthieu suscite la polémique de tous les côtés. La gauche italienne est inquiète de voir un des siens se faire l’apôtre de l’opium du peuple, et les catholiques de voir l’antéchrist réaliser un film sur un de ses apôtres. Mais le cinéaste a su s’entourer, et ce film donne un résultat étonnant, composé d’images spectaculaires et d’une grande pureté, rappelant les œuvres des peintres du quattrocento, ou encore l’utilisation manifeste du contre-jour, qui évoque le clair-obscur des œuvres du Caravage.
« L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. » Pier Paolo Pasolini
Pasolini s’en est expliqué : « L’Evangile ne s’interprète pas. Il se raconte. Vouloir soutenir une thèse eût été de ma part une absurdité. J’ai tenté de faire un récit épique et lyrique. Si j’ai préféré Matthieu à Jean, à Marc ou à Luc, c’est parce qu’il est plus intransigeant et plus populaire. Il raconte simplement l’histoire d’un homme qui est né pauvre et qui meurt, après une existence brève et dramatique, en remettant aux hommes un message de paix et d’amour. » Pasolini introduit donc une analyse de la Bible à travers le spectre rapports de classe, faisant de lui – ô paradoxe – un marxiste au service du Christ. Peut-être Pasolini admirait-il Jésus pour son courage, celui d’être à proprement parler, un homme révolté.

Pier Paolo Pasolini, n’est ni un prophète, ni un messie mais probablement un visionnaire. D’abord par la modernité saisissante de son œuvre. La dénonciation de la société de consommation de masse, qu’il formule au travers de son œuvre, masque en vérité sa révolte contre un nouveau totalitarisme. Ce nouveau fascisme caractérisé par l’uniformisation de la culture, transmis par l’image s’est imposé plus rapidement et solidement que le fascisme mussolinien. Ce totalitarisme de la consommation ayant transformé les hommes en robots, ce qu’il réaffirmera dans sa dernière interview « Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
« Il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. »
Bernanos en son temps avait pressenti cette idée que le nouveau totalitarisme transformerait les hommes en machine, dans son essai « La France contre les robots », véritable hymne à la liberté. De surcroît, Bernanos et Pasolini se rejoignent sur l’idée que ce nouveau fascisme serait véhiculé par les médias, notamment par les ondes radiophoniques pour l’un, et par l’image et de la télévision pour l’autre. Ensuite, Pasolini est un visionnaire, ou du moins un homme sensible aux problèmes de son époque. Il avait saisi les dangers pesant sur les années de plomb. Dans Pétrole, il décrivait déjà les attentats terroristes qui auront lieu dans les gares italiennes cinq ans avant les attentats de Bologne.
Pier Paolo Pasolini incarne donc à merveille le malaise de l’Italie des années de plomb. Tiraillée entre un christianisme qui s’effondre, un fascisme mussolinien qui tente de refaire surface, un communisme violent en action avec les brigades rouges, et l’avènement de la consommation de masse, l’Italie se déchire. Cette atmosphère pesante se retrouve chez Alberto Garlini et son roman « Les noirs et les rouges » et dans toute l’œuvre de Pasolini, d’Accatone à Salò où les 120 journées de Sodome.
]]>Antidémocrate, antitotalitaire, Bernanos dénonce et combat tous régimes qui, selon lui met à mal son idéal romantique et proprement français de la Liberté.
Lors de son exil brésilien, Bernanos espère créer une « Petite France ». Celle-ci est celle des français de l’ancien régime qu’il considère comme élevés avec le goût de la liberté, chose dont l’homme né en démocratie est totalement dénué. Selon lui, La nouvelle France, plongée dans l’égalitarisme, a tué la liberté. La démocratie, ou la loi du nombre, promeut une » civilisation de la quantité « et le » règne des imbéciles « (terme cher à l’auteur).
Par lui-même :« Un monde dominé par la force est un monde abominable, mais le nombre dominé par le nombre est ignoble. La force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de révolte, elle fait des héros et des martyrs. La tyrannie abjecte du nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres « non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. »
Bernanos est profondément antitotalitaire dans la mesure où l’Homme nouveau est selon lui une sottise absolue. La modernité ne l’intéresse pas. D’après l’auteur, elle est nocive car asservit les hommes. Voilà pourquoi, dès la fin de la guerre, Bernanos dénonce la complaisance des Occidentaux envers le régime stalinien. Il affiche également un anti-américanisme précoce, considérant que les deux régimes sont des régimes capitalistiques, recherchant la production de masse.
Non content de critiquer les fins, Bernanos critique également les moyens. La machinerie fait l’objet d’un essai entier de Bernanos « La France contre les robots » où il critique les nouveaux moyens de production où l’homme n’est plus créateur mais esclave de la machine. Elle intéresse les cinéastes des deux blocs, en URSS chez Eisenstein, aux Etats-Unis chez Chaplin. Enfin, par les actes, Bernanos montre son courage politique en quittant l’Espagne dès 1936 après avoir assisté aux massacres commis par les franquistes qu’il dénoncera en 1938 dans un pamphlet intitulé « Les grands cimetières sous la lune ». Durant la Seconde Guerre Mondiale, il présidera par ailleurs le Comité de la France Libre de Rio.
Le jeune Bernanos, catholique fervent, monarchiste passionné, participait jusqu’à la fin de la guerre aux différents colloques et activités culturelles de l’Action Française. C’est sous l’influence morale du vieux maître de Martigues que Bernanos, fait ses premières armes dans le politique. Sa foi et son passage parmi les Camelots, ont fait de Bernanos un véritable réactionnaire. Le terme de réactionnaire est si souvent galvaudé, qu’il mérite que l’on s’y intéresse.
Le réactionnaire n’est pas un révolutionnaire, mais un révolté. La réaction ne doit s’envisager, non pas comme une révolution qui change un système politique et social du tout au tout, avec l’idée sous-jacente que l’Homme nouveau est envisageable et potentiellement créable, mais comme une révolte prônant le retour à la loi naturelle. La réaction se conçoit comme la supériorité de la loi naturelle sur la loi des hommes. Finalement, Antigone est la figure même, l’idéal type de la révolte réactionnaire. Cet amour pour l’ancienne France, son attachement aux campagnes et sa foi inébranlable inspirent ainsi largement les personnages du « Journal d’un curé de campagne » et de « Sous le soleil de Satan ».
L’œuvre de Bernanos survit à son époque par la modernité des sujets qui y sont traités. Sa pensée singulière est susceptible de rassembler de nombreuses figures antagonistes tels que Boutang, Pasolini ou Adorno, faisant de lui le plus énigmatique des anarchistes de droite, en sa qualité d’antidémocrate, de catholique, et de fervent défenseur de la liberté.
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