Paul Chambellant – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 30 Mar 2026 17:46:53 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Paul Chambellant – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Luis Vassy : « Je n’ai pas de plan de faire quoi que ce soit de différent de ce que je fais actuellement » https://www.lapeniche.net/luis-vassy-je-nai-pas-de-plan-de-faire-quoi-que-ce-soit-de-different-de-ce-que-je-fais-actuellement/ Fri, 13 Mar 2026 10:46:31 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=57195 À la tête de Sciences Po depuis le 1er octobre 2024, Luis Vassy a opéré un changement de trajectoire majeur pour l’institution, non sans accrochages. Manifestations propalestiniennes, police sur le campus, « réserve institutionnelle », dîner avec CNews, projets de réformes… Dans ce premier entretien accordé à un média étudiant, le directeur de Sciences Po revient sur les épisodes qui ont marqué le début de son mandat.

Cette interview a bientôt un an. Elle est issue du premier magazine papier de La Péniche, publié en avril 2025 et disponible sur notre site web.

La Péniche : Vous êtes fils de réfugiés politiques – un père uruguayen et une mère argentine – et avez vécu en HLM. Êtes-vous fier de votre parcours ?

Luis Vassy : Franchement, je ne tire aucune fierté particulière de mon parcours. Je trouve malgré tout que l’on perd parfois de vue que la France est un pays où mon parcours est possible. Même si on est lucide sur les mécanismes de reproduction sociale et les difficultés spécifiques auxquelles sont confrontés les enfants issus de milieux populaires, on est quand même dans un pays où ce genre de trajectoire est rendue possible par l’école. Donc je tiens beaucoup à la mission émancipatrice de l’école, parce que ça fait partie de mon histoire.

Pourquoi avoir candidaté à la direction de Sciences Po, malgré les scandales qui ont par deux fois entaché le poste et tous les remous qu’a connus Sciences Po l’année dernière ?

J’ai toujours eu un très grand intérêt pour la question d’éducation et d’enseignement supérieur. Sciences Po est un endroit très particulier, et la responsabilité qu’a cette institution de former une partie des dirigeants du pays rend cette mission à la fois sensible et passionnante. Et puis, venant de la diplomatie, le chemin d’internationalisation qu’a pris Sciences Po depuis 20 ans m’intéressait également. J’ai été en Inde, à Singapour, à Taïwan, aux États-Unis… et j’ai vu à chaque fois comment Sciences Po, qui était à peu près inconnue sur la scène internationale il y a 25 ans quand j’y étais étudiant, est devenue un objet qui rayonne énormément dans le monde entier.

Serait-il envisageable pour vous de retourner à votre carrière de diplomate un jour ?

Je pense que la diplomatie est l’un des plus beaux métiers du monde et j’ai été très heureux de le faire. J’étais justement venu faire mes études à Sciences Po pour devenir diplomate. Aujourd’hui je n’ai pas de plan de faire quoi que ce soit de différent de ce que je fais actuellement, en revanche je recommande ce métier pour les étudiants que l’international intéresse. C’est un métier, par définition, très ouvert sur le monde, donc il faut être curieux, faire preuve d’empathie et de curiosité, s’intéresser aux autres pour essayer de les comprendre, et puis aussi faire avancer les intérêts de son pays.

Vous parlez beaucoup de réserve institutionnelle. Qu’est-ce que ça veut dire sur le positionnement politique de Sciences Po, alors que l’institution avait condamné l’invasion de l’Ukraine en février 2022 ?

Comme vous le savez, Marie Mawad, la doyenne de l’école de journalisme, Florence Haegel, qui préside le conseil scientifique, et Jérémy Perelman, directeur des relations internationales de Sciences Po, ont produit un rapport sur le sujet. Ce rapport préconise l’adoption d’une doctrine de réserve institutionnelle, et a été adopté à une très large majorité au conseil de l’Institut. En effet, nous sommes arrivés à la conclusion que le fait pour l’institution de prendre position sur des sujets politiques ou géopolitiques pouvait être de nature à réduire la liberté d’expression de ceux qui ne partagent pas le point de vue de l’institution.

Alors c’est vrai que par le passé, il y a eu des prises de position institutionnelles. D’abord je ne juge pas ce qui a été fait à l’époque, je me souviens aussi que même des écoles primaires prenaient position sur la guerre en Ukraine. Est-ce que pour autant c’était ce qu’il fallait faire ? Je pense que rétrospectivement, la réponse est plutôt non. Et si on retourne encore plus loin dans les racines historiques, on peut se souvenir qu’Émile Boutmy, qui a eu à gérer l’affaire Dreyfus en tant que directeur de Sciences Po, s’était engagé personnellement en soutien à Dreyfus, était intervenu notamment au Sénat, avait fait du lobbying, et pour autant a toujours refusé que l’école en tant qu’institution prenne position pour exactement les raisons que je vous donne. Il avait une phrase, je crois, qui était que le seul parti de Sciences Po est le parti de la science. Donc je pense que c’est un bon point d’équilibre.

Beaucoup d’étudiants, notamment internationaux, se sont sentis inquiétés et intimidés par la forte présence policière sur le campus en réponse à des mobilisations propalestiniennes à Sciences Po – ce qui n’était presque jamais arrivé avant votre arrivée à la direction. Est-ce que vous regrettez d’avoir fait appel à ces policiers ?

Une université, ce doit être un endroit très pacifique et bienveillant. L’administration n’y a pas de pouvoir de coercition ou d’intervention. À un moment, la question est vraiment très simple. Est-ce que le campus est bloqué ou est-ce qu’il n’est pas bloqué ? Et malheureusement, pour qu’il ne soit pas bloqué, si le dialogue ne permet pas de dénouer la situation, il n’y a pas beaucoup d’options aux mains de l’administration. Autant il y a un droit à s’exprimer librement, à défendre son point de vue – on a quand même 2800 événements par an sur tous les campus de Sciences Po, donc je pense pouvoir dire qu’on a une vraie activité libre – autant il ne saurait y avoir un droit au blocage.

Après, évidemment, ce n’est pas le directeur de Sciences Po qui décide des modalités opérationnelles choisies par la police. Évidemment que je ne prends aucun plaisir à requérir la force publique, mais néanmoins, je voudrais qu’on garde à l’esprit que la responsabilité est celle de ceux qui tentent de bloquer Sciences Po, puisqu’ils prennent la responsabilité de vouloir bloquer l’institution. Or elle a une mission à mener à bien, qui est une mission d’éducation, de recherche, d’enseignement, de débat libre.

Mais les blocages à Sciences Po, ce n’est pas forcément quelque chose de nouveau. Et pour autant, les directeurs précédents n’avaient pas fait rentrer la police sur le campus… C’est vraiment le fait de faire appel aux forces de l’ordre qui a choqué certaines parties de la communauté étudiante.

Je comprends tout à fait. Encore une fois, ce n’est une décision ni agréable, ni facile. Je tiens à ajouter que sur l’épisode à Saint-Thomas, la mobilisation étudiante s’est déroulée de 17h à 23h de manière non conforme au règlement par l’occupation de la cafétéria pour y tenir les activités, sans que personne ne fasse rien. Assez simplement, à un moment, il fallait fermer le campus pour que les salariés puissent rentrer chez eux, que la vie du campus puisse continuer. On a tenté d’expliquer aux étudiants qu’il fallait quitter le campus à l’heure de la fermeture.

Ce soir-là devant Saint-Thomas, on voyait des camions de police et de CRS qui étaient là avant même la fermeture du campus. C’était le cas aussi quand il y a eu, le lendemain et quelques jours après, des mobilisations pour la Palestine lors desquelles des camions de policiers commençaient à s’amasser avant même que quoi que ce soit se passe. C’est aussi cet usage de la force préventif qui inquiétait les étudiants… Vous l’assumez ?

Ce n’est pas moi qui commande la police, comme vous le savez. En revanche, pour ce qui est de Saint-Thomas, il est vrai que les étudiants avaient dit dès l’après-midi qu’ils entendaient occuper le campus. Donc je suppose que cette information a pu circuler assez largement dans l’après-midi.

Ces situations arrivent en France, mais elles arrivent de manière beaucoup plus médiatisée et beaucoup plus grave aux États-Unis, avec des répressions, des révocations de visas, des expulsions du pays… Connaissant les liens de Sciences Po avec Columbia University, et la forte communauté étudiante américaine au sein de Sciences Po, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ça montre que la liberté académique est sous pression partout dans le monde. Je crois fondamentalement que les démocraties, y compris pour leur efficacité à long terme, ont besoin de préserver ces espaces de liberté, et ce haut degré d’indépendance dont jouit le monde universitaire – c’est la condition de son utilité publique. En Europe, en tout cas dans une large partie de l’Europe, et certainement en France, on bénéficie d’un immense degré de liberté. Et ça nous crée une responsabilité encore supérieure d’être à un endroit où ces espaces sont préservés.

Vous qui dites apprécier les échanges intellectuels et les désaccords, vous avez sans doute vu les nombreuses remontées étudiantes, pétitions et lettres qui montrent un soutien en masse aux demandes de communication, de prise de responsabilité de Sciences Po. Est-ce que vous avez pour projet de tenir un town hall, ou de lancer un vote anonyme sur les partenariats avec les universités israéliennes, comme le demandent certaines de ces communications étudiantes ?

D’abord, je voudrais dire que je prends énormément de plaisir à m’engager avec les étudiants, ce sont toujours des échanges que je trouve extrêmement riches et utiles. Encore faut-il qu’ils soient respectueux – je trouve extrêmement troublante et un peu triste l’habitude qui a été prise d’attaques ad hominem contre le directeur, qui donnent une image de Sciences Po absolument déplorable.

Dans mon projet, je parle des conventions des communautés de Sciences Po. C’est un mécanisme qui est similaire à un town hall en réalité, et c’est quelque chose qui me va très bien. Le débat intellectuel, le débat argumenté, même le débat animé ne me pose aucune difficulté.

Donc vous seriez ouvert à ce projet de town hall ?

Je l’ai déjà dit tout à fait publiquement. Oui, je pense que ça peut fonctionner si on a des garanties que ça ne finisse pas comme hier [jeudi 10 avril], qui était une scène un peu humiliante pour Sciences Po. Vous avez le président de la LSE, la doyenne de Stanford, la présidente de la Hertie qui viennent à Sciences Po, et qui sont empêchés de parler. Donc ça peut arriver à un moment où on a suffisamment de consensus interne sur le fait qu’on est là pour échanger des idées plutôt que pour essayer de s’écraser les uns les autres.

On sait que Sciences Po a de nombreux donateurs, dont certains avaient dit se retirer l’année dernière. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je crois qu’on peut dire que quasiment tous les donateurs qui avaient annoncé leur retrait en 2024 sont désormais revenus. Il y avait des grands donateurs dont on a parlé, mais ce qui était presque le plus inquiétant, c’était l’effondrement du nombre de donateurs individuels, c’est-à-dire les petites donations de gens qui sont attachés à Sciences Po.

Entre le 1er janvier 2024 et le 1er octobre 2024, date à laquelle je suis arrivé, on était sur un rythme de baisse des deux tiers de ce type de donations. Ce n’est pas qu’un sujet d’argent, c’est aussi un test de ce que les gens pensent de vous à l’extérieur. Quand vous perdez les deux tiers de vos petits donateurs individuels, c’est quand même un sujet sur votre image. Donc je suis heureux de constater qu’elle est en train de se réparer.

Un syndicat étudiant a mentionné un dîner secret avec Pascal Praud et le dirigeant de CNews, auquel vous auriez participé. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

J’ai vu plusieurs dizaines de journalistes depuis que je suis arrivé à la tête de Sciences Po. Ce que je leur ai dit à tous, c’est des choses que j’ai tout à fait dites publiquement, y compris dans mon audition au Sénat, c’est-à-dire que j’ai réexpliqué ce que sont et ne sont pas les pouvoirs d’un président d’université.

Et je l’ai fait avec une très grande variété de journalistes, y compris ceux de Médiapart, que j’ai eus au téléphone, et ceux de France Inter, à qui j’ai donné ma première interview. Tous ceux qui me posent des questions reçoivent une réponse, parce que je parle à tous les journalistes.

Là, ce qui a choqué, c’était l’aspect secret du dîner.

Il n’y a rien de secret, je parle à des journalistes en off, et si ensuite ils racontent les conversations qu’on a, c’est autre chose.

Vous avez récemment évoqué l’école du climat, en quoi est-ce que ça consisterait ?

Ce sera une école diplômante en master, comme les autres écoles. Il y a une équipe de préfiguration qui y travaille depuis janvier, co-dirigée par Laurence Tubiana d’une part et Sophie Dubuisson-Quellier, directrice du Centre de sociologie des organisations, d’autre part, et qui associe énormément de forces vives à très haut niveau. On a eu beaucoup de retours très positifs de la part des recruteurs potentiels, dans les domaines de la finance, du droit, des politiques publiques, de la communication…

Vous avez annoncé l’instauration de deux semaines de pré-rentrée à la place d’une seule. Est-ce que cela impliquerait une rentrée anticipée au mois d’août ?

D’abord, c’est dans le cadre de la réforme du bachelor pour 2026, donc ce n’est pas pour tout de suite. Pour vous dire la vérité, ce serait deux semaines de plus au début de chaque semestre. L’idée n’est pas de rallonger les semestres, mais d’avoir des temps soit pour des enseignements qui se prêtent à de l’enseignement intensif, soit pour aider les étudiants qui sont un petit peu derrière. J’identifie notamment l’anglais, les capacités quantitatives, les mathématiques et les statistiques comme des enjeux potentiels où il faut homogénéiser le niveau et avoir vraiment des moments d’enseignement intensif. Je pense notamment aux langues pour que les inégalités sociales, qui se portent beaucoup sur les langues, soient gommées le plus tôt possible au bachelor, de manière à ce que les étudiants aient un choix réel dans le choix de leurs études à l’étranger. Et puis pour les étudiants internationaux, on pourrait sans doute faire des enseignements de français intensifs pendant ces périodes, de manière à ce que leur scolarité et leur intégration en France se passent dans de bonnes conditions.

Vous parlez beaucoup de l’approfondissement des questions européennes dans les cursus. Qu’est-ce que ça voudrait dire pour les campus européens de Nancy et de Dijon ? Est-ce qu’on irait vers une uniformisation des cursus ?

Ce que je vais essayer de faire dans le cadre de la réforme du bachelor, c’est de vraiment définir encore un peu mieux ce qui relève du tronc commun. J’aimerais qu’il y ait une culture commune entre les campus, en clarifiant bien ce qui relève du tronc commun et ce qui relève de la spécialisation.

Je pense que Nancy et Dijon, à leur manière, peuvent aller beaucoup plus loin sur les questions européennes. Ça n’enlève pas que c’est quand même important que tout le monde ait une culture bien assise de ce que c’est que l’Europe, surtout quand on constate en ce moment à quel point le continent européen est sous pression, mais en même temps que c’est l’échelon auquel des solutions peuvent être trouvées pour nous. C’est important de pouvoir s’armer, même si on n’est pas Nancy et Dijon, sur ces questions.

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US Elections #2: Qui est Jill Stein, la candidate écologiste qui rebat les cartes du paysage politique américain ? https://www.lapeniche.net/us-elections-2-qui-est-jill-stein-la-candidate-ecologiste-qui-rebat-les-cartes-du-paysage-politique-americain/ Wed, 06 Nov 2024 08:42:36 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56508 Dans cette série d’articles sur les élections américaines, nous couvrirons les élections générales américaines qui ont eu lieu le 5 novembre, en étudiant les candidats, leurs campagnes, leurs programmes et leurs propositions politiques. Nous analyserons également les résultats et leurs impacts sur la société américaine, et serons présents pour les conférences, discours et autres événements importants autour du sujet. Pour ce deuxième article de notre série, on s’intéresse à la candidate écologiste Jill Stein.

Alors que les résultats des États clés tombent un à un en faveur de Donald Trump, nombreux sont les Démocrates qui en veulent aux candidats de plus petits partis restés dans la course, au premier rang desquels la candidate du Parti Vert Jill Stein. Sensible à la douleur des Palestiniens pour certains, opportuniste pour d’autres, qui est cette femme politique qui se présente pour la troisième fois aux élections présidentielles ?

Légende image : Jill Stein à la FreedomFest à Las Vegas, dans le Nevada, en 2024. (Photo by Gage Skidmore/Wikipedia Commons)


À 74 ans, Jill Stein, candidate écologiste à l’élection présidentielle américaine de 2024, est une coutumière de la politique. Militante dès ses années au lycée lors desquelles elle « organisait des veillées hebdomadaires contre la guerre [du Vietnam] » et membre du Parti Vert depuis 2002, elle s’est depuis présentée à plusieurs élections sous la bannière écologiste. Élections du gouverneur de l’État du Massachussets en 2002 et 2010, élections présidentielles en 2012, 2016 et 2024 : sans jamais gagner, Jill Stein a su donner une certaine popularité médiatique au Parti écologiste dans un pays dominé par un bipartisme chevronné… et parfois assommant.

Elle-même en a fait l’expérience il y a quelques décennies. Avant de s’engager en politique avec le Parti Vert, cette ancienne médecin a quitté le Parti Démocrate au sein duquel elle militait depuis quatre ans, lui reprochant d’avoir « torpillé la réforme du financement des campagnes dans mon État ». Aujourd’hui son discours n’a pas changé, alors qu’elle accuse les Démocrates d’avoir trahi, « encore et encore », les promesses faites « aux travailleurs, aux jeunes, et en matière de climat ».

C’est d’ailleurs une des rares candidates à s’être maintenue dans la course à la Maison Blanche pour offrir une « troisième voix » aux électeurs, malgré les appels de plusieurs élus Démocrates à se retirer. Une inflexibilité qui lui vaut des critiques jusque dans son propre camp : plusieurs partis écologistes européens ont appelé à son retrait ce vendredi 1er novembre, pour ne pas pénaliser la candidature de Kamala Harris en divisant les électeurs.

Cette obstination n’est pourtant pas nouvelle. En 2016 déjà, celle qui n’hésitait pas à renvoyer les partis Démocrate et Républicain dos à dos avait récolté plus d’1 % des suffrages lors de l’élection présidentielle, au grand dam de la candidate Démocrate d’alors, Hillary Clinton. Et pour cause : si Jill Stein s’était retirée et que ses électeurs avaient reporté leurs votes sur Hillary Clinton – une hypothèse toutefois assez peu plausible compte tenu des différences idéologiques entre les deux femmes – l’ancienne Secrétaire d’État aurait alors battu Donald Trump pour devenir la première femme présidente des États-Unis.

Cette situation va-t-elle se répéter cette année ? Trump, en tout cas, a de quoi l’espérer. Il a même déclaré, le 5 novembre 2024, que Jill Stein « pourrait bien être l’une de mes personnalités politiques préférées ». De là à y voir un coup médiatique pour affaiblir la campagne de Kamala Harris, il n’y a qu’un pas. Car tout oppose l’ancien président de 78 ans et la candidate écologiste passée par Harvard : ardente défenseure du « Green New Deal » qui se dit « à la gauche de Bernie Sanders », figure de la gauche radicale aux États-Unis, Jill Stein mène une campagne axée sur l’éducation gratuite, une protection sociale universelle, et surtout l’arrêt des livraisons d’armes à Israël.

Élevée dans une famille juive à Chicago, cette mère de deux enfants n’en reste pas moins farouchement opposée à la politique menée par l’État hébreu depuis un an à Gaza, qu’elle n’hésite pas à qualifier de génocide. « C’est très clairement un criminel de guerre », lachaît-elle le 16 septembre 2024 à propos de Benyamin Netanyahou, Premier Ministre israélien, dans une interview avec le journaliste Mehdi Hasan. Ce discours ferme, aux antipodes des positions démocrate et républicaine sur le sujet, lui vaut une forte popularité auprès des électeurs musulmans : près de 42 % d’entre eux penchaient pour un vote en faveur du Parti Vert, selon un récent sondage du Conseil des relations américano-islamiques.

Aujourd’hui installée avec son mari à Lexington, dans le Massachusetts, elle n’échappe pas pour autant aux critiques. Si certains s’étonnent de sa clémence envers Vladimir Poutine, qu’elle a eu du mal à qualifier de criminel de guerre face à Mehdi Hasan, d’autres, notamment au sein du Parti Démocrate, lui reprochent son « opportunisme ». « Si tout ce que vous faites c’est vous présenter une fois tous les quatre ans pour parler à des gens qui sont à juste titre en colère, […] vous n’êtes pas sérieux. Pour moi, ce n’est pas de l’authenticité, c’est de la prédation », tançait le 1er septembre Alexandria Ocasio-Cortez, députée Démocrate réputée progressive.

Ces commentaires font écho au bilan électoral du Parti Vert, qui n’a jamais élu de candidat au niveau fédéral et dont le nombre d’adhérents a chuté de 319 000 en 2004 à 244 000 en 2024. Présent à toutes les élections présidentielles depuis 1996, le parti n’a pas réussi à s’implanter durablement dans le paysage électoral américain, ne gagnant jamais plus de 2.7 % du vote populaire. Ce score, réalisé en 2000 par Ralph Nader, lui valait déjà d’être qualifié de « spoiler » (« gâcheur ») dans la course particulièrement serrée entre le Démocrate Al Gore et le Républicain George W. Bush. Tout auréolée qu’elle soit par son soutien à la Palestine dans cette campagne marquée par la politique étrangère des États-Unis, Jill Stein échappera-t-elle à ce traitement ?

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Le syndicalisme étudiant à la croisée des chemins ? https://www.lapeniche.net/le-syndicalisme-etudiant-a-la-croisee-des-chemins-retour-sur-la-conference-de-benoit-hamon-sophie-binet-raphaelle-remy-leleu-et-guillaume-hoibian/ Tue, 21 Nov 2023 17:10:18 +0000 https://www.lapeniche.net/?p=56070 Retour sur la conférence de Benoît Hamon, Sophie Binet, Raphaëlle Rémy-Leleu et Guillaume Hoibian

Ce jeudi 9 novembre, La Péniche a couvert la conférence sur le syndicalisme et la convergence des luttes organisée par l’UNEF. Parmi les invités, tous sont d’anciens militants à l’UNEF : Benoît Hamon, ancien ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche et candidat à l’élection présidentielle de 2017 ; Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT ; Raphaëlle Rémy-Leleu, conseillère de Paris et membre d’Europe Écologie les Verts ; et Guillaume Hoibian, historien des mouvements étudiants.

19h15. L’amphi Chapsal se remplit peu à peu, entre discussions animées sur le blocage du campus le matin-même et chuchotements inquiétés de l’absence de Sophie Binet. C’est dans ce contexte qu’a débuté cette conférence qui allait prendre la forme tantôt d’une rétrospective sur le syndicalisme étudiant, tantôt d’une discussion informelle entre camarades de lutte.

L’UNEF, une histoire de scissions ?

Il est 19h33. C’est Guillaume Hoibian qui lance le bal, nous livrant un rapide historique du syndicat. Née en 1907 en tant qu’association, l’Union Nationale des Étudiants de France n’est en fait devenue une organisation syndicale qu’en 1946 avec l’adoption de la charte de Grenoble. Et, si les récentes scissions de l’UNEF ont fait couler beaucoup d’encre sur la perte de vitesse du syndicat, elles sont en réalité presque consubstantielles à l’histoire du mouvement. Ainsi l’UNEF a-t-elle été, de 1971 à 2001, divisée entre l’UNEF-SE (solidarité étudiante), proche du Parti communiste français, et l’UNEF-ID (indépendante et démocratique) principalement composée d’étudiants lambertistes et antistaliniens. Guillaume Hoibian impute cette implosion à « l’hyper politisation » du syndicat à la suite des événements de mai 68, et précise que la réunification de 2001 s’est faite « dans la douleur », chaque faction voyant l’autre comme ennemie.

Au-delà de cette difficile coexistence de tendances au sein du mouvement, Benoît Hamon souligne la particularité de l’engagement à l’UNEF, à même de « faire toucher la question sociale immédiatement ». Il fait ainsi l’éloge d’un syndicat qui, par sa force de mobilisation du monde étudiant, « donne une portée nationale à ses combats ». Mais cette grande capacité organisationnelle, selon lui nécessaire à la construction de rapports de force sociaux et politiques, semble s’être perdue depuis les luttes contre le projet de loi Devaquet et les contrats de première embauche. Questionné sur son regard à la fois syndical et politique, il rappelle que le syndicalisme s’est toujours illustré par sa culture d’autonomie par rapport à la politique, mais déplore la perte de sa fonction historique de « formateur de conscience politique ». Benoît Hamon comme Guillaume Hoibian évoquent ainsi un « tournant » dans l’histoire du syndicalisme étudiant, celui de la précarisation du monde universitaire.

La paupérisation des étudiants en état de marche

20h07. Entre dans la salle Raphaëlle Rémy-Leleu, qui s’installe discrètement à côté de ses deux camarades militants. Qualifiant son arrivée parmi les intervenants de « plus grosse incruste de l’histoire des incrustes », elle donne le ton dès sa première prise de parole : depuis qu’elle a quitté Sciences Po et donc l’UNEF, en 2016, « la précarité étudiante, spoiler, ça ne va pas mieux ». Perception partagée par le reste de la table, notamment Guillaume Hoibian qui lie cette « paupérisation » des étudiants et des universités à la baisse d’engagement et de mobilisation des jeunes par manque de temps. Des étudiants qui, de plus en plus, travaillent pour financer leurs études, des professeurs qui doivent composer avec la baisse des moyens alors que le nombre d’étudiants augmente chaque année, des chercheurs qui font face à une baisse de financements : telle est, selon les intervenants, la recette de la démobilisation actuelle. 

Il faut, d’après Raphaëlle Rémy-Leleu, prêter attention à la « ségrégation sociale » qui se renforce du fait de la sélection à l’université et du manque d’aides pour les jeunes. Elle cite ainsi l’absence de RSA en dessous de 25 ans et le plafonnement des bourses à 550€/mois, mais aussi l’inégalité d’accès aux échanges Erasmus par manque de réévaluation des bourses de mobilité. Tout cela témoigne, selon Benoît Hamon, d’une gauche « en échec sur la redistribution des richesses, à fortiori en raison de la mondialisation et la financiarisation » qui ont « fait exploser » la capacité du travail à construire des rapports de force avec le capital. La solution ? Le revenu universel, en commençant par les 18-25 ans et sans le conditionner au revenu des parents, mais surtout l’engagement – syndical ou politique – pour s’émanciper. 

S’engager pour relever les défis nationaux

Il est 20h20. C’est sous un tonnerre d’applaudissements que Sophie Binet entre dans la salle, expliquant son retard par sa présence à un rassemblement de commémoration de la Nuit de Cristal. Elle témoigne d’emblée de son expérience militante à l’UNEF, où elle a découvert la solidarité de lutte et la capacité à « se débrouiller avec des bouts de ficelle ». Alertant sur « l’effet cicatrice », qui poursuit les jeunes tout au long de leur parcours professionnel après une insertion épineuse, et le « cheval de Troie » des gouvernements qui s’attaquent d’abord aux jeunes puis aux autres catégories de la population, elle rappelle que le peu de mouvements sociaux qui réussissent voient « à la fois les salariés et les jeunes » se mobiliser. Benoît Hamon ne dit pas autre chose, et exhorte les jeunes à « mener le combat pleinement à 18 piges ». 

Si l’engagement syndical des jeunes « n’a jamais été une évidence », les études ne durant qu’un temps, Guillaume Hoibian souligne que la mobilisation des jeunes a toujours su marquer la vie politique française de la guerre d’Algérie à Parcoursup. Ainsi faut-il non seulement renouer avec cette tradition d’engagement étudiant, qui d’après Sophie Binet « a manqué lors des manifestations contre la réforme des retraites », mais aussi s’inquiéter des « incitations de plus en plus prématurées à la retraite par capitalisation et l’épargne individuelle ». Celles-ci viennent casser le consentement à l’impôt et à la solidarité nationale, et s’ajoutent à la liste de défis à relever au sein d’un pays « mûr pour le fascisme » selon la formule de Benoît Hamon. 

De quoi gonfler à bloc les bancs de l’UNEF ?

Crédits photo : Elias H’Limi
De gauche à droite : Sophie Binet, Raphaëlle Rémy-Leleu, Benoît Hamon et Guillaume Hoibian.

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