Des traits arrondis, un costume élégant, des cheveux courts et un léger accent belge s’installent dans l’ancienne salle Eugène d’Eichtal où l’association Olivaint organise sa conférence dédiée aux liens entre sécurité et anthropocène. Ayant réalisé un article pour Terra Nova Sciences Po sur les déplacés climatiques, je connaissais déjà l’invité, François Gemenne, qui, pour y avoir consacré sa thèse, est un spécialiste du sujet. Ancien conseiller du parti écologiste belge Ecolo, collaborateur de Bruno Latour et dorénavant enseignant à Sciences Po Paris, le Liégeois est également expert de tout ce qui touche à l’adaptation à la catastrophe environnementale. Après un exposé magistral de trois bons quarts d’heure, il a répondu aux questions d’Olivaint, puis à celles du public. Retour contextualisé sur cette conférence inspirante.
Le premier enseignement de Monsieur Gemenne est que le climat est un sujet de sécurité internationale, comme en atteste le prix Nobel de la Paix décerné aux auteurs du GIEC en 2007. Il faut comprendre ici deux choses : d’une part le changement climatique est une menace pour les Etats, c’est-à-dire une menace militaro-politique, mais d’autre part c’est aussi un défi pour les sociétés et les humains. Ainsi, les conflits en Afrique sont particulièrement sensibles aux variations climatiques, qui génèrent des vagues migratoires elles-mêmes conflictuelles. Au Nigeria par exemple, les agriculteurs s’en prennent aux éleveurs dont les troupeaux saccagent les cultures lorsqu’ils sont obligés de quitter leurs racines. Au Tchad, les terroristes profitent d’une compétition de plus en plus rude pour des ressources de plus en plus rares : ils offrent leur protection aux paysans et enrôlent une partie d’entre eux en échange. Par ailleurs, certains fleuves sont particulièrement conflictuels : le Nil (Ethiopie, Soudan, Egypte), l’Euphrate et le Tigre (Turquie, Irak, Koweït) ou encore le Mékong (Chine, Laos, Vietnam, Cambodge).
En résultent des migrations importantes, qui ne feront que croître dans les années à venir (d’après le rapport Groundswell, 216 millions de personnes pourraient être amenées à migrer d’ici 2050). Or, bien que l’origine environnementale de ces déplacements ne fasse pas de doute, le statut de réfugié climatique n’existe pas, ce qui signifie que les déplacés environnementaux n’ont aucune protection juridique. Les pays du Sud n’ont d’ailleurs aucune envie que cela advienne, et ce pour trois raisons que François Gemenne énumère : ils considèrent que reconnaître les migrations climatiques, c’est se résigner face à la catastrophe ; ils refusent d’être vus comme des Etats voyous incapables de s’occuper de leur population (le Bangladesh notamment) ; et ils dénoncent une nouvelle contrainte qui s’abattrait sur eux, car il ne faut pas oublier que les principaux pays d’accueil de ces déplacés sont aussi des pays du Sud.
Si l’environnement impacte directement la sécurité humaine et génère des tensions entre Etats, il ne faut pas oublier également que les armées sont de plus en plus concernées par le dérèglement climatique. En effet, elles sont adaptées à un climat assez précis, alors que celui-ci vienne à changer, et tout est perturbé. L’exemple des sous-marins nucléaires est éloquent : leurs sonars, qui conditionnent leurs facultés à se déplacer, fonctionnent en analysant les différentes couches de température de l’eau. Que se passera-t-il lorsque cette dernière va augmenter et que les armes nucléaires aquatiques seront impossibles à manipuler ? En France et aux Etats-Unis, comme partout ailleurs, les armées cessent de négliger le climat et le prennent désormais très au sérieux. Elles sont conscientes des impacts du changement climatique sur leurs activités et de leur propre impact sur l’environnement. C’est pourquoi elles songent à diminuer leur dépendance au pétrole. Il y a un véritable changement de paradigme qui place l’environnement au cœur des enjeux de sécurité. Au-delà des contraintes, le climat exige aussi des armées qu’elles adaptent leurs activités, puisqu’elles sont de plus en plus impliquées dans des missions humanitaires, qui sont souvent liées à des enjeux environnementaux.
Le politologue accorde une certaine importance à la géo-ingénierie, cette technologie qui permet de modifier la météo en invoquant la pluie à un endroit précis à un moment donné, puisqu’il la voit devenir la digne successeur de l’arme nucléaire. C’est-à-dire que le pouvoir de dissuasion deviendra bientôt synonyme de manipulation du climat, d’inondations ou de sécheresses programmées. La Chine et l’Inde s’y intéressent déjà de près, de même que certains milliardaires américains qui ne démordent devant aucun de leurs rêves fous (suivez mon regard…). Or, Monsieur Gemenne s’inquiète de ce qu’aucune réglementation n’encadre la géo-ingénierie naissante, et rien n’est encore fait dans ce sens, alors même qu’on ignore complètement les effets secondaires de l’usage de cette technologie. Elon Musk envisage d’envoyer un parasol géant dans l’espace pour faire de l’ombre à la Terre : personne ne peut l’empêcher de faire cela, car il n’existe aucune gouvernance. Cela n’est pas sans rappeler les débuts du nucléaire : un potentiel encore inconnu, pensé pour la paix mais dont l’usage pourrait se révéler plus controversé, et dont les tentatives de gouvernance se font attendre. “Au fond, le Schtroumpfeur de pluie avait très bien prédit ce qui est en train de se passer”, ironise Gemenne.
Refermons ce volet comme François Gemenne l’avait ouvert : selon lui, tous les enjeux contemporains vont être bouleversés par la catastrophe qui s’annonce, et parmi eux, la géopolitique et les relations internationales. Les notions clés de ces deux domaines, telles que l’État, la souveraineté, la puissance ou les frontières, vont être complètement redéfinies.
Attardons-nous sur les interrogations que l’on peut avoir quant à la notion d’Etat. Largement discuté, ce concept renvoie néanmoins unanimement à un territoire. Weber va dans ce sens, le Traité de Westphalie (1648) également, lui qui est fondamental dans la formation de l’Etat moderne (dit “westphalien”), et le territoire est l’un des critères retenus à Montevideo pour définir ce qu’est un Etat. Or, certains pays insulaires sont littoralement (!) menacés d’extinction, on peut notamment citer les Maldives ou les Tuvalus. La question que se posent ces atolls est donc la suivante : un Etat peut-il exister sans territoire ? Autrement dit, peut-on imaginer un Etat virtuel ? L’idée, qui peut sembler plus attrayante que des déplacements de populations massives pour créer un Etat sur un bout de territoire d’un autre Etat (la dernière fois que c’est arrivé, en Palestine, ça n’a pas très bien réussi), n’est pas sans risque : que se passera-t-il quand il faudra accueillir Bezosland à l’ONU ? Ou l’Etat Islamique déterritorialisé ? De plus, comme le rappelle François Gemenne, les Accords de Paris (qu’on n’arrive pas à respecter) prévoient un scénario dans lequel la montée des eaux sera d’un mètre, soit assez pour engloutir 10% de la surface du Vietnam. Si l’existence du pays n’est dans ce cas pas remise en cause, le sujet n’en est pas moins politiquement compliqué. En effet, il est impossible de protéger tout le monde (en construisant des digues), donc il va falloir choisir ceux qui seront protégés et ceux qui seront déplacés. Un choix d’autant plus ardu que les victimes finiront pas demander des comptes. Mais à qui ? Aux Etats qui feront ces choix ? Aux individus dont la consommation est la moins vertueuse ? Aux entreprises qui ont tout fait pour que rien ne soit fait ? Finalement, Gemenne estime que le problème est politico-philosophique : la Terre doit cesser d’être un objet politique, elle doit devenir un sujet politique.
Dans ce contexte politique, éthique, scientifique et humain complexe, l’inconnu est la seule certitude d’avenir. François Gemenne en voit tout de même une deuxième : contrairement à ce qu’il est confortable de penser, aucun retour à la normale n’est possible. Même si nous surpassons les ambitions des Accords de Paris, même si tous les pays du monde atteignaient la neutralité carbone d’ici la fin de la semaine, la machine est déjà engagée, et on ne pourra plus l’arrêter. Lorsque la compagnie pétrolière Humble se vantait, dans une page publicitaire de 1962, de faire fondre sept tonnes de glace tous les jours, il était peut-être encore temps d’inverser la tendance. Mais nous avons été trop lents à réagir (notamment parce qu’Humble, comme d’autres entreprises, était consciente de son impact réel depuis longtemps mais a tout fait pour préserver ses activités). Finalement, “les sept années les plus chaudes de l’histoire [qui sont les sept dernières] deviendront les sept années les plus froides du XXIe siècle”, selon l’expert. Pourtant, l’heure n’est pas au fatalisme. Refroidir la planète est sans espoir, mais tout l’enjeu est encore de savoir de combien elle se réchauffera. “La catastrophe a déjà eu lieu, et nous ne pouvons plus que limiter les dommages”. En effet, chaque dixième de degré supplémentaire peut avoir des conséquences géopolitiques et humaines sensibles. C’est pourquoi le climat n’est pas une bataille à gagner ou à perdre, c’est une douleur à accentuer ou à limiter.
Au cours de son exposé et au gré des questions qui lui ont été posées, Monsieur Gemenne s’est étendu sur quatre acteurs à même de peser dans notre futur.
Les Etats tout d’abord. Selon leurs trajectoires économico-historiques, ils ont pollué de manière très différente selon les époques. En 1800, nous émettions 30 millions de tonnes de dioxyde de carbone, contre 36 milliards de tonnes en 2019. Cette hausse spectaculaire vient surtout des pays d’Asie, qui sont passés de 16% des émissions mondiales à 48%. A l’inverse, l’Europe est tombée de 42% à 15%. Ainsi, ceux qui prétendent que la France ne représente que 1% des émissions oublient que si cela est vrai aujourd’hui, ça n’était pas le cas il y a cinquante ou cent ans, et que le gaz émis alors est toujours en train de tournoyer dans l’atmosphère. Toujours est-il que désormais, c’est dans des villes comme “Lagos, New Delhi, Jakarta, Mexico ou Le Caire” que les enjeux climatiques se jouent. Or, les États, anciens ou nouveaux pollueurs, ne se préoccupent que de leurs émissions nationales, ce qui a bien peu de sens pour qui sait que les gaz à effet de serre ne connaissent pas de frontières…
Les entreprises ensuite. Gemenne nous a relaté une discussion qu’il a eue avec le PDG de Decathlon. Celui-ci se lamentait du bilan environnemental de la marque de sport, mais se félicitait de la mettre à profit pour peser dans la transition. Il parlait notamment des vélos-cargo qu’il a récemment mis en vente. Selon lui, sachant qu’un quart des transports routiers de Paris sont des livraisons, ce produit plébiscité par les clients peut avoir plus d’impact sur la transition de la capitale que les mesures d’Anne Hidalgo. Cet exemple montre à la fois que les entreprises ont du pouvoir, mais aussi qu’elles ont parfois la volonté de changer leur politique.
Quant aux COP, si décevantes, le politologue prend leur défense en expliquant qu’elles n’ont pas été pensées pour répondre aux énormes espérances qu’on place en elles. En effet, une COP n’a pas de vocation performative, elle est d’ailleurs pliée avant même de commencer puisque chaque Etat ne fait qu’y annoncer des engagements négociés antérieurement. Si on veut les rendre plus actives, il faudrait commencer par supprimer le droit de véto qui donne toujours raison à ceux qui ont tort de se blottir contre l’immobilisme. Il est également nécessaire d’intégrer des acteurs non-étatiques dans les négociations, ce qui a commencé à être le cas à Glasgow. Malheureusement, une forte dépendance de sentier rend ces évolutions improbables. De plus, les COP ont pour rôle de surveiller les avancées de chacun. Une mission fortement mise à mal par l’absence de mesure contraignante et par la lucidité des Etats qui n’ont aucun intérêt à blâmer leurs congénères. Et pour cause, quasiment aucun d’entre eux ne tient ses promesses. François Gemenne appelle à une “désescalade des promesses” afin de les rendre tenables et donc crédibles. Il dénonce aussi les annonces de neutralité carbone à l’horizon 2030, 2050 ou même 2070, car ceux qui les font savent parfaitement qu’ils ne seront plus au pouvoir au moment de rendre des comptes. A la place, il préconise des engagements année par année, bien plus responsabilisants.
Enfin, le Liégeois a mis en avant les progrès des écologistes. Eux qui, il y a encore dix ans, considéraient que tous les problèmes d’une société découlaient des enjeux climatiques et leur étaient secondaires, ils ont appris à reconsidérer la société, l’économie ou encore la sécurité. Sans pour autant oublier que tout cela est intimement lié. Néanmoins, il reconnaît que l’écologie “manque encore d’un grand récit mobilisateur et émancipateur”, elle reste contraignante et anxiogène. Il ne fait aucun doute que les citoyens n’embrasseront la transition que lorsqu’ils auront le sentiment qu’elle leur permettra de vivre mieux.
François Gemenne a beaucoup parlé, ce qui rend difficile toute tentative de synthèse. Si l’on doit rappeler l’essentiel, je dirais néanmoins qu’il faut retenir que les COP ne sont là que pour enregistrer les progrès des Etats, que la transition n’est possible que si elle fait rêver, ou encore que les acteurs de l’espace mondial doivent apporter une réponse transnationale à ce défi transnational. Mais plus que tout, la conférence a été l’occasion de songer au changement climatique comme un enjeu de sécurité à même de bouleverser les repères géopolitiques et même politico-philosophiques que nous avons.
]]>Pour qui est étranger à la recherche spatiale, le décollage du télescope James Webb semble sorti de nulle part. Mais pour qui s’intéresse au domaine, et plus encore pour qui a travaillé sur le projet, cet évènement est l’aboutissement de longues années de travail laborieux retardé par plusieurs reports. Digne héritier de Hubble, qui a gagné l’orbite basse de la Terre en 1990, James Webb a été imaginé dès 1989. Après les études de faisabilité et les premières maquettes des années 1990, la taille du miroir est ramenée de 8 à 6 mètres de diamètre. En revanche, le budget est revu à la hausse, passant de 0,5 milliards de dollars à 4,5 milliards, puis à 9,7 milliards aujourd’hui, ce qui en fait à la fois le plus grand et le plus onéreux télescope jamais envoyé dans l’espace. Quant à son lancement, initialement prévu pour 2007, il a régulièrement été repoussé, et ce jusqu’à la dernière minute puisque les conditions météorologiques à la base de Kourou (Guyane française), d’où partait le lanceur, n’ont pas permis le décollage programmé pour le 24 décembre 2021. C’est finalement le lendemain qu’une Ariane V fournie par ArianeSpace emmène finalement le précieux œil cosmique. Mais alors, que voulons-nous voir à travers cet oculaire ?
Pensé comme l’extension du formidable Hubble, le James Webb a une vision plus performante mais surtout complémentaire. J’en appelle à vos vieux souvenirs de cours d’optique, si vous en avez. Rappelons-nous que la lumière, qui correspond à tout ce qu’il est possible de voir (pas qu’à l’œil nu), est transportée par une particule appelée photon. L’énergie que contient ce photon est inversement proportionnelle à la longueur de l’onde associée, et cette longueur d’onde définit la nature de la lumière. Les ondes les plus microscopiques sont des rayons Gamma, puis viennent les rayons X, les Ultraviolets, et le domaine du visible, qui va du violet au rouge. Au-delà du rouge, les ondes plus grandes forment les infrarouges, puis les micro-ondes et enfin, les ondes de plusieurs centimètres de long sont appelées ondes radio. Hubble se concentrait sur le domaine du visible, il fournissait donc des images similaires à ce que notre œil pourrait voir si nous avions une telle acuité. Tandis que James Webb observe ce qui se passe entre 0,6 et 28 micromètres, c’est-à-dire de l’orange au rouge et surtout dans l’infrarouge. Cela devrait nous donner des images biologiquement inconcevables mais surtout scientifiquement cruciales, puisque ce que l’on voit (après conversion en lumière visible) dans l’infrarouge donne d’autres informations que ce que le domaine visible montre. Ainsi, les scientifiques espèrent observer les confins du ciel, là où tout est si loin de notre monde que la lumière met un bon 13 milliards d’années à nous parvenir. Regarder loin, c’est donc regarder dans le passé, et scruter 13 milliards d’années en arrière, c’est voir les étoiles et les galaxies telles qu’elles étaient peu après le Bing Bang, au moment de leur naissance. Les objectifs de la mission qui devrait durer cinq à six ans sont donc d’étudier l’évolution des systèmes stellaires primitifs et des jeunes galaxies ; mais également de chercher les conditions nécessaires à la formation de la vie et donc de mieux axer nos recherches d’exoplanètes habitables.
Techniquement, le télescope a dû innover. Sa pièce maîtresse est le miroir, qui doit être le plus grand et le plus impeccablement lisse pour fournir des images de qualités. Le miroir de Hubble faisait 240 centimètres de diamètre, tandis que celui de James Webb fait 650 centimètres d’un bout à l’autre. Embarquer un tel mastodonte dans les étoiles nécessitait de construire le miroir en plusieurs pièces, d’où son apparence de mosaïque composée d’une douzaine d’hexagones dorés. Impossible de protéger cette surface dans un bouclier cylindrique comme pour Hubble, c’est pourquoi cinq couches de toile tendue le protègent des vagues de chaleur solaire. L’ensemble de la structure est d’une taille comparable à celle d’un cours de tennis, ce qui ne rentre pas dans une Ariane V. L’origami ne se dépliera donc que fin janvier, lorsqu’il atteindra son bureau de travail appelé Lagrange II. Le point Lagrange II, toujours à l’ombre de la Terre et distant d’elle d’1,5 millions de kilomètres est un point de stabilité dynamique : les attractions exercées par le Soleil et la Terre sont telles que tout ce qui arrive à cet endroit avec une vitesse nulle s’y retrouve gravitationnellement piégé. C’est une place de parking cosmique.
Que le télescope soit nommé en hommage au second administrateur de la Nasa qui avait orchestré la mission Apollo laisse entendre que l’entreprise est américaine. Majoritairement oui, mais pas complètement, puisque la Nasa s’est alliée avec les agences spatiales européenne (ESA) et canadienne (CSA). Néanmoins, les entreprises impliquées et les participations budgétaires sont principalement américaines. Le lecteur averti aura réalisé que James Webb est l’affaire des Occidentaux. Sachant combien l’espace peut être le théâtre des conflits géopolitiques, il se doutera qu’il faut voir dans ce télescope un camouflet adressé aux puissances spatiales du Tiers monde, les Russes, les Chinois ou les Indiens. Pourtant, les puissances orientales ne sont pas particulièrement intéressées par la recherche. Pour elle, l’espace est un territoire bon pour les exploits des humains, pas pour celui des machines. Ainsi, leur absence dans la conception du télescope James Webb peut difficilement être perçue comme une défaite ou un boycott. De plus, la gestion des images captées donne la possibilité à tous les scientifiques du monde d’exploiter des fragments de résultats. En effet, si 20% des images sont réservées à la Nasa, le reste est réparti entre les autres pays qui peuvent soumettre des propositions d’observation. 266 propositions ont ainsi été retenues par un comité d’astronome chargé de juger leur pertinence scientifique. Sur ces 266, 99 viennent d’Europe ou du Canada. En somme, environ 43% des images seront exploitées par des pays du Sud.
Les enjeux liés à ce nouveau progrès technologique sont donc avant tout scientifiques. Doué d’un œil intrusif, James Webb est en effet une nouvelle étape décisive dans l’observation de la préhistoire spatiale. Posté aux encablures de la Terre, notre sentinelle a cinq années pour nous laisser regarder les origines du monde.
Crédit image : ©NASA Goddard Space Flight Center / Chris Gunn from Greenbelt, MD, USA, CC BY 2.0
]]>Le 29 octobre dernier, le candidat d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) s’est exprimé sur BMFTV à propos de la chasse dont il veut faire un sujet de campagne en vue de la présidentielle de 2022. Ainsi, propose-t-il de supprimer la chasse le dimanche, pendant les vacances scolaires et les jours fériés, afin de rendre la nature accessible à tous. Il souhaite également encadrer ce loisir afin d’améliorer le sort des animaux et de mettre fin à ce qu’il qualifie de “massacre”. C’est pourquoi M. Jadot suggère la suppression de la chasse à courre et autres pratiques dites “traditionnelles” et cruelles, de même que l’entretien de gibier d’élevage, lâché dans la nature peu avant d’être pris pour cible. De plus, il propose d’interdire la chasse des espèces menacées. Ces mesures font partie d’un souci plus vaste du respect des animaux qu’il a réaffirmé sur le plateau de BFMTV en condamnant les abattages rituels sans étourdissement.
Les idées du candidat écologiste s’appuient sur les nombreux méfaits de la chasse. Du point de vue environnemental tout d’abord : les chasseurs déversent chaque année 8 000 tonnes de plomb dans la nature, alors que ce matériau est hautement toxique. Ils menacent l’équilibre des écosystèmes en chassant certaines espèces menacées, comme le lapin de Garenne, ou d’autres qui sont utiles, telles que le renard roux ; mais également en relâchant chaque année 10 millions d’animaux d’élevage (sur 30 millions d’animaux tués) qui perturbent les effectifs naturels. Du point de vue du bien-être animal ensuite : au-delà même du principe de la chasse qui est de tuer, cet acte se fait régulièrement dans des conditions cruelles et parfaitement légales, comme dans le cadre de la chasse à courre qui n’est plus autorisée qu’en France. En outre, les activités cynégétiques perturbent le rythme de vie des animaux qui sont contraints de n’être actifs que la nuit. Du point de vue de la société enfin : chaque année, plus d’une centaine de personnes sont blessées par les chasseurs et certaines sont même tuées. Il faut ajouter à cela les dégâts collatéraux des traques puisque les animaux sont poussés à fuir vers des routes ou des zones urbaines, causant au passage de multiples dommages. Les chasseurs causent parfois aussi des incivilités, par exemple en poursuivant des bêtes dans les jardins des habitants du coin sans autorisation. Enfin, ils empêchent les promeneurs, sportifs et autres cueilleurs de profiter de la nature de septembre à février, en s’accaparant des territoires rendus hostiles par les balles perdues.
En réaction, les Français s’expriment massivement contre la chasse. Selon un sondage mené par Ipsos en 2018, 81% de nos concitoyens se disent opposés à la chasse. 82% des français estiment qu’elle représente une menace pour l’environnement, et 71% ne se sentent pas en sécurité en période de chasse lorsqu’ils sont dans la nature. 65% des français s’expriment contre les lâchers de gibier d’élevage, 77% se disent favorables à l’interdiction de la chasse à courre. Pourtant, le sondage révèle aussi que les Français ne sont pas conscients de tout ce que la chasse implique : ils pensent que les animaux sont protégés dans les parcs nationaux et réserves naturelles (89%), que les espèces menacées ne sont pas ciblées (77%) et que la chasse est interdite en période de reproduction (91%). Ce qui est faux.
Face à une opinion aussi nette, on peine à imaginer que les dirigeants politiques aient adopté des mesures aussi favorables aux chasseurs, à tel point que Yannick Jadot en soit à revendiquer des jours sans chasse et l’interdiction de la chasse d’espèces en voie de disparition. Et pourtant, qu’ils soient de droite ou de gauche, les gouvernements sont tous de fervents défenseurs des pratiques cynégétiques. Les données qui suivent proviennent de l’Observatoire Politique et Animaux.
Sous le mandat d’Emmanuel Macron, le prix du permis de chasse a été divisé par deux, la période de pêche a été allongée en 2020, et la chasse traditionnelle de 115 000 oiseaux a été autorisée, malgré un avis négatif du Conseil d’Etat et une directive européenne allant dans le sens inverse. De plus, l’actuel président de la République s’est fait remarquer par des propos largement favorables aux chasseurs, déclarant ainsi qu’un “chasseur, il aime son chien, il aime les animaux, sinon il ne ferait pas de la chasse”. Seul point positif : l’interdiction de la chasse à la glu, qui est toutefois provisoire. Selon l’observatoire, le score de M. Macron est 2,9/20 concernant la chasse (1,8/20 pour Edouard Philippe et 4,6/20 pour Jean Castex).
Le gouvernement de François Hollande encourage la chasse au loup, s’oppose catégoriquement au jour sans chasse hebdomadaire (promettant en 2017 d’empêcher le débat public sur la question), laisse les chasseurs mener des interventions dans les classes et se montre favorable au braconnage des oies. Il est à noter que Ségolène Royal est très active dans la protection des chasseurs, tandis que M. Hollande leur accorde moult honneurs, comme le premier entretien présidentiel accordé au magazine “Le Chasseur français”. Ainsi, le Président normal se voit accrédité de la note de 1,8/20 (1,1/20 pour Bernard Cazeneuve, 2,7/20 pour Manuel Valls et 7,4/20 pour Jean-Marc Ayrault).
Un bilan assez similaire peut être dressé du mandat de Nicolas Sarkozy qui a soutenu les chasseurs jusqu’à Bruxelles, qui a enterré la possibilité d’interdire la chasse le dimanche et qui a soutenu l’intervention des chasseurs dans les écoles. Son gouvernement a également pénalisé les actions visant à empêcher les chasseurs de chasser. De plus, il a affirmé que les chasseurs sont des “écologistes ruraux pragmatiques”, et que le ministre de l’Agriculture “ne doit pas être défavorable à la chasse”. Cela lui vaut un 1/20 (3,6/20 pour François Fillon).
Que trois gouvernements aussi différents aillent dans le même sens avec autant de vigueur, alors même que l’opinion publique y est fortement opposée et que les conséquences sont si pénibles, a de quoi interloquer…
Yannick Jadot offrait lors de son intervention télévisée une tentative d’explication : « Au fond, Emmanuel Macron, c’est un homme sous influence des lobbys. Il est particulièrement sous influence du lobby de la chasse ». En effet, comme le souligne Daniel Guéguen, « oui, [le Gouvernement] est influencé par la société civile et donc par les lobbies. Mais quels lobbies ? Pas par les lobbies industriels, mais essentiellement par les lobbies environnementaux et par les lobbies des consommateurs ». Mais avant d’aller plus loin, il faut rapidement déconstruire un mythe : non, le lobbying n’est pas l’incarnation du mal. Et oui, le lobbying est une activité professionnelle avec sa propre déontologie. Oui enfin, le lobbying consiste à faire entendre les opinions de certains (une partie de la population, une entreprise, un secteur…), et défend donc toutes sortes de causes. Donc s’il est vrai que les lobbies sont responsables des repas trop carnés que proposent nos cantines ou de la persistance des énergies fossiles, ils sont aussi responsables de la lutte pour l’égalité des genres et pour la protection de la biodiversité. Ainsi, lorsque M. Macron déclare que « les chasseurs, c’est pas un lobby, un lobby, c’est un groupe de pression caché », ou que « les chasseurs, ce sont des millions de nos concitoyens qui pratiquent cette activité dans la ruralité, c’est une réalité. Quand je vois le président des chasseurs, c’est pas plus un lobby », c’est faux. La chasse a bel et bien son lobby, comme n’importe quelle autre activité, car chaque activité souhaite le soutien de l’Etat, ce qui est bien compréhensible.
Ce qui est moins normal en revanche, c’est que le lobby de la chasse est surpuissant, si bien que son poids dans les décisions publiques est énorme. Le lobby anti-chasse, qui représente pourtant les intérêts de beaucoup plus de monde, ne peut pas en dire autant. Essayons de dresser le portrait du lobby de la chasse.
Le site de la Fédération Nationale des Chasseurs est un bon point de départ. Elle se présente ainsi : « Interlocuteur de référence auprès du gouvernement et des pouvoirs publics, la FNC est consultée par le ministre chargé de la chasse sur la mise en valeur du patrimoine cynégétique, la protection de la faune sauvage et de ses habitats ainsi que les conditions de l’exercice de la chasse ». Sans aucun scrupule, car il n’y a pas à en avoir, la FNC revendique son rôle de lobby. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est efficace ! Pour aller à l’essentiel : à l’international, la FNC est membre de trois organisations dont l’UICN (Union Internationale pour la Conversion de la Nature) ; elle est également membre de deux organisations européennes et a son mot à dire sur la législation bruxelloise concernant la chasse ; en France, elle soutient les législations en faveur des chasseur en tant qu’experte écoutée, elle apporte son soutien dans toutes les affaires judiciaires où la chasse est concernée, elle est consultée par les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique et elle mène une vaste campagne de communication pour redorer l’image de la chasse. Elle agît également au niveau local avec ses fédérations régionales et départementales. La FNC intervient dans le processus législatif en collaborant avec le groupe d’étude “Chasse et pêche” au Sénat (83 membres !) et celui “Chasse et territoire” de l’Assemblée nationale (129 membres !), mais aussi en faisant partie du CNTE (Comité National de la Transition Écologique), consulté par les commissions parlementaires. Elle est également membre du CESE (Conseil Economique, Social et Environnemental). Finalement, ses tentacules s’aventurent dans les domaines environnementaux, ruraux, sociaux, sanitaires et agricoles. Quant au président de la FNC, Willy Schraen, qui a déjà été reçu à l’Elysée, il témoigne : « [Macron et moi] sommes de la même région et je connais bien sa belle-famille, qui compte beaucoup de chasseurs ». L’intense communication du lobby met en avant la défense de la ruralité et de la biodiversité, ce que les propos tenus par son président le 10 novembre dernier décrédibilisent fortement : « tu crois qu’on va devenir les petites mains de la régulation ? […] j’en ai rien à foutre de réguler ! »
Dans son livre “Idées reçues, la chasse”, Xavier Patier consacre un chapitre à l’importance de cette activité dans les prises de décision. Il commence par rappeler que la chasse a toujours été un sujet politique important. Mentionnant le Mouvement Pêche, Nature et Tradition, dont les résultats électoraux avoisinaient les 5% dans les années 1990 et 2000, il montre combien le poids électoral du sujet est important. M. Patier confirme que la FNC est le groupe de pression le plus puissant en France, mais il évoque également d’autres associations comme la Société de Vénerie ou l’Association nationale des chasseurs de grand gibier. Il précise également que le lobby est international, à travers notamment le Conseil international de la Chasse qui interagit avec les gouvernements et les organisations non gouvernementales afin de « défendre la protection de la faune et des pratiques cynégétiques ». Enfin nomme-t-il le Saint-Hubert, qui influence la législation, offre des formations pour les gardes-chasse et alimente un magazine éponyme. Tous ces organismes « forment ce que l’on peut appeler le lobby des chasseurs. Il ne s’agit pas d’un lobby unique et homogène, mais d’un faisceau de groupes de pressions, dont certains ont une reconnaissance institutionnelle […], tandis que d’autres relèvent plus de l’”aminale” ».
Lorsque plus de 200 parlementaires sont ouvertement favorables à la chasse, que la Fédération Nationale des Chasseurs intervient presque directement dans la législation et dans la justice, que son président est un proche de M. Macron, et que toute une myriade d’associations défend les intérêts des chasseurs à toutes les échelles, on comprend mieux pourquoi les gouvernements sont aussi contraints dans leurs actions. Peut-être qu’il faut également garder en tête l’histoire de la chasse, pour expliquer son inviolabilité : elle est devenue un privilège de la noblesse en 1396, avant d’être popularisée lorsque les privilèges ont été abolis en 1789. Autrement dit, la chasse est perçue comme un acquis révolutionnaire, ce que les politiciens gardent en mémoire mieux que n’importe qui.
Toutefois, il y a encore une autre composante à prendre en compte : « Il reste vrai que, comme les agriculteurs, les chasseurs gardent un poids politique particulier, plus que proportionnel à leur part effective dans la société française. Il est vrai aussi qu’ils peuvent faire barrage localement à un candidat hostile à leur cause », affirme Xavier Patier. Au-delà du lobby, il y a donc une surreprésentation électorale, surtout localement. D’une part, les chasseurs sont très attentifs à ce que les candidats vont leur proposer. Ainsi, un candidat s’opposant à la chasse perdra cet électorat quoi qu’il propose par ailleurs, sans gagner davantage d’anti-chasse. De plus, les chasseurs sont relativement concentrés dans les campagnes, or les circonscriptions rurales sont souvent surreprésentées à l’Assemblée nationale. Également, cette implantation locale rend leurs voix décisives dans les élections municipales et régionales. C’est pourquoi, pour ceux de nos lecteurs qui sont de futurs élus, j’ai essayé de dresser grossièrement les contours du chasseur-électeur.
La chasse est une activité relativement masculine (97,8% d’hommes) et pratiquée par des personnes relativement âgées (l’âge médian étant 55 ans, en hausse). Ainsi ne s’étonnera-t-on pas que 40% des chasseurs soient retraités, tandis que 55% sont actifs. 39% sont des cadres ou des membres de professions libérales, 21% sont des employés, 15% des ouvriers, 9% des artisans ou des commerçants, 8% des professions intermédiaires et 8% des agriculteurs. Ils n’ont pas d’orientation politique très précise (leur volatilité expliquant en partie que les candidats soient à leur chevet), mais sont tout de même plus orientés à droite. Au premier tour de la présidentielle de 2017, selon un sondage Ifop/LPO, 26% des chasseurs ont voté pour Marine Le Pen, 25% pour Emmanuel Macron, 24,7% pour François Fillon et 16,7% pour Jean-Luc Mélenchon. Par rapport aux autres Français, ils ont surtout favorisé M. Fillon et Mme. Le Pen et ont rejeté M. Hamon et M. Mélenchon. Quant à savoir, enfin, s’ils sont plutôt citadins ou campagnards, c’est une grande question, très politisée ! En effet, lorsqu’ils ne sont pas “les premiers écologistes de France”, les chasseurs font de la protection de la ruralité leur grande vocation, affirmant être au cœur de la société rurale. En réaction, les écologistes affirment que les chasseurs sont très urbains. Lorsque Yannick Jadot affirme que 70% des chasseurs viennent des villes, il se base sur le sondage Ifop/LPO précédemment cité : on y lit en effet que seulement 32,9% des chasseurs viennent de communes de moins de 2000 habitants. Cependant, une nuance s’impose. Seuls 22,3% des Français vivent dans ces communes, ce qui veut dire que les chasseurs sont bien surreprésentés dans les campagnes. À l’inverse, 10,8% des chasseurs viennent de la métropole parisienne, contre 16,4% des Français. Si M. Jadot a dit vrai, il ne faut pas oublier que la chasse reste très ancrée dans la ruralité. Enfin, le paysage ne sera complet que lorsqu’on aura rendu compte de ses évolutions : les chasseurs sont de moins en moins nombreux (2,2 millions en 1975, 1 million aujourd’hui), et ils sont aussi de plus en plus âgés, de plus en plus urbanisés et de plus en plus proches des catégories socio-professionnelles supérieures.
Ce que M. Jadot a remis en avant le 29 octobre, c’est non seulement une demande de plus en plus forte des Français de protéger la nature (et d’y accéder !) mais aussi la liberté incroyable dont jouissent les chasseurs. Liberté qui s’explique par le chouchoutage dont ils font l’objet de la part des différents gouvernements qui sont sous pression d’un lobby très puissant en France. La FNC, notamment, s’applique à influencer la législation et l’opinion publique par tous les moyens possibles. Enfin, les chasseurs, qui sont des hommes presque âgés, relativement à droite, plutôt ruraux et de moins en moins nombreux, continuent de peser assez lourd dans les différents résultats électoraux.
]]>Tout le monde se demande quand est-ce qu’il sera à Sciences Po. Depuis que l’initiative étudiante Génération Z a été élue, l’ombre d’Éric Zemmour plane sur notre établissement, électrisant les esprits. A l’image de son inspirateur, l’initiative exacerbe les clivages et fait la polémique. Reprenons depuis le début.
Fin septembre, Sciences Po nous présentait la liste des initiatives étudiantes, nous laissant ainsi quelques jours pour choisir quelles seraient celles qui obtiendraient nos votes sur le campus de Paris. Plusieurs dizaines d’entre elles se bousculent pour obtenir les 120 voix nécessaires pour bénéficier pendant un semestre des mêmes moyens que ceux mis à disposition des associations étudiantes reconnues. On y retrouve des projets très sérieux, comme EELV Sciences Po ou le Cercle marxiste de Sciences Po, mais aussi des idées plus étonnantes telles que Sciences Roulades, dont on n’a d’ailleurs pas très bien compris le sens profond… Et dans le lot, il y a Génération Z. Pour la faire courte, mais on y reviendra, Génération Z c’est un mouvement insufflé par des jeunes et s’articulant autour de l’hypothétique candidature du polémiste d’extrême droite Eric Zemmour. Polémiste ? Extrême ? Droite ? Il y a là de quoi donner des sueurs froides à pas mal d’étudiants, surtout à Sciences Po où la balance générale penche plutôt à gauche ! Sitôt les initiatives publiées, lundi 27 septembre, les promoteurs de Génération Z reçoivent des messages hostiles sur Messenger. Mais la réaction gagne en virulence lorsque trois organisations étudiantes publient tour à tour des communiqués nous mettant en garde où nous faisant part d’une vive désapprobation. Je nomme l’Unef, Solidaires et Nova.
Solidaires tient des propos dont la véhémence aura le lecteur pour seul juge : “le discours et le projet politique portés par Eric Zemmour sont éminemment toxiques et dangereux. Tou-te-s les étudiant-e-s doivent pouvoir fréquenter leurs lieux d’études sans craindre les menaces ou les agressions. Cela sera impossible si des fascistes comme Zemmour sont autorisés à y faire campagne”. L’organisation rouge vermillon, pour qui “les tendances les plus nauséabondes se manifestent jusque dans nos lieux d’études”, s’en prend également à d’autres initiatives jugées trop éloignées de leurs valeurs, comme Le Printemps Républicain et Le Souvenir Français, ainsi que Sciences Pécho, accusée de vouloir développer des cours de séduction. Nova et l’Unef, dont les billets sont assez similaires, rappellent leur vive opposition “aux thèses et aux propos haineux et violents d’Eric Zemmour” et appellent à voter contre cette initiative.
Afin de mieux comprendre comment a été vécue la polémique par les deux partis et quelles étaient leurs positions, ainsi que leurs projections, j’ai rencontré Raphaël, le Président de Nova, Geoffroy, secrétaire général de l’Unef et Lucien (nom anonymisé), l’un des trois noms qui ont signé l’initiative Génération Z. Lucien, loin d’être découragé par l’hostilité qu’on lui témoigne, préfère croire que les trois réactions formelles sont un bon coup de pub’ pour son initiative. Il me dévoile d’ailleurs avant l’heure des résultats qui ne démentent pas son intuition : Génération Z a recueilli 202 votes, qui sont largement suffisants pour être validés. Chez Nova comme à l’Unef, la question de la visibilité malencontreusement offerte s’est posée. Mais Raphaël est catégorique : l’important, c’était de réagir, de faire quelque chose, ne serait-ce que pour honorer la confiance des électeurs de Nova, voilà ce qui a conduit à une décision immédiate et unanime de l’équipe. Du reste, plusieurs malentendus ont visiblement contribué à ce conflit.
L’initiative Génération Z ne prétend pas être un comité de soutien à Eric Zemmour. Ce serait plutôt un cercle de réflexion autour de ses idées, un lieu de débat critique afin d’identifier ce qui, chez le polémiste, est à garder, à améliorer ou à jeter. Le texte développant le projet que nous avons tous reçu est assez clair : il s’agit d’”organiser un cercle de réflexion autour de son projet politique. [L’initiative souhaite], dans le dialogue, échanger sur tous les thèmes cruciaux : transition écologique, éducation et culture, immigration, santé, sécurité…” La transition écologique dans le discours de Zemmour ? Je ne pouvais pas ne pas taquiner Lucien ! Sa réponse est édifiante : Zemmour parle assez peu d’environnement, me concède-t-il, mais justement, ce pourrait être une innovation de Génération Z Sciences Po Paris que d’intégrer cette problématique au mouvement ! Condamner cette initiative sans retenue, comme l’a fait Solidaires ou l’Unef, n’est possible qu’en ignorant son objectif réflexif. Une position assumée par Geoffroy qui refuse de croire que Génération Z puisse être autre chose qu’un soutien aveugle au personnage.
Mais d’un autre côté, Génération Z se méprend elle aussi lorsqu’elle accuse Nova d’une attitude anti-démocratique (basée sur le rejet en bloc d’une fraction politique et le refus de la pluralité). Raphaël insiste sur ce point : Nova ne censure pas à priori Génération Z. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son communiqué (“le débat d’idée est déjà largement assuré par les associations étudiantes existantes, pour qu’il ne soit pas nécessaire, pour le faire vivre, de voter pour une initiative marquant clairement son soutien à Eric Zemmour”, ce qu’il faut comprendre par “Zemmour ne participe pas au débat d’idée, il est donc dispensable à la pluralité”), la volonté de Nova n’est pas d’empêcher la pluralité en empêchant Génération Z. Il s’agit plutôt, d’une part, de donner une consigne de vote aux étudiants qui veulent bien la suivre et d’autre part, de mettre en garde contre les potentielles dérives illégales et contraires aux valeurs républicaines d’une telle initiative. Craintes inspirées par Zemmour lui-même qui, en la matière, n’en est pas à son coup d’essai. En effet, il a été condamné en 2011 pour provocation à la haine raciale et en 2018 pour provocation à la haine religieuse envers les musulmans. D’ailleurs, Nova n’a pas voté contre les initiatives étudiantes comme l’ont fait Solidaires et l’Unef, actant de ce fait sa priorité au respect des procédures. Ainsi, aller à la rencontre des différentes parties m’a laisser penser qu’elles auraient gagné à davantage communiquer entre elles. L’initiative aurait peut-être réussi à faire comprendre son objectif, tandis que Nova et l’Unef auraient eu l’occasion d’expliquer leurs craintes et leurs choix.
Ce manque de clarté, nous le retrouvons dans la question du vote des initiatives. Le lundi 4 octobre, les membres du CVEF, le Conseil de la Vie Étudiante et de la Formation, se sont réunis pour approuver ou non en bloc toutes les propositions étudiantes à l’issue d’un vote. Accrochez-vous bien, c’est ici que ça se complique.
Comme le rappellent Geoffroy et Raphaël, le CVEF ne doit sanctionner que la procédure du vote, et non la valeur idéologique des initiatives. Ce contrôle est fait en amont par Sciences Po, qui nous a par exemple empêché de voter pour Sciences Pécho, supposée sexiste. Le secrétaire général de l’Unef, très critique à l’égard de l’administration qui selon lui cherche à tout prix à éviter les scandales, affirme donc que, Sciences Po n’ayant rien fait fait contre Génération Z, c’était au CVEF d’agir. C’est pourquoi la présidente étudiante du CVEF (qui est aussi membre de Nova) a tenu une réunion informelle avec d’autres élus étudiants membres du CVEF, dont ceux des trois organisations qui nous intéressent, pour prendre l’avis de tous concernant Génération Z. Cette formulation inoffensive, que l’on doit à Raphaël, est loin de la “manigance” dont parle Lucien, qui souligne que l’élue de l’UNI (Union Nationale Inter-universitaire), célèbre mouvement de droite, n’était pas invitée. Geoffroy est peut-être celui qui tient le discours le plus limpide sur cette réunion. Il confie que le but de la réunion était de se mettre d’accord pour demander un vote séparé pour Génération Z afin de la refuser sur critère idéologique. Il justifie cela en affirmant qu’un vote idéologique ne relève pas beaucoup plus de l’interprétation du règlement de scolarité qu’un vote procédural. Quoi qu’il en soit, l’administration a refusé le vote différencié. Il était donc impossible de rejeter Génération Z sans rejeter toutes les autres initiatives et engager un nouveau vote. Le CVEF est composé de huit élus étudiants (dont la co-présidente), de huit professeurs (dont le co-président) et de deux représentants du personnel. Solidaires et l’Unef (cinq élus en tout) ont voté en bloc contre, de même qu’un professeur. L’UNI a voté pour. Quant à Nova, Geoffroy dénonce leur manque de cohérence : une abstention et un pour, celui de la co-présidente (elle porte également l’une des initiatives). Si bien que finalement, il y a eu autant de votes pour, le 4 octobre, que de votes contre. Ce fut donc au co-président professeur de trancher et d’approuver en bloc les initiatives.
L’UNI (dont le président à Sciences Po est porteur de Génération Z) a souhaité réagir à cet évènement en affirmant que Solidaires et l’Unef “démontrent clairement leur manque de considération flagrant envers la vie associative” qui se traduit par un “vote anti-démocratique” (puisque niant le vote favorable des étudiants).
La lutte est-elle finie pour les trois organisations mobilisées ? Plus ou moins. Si Sciences Po a déjà validé le contenu de l’initiative puisqu’elle a pu nous être présentée, Raphaël espère bien demander à l’administration une deuxième examination. Du reste, il est formel : si Génération Z n’est pas légalement reprochable, Nova ne se manifestera plus contre elle. L’Unef va également attendre que Génération Z dérape pour s’en prendre à nouveau à elle. Cependant, le combat contre l’extrême droite perdure, comme il s’est illustré le mardi 19 octobre à travers une réunion organisée par les principales organisations de gauche de Sciences Po.
Avant cela, il semblerait que nous ayons à supporter les idées de Zemmour pendant au moins un semestre. Qu’est-ce que cela signifie pour Sciences Po ? Selon Lucien, les chiffres sont éloquents. Un étudiant sur quatorze a soutenu son initiative, ce qui prouve selon lui que l’extrême droite n’est pas marginale, même à Sciences Po (l’Unef tempère cet enthousiasme : le véritable plébiscite s’élève à environ 1200 voix pour certaines initiatives). Satisfait d’avoir également recueilli des messages encourageants, il dépeint fièrement certains de ses électeurs : ce sont des gens de droite, voire du centre, qui ont été séduit par l’audace du vote Zemmour et par la soif de pluralité. Il y voit une sorte d’éveil de la minorité silencieuse, c’est-à-dire que là où la gauche est majoritaire, les étudiants tentés par l’extrême droite ont enfin le courage de le revendiquer. Ce qu’il soulève est très intéressant. D’une part, est-il vrai que les idées de droite sont si présentes dans notre école ? Et d’autre part, plus important encore, est-il vrai que certains d’entre nous peinent à assumer leurs affinités idéologiques ?
Pour celles et ceux qui ne visualisent pas bien à quoi correspond Génération Z (le mouvement, pas l’initiative), ni quel est son lien avec Eric Zemmour, une petite remise à niveau ne fera pas de mal. Génération Z, c’est un mouvement de jeunes lancé en février 2021 avec pour objectif de “rassembler la jeunesse de France autour de la candidature d’Eric Zemmour en vue des élections présidentielles 2022”, peut-on lire sur le site. Le porte-parole de Génération Z, Stanislas Rigault, explique que l’idée du collectif est de se tenir prêt pour soutenir Zemmour lorsqu’il officialisera sa candidature, ce qui est le grand espoir de son mouvement. Sur leur site, “Les idées de Z” s’articulent autour de quatre thématiques : éducation, immigration, politique et international (pas d’environnement ? Bon, passons).
Une fois dressé un bref bilan du déclin de l’éducation en France, on peut lire que placer l’enfant au cœur de son apprentissage est une mauvaise chose à laquelle il faut préférer le « par cœur ». L’immigration est naturellement un fléau pour notre enseignement, qu’il faut corriger par la méritocratie et la diffusion du patriotisme dans les cours d’histoire, quitte à nier par exemple les horreurs idéologiques et matérielles du colonialisme.
En matière d’immigration, Zemmour prône la préférence aux Français “bien français” : ils doivent avoir un meilleur accès aux études, aux soins et aux allocations que les étrangers et les immigrés. Le droit d’asile doit être supprimé pour endiguer l’”invasion migratoire”. Il dénonce très fortement l’espace Schengen qu’il accuse de favoriser le terrorisme et il regrette une acceptation plus large des clandestins. Fervent défenseur de l’assimilation, le polémiste affirme que les immigrés doivent adorer Bonaparte et Jeanne-d’Arc et adopter des prénoms du calendrier chrétien.
Dans son chapitre politique, Zemmour défend le 49 alinéa 3 et rappelle de ses vœux le septennat. Il dénonce l’Etat de droit, apparemment incompatible avec la démocratie (parce qu’il exige le contrôle des juges qui nuirait à l’efficacité politique). Le référendum d’initiative populaire a ses faveurs, mais pas l’Etat profond (organisation interne à l’Etat, sorte d’Etat dans l’Etat, qui lui aussi rendrait plus difficile l’autorité du dirigeant).
Enfin, il veut se rapprocher de la Russie et cesser l’aide au développement en Afrique.
Le journaliste, bien qu’il n’ait pas encore annoncé sa candidature aux élections présidentielles de 2022, reçoit un soutien de plus en plus visible dans les sondages. À tel point que la semaine dernière un sondage Harris International le plaçait en deuxième position, derrière Emmanuel Macron et devant Marine Le Pen, la candidate d’extrême droite. Zemmour a toutefois sollicité les parrainages de 500 maires nécessaires pour se présenter.
Sciences Po est en fin de compte le théâtre des mêmes symptômes que le reste de la France. Eric Zemmour, pourtant pire que l’inacceptable Le Pen, séduit. Il représente pour beaucoup l’audace, le renouveau, ou plutôt le retour de l’ancien, et cela plaît. Qu’un ardent défenseur des discriminations complètement obsédé par l’imigration et les arabo-musulmans mais pas du tout concerné par les crises environnementales et sociales réussisse à amasser les foules donne à réfléchir.
Crédit image : ©Ambre Bertocchi
]]>Politiques, artistes et autres observateurs sont unanimes : le Magnifique n’est pas moins qu’un des plus grands acteurs du cinéma français. Alain Delon, présenté comme son rival devant la caméra, mais indéniablement son ami derrière, s’est dit « anéanti », au point de déclarer : « J’attends moi-même de mourir pour pas m’emmerder tout seul ». Jean Dujardin a également tenu à rendre hommage à son mentor : « Tu vas me manquer… Tu vas tellement nous manquer. Merci Jean-Paul ». « Son talent, son charme, sa tendresse et sa jubilation » sont encore salués par la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, tandis que le Président Macron a célébré son homme en ces termes : « Il restera à jamais le Magnifique. Jean-Paul Belmondo était un trésor national, tout en panache et en éclats de rire, le verbe haut et le corps leste, héros sublime et figure familière, infatigable casse-cou et magicien des mots. Il a fait le tour de l’homme en 80 films. En lui, nous nous retrouvions tous. » En effet, Bébel était une langue universelle.
Pour les quelques derniers rustres qui ne situent pas trop le personnage, quelques lignes bibliographiques. Né en 1933 à Neuilly-sur-Oise, il bâcle ses études pour commencer la boxe, mais se rend vite compte que c’est dans la comédie que son avenir se jouera. Il commence le cinéma dans les années 1950. En 1960, A bout de souffle (Jean-Luc Godard) est le film de la révélation. Bien installé dans le mouvement de la Nouvelle Vague (moment de grande innovation dans les codes du tournage et du jeu d’acteur), Bébel enchaîne les succès, comme Cent mille dollars au soleil et Un weekend à Zuydcoote (Henri Verneuil). En 1971, au sommet de la gloire et en quête d’indépendance, il fonde sa propre maison de production. Jusque dans les années 1980, il se concentre sur les films commerciaux, avec un succès indéniable. Puis, vieillissant, il cherche à se réinventer. Son retour sur les planches est triomphal, sa nouvelle jeunesse devant la caméra qui tourne Itinéraire d’un enfant gâté lui vaut le César de meilleur acteur. Alors qu’il s’éloigne progressivement du théâtre et du cinéma, le Magnifique subit un AVC en 2001, dont il garde des séquelles à vie. Le XXIe siècle est pour lui le temps de la retraite et des récompenses : Légion d’honneur (2007) et Palme d’honneur (2011), entre autres…
Aussi éloigné des médias qu’il pouvait l’être dans les dernières années, celui qui a passé un demi-siècle aux sommets du box-office français, remplissant 130 millions de sièges de cinéma au long de sa carrière, ne pouvait en aucun cas partir sans bruit. Le 9 septembre, un hommage national dans la cour des Invalides lui est rendu, les pointures artistiques et politiques s’y retrouvent sous les airs de la Marseillaise et de Chi Mai (thème du Professionnel). La cérémonie, empreinte de solennité et d’émotion, réunit plusieurs milliers de fans. Une nuit de veille est organisée sur place, dispositif exceptionnel qui avait déjà accompagné le départ de Jacques Chirac en 2019. Dans l’intimité familiale, il est finalement enterré à l’église Saint-Germain-des-Prés. Experts et amateurs de vieux films s’accordent à dire qu’une page se tourne avec le Magnifique. Les premiers rappelant qu’il était le dernier rescapé de la Nouvelle Vague (Jean Rochefort, Claude Rich, Jean-Pierre Marielle, Jean-Pierre Mocky, Guy Bedos étant décédés ces quatre dernières années), les seconds se remémorant avec nostalgie la France des Trente glorieuses dont leur idole rendait un témoignage si populaire.
Portant lui-même un regard sur sa future disparition, Bébel confiait il y a quelques années : « J’ai bientôt 84 ans et j’ai toujours pensé que, le jour de ma mort, les gens parleraient de moi mais qu’après, ils passeraient à autre chose. J’en suis un peu moins sûr, désormais… ».
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