Bien qu’il soit enseignant à Sciences Po Paris dans la spécialité « Sécurité et défense » du Master politiques publiques, Bernard Cazeneuve sort diplômé de l’IEP de Bordeaux en 1985. Aujourd’hui encore, l’ancien Premier ministre reste attaché à l’Institut, où il a été élu président du Conseil d’Administration en octobre 2019. Issu d’une famille de gauche – son père était représentant du Parti socialiste dans l’Oise –, Bernard Cazeneuve dirige la section girondine des Radicaux de Gauche pendant ses études. Ce n’est qu’en arrivant à Paris pour préparer l’ENA – qu’il ne rejoindra finalement pas – qu’il adhère au PS.
Bernard Cazeneuve entame sa carrière en tant que juriste, notamment à la Banque Populaire, avant de rejoindre plusieurs cabinets ministériels au début des années 1990. Il y occupe des fonctions de conseiller technique et de chef de cabinet. En 2003, après un échec aux élections législatives l’année précédente, l’ancien Premier ministre se retourne vers le droit et le privé, et devient avocat au barreau de Cherbourg-Octeville. En 2006, il travaille ainsi comme avocat au sein du cabinet August Debouzy. Lorsqu’il quitte Matignon, il renoue très vite avec le privé et reprend ses activités d’avocat au cabinet August Debouzy. Il devient l’un des premiers chefs du gouvernement de la Vème République à rejoindre si rapidement le privé.
Né dans l’Oise, Bernard Cazeneuve est parachuté dans la Manche pour débuter sa carrière politique en 1994 en tant que conseiller général. Il y restera néanmoins fidèle, occupant le poste de maire d’Octeville entre 1995 et 2000, puis celui de Cherbourg-Octeville entre 2001 et 2012 après la fusion des deux communes. A trois reprises, il est également élu député de la Manche, dans des circonscriptions différentes. De 2004 à 2007, il change d’échelle et devient vice-président du conseil régional de Basse-Normandie.
Tout au long de sa carrière, Bernard Cazeneuve s’est montré proche de Laurent Fabius, qu’il considère comme son « grand frère ». C’est d’ailleurs lui qui a organisé son parachutage dans la Manche. Au-delà de l’amitié qu’ils partagent, les deux hommes ont longtemps été des alliés politiques. L’ancien maire de Cherbourg s’est ainsi montré fidèle à la ligne fabusienne à de nombreuses reprises. En 2005, à l’image de Laurent Fabius, il choisit de voter « non » au référendum sur le projet de Constitution européenne. En 2012, toujours dans le sillage du député de Seine-Maritime de l’époque, Bernard Cazeneuve ne se positionne pas sur la primaire de la gauche. Les deux hommes ont aussi en commun une approche fiscale prônant la maîtrise et le contrôle des dépenses. Le poste de ministre délégué au Budget que l’avocat a occupé pendant quelques mois à partir de 2013 a permis de l’illustrer. Les deux alliés ont également travaillé ensemble entre 2012 et 2013 lorsque Bernard Cazeneuve était ministre délégué aux Affaires européennes auprès de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères.
Lorsqu’il arrive à Beauvau en 2014, Bernard Cazeneuve est relativement mal connu et pèse peu face aux ténors du PS. La triste vague d’attentats de 2015 et 2016 le mettra sur le devant de la scène et lui fera gagner en crédibilité. La situation sécuritaire à laquelle il est confronté en tant que ministre de l’Intérieur est finalement assez similaire à celle d’aujourd’hui. Au-delà de la menace terroriste forte, il connaît de grandes manifestations et des tensions avec les forces de l’ordre, bien que les sujets de discorde soient différents de ceux de 2020. En octobre 2014, il est ainsi confronté à la polémique provoquée par la mort de Rémi Fraisse par un tir de grenade offensive pendant la mobilisation contre le barrage de Sivens dans le Tarn. Il est également à l’Intérieur au moment des grèves et manifestations d’opposition à la loi Travail, quelques mois avant de devenir Premier ministre.
Pour poser toutes vos questions à Bernard Cazeneuve, ça se passe ce soir à 19h30, sur Zoom ! Les places sont disponibles ici : Inscription au webinaire – Zoom
Crédit image : Ministru prezidents Valdis Dombrovskis tiekas ar Francijas Eiropas lietu ministru Bernāru Kazenēvu (Bernard Cazeneuve) (flickr.com), State Chancellery of Latvia, Creative Commons — Attribution-ShareAlike 2.0 Generic — CC BY-SA 2.0
]]>A chaque témoignage son histoire. Certaines victimes parlent d’attouchements, d’autres de viols.. La majorité sont des femmes, mais l’on dénombre aussi quelques hommes. Ils et elles avaient seize ans, ou seulement cinq. Leurs agresseurs eux, avaient trente, dix-huit ou treize ans. Tous différents les uns des autres, ces récits font pourtant état d’un même constat. L’ensemble des auteurs racontent en effet avoir été victimes d’une, voire de plusieurs relations sexuelles sans consentement. Ils témoignent également de la souffrance physique ou mentale provoquée par leur(s) agression(s) – souvent commises par un homme de leur entourage –, de la honte, de la dépression et du déni qui s’en suivent, de la perte de confiance en soi, et de la difficulté d’en parler.
A travers des mots forts, parfois crus et souvent poignants, ces victimes anonymes de Sciences Po dont les amis ont partagé l’histoire libèrent enfin leurs paroles. Mais l’objectif de ces récits se révèle être multiple. En plus de se confier et de se débarrasser d’un lourd secret, les victimes préviennent, dénoncent et appellent au changement. Elles préviennent les lecteurs que les agressions sexuelles et les viols peuvent concerner n’importe qui, sans faire de différences, même lorsque l’on se dit prêt à faire face à cette situation. Elles dénoncent des garçons et des hommes qui ne connaissent pas les valeurs de respect et de consentement. C’est également une société dans un déni de réalité que les auteurs tentent de pointer du doigt, pour qu’enfin elle prenne conscience de la gravité et de l’importance du sujet. Elles appellent au changement, à l’échelle de Sciences Po en demandant le renfort de la cellule de veille sur le harcèlement sexuel, et à celle de la société entière qui doit se saisir du problème, pour que ces violences cessent.Ce mouvement est d’autant plus percutant qu’il est le fruit d’initiatives personnelles, et non d’associations. Il s’inscrit dans la lancée du scandale généré le week-end dernier par l’attribution du César du meilleur réalisateur à Roman Polanski, accusé d’abus sexuels sur mineurs. A l’annonce de son nom, l’actrice Adèle Haenel, qui a elle-même rapporté avoir été attouchée par le réalisateur Christophe Ruggia lorsqu’elle était adolescente, avait quitté la salle en criant « Une honte ! C’est une honte ! ». Dans les jours suivants, plusieurs féministes ont tapissé les murs de Paris avec des collages contre la victoire du cinéaste. On y lisait ainsi : « Violanski, les César de la honte ». A Sciences Po aussi des messages ont été affichés sur les murs.
C’est donc dans ce contexte où le concept de honte est central, deux ans après #MeToo, que ces victimes anonymes témoignent, “se lèvent et gueulent”, comme l’écrit Virginie Despentes dans une tribune publiée par Libération le premier mars, pour que la honte change de camp, pour qu’elle s’installe du côté des agresseurs.
]]>Un nouveau locataire au 10 Downing Street
Elle l’avait annoncé le 24 mai dernier, Theresa May a quitté ses fonctions de chef du Parti conservateur – et donc de Première Ministre – le 7 juin, en continuant toutefois d’assurer les affaires courantes jusqu’à la nomination d’un successeur. Sans grande surprise, les adhérents du Parti conservateur ont largement conduit Boris Johnson à la tête des tories le 23 juillet, à hauteur de 66% des votes. L’ancien maire de Londres et secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères dans le gouvernement May a, dès le lendemain, été investi comme Premier Ministre par la Reine.
Malgré la motivation dont il a fait montre lors de sa première allocution, Boris Johnson n’arrive pas dans une position évidente. Celui qui fut aux premières lignes de la campagne pro-Brexit en 2016 souhaite coûte que coûte que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) s’effectue le 31 octobre prochain, comme prévu. Et ce, même s’il n’y a pas d’accord entre l’Europe des Vingt-Sept et les Britanniques. Or la Chambre des Communes reste divisée autour du « backstop », ce filet de sécurité proposée par l’UE pour conserver une frontière ouverte entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et sur laquelle elle refuse de revenir. Cette clause de sauvegarde a en effet été rejetée à trois reprises, notamment en raison du vote défavorable des Brexiters du parti Conservateur – Boris Johnson compris – et des unionistes nord irlandais.
Pour accomplir sa promesse, le nouveau Premier Ministre a assuré vouloir « réconcilier » les conservateurs. Durant sa campagne, Johnson a fait savoir que sa personnalité saurait l’aider dans cette mission. A l’inverse de Theresa May, studieuse et obstinée, lui est brouillon, fantasque et dynamique. Un personnage qui n’est pas sans rappeler un certain Donald Trump, tant sur le plan capillaire que sur la stratégie populiste. L’ancien maire de Londres est en effet bien connu pour son euroscepticisme et son franc-parler. Si le Royaume-Uni quitte l’UE sans accord, il sera presque sûr de trouver du réconfort aux côtés des Etats-Unis : « On a beaucoup discuté et on va passer rapidement un très grand accord commercial, plus grand qu’il n’y en ait jamais eu », a ainsi lancé le Président américain lors du G7 de Biarritz. Pourtant, il semblerait que Boris Johnson ait privilégié une autre stratégie (qui pourrait bien se retourner contre lui…). Le 28 août, il a en effet annoncé qu’il suspendrait le Parlement du 10 septembre au 14 octobre, limitant ainsi les débats et votes sur une sortie avec accord. Le chef de l’opposition, Jeremy Corbyn, a dénoncé un « abus de pouvoir sans précédent et anti-démocratique ». Mais c’est mardi 3 septembre que Boris Johnson a perdu son bras de fer. D’abord dans l’après-midi déjà, lorsque le député conservateur Phillip Lee a rejoint les rangs de l’opposition libérale-démocrate, faisant perdre sa majorité au Premier Ministre. Puis dans la soirée, quand la Chambre des Communes a voté une motion (328 contre 301) visant à obtenir un débat – qui doit donc se tenir aujourd’hui – sur le report du Brexit. Dans la foulée, le chef des Tories a annoncé le dépôt d’une motion de censure. Celle-ci sera également examinée dans la journée et devra recueillir deux tiers des voix. Mais rien n’est gagné pour Boris Johnson : Jeremy Corbyn a déclaré qu’il ne soutiendrait cette motion que si la solution du « no deal » était éliminée. La crise politique n’est donc pas terminée au Royaume-Uni !
NDLR : la situation évoluant rapidement, nous tenons à signaler que cet article a été écrit le 3 septembre dans la nuit et a été publié le 4 septembre au matin.
Italie : la fin d’un cycle
Alors qu’avec l’arrivée de Boris Johnson à la tête du Parti conservateur le club des populistes au pouvoir parait s’agrandir, il semblerait qu’il n’en soit rien. Le gouvernement populiste italien a en effet sauté en éclats. Matteo Salvini (Ligue du Nord), désormais ex-ministre de l’Intérieur et ex-vice-Premier Ministre, a décrété le 8 août la chute de la coalition gouvernementale entre son parti et le Mouvement Cinq Etoiles (M5S). La fin de cette alliance arrive au terme d’une série de divergences sur l’imposition d’une flat tax, la politique migratoire et la ligne de TGV reliant Lyon à Turin. Or, sans cette coalition, difficile de faire passer des lois à la Chambre des députés puisqu’aucun parti ne dispose de majorité absolue : 220 sièges pour le M5S, 123 pour la Ligue. Fort des 34% de voix obtenues par la Ligue lors des élections européennes de mai dernier, Matteo Salvini a alors réclamé des élections législatives anticipées à la suite de la chute de la coalition.
Finalement, il semblerait que l’homme fort du parti d’extrême droite ait perdu son pari. Le chef d’Etat, Sergio Mattarella, seul à pouvoir dissoudre le Parlement, refuse d’organiser ces élections qui, d’après la Constitution italienne se tiendraient entre cinquante et soixante-dix jours après la dissolution, soit en pleine période de préparation du budget. Et si le Premier Ministre, Giuseppe Conte (M5S) a remis sa démission le 20 août, le Président italien l’a chargé, neuf jours plus tard, de former un nouveau gouvernement avec le Parti Démocratique (PD). Cette décision arrive au terme de discussions entre le M5S et le PD, bien qu’au sein du parti d’extrême gauche, certains soient sceptiques à l’idée de s’allier au parti de l’ancien Premier Ministre Matteo Renzi.
Donald Trump, égal à lui-même
Outre-Atlantique, on peut dire que Donald Trump n’a pas changé ses habitudes cet été. Le Président américain s’est à nouveau fait remarquer pour ses polémiques, ses désaccords et les conflits dans lesquels il est empêtré.
Avec la Chine d’abord, une de ses cibles favorites depuis sa campagne en 2016. La guerre commerciale, qui perdure depuis plus d’un an, a connu un nouveau pic cet été. Malgré une relative trêve, Donald Trump annonçait le 5 mai dernier une hausse des droits de douane sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises, effectives dès le 10 mai. En représailles, Xi Jinping annonçait que 60 milliards de dollars de produits américains seraient taxés. Vient alors un décret signé par le Président américain le 15 mai interdisant aux entreprises de télécoms américaines de se fournir en équipements auprès d’entreprises jugées à risque, Huawei en première ligne. Cela faisait déjà plusieurs mois que Donald Trump soupçonnait l’entreprise chinoise d’espionnage au profit de Pékin. Si les négociations reprennent entre les deux pays au début de l’été, Washington ne tarde pas, le 1er août, à annoncer des droits de douane supplémentaires de 10% sur 300 milliards de dollars d’importations chinoises que la Maison Blanche avait jusque-là épargnées. La raison : la Chine ne respecterait pas ses engagements d’achats de produits agricoles américains. Ni une ni deux, Xi Jinping suspend la quasi-totalité de ses achats agricoles. Dans le même temps, Pékin dévalue sa monnaie pour relancer ses exportations. Le 23 août, la Chine poursuit ses menaces et annonce sa volonté d’imposer de nouveaux droits de douane sur 75 milliards de dollars d’importations américaines ainsi que des tarifs douaniers sur les automobiles (à hauteur de 25%) et pièces automobiles américaines (à hauteur de 5%). Mais alors qu’une entente semblait impossible entre les deux premières puissances mondiales, le Président américain a assuré en marge du G7 que les négociations avec la Chine n’avaient « jamais été aussi significatives ». Affaire à suivre…
Donald Trump n’a pas été tendre non plus avec le Danemark. Figurez-vous que le locataire du Bureau Ovale n’a eu d’autre idée que de vouloir acheter le Groenland ! C’est ce que révèle le Wall Street Journal le 16 août, affirmant que l’ancien magnat de l’immobilier en aurait émis le souhait en privé à plusieurs reprises. Mais il y a quand même un léger souci dans l’histoire. Oui, comme vous le savez, le Groenland appartient au Danemark et « n’est pas à vendre » comme l’a fait remarquer le gouvernement groenlandais. Dans un humour qui peut en laisser plus d’un dubitatif, le Président américain a alors déclaré sur Twitter qu’il « ne ferai[t] pas ça au Groenland », en illustrant son message d’une Trump Tower sur les terres de l’île. Cependant, vexé par la Première Ministre danoise jugeant son idée « absurde », Donald Trump a annulé sa visite à Copenhague, prévue en septembre. Si la volonté du Président américain peut paraître surprenante, il ne s’agit pas de la première fois que les Etats-Unis formulent un tel souhait, qui rappelle l’acquisition de l’acquisition de l’Alaska en 1867. L’offre pourrait donc prendre un caractère sérieux, d’autant plus que les Américains disposent d’une base de l’US Air Force au nord du Groenland. Dans le Wall Street Journal, les conseillers économiques du Président parlent aussi d’une « opportunité économique ». Grâce notamment à ses minerais et aux nouvelles routes maritimes qui se dégagent avec la fonte des glaces. Mais outre le refus des autorités danoises, un autre obstacle vient s’ajouter au souhait de Trump. Depuis plusieurs années, le Groenland a en effet entamé un processus d’autonomisation qui pourrait le conduire à l’indépendance. En 2008, un référendum a ainsi donné 75,5% de voix favorables à l’autonomie renforcée. En cas d’indépendance, les velléités américaines pourraient alors être très mal perçues par les Groenlandais.
Enfin, épisode plus sombre de cet été américain, les deux fusillades dans un Walmart d’El Paso (Texas) et dans un quartier animé de Dayton (Ohio) ont fait 31 morts les 3 et 4 août derniers. Lors de son adresse à la nation le 5 août, le Président américain a appelé à condamner « le racisme, le sectarisme et le suprémacisme blanc » – le tueur d’El Paso ayant reconnu vouloir toucher des Mexicains – et a qualifié ces tueries de « crimes contre l’humanité ». Mais il a aussi parlé de la ville de Toledo (Ohio) au lieu de celle de Dayton en adressant ses prières aux victimes et leurs familles. Une erreur qui a eu du mal à passer après un tel drame. Le député de la 13ème circonscription de l’Ohio et candidat aux primaires démocrates, Tim Ryan, a ainsi tweeté : « Toledo. Fck me ». D’autre part, Trump n’a pas été le bienvenu dans les villes endeuillées, que ce soit par les manifestants hostiles à un Président accusé d’attiser la haine, que par les maires. La polémique suscitée par le comportement de Trump ne s’arrête pas là. A El Paso, il a provoqué de nombreuses critiques après avoir posé, en compagnie de son épouse, le sourire jusqu’aux oreilles et le pouce levé avec un bébé orphelin ayant perdu ses parents dans la fusillade. Une scène qui a indigné personnalités et anonymes sur les réseaux sociaux.
Un G7 qui répond aux crises ?
Centre-ville bouclé, plage interdite, parkings souterrains vides, gares fermées, aéroport monopolisé : en deux jours la ville de Biarritz est devenue un véritable bunker. En cause, l’organisation du G7 dans la ville basque du 24 au 26 août. Pour faire face à la menace terroriste et limiter les possibles débordements des black blocks et Gilets Jaunes réunis pour un contre-sommet dans le Pays Basque espagnol, 13 200 policiers et gendarmes ont été mobilisés. L’armée, plusieurs unités spéciales et les services de sécurité étrangers sont également venus en renfort. S’il y a eu quelques manifestations, notamment celle de Bayonne où des militants écologistes ont brandi des portraits retournés d’Emmanuel Macron dimanche 25 août et critiqué son comportement à l’international sur l’environnement, le G7 s’est déroulé sans encombre.
Au travers des incendies qui ravagent la forêt amazonienne, l’environnement a été l’un des sujets au cœur de ce sommet. En amont de la rencontre des sept Etats, le Président français avait annoncé qu’il souhaitait sauver ce « bien commun » et « investir pour lutter contre ces feux ». Au terme du G7, les délégations se sont accordées sur une enveloppe de 20 millions de dollars destinée principalement à l’envoi de bombardiers d’eau. Macron, qui a également rencontré le chef indien Raoni à l’issue du G7, a également annoncé l’apport d’un soutien militaire français en Amazonie. Le sommet a enfin permis aux sept pays de réfléchir à une aide à la reforestation qui sera présentée à l’assemblée générale de l’ONU en septembre. Cependant, ce G7 a aussi été l’occasion de faire éclater quelques tensions entre le Président français et le chef d’Etat brésilien, Jair Bolsonaro. Déjà, le 25 août, Emmanuel Macron accusait son homologue d’avoir « menti » sur ses engagements écologiques. En l’état, le locataire de l’Elysée s’est alors dit opposé au traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. Du côté brésilien, le Président, après avoir tenu des propos offensants contre Brigitte Macron, a annoncé qu’il refusait l’aide financière proposée par les Etats du G7. Avant de finalement l’accepter le lendemain. Le 28 août, le chef d’Etat a même signé un décret interdisant les brûlis agricoles – en grande partie responsables des incendies – pour une durée de soixante jours.
La question du nucléaire iranien a elle aussi été un moment clé de ce G7. Invité surprise du sommet, le Ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif a atterri le 25 août à l’aéroport de Biarritz pour rencontrer son homologue français, Jean-Yves Le Drian, avec qui il avait déjà échangé quelques jours plus tôt à Paris. Le Quai d’Orsay est en effet très mobilisé pour trouver une solution à la crise provoquée par la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018 et par le rétablissement des sanctions américains à l’encontre de l’Iran. Signé en 2015 par le groupe E3/UE+3 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, avec la coordination de l’Union européenne) et l’Iran, ce texte prévoit l’interdiction, pour les Iraniens, de se doter de l’arme nucléaire, en échange de la levée des sanctions économiques auxquelles le pays faisait face. Or l’Iran dépasse désormais les stocks d’uranium prévus par l’accord. Si Donald Trump n’a pas souhaité rencontrer Mohammad Javad Zarif lors du G7, Emmanuel Macron a indiqué que la venue du ministre iranien avait permis de négocier les « conditions d’une rencontre et donc d’un accord ». Le président américain ne s’y est pas dit opposé mais n’a pas montré un enthousiasme flagrant à l’idée d’une telle entrevue. Ce qui a pris l’apparence d’un coup d’état diplomatique ne pourrait en fait être qu’un nouvel échec dans les tentatives de réconciliation. D’autant plus que les autres pays européens sont peu engagés dans les discussions – faute de gouvernements fragilisés, en Allemagne et au Royaume-Uni notamment – et que le chef de la diplomatie iranienne a appelé Washington à « faire le premier pas en levant toutes les sanctions ».
Le G7 a enfin été l’occasion pour Emmanuel Macron et Donald Trump de trouver une solution sur les désaccords engendrés par la taxe GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) en France, adoptée par le Parlement en juillet dernier. A partir du 1er octobre prochain, ces géants du web seront désormais taxés sur leur chiffre d’affaires, à hauteur de 3%. Refusant qu’un pays étranger puisse taxer des firmes américaines, Donald Trump avait alors menacé d’imposer une taxe sur le vin français. Après avoir discuté à Biarritz, les deux chefs d’Etats semblent avoir trouvé un terrain d’entente. En faisant référence à une taxe internationale sur les GAFA qui devrait être négociée en 2020 dans le cadre de l’OCDE, Emmanuel Macron a déclaré devant la presse : « Le jour où on a cette fiscalité internationale, la France supprime tout projet de taxe. (…) Et tout ce qui a été payé au titre de cette taxe sera déduit de cette taxe internationale ».
Lucie Dupressoir
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De Rugy battu par les homards
L’année dernière c’était Benalla. Cette année De Rugy. Certes, l’affaire n’a pas duré tout l’été, mais elle est venue donner un nouveau coup de massue à un gouvernement déjà fragile, à peine sorti de la crise des Gilets Jaunes qui a animé la France pendant plusieurs mois. Tout commence le 10 juillet, au matin, lorsque Mediapart révèle que le désormais ex-Ministre de la Transition écologique et solidaire a reçu des proches une dizaine de fois lors de dîners payés aux frais de l’Etat entre 2017 et 2018, alors qu’il était Président de l’Assemblée Nationale. Sur la table : des homards, du champagne ou encore des vins de la cave du Palais Bourbon. Invité chez Jean-Jacques Bourdin sur BFMTV et RMC deux jours plus tard, François de Rugy se défend sur le menu et affirme : « Je ne suis ni connaisseur ni amateur de grands crus. Je n’ai jamais acheté une bouteille de vin de plus de 30 euros de toute ma vie ! […] Le homard, je n’aime pas ça, j’ai une intolérance aux crustacés et aux fruits de mer ! Je n’aime pas les huîtres, je déteste le caviar. Le champagne, ça me donne mal à la tête donc je n’en prends pas ! ». Ces déclarations n’ont eu de cesse d’indigner l’opinion publique, surtout quand l’épouse de l’ancien Ministre d’Etat justifie ces dîners par la nécessité de « ne pas se couper de la société ». D’autre part, dans l’article du site d’investigation, l’ex numéro deux du gouvernement remet en cause la nature des convives. D’après lui, il s’agissait de « dîners informels liés à l’exercice de ses fonctions avec des personnalités issues de la société civile » et non des proches. C’est aussi ce qu’a conclu l’enquête parlementaire dont le rapport a été rendu public le 23 juillet dernier. Le journaliste Jean-Michel Aphatie a d’ailleurs reconnu avoir été reçu par le couple de Rugy.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là, au contraire elle ne fait que commencer. Le lendemain matin, Mediapart dévoile le prix des travaux engagés à la demande de François de Rugy dans son appartement de fonction entre fin 2018 et début 2019 : 63 082 euros pour refaire de la peinture, des moquettes et parquets, les salles de bain, et construire un dressing d’une valeur de 16 996 euros. Alors que Nicolas Hulot, ancien locataire du logement, assure que « l’appartement était nickel et surdimensionné, mais triste », de Rugy soutient que les peintures « craquelées » et les « taches et traces d’humidité » nécessitait des travaux.
Le soir, Mediapart publie un nouvel article et l’affaire de Rugy semble prendre la tournure d’une série. Cette fois, il s’agit d’un « logement à vocation sociale » que le Ministre loue depuis juillet 2016 à Orvault en Loire-Atlantique (où il a été réélu député en 2017) pour vivre avec ses deux enfants les week-ends où il en a la garde, sans respecter certaines conditions, notamment celle du revenu permettant d’y avoir accès. D’autant plus surprenant que la veille, il exigeait la démission de sa directrice de cabinet Nicole Klein après que Mediapart ait révélé qu’elle occupait un logement social à Paris depuis 2001, alors que de 2006 à 2018, elle ne vivait plus dans la capitale. A nouveau, le Ministre d’Etat s’est vu contraint de se justifier, arguant qu’il ignorait qu’il s’agissait d’un logement social, échanges d’e-mails et documents à l’appui : « Lorsque j’ai loué cet appartement, on ne m’a JAMAIS communiqué une telle information ».
Dans la foulée, Ouest-France révèle l’existence de « dîners secrets » non inscrits à l’agenda avec des lobbyistes, et Le Parisien rappelle que le Ministre a effectué des achats défrayés par l’Assemblée lorsqu’il y était Président : des appareils à raclette (200,57 euros), un vélo elliptique (768,99 euros), un troisième chauffeur pour le conduire à Nantes. De même, le quotidien ajoute que le couple de Rugy a acquis un sèche-cheveux doré à la feuille d’or de 499 euros « sur l’argent de l’Assemblée nationale ». Malgré de nouvelles justifications à ce sujet, un nouvel article est venu achever le Ministre de la Transition écologique et solidaire.
Le 12 juillet, Mediapart annonce en effet que de Rugy n’a pas payé d’impôts sur le revenu en 2015. Pour cause, pendant toute l’année 2014, il a versé 1 200 euros par mois à Europe-Ecologie-Les Verts (EE-LV), comme tous les autres députés du parti. Ces dons ont été retenus à hauteur de 8 477 euros par EE-LV, lui permettant une réduction d’impôt de 4 061 euros. Avec les crédits d’impôts liés à la garde d’un enfant, le total atteint un chiffre supérieur à la somme imposable des députés (5 713 euros à l’époque). Alors que de Rugy semble passer outre cet article lors du week-end, des questions de Mediapart sur son indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) qu’il aurait en partie reversé à EE-LV (la pratique n’était pas illégale en 2014, elle l’est devenue en 2015), le poussent à démissionner lundi 16 juillet. Très vite, Elisabeth Borne, Ministre chargée des Transports, est nommée pour reprendre le poste. François de Rugy est quant à lui redevenu un député lambda.
Plus que jamais, et au terme d’un mouvement de Gilets Jaunes particulièrement intense, le besoin de transparence et d’exemplarité dans la vie publique s’est fait ressentir. Cette exigence a été d’autant plus forte que François de Rugy, lorsqu’il est arrivé au poste de Président de l’Assemblée, s’est montré intransigeant sur l’image renvoyée des députés aux Français. Après la démission de Nicolas Hulot à la fin août 2018 et celle de de Rugy onze mois plus tard, l’affaire interroge également sur la capacité du gouvernement à mener des mesures en terme d’environnement.
Greta Thunberg fait polémique à l’Assemblée
D’ailleurs, c’est aussi l’environnement qui a été au cœur de cet été 2019. A plusieurs reprises, la question du réchauffement climatique s’est posée. Avec les deux épisodes de canicule, dont le premier à contraint le Ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse à repousser les épreuves du Brevet des Collèges, mais aussi avec la venue de Greta Thunberg en France pour faire passer son message auprès du public et de la classe politique.
Initiatrice des grèves scolaires pour le climat, la jeune suédoise s’est vue remettre le Prix Liberté à Caen le 21 juillet en compagnie de deux vétérans ayant pris part au Débarquement de Normandie, Léon Gautier et Charles Norman Shay, ainsi que du président de la région, Hervé Morin. Lors de son discours, la militante a ainsi déclaré : « Le minimum que nous puissions faire pour les honorer est d’arrêter de détruire cette planète pour laquelle Charles, Léon et leurs amis se sont battus pour nous sauver ». Mais alors que beaucoup se félicitent de l’engagement de la jeune activiste, la droite et l’extrême droite se sont montrés très réticents à sa venue à l’Assemblée Nationale quelques jours plus tard.
Sur son compte Twitter, Guillaume Larrivé, député et candidat à la présidence des Républicains (LR), a appelé au boycott du discours de Greta Thunberg à l’Assemblée, de même que son collègue Julien Aubert, et a écrit : « Pour lutter intelligemment contre le réchauffement climatique, nous n’avons pas besoin de gourous apocalyptiques mais de progrès scientifique et de courage politique ». Au-delà de ses discours attisant la peur, c’est la légitimité de la Suédoise à venir dans l’hémicycle qui a été remise en question. « Ce terrorisme intellectuel […] est bien symbolisé par la petite Greta, cette gamine de 16 ans devant laquelle il faut plier le genou […] et qui vient faire la leçon aux politiques. […] Ce n’est qu’une enfant de 16 ans qui ferait bien d’étudier », s’énerve Sébastien Chenu, député du Rassemblement national (RN) au micro de France Inter. Son autisme a lui aussi été pointé du doigt. Face à ces critiques qui ne sont pas nouvelles, Greta Thunberg avait déjà réagi en février dernier sur Facebook : « Si tout le monde écoutait les scientifiques et entendait les faits que j’évoque constamment, personne n’aurait à m’écouter ou à écouter les centaines de milliers d’autres écoliers en grève pour le climat dans le monde. On pourrait tous retourner à l’école ». A l’inverse, les députés de gauche n’ont pas émis d’avis défavorables à la venue de la militante suédoise. Ces attaques seraient-elles alors une stratégie de la droite pour réaffirmer un clivage gauche/droite ? C’est en tout cas ce que pense Daniel Boy, directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) : « Cette dualité reste pertinente aujourd’hui pour comprendre la perception des enjeux environnementaux sur l’échiquier politique. La droite ne nie pas le réchauffement climatique, mais elle y a toujours été moins sensible que la gauche ». Sauf que certaines personnalités identifiées à gauche ont aussi taclé Greta Thunberg, à l’image d’Isabelle Attard, ancienne écolo et membre de Nouvelle Donne de 2013 à 2015. Dans une tribune publiée dans Reporterre en février 2019, elle écrit que la militante serait l’ambassadrice cachée de « We don’t have time », start-up cofondée par Ingmar Rentzhog, accusé de « greenwashing ».
Quoi qu’il en soit, Greta Thunberg a prononcé son discours à l’Assemblée Nationale le 23 juillet, a appelé les politiques à s’unir derrière les scientifiques et a été applaudie. Avant que les députés ne votent le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) l’après-midi même.
Des permanences LREM dégradées
Et il faut dire que ce vote ne plait pas à tout le monde. Le nombre de dégradations de permanences des députés de la République en Marche (LREM) ayant accordé un bulletin favorable à l’accord en témoigne. Chaque matin, ce n’est plus une surprise d’apprendre que la permanence de tel ou tel député LREM a été taguée, emmurée, parfois presque incendiée. Le 7 août, on pouvait lire « CETA faute », « C’est une trahison » ou encore « CETA mère la pute » sur la devanture de la permanence de Sira Sylla, députée LREM de Seine-Maritime. Mais alors fqui e cache derrière ces actes ?
Pour la plupart, ce sont des agriculteurs, mécontents et inquiets de voir leurs produits concurrencés par une agriculture canadienne qui dispose de normes plus souples. Interrogé par France Bleu, le secrétaire adjoint de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles de Haute-Garonne-Garonne (FDSEA 31), déclare : « Aujourd’hui, cet accord est suicidaire pour nous les agriculteurs et fera baisser toutes les normes de qualité, au détriment de notre agriculture, qui sera toujours plus concurrencée ». Ce sont aussi des Gilets Jaunes, qui au-delà du CETA, visent les dirigeants politiques et leur façon de gouverner.
Alors que le nombre de dégradations des permanences ne cesse d’augmenter et que le projet de loi de ratification du CETA n’est pas encore passé au Sénat, le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, a appelé à l’apaisement sur BFMTV, dès la fin du mois de juillet. Affaire à suivre.
Lucie Dupressoir
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L’erreur de la gratuité
Alors que l’indépendance des médias est souvent remise en question, Julia Cagé et Luc Bronner considèrent que l’explication est à chercher dans la gratuité de l’information. L’économiste rappelle en effet que « l’information est un bien public, ce qui suppose que tout le monde doit y avoir accès », donc qu’elle doit être gratuite. Toutefois, elle ajoute que « l’information coûte cher à produire ». Face à cette tension, les médias n’ont vu d’autre solution que d’être financés par des annonceurs et de riches actionnaires. Or, l’entrée de ces milliardaires dans la presse joue sur l’indépendance journalistique. Julia Cagé ne manque d’ailleurs pas de rappeler la censure d’un documentaire sur des manifestations contre le président togolais en décembre 2017 par Vincent Bolloré, à la tête du groupe Canal+. Elle ajoute également que le rachat d’une partie des parts de Matthieu Pigasse par Daniel Kretinsky au Monde permettra au milliardaire tchèque de lui ouvrir des portes en France.
Toutefois, Luc Bronner a tenu à nuancer ce discours. Depuis que Le Monde a vu arriver Pierre Bergé, Xavier Niel et Pierre Pigasse en 2010, il affirme ne jamais avoir subi de pressions de leur part. En outre, le rachat des parts de M. Pigasse par D. Kretinsky n’a pas empêché la rédaction de mener une enquête sur le parcours économique et financier de ce dernier et de révéler l’acquisition d’une propriété de 23 millions d’euros à Londres en 2015 via un paradis fiscal basé à Jersey. Le directeur des rédactions du Monde explique aussi que de nouveaux droits ont été obtenus au journal, à savoir « une forme de droit de véto » pour les décisions impliquant un profond changement du capital.
Pour les trois invités, la solution au problème réside dans une information payante, où la présence de milliardaires ne serait plus nécessaire, à l’image de Mediapart. Julia Cagé évoque également le cas du Guardian qui propose une information gratuite à tous mais qui demande à ceux qui en ont les moyens de faire des dons pour financer le journal. A noter que l’économiste milite pour un système de financement total des médias par les dons de citoyens, auquel Luc Bronner reste sceptique s’il devait être appliqué au Monde, en raison de la taille du journal.
Donald Trump, Jair Bolsonaro, Jean-Luc Mélenchon, ou encore François Fillon, sont tous, pour Julia Cagé, représentatifs, à différents degrés, de la violence verbale exercée par les politiciens à l’encontre des médias. En référence à la gestuelle qu’il adopte lorsqu’il blâme les journalistes, elle considère que dans le cas du Président américain, cette violence est presque physique. Cette problématique interroge selon elle le comportement que devraient adopter les journalistes face à ce mépris permanent. Si Luc Bronner estime qu’un mouvement journaliste collectif aurait pu être mené lors de la revue de presse durant laquelle Donald Trump a été particulièrement virulent à l’encontre d’un journaliste de CNN le 7 novembre dernier, Thomas Huchon se demande si un boycott ne laisserait pas le champ libre aux fake news. Néanmoins, le directeur des rédactions du Monde temporise sur cette relation tendue entre médias et politiques et déclare qu’« aux Etats-Unis, Donald Trump marque une forme de réveil des grands médias américains qui font leur travail, réalisent des enquêtes judiciaires et trouvent un public prêt à payer pour l’information ». En outre, il affirme qu’une relation rugueuse avec le pouvoir « est une très bonne nouvelle » puisqu’elle est synonyme de contre-pouvoir effectif.
Au-delà de la défiance des politiques à l’égard des médias, les invités ont tenu à rappeler la perte du lien entre médias et public ainsi que la violence des citoyens envers les journalistes. De sa propre expérience, Thomas Huchon raconte qu’auparavant, les manifestants étaient beaucoup plus calmes envers les journalistes. Désormais, et le mouvement des gilets jaunes en est illustratif, ils sont davantage agressifs. Ce spécialiste des fake news explique ce phénomène par un décalage entre les citoyens et les journalistes, mais également « par le résultat d’un mauvais journalisme, d’un mauvais traitement de l’information qui ne fait pas appel à l’intelligence et qui ne donne pas les moyens de se faire sa propre opinion sur les questions ». Thomas Huchon pointe du doigt la rapidité dans laquelle se fait l’information, sans même parfois être vérifiée, notamment sur les chaînes d’information en continu. Pour répondre à ce problème, il s’agit selon les invités de reprendre le temps de faire une information et de la rendre payante pour qu’elle soit de qualité.
A nouveau dans un rôle temporisateur, Luc Bronner a souhaité souligner que le lien avec le public n’était pas totalement perdu puisqu’à titre d’exemple, le Monde atteignait désormais plus de 250 000 abonnés, un record dans l’Histoire du journal. De plus, le grand quotidien a su attirer les plus jeunes grâce au lancement des Décodeurs et aux stories Snapchat.
Le phénomène des fake news n’est pas récent mais les outils numériques actuels lui donnent davantage d’importance et d’audience. Luc Bronner déclare d’ailleurs que « la manipulation démocratique est aussi vieille que la démocratie elle-même, mais ce qui a changé ce sont les outils, notamment liés à Internet et à la circulation de l’information via les réseaux sociaux ». Si Julia Cagé affirme qu’il est très difficile de vérifier à quel point les fake news impactent une campagne électorale, il est très certain qu’elles en modifient le bon déroulement démocratique.
Face à ce risque, le Parlement français a adopté la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information, dite « fake news », le 20 novembre dernier. Ce texte permettra désormais aux candidats, partis ou associations de citoyens de saisir le juge des référés, dans les trois mois précédant une élection nationale, qui décidera, dans un délai de 48 heures, de faire retirer ou non une fausse nouvelle circulant sur les réseaux sociaux. Les invités de la conférence sont cependant partagés sur cette disposition. Luc Bronner considère qu’il s’agit d’un « effet d’affichage, une façon pour le gouvernement de dire qu’il agit ». De plus, Julia Cagé et Thomas Huchon remettent en cause le caractère réalisable d’une telle disposition : comment un juge pourrait-il décider en 48 heures de la suppression d’une information alors même que des chercheurs et experts rencontrent de grandes difficultés à reconnaître une fake news ? Toutefois, le réalisateur de Trumping Democracy tient à rappeler que « même si cette loi n’est pas parfaite, elle n’est pas liberticide et a le mérite d’exister ». Outre l’action juridique, les invités considèrent que la lutte contre les fake news doit passer par l’éducation aux médias afin de développer un esprit critique de l’information des citoyens et futurs citoyens. A ce propos, Thomas Huchon est d’ores et déjà intervenu dans une centaine de collèges et lycées pour sensibiliser à la question et souhaite que cette initiative se généralise.
Lucie Dupressoir
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