Loris Boichot – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Wed, 17 Aug 2022 08:17:51 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Loris Boichot – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Pierre Gattaz à Sciences Po : « Libéral, ce n’est pas un gros mot » https://www.lapeniche.net/pierre-gattaz-a-sciences-po-liberal-ce-nest-pas-un-gros-mot/ Wed, 01 Feb 2017 16:55:44 +0000 http://lapeniche.net/?p=36355 16466567_10206814989327852_1376218868_o
Pierre Gattaz en conférence à Sciences Po, le 31 janvier 2017 (Crédits : Carmen Geffriaud)

Pierre Gattaz de retour à Sciences Po. Deux ans après sa visite à l’incubateur de start-ups, le président du Medef a répondu hier soir à l’invitation de 27 Investment Club, association d’investissement de Sciences Po créée à la rentrée 2016. « Pierre Gattaz est un acteur incontournable du paysage économique français (…). Naturellement, 27 Investment Club s’est tourné vers ce personnage à cheval entre le secteur privé et public », explique le président de l’association, Romain Renard.

Péniche entièrement évacuée avant l’événement, camions de police garés rue Saint-Guillaume, retransmission vidéo de la conférence refusée à 27 Investment Club et La Péniche… Cet événement de rentrée était en effet placé sous haute surveillance.

Les étudiants venus assister à la conférence sont finalement entrés dans le calme. Ni banderole, ni blocus n’ont empêché Pierre Gattaz de s’asseoir à la tribune de l’amphi Boutmy, vers 19h45.

« Je suis libéral car j’aime la liberté » 

Accueilli par Romain Renard, président du 27 Investment Club, Pierre Gattaz a vu son portrait dressé avec ironie et force allitérations par le 4A Nicolas Sironneau : « Des yeux rieurs, un visage sympathique, une entreprise à 300 millions de chiffre d’affaires par an (il est PDG du groupe Radiall, NDLR)… Tout chez vous incarne la légèreté et la douceur. Jusqu’à ce petit détail qui me plaît : sourire ravageur ravi d’aviser mes désirs ravagés. » Le président du Medef a souri…et applaudi.

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Pierre Gattaz pendant le discours de Nicolas Sironneau (Crédits : Carmen Geffriaud)

Il s’est ensuite expliqué sur l’adjectif « libéral » qui lui est souvent attribué : « Je suis toujours très gêné quand on me dit que je suis un « libéral. » Pour moi ce n’est pas un gros mot. Je suis libéral car j’aime la liberté. » Selon Pierre Gattaz, « libéral est neutre dans tous les pays du monde, mais il a une connotation en France », ajoutant plus tard : « l’ultra-libéral, ce n’est pas ma « cup of tea ».

Interrogé par un étudiant du public sur les conditions de vie des salariés, Pierre Gattaz a indiqué : « Une entreprise qui maltraite ses salariés, ça ne marche pas. Quand vous avez des salairés, il faut qu’ils soient le plus heureux possible. » Sur l’environnement, il a affirmé : « il faut arrêter de polluer. Les solutions propres viennent des entreprises. Les entreprises ont la plupart des solutions aux problèmes de demain », invitant le parterre d’étudiants à « leur faire confiance ».

« Le problème numéro un de la France, c’est le chômage de masse » 

Le président du Medef a rappelé son objectif principal : le plein-emploi. « Le problème numéro un de la France, c’est le chômage de masse. » Interrogé sur les « perdants de la mondialisation » par Martin Chellet, en 4A, et Irina Kratz, en 5A, Pierre Gattaz a dit vouloir « que la France reprenne confiance en elle. »

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Pierre Gattaz à la tribune de l’amphithéâtre Emile Boutmy (Crédits : Carmen Geffriaud)

« Le plein-emploi, ça passe par la croissance. En France, il y a des quartiers qui se désertent, des entreprises qui partent, des populations qui se sentent abandonnées. » Avant d’esquisser un plan d’action aux allures de programme politique : « Le Medef travaille pour mettre de l’emploi dans les territoires : fibre-optique, télétravail, entreprenariat… On essaie de redynamiser nos territoires. »

Pierre Gattaz a assumé le fait d’avoir « accompagné » le « Pacte de responsabilité » de François Hollande, dispositif de baisses de cotisations patronales et de réductions fiscales pour les entreprises. « Dans les cinq dernières années, on a vu un virage entreprenarial de la part d’un gouvernement socialiste. J’ai applaudi Manuel Valls quand il a dit « j’aime l’entreprise ». » Mais le président du Medef a rapidement tempéré son discours : « La politique économique de la gauche au pouvoir manque de cohérence. » Et de citer le « compte personnel de prévention de la pénibilité« , un « dispositif ubuesque, inapplicable » selon le « patron des patrons ».

« Le programme de Fillon correspond à nos attentes. Après, il faut l’expliquer » 

A moins de trois mois de la présidentielle, Pierre Gattaz a refusé de livrer sa « préférence » pour un candidat : « Je ne vois pas de rêve, je ne vois pas de vision dans les programmes. » Avant d’ajouter : « le programme de François Fillon correspond à nos attentes. Après, il faut l’expliquer. » 

Le président du Medef « attend une cohérence dans le programme » du candidat Emmanuel Macron, auquel il reconnaît des qualités : « c’est quelqu’un de très agréable et de très intelligent, que j’apprécie par ailleurs. » 

Mais la proposition du revenu universel de Benoît Hamon n’a pas sa faveur (« c’est un discours de résignation terrible »), ni les programmes économiques de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, « absurdes et dangereux pour la France ». Hier soir à Sciences Po, Pierre Gattaz était presque en campagne.

Après la conférence, Pierre Gattaz à répondu aux questions de La Péniche en direct sur Facebook.

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On a assisté à un meeting de Donald Trump https://www.lapeniche.net/meeting_trump/ Mon, 04 Apr 2016 06:00:06 +0000 http://lapeniche.net/?p=33700 Des militants à un meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire, le 7 février 2016 (Crédits : Hugo Bensai).
Des militants à un meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire, le 7 février 2016 (Crédits : Hugo Bensai).

« Nobody knows. » Il y a encore un mois, tel était le mot d’ordre des journalistes et analystes des élections américaines, tant les échéances politiques de l’année s’avéraient incertaines. C’était juste avant le début des primaires, élections indirectes qui visent à désigner des délégués, lesquels éliront à leur tour le candidat de chaque parti à l’élection présidentielle du 8 novembre.

Côté démocrate, un sénateur du Vermont peu connu se définissant « socialiste » compliquait la tâche d’une ex-première dame et secrétaire d’Etat à la notioriété internationale. Côté républicain, un milliardaire sans mandat politique, favorable à la construction d’un « mur » à la frontière avec le Mexique, bousculait les candidats installés dans la politique depuis longtemps, gouverneurs d’Etats ou membres du Congrès.

Aujourd’hui, on en sait un peu plus, sans pour autant pouvoir formuler de pronostics catégoriques : Trump est premier de la primaire républicaine devant Ted Cruz, et Hillary Clinton distance Bernie Sanders.

Le New Hampshire, près de Boston, a placé le 9 février en tête des primaires les deux candidats « anti-système.» La Péniche s’y est rendue juste avant, pour capter le souffle des candidats et écouter les aspirations des militants : tous révèlent quelque chose du pays, et de ce qu’il s’y joue en ce moment.

Donald Trump en réunion publique dans le gymnase se l'université de Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai).
Donald Trump en réunion publique dans le gymnase se l’université de Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai).

La crainte d’incidents

« Merci d’être respectueux avec les militants. » C’est par ces mots que le staff de Donald Trump, visiblement sous tension, accueillait les journalistes, y compris étudiants, à son meeting dans le gymnase de l’université de Plymouth. C’était pourtant avant les vifs incidents qui ont émaillé certaines de ses réunions publiques ces dernières semaines, conduisant par exemple le candidat à annuler un meeting le 11 mars à Chicago.

Ce jour-là, dans le New Hampshire, un opposant a enlevé son pull « Trump », laissant découvrir son T-shirt « Bernie », et a été accompagné vers la sortie sous les huées du public et les moqueries du candidat républicain. Mais c’était la seule interruption d’un discours d’une heure, qui a commencé par le « pledge of allegiance », le serment d’allégeance au drapeau et aux Etats-Unis prononcé par les militants.

Une sympathisante écoute le discours du candidat républicain (Crédits : Hugo Bensai).
Une sympathisante écoute le discours du candidat républicain (Crédits : Hugo Bensai).

Les Etats-Unis menacés de l’intérieur et de l’extérieur

Seul sur la scène, alors que Sanders et Clinton étaient entourés de jeunes la veille, Donald Trump a commencé par railler l’actuelle politique d’éducation, et par défendre une politique moins coûteuse mais plus efficace : « Nous sommes au 30ème rang en ce qui concerne les résultats mais numéro 1 pour les coûts. Des pays du Tiers Monde font mieux que nous, comme la Chine, le Danemark, le Suède, la Norvège » (sic). Il a ensuite fait l’apologie de la torture appelée « simulation de noyade » contre les terroristes, en se justifiant : « Nous vivons dans une période moyenâgeuse et diabolique (…) le waterboarding n’est rien comparé à ce qu’ils font. » Depuis, il est toutefois revenu sur ses propos.

Le cœur de son discours était articulé autour d’une double menace, exercée à l’extérieur par les pays émergents et à l’intérieur par « l’establishment. » Pour lui, ce « système » comprend les élites politiques, qui « veulent seulement être réélues, parlent mais ne font rien », ainsi que par les élites financières, incarnées par les compagnies pétrolières, pharmaceutiques ou d’assurance, qui financent les campagnes des candidats et les rendent prisonniers de leurs intérêts particuliers. Trump prend le contre-pied de candidats comme Clinton, et revendique son indépendance. Celle-ci lui est permise par sa fortune, qui constitue 78% des 27,4 millions de dollars de fonds levés pour sa campagne, un montant total très faible par rapport aux 188 millions récoltés par Hillary Clinton  : « Je suis le pire cauchemar des lobbies, car je ne veux pas leur argent, je n’en ai pas besoin. Ils n’ont aucun pouvoir sur moi (…) Je vais me faire beaucoup d’ennemis parmi mes amis. »

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Un enfant pendant le discours de Donald Trump (Crédits : Hugo Bensai).

Mais les problèmes des Etats-Unis viennent aussi de l’extérieur. Selon Trump, le « plus riche pays du monde » est attaqué par des pays comme la Chine ou le Mexique, qui « prennent des millions d’emplois », et face auxquels il faut se défendre. C’est pourquoi il propose de mettre en place un protectionnisme économique contre ces deux pays : « Je suis pour le libre commerce mais je veux de l’équité. » Il souhaite également s’affirmer face à des pays alliés : « Nous protégeons beaucoup d’Etats dans le monde : ils doivent payer. (…) Si le Japon est attaqué, on a l’obligation de l’aider, mais si nous sommes attaqués, ils ne feront rien. »

A cette menace économique s’ajoute la menace migratoire. Trump n’a pas abordé dans ce discours sa proposition très controversée d’interdire aux musulmans l’accès au territoire américain « jusqu’à ce que le problème soit réglé. » Il a en revanche insisté sur l’immigration mexicaine : « Nous avons un énorme problème avec l’immigration illégale. (…) Qui va payer pour le mur ? » Et la foule, réactive, de s’exclamer : « Mexico ! », en référence au mur que le candidat Trump entend construire à la fontière mexicano-américaine pour empêcher les entrées illégales. « Ce mur va être tellement grand, tellement joli, tellement haut, tellemment puissant. On va faire un gros, un magnifique mur », a poursuivi l’orateur.

"That wall is gonna be so big, so nice so tall, so powerful. We will make a big, a beautiful wall." (Crédits : Hugo Bensai)
« On va avoir les frontières les plus fortes. » (Crédits : Hugo Bensai)

Des mots et un profil de businessman qui séduisent aussi des étudiants 

La formulation de cette promesse est révélatrice de la forme du discours de Trump, fait de mots simples comme « good, bad, great, nice.»  Le candidat républicain parle également beaucoup de lui, à travers les nombreuses occurrences de « je », « moi » ou « mon. » Il donne ainsi le sentiment d’être intouchable et de pouvoir régler tous les problèmes avec son argent, dont le champ lexical traverse d’ailleurs toute son intervention.

Cette réussite de businessman motive le vote de certains de ses supporters, dépeints comme la « majorité silencieuse » selon les panneaux des militants, ou comme majoritairement ouvriers, blancs et peu diplômés, selon la sociologie électorale.

A rebours de ce portrait-robot traditionnel, Rebecca est une doctorante de 35 ans en business et stratégie, à Boston University. Elle trouve que la représentation des supporters de Trump est injuste : « Je suis femme, juive, qui fait des études. Je ne corresponds pas à la représentation que les médias font de nous ! » Elle soutient Trump pour son « indépendance » par rapport aux grandes entreprises, parce qu’«il comprend le business vu son expérience internationale », et pour sa politique fiscale : « les individus sont plus à même de gérer leur argent que le gouvernement, donc il doit y avoir moins de taxes. » En tant que femme, que pense-t-elle de certains propos de Trump (« Si Hillary Clinton ne peut pas satisfaire son mari, peut-elle satisfaire l’Amérique ? ») ? « Je ne suis pas offensée, parce qu’il ne s’en prend pas seulement les femmes. Il a des choses négatives à dire à tout le monde, donc je ne me sens pas blessée car tout le monde est attaqué de la même manière », indique-t-elle.

« Un politicien pas comme les autres » face à une classe politique impopulaire

Bob Legar, un canado-américain professeur de marketing et management à l’université, nous confie en français qu’il est « encore indécis.» En anglais cette fois, il émet quelques réserves à l’endroit du milliardaire américain : « Il peut être parfois un peu trop clivant, ce n’est pas un bon diplomate.» Mais pour lui, « c’est ça le business. Les politiques essaient de ne froisser personne, mais le travail n’est pas fait complètement si vous voulez satisfaire tout le monde. Trump n’est pas un politicien comme les autres. »

Bob Legar (à gauche), « encore indécis », est venu écouter les propositions de Donald Trump (Crédits : Hugo Bensai).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et c’est aussi ce qui fait son succès. Parmi les supporters, beaucoup nous ont affirmé « être lassés des politiciens », face à un candidat qui « dit la vérité.» Bob Legar les rejoint : « Les gens veulent envoyer un message aux politiques, et leur dire qu’on en a marre : arrêter de vous servir, soyez présents dans l’hémicycle pour voter, faites votre travail.»

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A la fin de son meeting, Donald Trump s’adonne à la signature d’autographes (Crédits : Hugo Bensai).

Rick Perlstein, journaliste au Washington Spectator, présent pour couvrir le meeting, entend régulièrement ces témoignages, et estime qu’ils alimentent un candidat dangereux : « Donald Trump est le premier favori des primaires républicaines à se risquer à une telle démagogie. » Aux contempteurs du candidat qui comparent ses meetings à un cirque politique, il répond :« it is not « un jeu » (en français dans le texte), but it is a real risk. »

Avant de se livrer à un bain de foule mouvementé, Donald Trump a terminé son discours en invitant à la mobilisation par la négative : « Si vous ne votez pas pour moi, n’allez pas voter. » Avec 35% des voix obtenues le surlendemain dans le New Hampshire et 20 points d’avance sur le second, il semble que son appel ait été entendu.

Cet article a pu être écrit grâce à l’aide et à la relecture précieuses de Clémence Boullanger et Hugo Bensai

]]> On a assisté à un meeting de Bernie Sanders et d’Hillary Clinton https://www.lapeniche.net/sanders_clinton/ Wed, 23 Mar 2016 06:00:55 +0000 http://lapeniche.net/?p=33668

Détail d’un meeting de Bernie Sanders (Crédits : Hugo Bensai).

Dans l’herbe qui sépare les maisons des routes bordées par la neige tombée la veille, les mêmes noms, couleurs et logos reviennent et s’offrent immanquablement à l’œil de l’automobiliste de passage : Trump, Sanders, Clinton, Rubio… Aux Etats-Unis, on sait que quelque chose d’important se joue lorsque les propriétaires affichent clairement leur préférence politique par un panneau dans leur jardin.

En ce début février, le petit Etat du New Hampshire, au nord de Boston et au cœur de la Nouvelle-Angleterre, s’apprête à voter pour les primaires, élections indirectes qui visent à désigner le candidat de chaque parti à l’élection présidentielle du 4 novembre. Deuxième Etat à participer au scrutin après l’Iowa, il sera le premier à placer en tête à la fois le républicain Donald Trump et le démocrate Bernie Sanders, tous deux candidats inattendus et « anti-système » de cette campagne 2016.

La Péniche a couru le marathon des meetings juste avant le vote, pour capter le souffle des candidats et écouter les aspirations des militants : tous révèlent quelque chose du pays, et de ce qu’il s’y joue en ce moment.

La promesse d’une révolution politique contre « l’establishment »

Lorsque Bernie Sanders est apparu avec son épouse à la tribune installée dans le gymnase d’une université, les panneaux « A future to believe in » (« Un avenir auquel croire ») se sont soudainement levés dans la foule. Face au panier de basket remonté pour l’occasion, environ 250 personnes, surtout des étudiants, écoutaient les premières paroles sans ambages du concurrent d’Hillary Clinton à la primaire démocrate : « Voulez-vous faire une révolution politique ? » A cela, la foule a répondu « oui » dans une clameur.

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Le candidat à la primaire démocrate Bernie Sanders en meeting à Ringe, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai).

Bernie Sanders, 72 ans, est sénateur du Vermont. Bien qu’enregistré comme « indépendant » au Sénat, il a rejoint la primaire démocrate, passage obligé pour espérer gagner ensuite l’élection suprême. Depuis sa déclaration de candidature, le 26 mai 2015, il martèle son opposition au « système politique corrompu », véritable fil conducteur de ses discours. Son intervention dans le New Hampshire n’a pas fait exception : chaque enjeu est présenté comme relié de près ou de loin à la corruption de l’ « establishment. »

C’est le cas du système de santé. Si « un Américain sur cinq ne peut pas payer pour se soigner », c’est à cause du travail de lobbying des laboratoires pharmaceutiques qui font partie du Super PAC (« Political Action Commitees », comités de soutien théoriquement indépendants des partis et des candidats, qui contribuent financièrement à des campagnes politiques avec des fonds quasi-illimités, NDLR). Si la police arrête des jeunes qui consomment de la marijuana, alors que les banques, elles, sont « trop grosses pour aller en prison », c’est parce que le fonctionnement de la justice est injuste. Comment lutter contre ce système ? « Ils ont l’argent, nous avons le pouvoir », répond Sanders.

Une indépendance financière et des positions à part

Ces positions « anti-establishment » rallient à lui beaucoup de citoyens américains, en particulier des électeurs diplômés mais fragilisés économiquement. Jennifer, 52 ans, est « vraiment préoccupée par la question : dans quelle mesure le pouvoir est détenu par un petit groupe de personnes ? Il est vraiment temps de s’interroger sur ce qu’est la démocratie dans notre pays, et quelle est sa fonction : est-ce qu’une personne équivaut vraiment à un vote ? C’est surtout pour cela que je voterai pour lui. »

L’indépendance du candidat, dont 70% des 96 millions de dollars de fonds levés pour la campagne reposent sur la générosité de petits donateurs (dons inférieurs à 200 dollars), est un autre élément de différenciation par rapport aux 188 millions de dollars d’Hillary Clinton qui s’appuient à 77% sur des grands donateurs. Pour Kim, mère de 45 ans, « Bernie est indépendant, il a de l’expérience et sait ce qui marche. Clinton, elle, a reçu 675.000 dollars de Goldman Sachs pour des conférences, comment peut-on ne pas penser qu’elle sera sous influence ? » Mais Kim soutient aussi Bernie Sanders « pour les problèmes essentiels qu’il soulève, comme le réchauffement climatique, la réforme de la justice, les inégalités sociales, les droits pour tous : gays, femmes, etc. » Tous ces sujets ont effectivement structuré le discours de Sanders, de sa proposition d’instaurer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, jusqu’à la sécurité sociale pour tous.

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Kim et ses deux enfants (Crédits : Hugo Bensai)

Un thème intéresse particulièrement les jeunes, venus en masse pour assister au meeting : la dette étudiante. C’est le cas de James, qui a 19 ans et étudie les sciences de l’environnement. « On n’a pas les moyens de payer pour nos études. Aujourd’hui l’étudiant à sa sortie de l’université a une dette moyenne de 27.000 dollars », une donnée issue d’un rapport récent de l’Institute for College Access and Success. Bernie Sanders propose le remboursement de la dette étudiante déjà contractée à des taux très bas ainsi que la suppression des frais de scolarité dans les universités publiques.

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Deux jeunes supporters de Bernie Sanders (Crédits : Hugo Bensai)

« I feel like a rockstar »

Sur la forme du discours, Bernie Sanders a tenu à se montrer pédagogue, en alternant questions, réponses et anecdotes, en dressant des constats puis en formulant des propositions, et en dialoguant parfois avec le public :  « – Vous comprenez ? – Oui on te comprend Bernie ! » Le meeting s’est achevé sur un pari : « Si nous gagnons le New Hampshire, le monde saura que nous sommes prêts pour une révolution politique. » Après quoi la silhouette tribunicienne s’est fondue dans la foule pour serrer des mains, suivie de son épouse, et accompagnée en arrière-fond de David Bowie chantant Starman. Pour un candidat qui avait enlevé sa veste au milieu de son discours, en ponctuant d’un « I feel like a rockstar » (« Je me sens comme une rockstar »), rien de très surprenant.

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Un vendeur de goodies tient un T-shirt Bernie Sanders à la sortie de la réunion publique (Crédits : Hugo Bensai).

Des différences de fond et de forme avec Clinton 

Cette ambiance survoltée a tranché avec l’intervention d’Hillary Clinton, l’après-midi. L’événement se tenait également dans une université, mais l’ex-secrétaire d’Etat avait prévu un exercice de proximité, autour de questions-réponses, rappelant les « meetings participatifs » de Ségolène Royal en 2007. Le public, restreint du fait de la taille du hall qui l’accueillait, était surtout composé d’étudiants de l’école, cible électorale que Clinton refuse de voir tomber complètement dans le camp de Sanders.

Sur le fond, les différences étaient patentes. Alors que Sanders avait consacré la totalité de son discours à des questions de politique intérieure, Clinton a centré son propos sur son sujet de prédilection, la politique internationale. Le peu de temps consacré à la politique intérieure a été l’occasion de se différencier de Sanders. Sur la dette étudiante par exemple, Clinton est favorable à la gratuité d’un certain type d’universités, les « Community colleges », qui offrent des formations de deux ans. Elle est en revanche opposée à la gratuité de toutes les universités publiques : « Pourquoi un fils de Donald Trump devrait bénéficier d’un séjour gratuit à l’université ? Je pense que si vous avez les moyens pour que votre enfant aille à l’université, vous devez payer pour que votre enfant aille à l’université. (…) Le plan de Sanders pour les universités coûterait 750 milliards de dollars. »

Deux enfants soutiennent Hillary Clinton avant son meeting (Crédits : Hugo Bensai).
Deux enfants soutiennent Hillary Clinton avant son meeting (Crédits : Hugo Bensai).

Les réponses étaient longues et les digressions nombreuses. Même la question d’une enfant, « Why do you want to become President ? », a été l’occasion pour Clinton d’évoquer les attentats Benghazi, en Libye, en septembre 2012, qui avaient coûté la vie à quatre officiels américains, dont l’ambassadeur américain alors en poste. D’où des critiques sur l’artificialité d’un propos trop préparé, non adapté à son public, et sur le manque de spontanéité d’une ancienne Secrétaire d’Etat surnommée par ses détracteurs « la candidate CV ».

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La candidate démocrate Hillary Clinton à la sortie de sa réunion publique (Crédits : Hugo Bensai).

Une candidate « plus réaliste »

Pourtant, l’argument de l’expérience est avancé par ses supporters comme un atout par rapport à Sanders. Pour Judith, 59 ans, c’est un gage de crédibilité : « Hillary est plus réaliste, elle sait comment les choses se font ».  Mais pour Jennifer, qui soutient Sanders, voter pour le candidat « socialiste » encourage Clinton à adapter son positionnement. « Même si Sanders ne gagne pas l’élection, il met ces sujets sur la table et force Hillary à s’en occuper. Il fait d’elle une meilleure candidate. » Cette idée ne convainc pas Judith : « Dans tous les cas, l’Amérique n’est pas prête pour une révolution politique. » Entre l’argument du changement radical et celui du réalisme, reste à savoir lequel l’emportera pour affronter le candidat républicain.

Cet article a pu être écrit grâce à l’aide et à la relecture précieuses de Clémence Boullanger et Hugo Bensai.

La semaine prochaine : « On a assisté à un meeting de Donald Trump » 

Des supporters au meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai)
Des supporters au meeting de Donald Trump à Plymouth, dans le New Hampshire (Crédits : Hugo Bensai)
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Vingt ans après sa mort, que reste-t-il de Mitterrand ? Entretien avec Michèle Cotta https://www.lapeniche.net/vingtansapres_mitterrand/ Tue, 26 Jan 2016 07:00:27 +0000 http://lapeniche.net/?p=32808 A l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de François Mitterrand, le 8 janvier 1996, s’intéresser au bilan de celui qui a exercé la fonction présidentielle pendant quatorze ans revient aussi à se pencher sur l’héritage qu’il a laissé à gauche.

La journaliste Michèle Cotta a commencé à suivre Mitterrand à partir de 1965, lors de son arrivée au magazine L’Express. Elle a assisté aux grandes étapes de l’histoire du PS : le rapprochement avec les communistes à travers le Programme commun en 1972, l’éclatement du Programme commun en 1977, l’élection victorieuse de 1981, le changement de politique économique en 1983… Dans sa ville natale de Nice, rencontre avec la présentatrice de deux débats de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, en 1981 et 1988…face à François Mitterrand.

Sa marque dans l’histoire politique française

Qu’a représenté François Mitterrand ?

D’abord une autorité. Une autorité qu’il a exercée en tant que président de la République, bien sûr, mais qu’il a d’abord démontrée en faisant l’unité de la gauche. Mitterrand a réussi à rassembler la gauche socialiste, la gauche chrétienne, puis les communistes qu’il a mis au gouvernement. Il lui a fallu beaucoup de temps, car la gauche a toujours tendance à se diviser, mais il a réussi.

Et au-delà de l’autorité ?

Ce qui marque c’est aussi la profondeur du personnage. Il aimait la littérature, en était nourri, ce qui a complètement disparu de la politique actuelle. C’est un polémiste né, avec un grand talent littéraire et une large connaissance de l’histoire de France.

Et puis François Mitterrand représente une conception particulière du socialisme. Il a été le premier à dire, alors qu’il était Président, que « le socialisme, [il]  n’en fais[ait] pas [s]a bible ». Il avait une conception humaniste du socialisme, plus qu’économique et marxiste.  

« François Mitterrand a incarné une autorité, une profondeur culturelle et un socialisme humaniste »

Justement, comment définir précisément « son » socialisme ?

C’est un socialisme humaniste peu sectaire, et assez opportuniste. Quand il s‘aperçoit que la ligne économique n’est pas la bonne en 1983 – après les nationalisations, la relance par la consommation, l’abaissement de la durée de travail, etc. -, il en change complètement (c’est le « tournant de la rigueur », NDLR). En fait il est réaliste, plus qu’opportuniste, ce qui fait qu’on peut se demander si à la fin de sa vie il était aussi socialiste qu’au début. Il était simplement pragmatique, c’est-à-dire social-démocrate.

Quelles valeurs tenait-il pour essentielles ?

La justice et l’égalité. Pour lui, il n’y a pas de système social possible s’il n’y pas une ambition de justice. C’est ça son socialisme, et non pas l’idée marxiste que la puissance publique doit disposer des moyens de production. Il n’a jamais été marxiste, ça c’est sûr.

« Mitterrand était social-démocrate. […] Il n’a jamais été marxiste »

Ses relations avec le Parti communiste français

S’il s’est allié avec le Parti communiste français (PCF) à travers le Programme commun de 1972, c’est donc purement par intérêt, par stratégie ?

Pas par intérêt personnel, mais par stratégie. Il pensait que tant que la gauche était divisée, entre un PCF qui faisait 25% des voix et une gauche socialiste qui en faisait 15%, les socialistes n’avaient aucune chance d’accéder au pouvoir – et les communistes non plus d’ailleurs. S’il a été obligé d’accepter certaines choses avec le PCF, il l’a dit lui-même, c’était pour le réduire et pour gagner. Cela a été sa constante absolue.

C’est cette stratégie qui explique sa victoire en 1981 ?

Oui, et c’est aussi les difficultés idéologiques rencontrées par la gauche de la gauche, affaiblie pendant les années 70. Ça a aidé Mitterrand que les communistes finissent par abandonner le Programme commun en 1977, car d’une certaine manière ça le libérait d’eux. De 1972 à 1977, il a donc réussi à imposer sa stratégie complexe et à affaiblir le PCF en s’en rapprochant.

Et puis il y avait une désaffection du PCF en 1981. Alors que dans les années 70, tous les intellectuels adhéraient au communisme, beaucoup s’en détournent après le tournant de Soljenitsyne (écrivain russe qui publie en 1973 L’Archipel du Goulag, dans lequel il décrit le système concentrationnaire de l’URSS, à une époque où il y a un déni sur cette question, NDLR). Cela a été très important pour Mitterrand, qui a alors pu récupérer des déçus du communisme, et même des trotskistes et des gauchistes.

Ses relations avec le Front national

A-t-il tenté d’utiliser Le Pen pour diviser la droite, comme on l’entend souvent ?

Je ne dirais pas qu’il a tenté de l’utiliser. D’abord il ne pensait pas que Le Pen ferait autant de voix, il pensait que l’extrême droite n’avait pas d’avenir. Il s’est trompé. Mais ces quelques pourcentages étaient autant de voix pris à la droite classique. Il n’a pas monté en épingle Le Pen, il a juste pris acte de son ascension. Mais c’est sûr que ça l’a arrangé.

Un parcours irrégulier

De 1946 à 1958, sous la IVe République, François Mitterrand est à la tête d’un petit parti rassemblant des gens du centre-gauche et du centre-droit, avant de fonder le Parti socialiste en 1971. C’est un virage idéologique ?

Son itinéraire est intéressant, il n’est pas linéaire. Mitterrand était plutôt à droite au départ, mais anti-gaulliste. Il ne se retrouvait dans aucun des trois principaux partis de la IVe République (MRP au centre-droit, communistes, socialistes). Donc il cherchait une autre voie et a vraiment voulu créer un parti indépendant et charnière, l’UDSR.

Quand et pourquoi est-il arrivé à gauche ?

C’est à cause du radical-socialiste Pierre Mendès-France, alors président du Conseil  : Mitterrand approuve sa politique de décolonisation en 1955 au Maroc et en Tunisie. Il y a un tournant à gauche qu’on ressent très bien à ce moment là.

Comment expliquer qu’il est sensible au discours de décolonisation de Mendès-France, alors qu’en 1954, il déclare que « l’Algérie, c’est la France » ? C’est un autre basculement ?

Quand il dit ça il est ministre de l’Intérieur, l’Algérie est alors un département français: je ne vois pas ce qu’il aurait pu dire d’autre. En revanche, après les négociations menées par Mendès-France, il a été partisan d’une décolonisation intelligente. C’est un grand tournant dans sa vie que je situe donc en 1954-1955. Il y a une constante à partir de là dans son socialisme humaniste. Puis De Gaulle est revenu en 1958, et la seule façon de conquérir son « territoire politique » était de « gravir la montagne » par la face gauche alors que De Gaulle la montait par la face droite.

« Il arrive à gauche en 1955, car il approuve la politique de décolonisation de Mendès-France. Il y a une constante à partir de là dans son socialisme humaniste »

Comment parler de « constance » idéologique alors qu’il passe d’un discours sur « l’argent qui corrompt » en 1971 au « tournant de la rigueur » en 1983, ensemble de mesures économiques libérales qui marquent la conversion de la gauche gouvernementale à l’économie de marché ?

Non, il n’a pas changé. D’abord, quand on fait une campagne à gauche et qu’on dit qu’on aime l’argent, ça ne marche pas. Et puis il a ce sentiment de justice en lui qui prévaut et qui est spontanément hostile aux riches, aux thésaurisateurs, à ceux qui s’enrichissent en dormant. C’est insupportable pour lui.

« Il n’a jamais voulu abattre la structure du capitalisme en France »

Mais on sait qu‘une fois qu’on arrive au pouvoir, il faut bien traiter les grandes entreprises du CAC40. Le problème des entreprises est important en France et c’est le problème actuel : pour faire bouger la gauche de ce côté là, il a fallu du temps. Il n’a jamais voulu abattre la structure du capitalisme en France, malgré ses nationalisations, qui étaient les premières en France depuis De Gaulle, et qui n’ont pas duré longtemps puisque ses successeurs sont revenus dessus.

Il a compris qu’il fallait gouverner selon la social-démocratie, mais ce n’est pas exactement une mue chez lui. Il s’est servi des communistes, mais il a toujours été social-démocrate à partir du milieu des années 1950. Je n’ai jamais vu de virage.

Donc le « tournant de la rigueur » porte mal son nom ?

C’est un tournant économique, mais pas idéologique pour lui. Il voyait bien que la politique économique allait droit dans le mur. C’est tout à fait pragmatique, la social-démocratie est pragmatique.

Il a fait preuve de continuité en prenant le pouvoir avec les communistes et en l’exerçant comme prévu avec eux. Et quand il a fait la preuve que ça ne marche pas, il change. C’est une trajectoire, et non un virage.

« Le tournant de la rigueur est économique, pas idéologique ; c’est une trajectoire, pas un virage »

Des modèles puisés dans la littérature, pas dans la politique

Quels étaient les mentors de Mitterrand en politique ?

Il n’en a pas, et c’est intéressant car c’est très rare. Tous les hommes politiques ont une sorte de héros : Clemenceau pour Valls, Blum pour Fabius, d’autres disent Jaurès ou De Gaulle. Mitterrand ne s’assimile à personne. Et la seule fois où il voit De Gaulle, pendant la guerre, quand il a 26 ans, il trouve le moyen de s’embrouiller avec lui.

Peut-on dire que ses mentors étaient les écrivains qu’il appréciait ?

On peut dire ses « références littéraires », mais en tous cas il n’y a pas de mentor politique dans lequel il se reconnaisse.

Quels hommes politiques manient aujourd’hui la langue comme il le faisait ?

Il y avait Edgar Faure (président du Conseil en 1952 puis 1955-1956, NDLR) qui est mort, mais il n’y en a plus.

Vous le déplorez ?

Non, je le constate. C’est vrai que toutes les promotions de l’ENA ne font pas des historiens ou des écrivains. Parce qu’on y apprend des tas de choses mais pas la littérature, et l’histoire c’est le strict minimum.

 

1981 et 2012 : miroir fidèle ou reflet inversé ?

Peut-on comparer la ferveur qui a suivi l’élection de Mitterrand en 1981 à celle qui a suivi celle de Hollande ?

Non, ça n’a rien à voir.

Il n’y avait pas de désir de gauche en 2012 ?

Il y avait un désir de faire partir Nicolas Sarkozy. Mais certains ont aussi dit que Mitterrand avait été élu par refus de Giscard. C’est assez français : les gens arrivent au pouvoir par refus des personnes qui dirigent.

Quelle différence alors ?

La différence, c’est qu’en 1981, personne ne pensait que Mitterrand allait gagner : les sondages étaient bons pour Giscard jusqu’au dernier moment. Pour Hollande c’est le contraire : les sondages étaient formidables depuis le début pour lui.

« L’élection de 2012 s’est faite sans cet espoir incroyable qu’il y avait en 1981. Et sans cette espèce de peur aussi »

Donc l’élection de 2012 s’est faite plus naturellement, avec une mobilisation, certes, mais sans cet espoir incroyable qu’il y avait en 1981. Et sans cette espèce de peur aussi, puisque personne n’avait peur de la gauche socialiste, surtout pas de la gauche de Hollande. Je me souviens en 1981 de gens de droite qui me disaient : « attention, il va y avoir les chars soviétiques dans Paris. » Ce qui m’a toujours fait rire puisque Mitterrand ne se reconnaissait pas dans les communistes.

 

Avec Loris
La Péniche rencontre Michèle Cotta à Nice, en juin 2015, en marge d’une conférence du Lions Club International – District Côte d’Azur Corse (Crédits : Philippe Segond)

Les punchlines de François Mitterrand (à retrouver dans le livre de Michèle Cotta Le Monde selon Mitterrand, Tallandier, 2015)

  • En 1945, avant de fonder l’UDSR : « J’ai quelque tentation politique. J’adhèrerais bien au parti SFIO, mais il rassemble tant de vieilles cloches ! Les communistes m’embêtent. Les autres sont des jean-foutre. Reste l’inconnu ! »
  • En 1951, à la tête de l’UDSR : « Socialisme moderne, oui : libéralisme politique, oui. »
  • En 1971, à la tête du PS : «  l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ! »
  • En 1976 : « Ma grande chance historique, c’est l’incroyable médiocrité des dirigeants communistes. (…) On peut les manipuler comme on veut. Ils sont tous plus bêtes les uns que les autres. »
  • En 1981 : « Je me sens social-démocrate, c’est-à-dire que je ne tente jamais une réforme lorsque je suis sûr qu’elle échouera. »
  • Sur les énarques : « Conformistes, incapables d’écrire en français, coupés du peuple, réactionnaires. »
  • Sur ses livres de prédilection : « Si vous étiez obligés de partir à la guerre, quel livre emporteriez-vous dans votre musette ? – Pensées de Pascal, Abbaye de Thélème de Rabelais. »
  • Sur la vie (à une journaliste, en 1979):  « Vous ne parlez que de politique, mademoiselle ? Vous n’aimez pas la vie ? »
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Un an après la victoire du FN, en immersion à Hénin-Beaumont avec Octave Nitkowski https://www.lapeniche.net/hb/ https://www.lapeniche.net/hb/#comments Wed, 06 May 2015 21:25:18 +0000 http://lapeniche.net/?p=28281 Octave Nitkowski devant la mairie d’Hénin-Beaumont.
Octave Nitkowski devant la mairie d’Hénin-Beaumont.

“Hénin-Beaumont FN” : dans les suggestions Google, cette ville de 26 000 habitants située dans le Pas-de-Calais, entre Douai et Lens, est presque immédiatement associée au parti de Marine Le Pen.

Il faut dire que ce bastion de gauche historique est devenu en quelques années l’emblème de l’implantation locale du Front national. En 2007, Marine Le Pen en fait son fief. En 2009, à l’occasion d’une élection municipale partielle, la liste FN de Steeve Briois, le leader local, obtient 47,6% des voix. En juin 2012, la ville est le terrain d’une “guerre des Fronts” qui voit s’affronter deux ex-candidats à la présidentielle : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Mais aucun n’en ressort victorieux : M. Mélenchon est battu au premier tour, et au second tour Mme Le Pen voit son siège à l’Assemblée nationale lui échapper à 118 voix près, face au candidat socialiste.

Si la défaite a un goût amer pour le Front national, les municipales de 2014 à Hénin-Beaumont lui offrent une nette revanche : avec 50,25% des voix, le candidat Steeve Briois est élu dès le premier tour. Une première dans l’histoire du Front national.

A l’instar des journalistes qui se pressent dans le Nord pour disséquer “la question FN“, nous avons pris l’autoroute le 13 mars dernier jusqu’à Hénin-Beaumont. Notre camarade sciencepiste Octave Nitkowski, qui partage son temps entre Sciences Po et La Sorbonne où il étudie l’Histoire, y est né et y retourne tous les week-end.

Dans son Hénin natal, la parole du sciencepiste a du crédit : la dernière fois que nous l’avions rencontré, deux mois avant les municipales, en janvier 2014, un sondage venait de sortir et annonçait le défaite de Steeve Briois. Octave, lui, assurait que le sondage était peu crédible et que non seulement Briois l’emporterait, mais qu’il l’emporterait dès le premier tour. Une analyse confirmée par les résultats. Auteur d’un essai sur la montée du FN dans sa ville, La France perd le Nord, il nous a accompagnés pendant ces deux journées, en immersion dans le bassin minier.

Place du centre-ville d'Hénin-Beaumont.
Place du centre-ville d’Hénin-Beaumont.

Un FN conquérant sur fond de crise économique et sociale

“La souffrance qu’il y a ici… Je ne m’attendais pas à ça. Pourtant, en banlieue on en voit des choses… c’est là que j’ai milité pendant des années… Mais ici les gens, qu’est-ce qu’ils morflent.” Jean-Luc Mélenchon l’admettait lui-même à des journalistes, pendant la campagne des législatives de 2012 : les habitants d’Hénin-Beaumont sont confrontés à des difficultés d’une grande ampleur.

Car le basculement politique d’Hénin-Beaumont est avant tout la conséquence de la profonde crise économique et sociale qui touche l’agglomération. Dans cette commune, au cœur de ce que l’on nomme le “bassin minier”, la gauche gouvernait depuis la Libération. Berceau historique du socialisme, bastion du mouvement ouvrier, la ville a même vu naître à sa frontière Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste de 1930 à 1964.

Mais la fin des Trente Glorieuses, dans les années 1970, a été particulièrement brutale : les industries minières, sidérurgiques et textiles ont fermé. Le chômage a augmenté, jusqu’à atteindre aujourd’hui 35% pour les jeunes du Nord-Pas-de-Calais. ”Ici il n’y a plus rien, tout ferme, il n’y a que des pizzerias. C’était une ville qui était bien florissante avant, mais c’est terminé depuis que les mines ont fermé”, abonde dans ce sens une personne âgée qui vit depuis quarante ans dans le centre-ville. “Maintenant, même les petits commerçants ferment, à cause de l’installation d’Auchan dans la zone industrielle.”

"eux très belles photos d’Hénin-Beaumont qui permettent de prendre conscience du riche passé de la ville avec de nombreux terrils aujourd’hui disparus" note Octave Nitkowski.
« Une ancienne photo d’Hénin-Beaumont qui permet de prendre conscience du riche passé de la ville avec de nombreux terrils aujourd’hui disparus » note Octave Nitkowski.

A Hénin-Beaumont, cette crise économique et sociale s’est doublée d’une crise politique et d’affaires de corruption. En 2008, le maire Gérard Dalongeville a été mis en examen pour détournement de fonds, faux et usage de faux et favoritisme, avant d’être condamné en 2013 à quatre ans de prison, dont trois ferme, et à 50 000 euros d’amende pour détournements de fonds publics.

Pendant ce temps, le Front national tractait sur le marché, en la personne de Steeve Briois. Lui-même fils d’ouvrier et petit-fils de mineurs, il a adhéré au FN en 1988 et s’est présenté à chaque élection depuis 1995. L’implantation du Front à Hénin, c’est lui. En 2007, il est rejoint par Marine Le Pen, nourrie de l’ambition de faire de la ville un laboratoire politique et la vitrine du frontisme municipal.

Si la plupart des habitants d’Hénin-Beaumont n’auraient probablement jamais épousé les thèses libérales du “Reagan français” Jean-Marie Le Pen dans les années 80, ils sont en revanche sensibles aux thèmes sociaux développés par Marine Le Pen, qui défend la retraite à 60 ans, l’augmentation des bas salaires, les nationalisations stratégiques et la préférence nationale avec le slogan “les nôtres avant les autres.“ Huit ans après ce parachutage, l’objectif est atteint : les héninois ont investi Steeve Briois à la mairie, ils ont voté à 55% pour la liste de Marine Le Pen aux élections européennes et ont élu quatre conseillers départementaux FN en mars 2015.

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Christopher Szczurek dans l’hôtel de ville d’Hénin : il est 4ème adjoint au maire, délégué à la vie culturelle, associative et citoyenne ; à la démocratie directe ; aux relations internationales et jumelages

 Szczurek, le fils d’ouvrier devenu adjoint au maire frontiste

Parmi eux, Christopher Szczurek, 29 ans, élu un an plus tôt 4ème adjoint au maire, délégué “à la vie culturelle, associative et citoyenne ; à la démocratie directe ; aux relations internationales et jumelages.” Il nous a reçu à l’hôtel de ville, dont le balcon extérieur est soutenu par quatre statues de mineurs. Un rappel du passé de la ville et de ses habitants.

Christopher Szczurek est lui-même issu d’une famille ouvrière. “Ma famille a vécu à Darcy, ancienne cité de mineurs devenue quartier d’Hénin-Beaumont. Mon père était ouvrier et ma mère femme au foyer. Ils pouvaient autant voter Laguiller que Le Pen.” Le jeune adjoint n’a rien d’un lepéniste de la première heure : en 2002, il est dans la rue pour manifester contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Deux ans plus tard, aux élections régionales, il soutient la liste UDF de Valérie Létard.

Le balcon extérieur de l'hôtel de ville est soutenu par quatre statues de mineurs. Un rappel du passé de la ville et de ses habitants
Le balcon extérieur de l’hôtel de ville est soutenu par quatre statues de mineurs. Un rappel du passé de la ville et de ses habitants

“Mon basculement politique a eu lieu en 2005 : j’ai été stupéfait du traitement partisan par les médias du référendum sur la Constitution européenne. Il y avait une sorte de mépris pour ceux qui étaient contre, une sorte de mépris de classe“ indique-t-il. “Puis, en 2007, j’ai été sensible au discours de Valmy de Jean-Marie Le Pen : il y parlait de l’assimilation et de la République. En tant qu’immigré polonais, ça m’a beaucoup parlé.“

C’est justement en 2007 que tout change : alors étudiant en droit et japonais à l’Université de Lille, il envoie un mail à Steeve Briois pour rejoindre les rangs frontistes. En moins de 24 heures, l’actuel maire lui répond. “La rapidité de la réponse m’a vraiment surpris : le monde politique me paraissait beaucoup plus lointain que ça.“

A l’époque, le FN est dans le creux de la vague. C’est l’époque de la déroute aux législatives de 2007, suivie par la mise en vente du siège, les procès avec l’imprimeur Rachinel, le départ de certains cadres comme Carl Lang. Nicolas Sarkozy se targue d’en avoir « terminé » avec le FN. Cet affaiblissement du parti permet à Christopher Szczurek d’émerger rapidement : il fait campagne dès les municipales de 2008.

Depuis, l’ascension électorale du parti lui a permis de travailler au siège du FN à partir d’août 2011, de devenir adjoint au maire d’Hénin-Beaumont en mars 2014 et d’intégrer le comité central du parti en novembre 2014. Le 1er mai 2015, place de l’Opéra à Paris, il est sur la tribune pendant le discours de Marine Le Pen, avec la soixantaine d’autres nouveaux conseillers départementaux. A Hénin-Beaumont, on dit qu’il est le dauphin officieux, l’héritier naturel de Steeve Briois, le potentiel futur maire.

Steeve Briois, le maire d’Hénin-Beaumont et son adjoint Christopher Szczurek. Crédits : Steeve Briois

 “Les gens se sentent écoutés”

Bien que le recul manque, seulement un an après l’accession du FN à la mairie d’Hénin-Beaumont, la question d’un premier bilan est inévitable. Sur le marché, elle fait réagir. ”Ils ont une politique qui répond aux demandes immédiates des administrés. Ils s’occupent des problèmes concrets, ils réparent les nids-de-poule, ils vont au devant des attentes des héninois” nous confie un ancien colistier de la liste d’union de la gauche d’Eugène Binaisse, le précédent maire. Dans la bouche d’un opposant, le bilan est flatteur.

Une professeure d’arts plastiques à la retraite partage ce constat : “quand je vais chez le coiffeur, les gens sont ravis, ils disent qu’on a jamais été aussi bien à Hénin-Beaumont. Ils se sentent écoutés, les courriers reçoivent des réponses alors qu’avant il y avait beaucoup moins de suivi des administrés.“ Pour elle, le succès de FN repose surtout sur cette présence auprès des habitants : “ils ont repris à leur compte ce que faisaient les communistes : ils ont quadrillé le quartier, Briois est sur le terrain depuis 25 ans, il connaît sa ville et les gens, il fait danser les mamies et ça leur plaît tout à fait.“

Octave Nitkowski, l’enfant du bassin minier, insiste sur cette bienveillance et cette considération du FN local à l’endroit des habitants : “les gens ont surtout besoin d’être écoutés et Steeve Briois a le langage des gens d’ici. Pendant que l’ancien maire achetait ses huîtres sur le marché, Briois s’adressait à tout le monde. Il y arrive, il a un truc, il a la “tchatche” avec les gens du coin.” Et dans cette “France des oubliés” qu’aspire à représenter Marine Le Pen, le FN est vu par certains habitants comme une deuxième famille : “Marine Le Pen sait que faire de la politique, c’est avant tout créer un rapport humain et le développer sans relâche. Ici, le frontisme est un humanisme.”

Au-delà de l’écoute des habitants, Mathieu, un jeune héninois, cite la baisse de 10% de la taxe d’habitation depuis l’arrivée du nouveau maire. Une baisse supplémentaire de 5% est prévue pour l’année 2015. Alain, un habitant de 66 ans interrogé dans l’édition du 23 mars de La Croix, considère qu’”Il y a déjà du changement. La ville est devenue d’un seul coup plus propre, il y a plus de présence policière. Il faut attendre de voir sur le long terme mais je trouve qu’on va dans le bon sens.” Selon un sondage Ifop publié le 12 mars, 73% des habitants des communes administrées par le FN se disent « satisfaits » de leur maire.

Facile dès lors pour Christopher Szczurek de défendre son bilan. “Les gens voient leurs élus maintenant. Par exemple, nous sommes allés voir dès notre élection le club d’entrepreneurs qui n’avait pas vu d’élus depuis des années.” Il se félicite également d’”une gestion de bon père de famille : on a fait des économies là où il fallait en faire, en ne remplaçant pas les départs à la retraite et en renégociant des marchés. Et honnêtement, ça s’est mieux passé qu’on ne l’aurait cru. Nos élus étaient matures et préparés.”

Une opposition en difficulté

Ce qui peut surprendre, c’est moins l’autosatisfaction de l’équipe municipale que la difficulté de l’opposition à attaquer l’équipe en place sur les dossiers municipaux : “ils sont désarmés“ constate Octave Nitkowski. Sur le marché, un conseiller municipal d’opposition peine à citer une mesure contestable de la nouvelle majorité, tout en affirmant qu’il faut “être sur nos gardes et résister face au vrai visage du FN.“

A défaut de porter sur la politique menée elle-même, il semble en fait que les critiques concernent davantage la manière dont est menée cette politique : l’opposant dénonce une politique de l’instantané, du coup-par-coup, reprise par une communication active. “Il suffit de voir le journal local. Ils disent rue par rue ce qu’ils font : réparer un nid-de-poule, remplacer une bouche d’égout, voilà leur travail pour l’instant.“ La nouvelle majorité a en effet créé un magazine municipal mensuel, rénové le site internet de la ville et apporte un soin particulier aux affiches promotionnelles des événements de la ville.

Steeve Briois en une du magazine municipal.
Steeve Briois en une du magazine municipal.

Mais cette communication est considérée par l’opposition comme de la « poudre aux yeux » qui masque l’absence de réel changement : “Pendant que le Maire communique, critique, se plaint, cumule les indemnités, la situation des habitants d’Hénin-Beaumont, elle, ne change pas, qu’il s’agisse de l’emploi, de la sécurité, du logement ou de la santé.“

Dans le journal municipal d’avril 2015, l’opposition estime également que les mesures prises jusqu’à présent ont en réalité été permises par le travail de l’équipe précédente : « les investissements étaient pour la plupart programmés avant son arrivée (…) Si (le maire) a pu continuer de baisser les impôts (après une première baisse en 2013) et financer sa communication princière, c’est parce que l’état des finances de la ville le permettait. »

La difficulté des autres partis à faire face à la nouvelle majorité s’explique aussi par l’état des forces d’opposition. A l’issue des élections, l’opposition disposait de sept sièges sur 35 au conseil municipal, et n’en possède plus que six. Unique élu de sa liste divers gauche, l’ancien maire PS Gérard Dalongeville a en effet démissionné en novembre 2014 et laissé son siège à un de ses colistiers. Mais celui-ci a rejoint deux semaines plus tard la majorité municipale, en déclarant à Libération : “J’ai découvert que le FN gérait bien la ville. Sans parler politique, ils ont de bonnes idées.“

Marine Tondelier, une des figures de l'opposition locale.
Marine Tondelier, une des figures de l’opposition locale.

Sur le terrain, l’opposition locale est surtout incarnée par Marine Tondelier, d’Europe Ecologie Les Verts (EELV). Le samedi matin, elle tractait sur le marché. Conseillère municipale d’Hénin-Beaumont et assistante parlementaire du groupe EELV au Sénat, elle a grandi à Hénin-Beaumont et se présente à toutes les élections depuis les législatives de 2012.

Elle tient un blog qu’elle actualise régulièrement pour rendre compte des conseils municipaux ou réagir à la politique de Steeve Briois. Au 1er tour des départementales, elle a obtenu 13% des voix dans la ville (6,5% dans l’ensemble du canton Hénin-Beaumont 1, qui comprend d’autres communes), en s’alliant avec le Parti de Gauche.

De son côté, le Parti socialiste semble absent de la scène politique héninoise : selon Octave, “le responsable PS de la ville est inexistant et vient de Carvin, à dix kilomètres.” Sur le marché, ce sont des militants PS venus des villes alentours qui nous ont distribué des tracts. Quant à l’UMP, elle est quasiment inexistante et a obtenu 3,88% des voix au 1er tour des municipales.

Quel est l’avenir de l’opposition à Hénin-Beaumont ? Surplombant la ville au sommet d’un terril, Octave nous explique qu’il est déjà trop tard : “le moyen de survivre pour les autres partis, cela aurait été de se réveiller juste après la victoire du FN. Le PS aurait dû faire d’Hénin un symbole de la reconquête. Ce n’est pas arrivé. Du coup, pour les municipales de 2020, c’est mal parti. Il n’y a pas de vision, pas de cohérence du côté de l’opposition… Ils ne savent pas faire autre chose que de crier au loup fasciste, et puis Briois ne leur donne aucune arme. Un comité de vigilance s’est créé pour guetter les erreurs et faux pas de Briois, mais ce n’est pas une démarche d’opposition positive. C’est de l’opposition stérile et revancharde, ils ne pourront pas gagner avec ça.”

Octave Nitkowski
Octave Nitkowski au sommet d’un terril dominant le bassin minier.

 Les relations houleuses avec la presse et la polémique du “mur”

Depuis un an, l’opposition cible régulièrement les rapports pour le moins houleux entretenus par l’équipe municipale avec La Voix du Nord, le titre de presse quotidienne régionale.

Accusés d’avoir fait le jeu du Front national avant les municipales en raison de leur couverture de l’affaire Dalongeville, des journalistes de La Voix du Nord se disent depuis “victimes d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux et dans la ville”.

Il est vrai que lorsqu’il s’agit de La Voix du Nord, Steeve Briois ne pèse pas ses mots. En février 2015, dans un communiqué sur son blog, il dénonçait ainsi “la méthode, inédite jusqu’alors, consistant à susciter le mécontentement au sein de manifestations ou de décisions prises par l’équipe municipale. Cette technique, que La Voix du Nord n’applique à aucune autre commune, va jusqu’à manipuler et tronquer les propos des habitants.“

En mars dernier, le journal municipal de la ville Hénin Beaumont, c’est vous ! a même consacré un encadré entier à “la désinformation” pratiquée par le journal local.

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Capture d’écran du compte Twitter du maire Steeve Briois.

“Dès qu’un article déplaît, des affiches sont placardées sur les fenêtres” nous confie une salariée du quotidien dans un café héninois. “C’est très différent de la gestion de l’ex-maire Binaisse, qui était plus ouvert à la discussion lorsqu’un article ne lui plaisait pas. Il nous appelait mais ne nous menaçait jamais.“

L’objet de la discorde ? Le traitement par le journal de la mise en place d’un mur de gabions dans un lotissement touché par des cambriolages. Ce mur visait à couper une route et à empêcher les véhicules des cambrioleurs de rejoindre rapidement l’autoroute.

Selon la municipalité, La Voix du Nord a “monté en épingle les protestations de deux habitants sur près de 200 satisfaits afin de souligner la division sur cet aménagement.“ Cet article a ensuite été repris par la presse nationale et même internationale.

Un habitant du lotissement explique : “Ce sont les gens mal intentionnés qui créent la polémique parce que le maire est étiqueté FN. Ce mur, c’était une demande des habitants en raison des nuisances et des cambriolages : un voisin s’est fait cambrioler trois fois en une semaine. 169 personnes ont fait la demande d’installer le mur, un seul s’est opposé. Le maire n’a fait qu’appliquer la demande. Depuis, il n’y a pas eu de cambriolages.”

Le "mur" de la discorde à Hénin-Beaumont.
Le « mur » de la discorde à Hénin-Beaumont.

Après avoir déploré une “solution simpliste et ridicule pour lutter contre les cambriolages“, “facteur de division“, l’opposante Marine Tondelier a affirmé avoir “entendu“ et “compris les arguments (des riverains).“ Selon elle, ce retentissement est lié à la médiatisation de la ville depuis l’arrivée du FN à la mairie : “La Voix du Nord n’est pas responsable du fait que depuis que le FN en a fait sa vitrine, et encore plus depuis que notre maire a été « élu local de l’année », les projecteurs soient braqués sur notre ville.“

Une volonté affichée de redynamiser la vie culturelle locale

Au-delà des questions de sécurité, la nouvelle mairie affiche ses ambitions en matière de politique culturelle. Hénin-Beaumont dispose d’une salle de théâtre, L’Escapade, mais le cinéma a fermé en 2009. Il faisait partie de l’Espace Lumière où étaient aussi organisées des expositions.

Une ex-conseillère municipale de gauche rencontrée sur le marché en faisait partie. Elle se souvient : “Ça marchait super bien, on faisait plein de soirées ; on était une centaine, ça vivait, c’était souple. On voulait faire quelque chose de culturel à la portée des gens : expos, films d’art et d’essai…” Désormais, les habitants doivent prendre la voiture pour se rendre dans le multiplex de la zone industrielle. Alors pourquoi ne pas rouvrir cet espace culturel bénévolement ? “Parce que je ne veux rien avoir à faire avec le FN, parce que c’est municipal, je veux être libre, je n’ai pas envie d’être tenue.”

C’est pourtant cette liberté de ton que revendique désormais Christopher Szczurek, l’adjoint au maire chargé de la culture : “Nous sommes parvenus à établir un lien de confiance avec les acteurs de la vie culturelle. Celle-ci était dans un état catastrophique et était utilisée de manière partisane. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.”

"Nous sommes parvenus à établir un lien de confiance avec les acteurs de la vie culturelle. Celle-ci était dans un état catastrophique et était utilisée de manière partisane. Ce n’est plus le cas aujourd’hui" note Christopher-Szczurek.
« Nous sommes parvenus à établir un lien de confiance avec les acteurs de la vie culturelle. Celle-ci était dans un état catastrophique et était utilisée de manière partisane. Ce n’est plus le cas aujourd’hui » note Christopher-Szczurek.

Il revendique la pérennisation des subventions du théâtre, et exprime son intention de rouvrir le cinéma : “on est en train de voir. Il n’a pas été entretenu depuis cinq ans, donc une mise aux normes de deux millions d’euros s’impose. Il y aurait une salle d’art et d’essai, une salle de films tous publics, comme auparavant, mais nous ferions peut-être une salle pour le fonds d’art contemporain. On a fait l’audit du patrimoine artistique de la ville et on a découvert des choses incroyables : des litographies de Ladislas Kijno, un tableau de Paul Jouve qui vaut entre 40 000 et 50 000 euros…”

Lorsqu’on lui fait remarquer que certains élus du FN sont hostiles aux subventions versées à l’art contemporain, Christopher Szczurek répond qu’”il ne faut pas tomber dans une vision réductrice de l’art contemporain. Il y a tout un système spéculatif et de copinage qui existe, c’est une évidence, mais il existe de très bonnes choses. Il ne faut pas faire de généralités.”

Le deuxième dossier culturel que doit gérer la municipalité est la rénovation de l’église de la ville. Celle-ci surprend dès l’arrivée au centre-ville, par sa taille et son architecture néo-byzantine. Mais le visiteur qui souhaite y pénétrer trouve la porte close : l’église est en rénovation. La nouvelle mairie compte poursuivre les travaux : “Deux tranches de travaux ont été mises en œuvre, la troisième puis la quatrième tranche seront bientôt engagées. On peut espérer une réouverture pour 2018. Il ne faut pas la voir seulement comme un objet cultuel : c’est un monument historique et on pourra y organiser des concerts”, souligne l’adjoint à la culture.

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L’Église Saint-Martin à Hénin-Beaumont, actuellement fermée pour cause d’importants travaux.

Une gestion municipale désidéologisée

Finalement, à Hénin-Beaumont, la vie politique semble être devenue un long fleuve tranquille : la mairie FN se sait observée plus que n’importe quelle autre commune en France et n’ayant pas le droit à l’erreur, elle veille à mener une politique particulièrement pragmatique.

Octave Nitkowski nous explique que la politique de Steeve Briois est même à certains égards une “politique de l’apaisement.“ Vis-à-vis de la communauté musulmane notamment, le nouveau maire semble ménager les susceptibilités : “Steeve Briois poursuit sans relâche cette stratégie d’ouverture permanente à la population musulmane. Hénin-Beaumont, contrairement à d’autres communes frontistes, n’a pas vu éclater de polémique à propos du porc ou des « doubles-menus » dans les cantines scolaires” expliquait-il ainsi dans une tribune pour le Huffington Post.

Apaisement, politique pragmatique, gestion de bon père de famille, volonté de désidéologiser la gestion des dossiers municipaux… Le maire d’Hénin-Beaumont mène finalement une politique d’élu de terrain divers droite assez commune, avec un bilan positif selon les habitants, loin du statut exceptionnel et hors du commun que les médias ont accordé à la ville. Les médias qui s’étonnent de l’absence de « marqueur FN » sur la politique menée oublient que les compétences municipales n’offrent que de faibles marges de manœuvre à Steeve Briois et son équipe, et que les attributions du maire semblent pousser de manière structurelle à la désidéologisation.

Pourtant, pour être un bon maire, suffit-il de réagir au quotidien aux demandes de ses administrés ? Est-il nécessaire qu’un maire porte également des valeurs et une vision, au-delà de la seule gestion de la ville, ou l’exigence de cette vision est-elle seulement réservée aux élus nationaux ? D’ailleurs, être maire, est-ce encore faire de la politique ? La réponse dépend indubitablement de la taille de la ville. Mais toutes ces questions soulevées par cette enquête dans le bassin minier restent ouvertes.

Il ne faut pas non plus omettre que la priorité, pour beaucoup d’habitants d’Hénin-Beaumont, est de sortir de la misère sociale, de trouver un emploi ou de faire face aux dépenses quotidiennes . Quel est le pouvoir d’une municipalité pour répondre à ces problèmes ?

Steeve Briois aux côtés de Marine Le Pen
Steeve Briois aux côtés de Marine Le Pen.

Hénin-Beaumont, au cœur de la stratégie nationale 

Ne pas faire de vagues : cette préoccupation du Front National est d’autant plus prégnante qu’Hénin-Beaumont est au cœur de la stratégie de conquête du pouvoir de Marine Le Pen.

Selon Octave Nitkowski, “Briois veut faire tâche d’huile sur les communes environnantes. Il veut exporter son modèle de présence sur le terrain, et s’implanter petit à tous les échelons : département, région, pour que Marine Le Pen conquière à terme l’Elysée. Dans la tête de Briois, Hénin-Beaumont est un déclencheur. Mais ça prendra du temps pour tisser une toile de militants à même de s’implanter localement. D’autant qu’il n’y aura pas le facteur Dalongeville partout : à Hénin, ce qui a fait passer le FN de 45 à 51%, c’est Dalongeville. Donc ce sera un travail de longue haleine pour conquérir la région. Briois, ça fait vingt ans qu’il est en campagne permanente !“

Que le FN fasse d’Hénin-Beaumont sa capitale nationale d’où il essaimera petit à petit en Nord-Pas-de-Calais-Picardie puis en France, c’est un objectif du FN dont la réalisation reste de l’ordre de la spéculation. En revanche, c’est prendre peu de risques que d’affirmer qu’à Hénin-Beaumont, Steeve Briois et son équipe ont très certainement trouvé un bastion pour les décennies à venir. Aujourd’hui, aucune figure ne semble faire le poids face à la domination du Front national. A moins que…

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Octave Nitkowski et son livre « Le Front national des villes et le Front national des champs » dans l’amphi Boutmy. Photographie par Amal Ibraymi.
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