Julien Bremme – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 22 Aug 2022 12:44:38 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Julien Bremme – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 LE MAG – Mommy, what’s a DJ ? https://www.lapeniche.net/le-mag-mommy-whats-a-dj/ Tue, 01 Dec 2015 05:00:03 +0000 http://lapeniche.net/?p=32106 Au-delà du plagiat (pardon, de l’adaptation) du célèbre titre de Kerri Chandler, Mommy, What’s a Record ?, il convient de remarquer que la question a du sens. On évoque bien trop souvent ces petits bonshommes derrière leurs machines. Tantôt euphoriques, ils sont capables de lancer en gâteaux de quoi éliminer la faim dans le monde, ou encore de remplir une véritable piscine de champagne. Parfois, simplement, ils jouent des commandes de boutons et des disques. Prenant un cachet, trois petits tours et puis s’en vont.

Mais historiquement, comment s’est construit un tel concept ? Ou plus trivialement, comment un guignol passant des disques à la radio ou devant 1 000 mecs bourrés a-t-il pu en venir à être considéré comme un artiste ? David Guetta serait-il un artiste au même titre que Moby, voire Prince ? Bernard de la Villardière lui-même ne s’étant pas penché sur le sujet, j’entendrai le faire très humblement.

Le Dj, un animateur de radio avant l’heure

Le premier Disc-Jokey serait apparu en 1909. Le jeune Ray Newby, 16 ans, s’amusait à passer des disques à la radio sous la tutelle du vieux maître Charles « Doc » Herrold. Rien de bien compliqué : entre quelques spots publicitaires et émissions, il se contentait de faire profiter les auditeurs d’une détente musicale. Le temps passe, le terme disc-jokey n’est toujours pas utilisé.

Puis viennent les années 1930, et en 1935 le terme est employé pour la première fois à la radio. Martin Block, illustre inconnu en 2015, devient le premier disc-jokey officiel. Ce sont ainsi les années 30 et 40 qui consacrent l’émergence claire et nette du concept de DJ.

Ces intermittents se produisent à la radio et s’adressent à une audience locale, parfois nationale. Ce faisant, ils jouent parfois un rôle déterminant dans la révélation de jeunes artistes prometteurs. Je songe notamment à Elvis Presley, dont les talents musicaux se sont fait connaître à échelle nationale principalement grâce à la radio.

Incontournable des soirées

Les années 1950 suivent, et avec elles l’élargissement progressif du concept de DJ. Ces derniers se détachent peu à peu du support de production qu’est la radio. Ils jouent les meilleurs dance records dans des parties ou autres fêtes. L’idée générale est, sans surprise, de faire danser un public restreint dans un endroit particulier.

Du domaine plus ou moins « public » qu’est la radio, la musique passée par les DJ s’exporte dans le domaine privé. Inviter un certain DJ à une fête privée devient une attraction à part entière.

En Jamaïque, des DJ de renommée nationale développent en même temps les premiers sound systems et participent à la popularisation de la fête animée par des DJ en lançant de grandes dance parties dans les rues.

Bien entendu, l’évolution de la considération du DJ suit le développement de certains équipements aidant aux transitions et au mix. Peu à peu, de supports de musique, les platines deviennent de véritables instruments. Ce développement essentiel se fait dès la fin des années 1960.

A la croisée des chemins

Les rythmiques prolifiques de la musique afro-américaine des années 1970 permettent un meilleur accompagnement des dancefloors, qui se calent désormais sur les lignes de basse et les beat propres à la funk –ou encore au rap, intimement lié aux évolutions du concept de DJ.

À la fin des années 70, la disco confirme cette tendance, évidemment facilitée par l’apparition des discothèques, où s’enchaînent tout au long de la nuit et sans interruption les meilleurs dance tracks du moment. C’est dans une ambiance enfumée et alcoolisée qu’apparaît le DJ tel que nous le connaissons (sans la fumée car aujourd’hui fumer tue et c’est interdit en boîte).

Parallèlement émerge le turntablism, pratique plus proche du rap que de la disco, consistant à créer de la musique à partir de deux pistes et des coupures rythmiques, parfois remplacées par le scratch. De passe-temps, le djing devient un véritable talent. Le DJ ne doit plus seulement capturer l’ambiance de la foule devant laquelle il joue mais s’adapter à des exigences techniques (voire de plus en plus électroniques). Il doit créer de la musique à partir des pistes qu’il passe. L’industrie du rap innove quant à elle en rajoutant un côté humain vocal à cette musique, de par l’émergence des MC (Masters of Cérémonies).

Ainsi l’art du djing évolue-t-il vers de nouveaux genres musicaux. Du jazz, il passe au rock, puis à la funk, et enfin se scinde entre la disco et le rap dans le courant des années 1980. Il s’agit là d’une période déterminante dans la consécration du DJ.

C’est en effet à ce moment qu’apparaissent les premières machines, certes encore basiques, permettant de produire de la musique de manière électronique. À Detroit, Chicago ou encore New York émergent des sonorités révolutionnaires, de la soul à l’acid house, en passant par la techno, en grande partie dans les discothèques.

Quel amateur de musiques électroniques n’a jamais entendu parler du mythique Paradise Garage de New York, et tout particulièrement de sa période Larry Levan ; ou encore du Warehouse de Chicago, considéré comme le lieu de naissance principal de la house music ? DJ, producteurs, ou DJ-producteurs s’y côtoient et donnent un nouveau souffle aux techniques de djing, jusqu’à l’élever au niveau d’art, ou du moins à mon sens.

On connaît plus ou moins la suite, d’abord marquée par l’apparition du mouvement rave durant la décennie 1990 puis par l’émergence des DJ star tels qu’on les voit encore aujourd’hui. À titre d’exemple, un Calvin Harris totalisait 46 millions de dollars de gains en 2014, soit bien plus qu’un malheureux Vincent Bolloré, que l’on confondrait presque avec un SDF…

Que retenir de l’influence de cette époque ? Tout d’abord, qu’elle a conféré aux DJ les moyens d’exporter leurs connaissances de la dance music et d’en faire une nouvelle pop culture (je confère à cette expression le sens de « populaire », comme un attribut largement partagé).

Parallèlement se sont développés les mouvements plus alternatifs ou underground, plus axés sur les capacités techniques du DJ-artiste que sur son talent à passer les bons titres à renforts de paillettes –chose que je respecte tout à fait en ce qu’il s’agit d’un choix de carrière et/ou d’amusement.

Aujourd’hui, il existe toujours une catégorisation potentielle immense parmi les DJ. Certains voient en Seth Troxler un génie, d’autre en David Guetta un nouveau Michael Jackson, etc. Pour ma part, et de par mon intérêt profond pour les musiques électroniques, je tends à différencier le disc-jokey pur jus, celui qui s’adapte au dancefloor et passe les bons disques au bon moment, du réel artiste, l’innovateur, celui qui adapte au goût du jour le turntablism des années 1990. Au fond, n’est-il pas derrière ses platines pour nous raconter une histoire ?

En guise de dénouement final de cet article, je vous invite vivement à écouter les 5 premières minutes du Fact Mix de Ben Klock, artiste classé dans la veine « techno allemande du XXIème siècle ». Ce dernier y fait preuve d’un savoir-faire rarement égalé à mon goût, tant par le choix des morceaux que par la dimension presque spatiale qu’il choisit de conférer à son mix.

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LE MAG – BNR, c’était mieux avant. https://www.lapeniche.net/le-mag-bnr-cetait-mieux-avant/ Wed, 11 Mar 2015 17:29:05 +0000 http://lapeniche.net/?p=26987 À parler de rap, d’aucuns me diront « ouais le rap, c’était mieux avant ». Loin d’être ma question préférée, je n’abandonne toujours pas ma chaire de musiques électroniques pour celle du rap. Néanmoins, il me semblait judicieux de débuter de la sorte ce léger article à propos du jeune SCNTST, et de son LP récemment sorti, Puffer.
SCNTST est un membre de Boys Noize Records, qui, clairement (d’où le lien avec le rap), était mieux avant. BNR c’est ce genre de musique allemande, puissante et à la touche acidulée. Né en 1993, élevé dans un cadre musical originellement hip-hop et rock, ce « jeune prodige » entame très rapidement un virage techno à l’aune de ses 17 ans. Si je mets des guillemets à jeune prodige, c’est car de mon point de vue, Bryan Müller n’est autre qu’un de ces caméléons à la production extrêmement mature en dépit de son jeune âge, ce qui lui offre ce qualificatif gracieux, mais dont le talent ne s’étant pas encore pleinement exprimé, un tel qualificatif vaut probablement un nouveau temps de réflexion.
Pour autant, il demeure que son parcours est un sans faute. Un premier album, Self Therapy, en 2013, très bien accueilli par la critique, des dizaines et des dizaines de releases –dont une partie a été supprimée à son initiative-, et enfin, un dernier album, Puffer.

Du contexte ? Je t’en mettrai du contexte.

Remettons cela dans son contexte. Car à parler de cet album, une remise en perspective du rapport de SCNTST à son maître actuel, Boys Noize, se doit d’être faite.
Boys Noize, c’est ce genre d’artiste adulé par le public adolescent. Il représente son propre style, en même temps qu’un label capable des meilleures sorties comme des pires. De mon point de vue, il participe activement à la mise en place de l’éclectisme des goûts musicaux en termes de musiques électroniques. En quelque sorte, et ça a été mon cas, il nous montre la voie, de par des productions exigeantes, travaillées, et surtout dansantes, adaptables à l’ambiance de boîte comme celle de festival.

Il est l’auteur de productions fantastiques de simplicité et d’impact, comme Shine Shine, mais semble pourtant avoir perdu de son aura dernièrement. Tout d’abord, il cherche une légitimité toute autre dans le milieu des musiques électroniques, notamment par sa collaboration avec le pianiste et producteur québécois Chilly Gonzales, sur leur album Octave Minds. Mais parallèlement, nous pouvons le retrouver sur le Holy Chip, en compagnie de ténors de l’EDM dite « mainstream », voire d’incroyables beach parties à Miami, en agréable compagnie. En gros, il est devenu une sorte de jet-setter talentueux, n’ayant pas clairement exprimé son choix entre une production exigeante et innovante, et un parti pris plus business –n’oublions pas néanmoins qu’il est patron de label.

BNR2 De gauche à droite, Boys Noize et SCNTST au MIXMAG Lab, pour leur mix à 4 mains.

Quel impact sur la production de SCNTST ? J’aimerais dire aucun, que le gamin a su dépasser ce stade, et n’écoute plus son mentor. Il n’en est rien, et tout génie qu’il puisse être, Bryan (appelons-le Bryan) est membre de BNR, et participe à tous ces évènements. Ainsi, nous le retrouvons aux commandes des Miami Noize, sorte de compilations type summer break américain, de même qu’aux platines pour remixer le grand classique techno qu’est 010x de Benjamin Damage. Il signa également un remix pour Etienne de Crécy (lui, par contre, c’était clairement mieux avant).
https://www.youtube.com/watch?v=vbt888j0Jpk (010x – Benjamin Damage)

C’est dire qu’il cherche probablement encore son inspiration, voire le réel tournant qui le mènera à préférer un style parmi tant d’autres. Ainsi, entre techno trafiquée à la Jon Hopkins et EDM à la sauce du chef Aphex Twin, SCNTST est un artiste probablement encore dans phase caméléon, qu’il maîtrise néanmoins à merveille.
Bienvenu dans Puffer.

Le remix pour Etienne de Crécy

Le compromis

Cet album, c’est un compromis. Aucun parti n’est pris dans l’équilibre général de la composition. Néanmoins, tout est parfaitement calibré, les morceaux s’enchaînent et l’heure d’écoute réclamée ne semble pas suffisante afin d’explorer les méandres mentaux, tortueux et toutefois pétillants de house de l’ensemble. Certains morceaux, comme Generated ou encore Mondquelle (Reviewed) sont résolument plus techno, dansants, adaptés au rythme d’un dancefloor. D’autre part, des titres comme Sers, Zuge voire UV Houzz sont plus cosmiques, et j’oserai même avancer le terme « planants ».
Ainsi, on peut scinder l’album en deux : une partie Ambient/techno, sombre et aux vibrations lourdes. La seconde partie se caractérise par son alliage entre une touche de Selected Ambient Works Vol. II (encore du maître Aphex Twin), et un côté UK house pailletée comme un artiste tel que Lone saurait le faire.

Commençons par l’aspect techno de cet album. Inutile d’insister, SCNTST, en dépit de son jeune âge, dispose d’un sens poussé, d’un instinct presque animal en ce qui concerne la techno. En témoigne certains de ses tracks, ainsi que la qualité de certains de ses remix comme j’ai pu en citer précédemment. Pour autant, on sent une volonté du producteur de ne pas verser dans le plus pur style de la techno. Il tient en cela plus du Jon Hopkins, voire du Rone, en ce qu’il insuffle à la fois une certaine violence à ses compositions, tout en s’assurant de porter l’auditeur à approcher les musiques électroniques, et particulièrement la techno, sous un autre angle. Pour ceux qui ne connaitraient pas, Rone est un producteur français très en vogue dernièrement, alors que Jon Hopkins est anglais, et produit une musique techno plus saturée, mais non moins travaillée.

Au fond, si cet album est, comme j’ai pu l’affirmer, un compromis évident, il n’en demeure pas moins que SCNTST souhaite ici marquer un gros point en tant que merveilleux innovateur. Comme son patron et mentor Boys Noize, dont il n’a heureusement pas les côtés dilettantes, le jeune homme se cherche encore, mais prend le parti clair de l’innovation et du renouvellement. SCNTST avance à la frontière de ce qui peut être considéré comme l’avant garde des musiques électroniques.

En cela, il réussit avec brio le ciselage entre d’une part une touche techno ambient, légère et dont le tintement produit une impression de calme devenant rapidement étonnamment familière, attirante ; et d’autre part, une house contoyant plutôt les plafonds célestes qui nous sont familiers. Je ne parle pas ici métaphoriquement : chaque titre est lié, pour moi très personnellement, à une sensation, à une image. Des compositions comme Flight ou UV Houzz atteste de cette capacité qu’à un jeune homme de 22 ans à nous emporter hors de toute contingence matérielle ou académique. Par conséquent, SCNTST signe ici des productions cosmiques, mais n’envisage pas de côté techno, car il lui préfère une version plus dansante lorsque l’occasion se présente.
Il en va de la puissante capacité à susciter des émotions, mais également à faire de son LP une marque tant dans l’histoire du label BNR que dans le propre panthéon du jeune producteur.

Somme toute, Puffer est l’album de la croisée des chemins pour le jeune Bryan. Plus d’hésitation entre techno syncopée, EDM ou house syncopée, il est temps, comme nous tous, de se choisir un avenir. Or, au vu de l’annonce implicite faite par l’album, j’oserai avancer que notre artiste n’est pas l’homme droit et fort que nous attendons, et continuera, pour le plus grand plaisir de nos oreilles, de nous emmener dans ses expérimentations les plus folles, dans autant de domaines que son imagination pourra le lui permettre. Car après tout, n’est-ce pas le vrai caractère du génie que d’être au devant de la frontière des possibles ? Si le cosmique ne fait plus assez rêver, il en revient à des artistes comme SCNTST – ou Jeff Mills pour ne citer qu’un exemple – de nous le faire approcher sous un nouvel angle.

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LE MAG – Moodymann, ou comment réussir avec une moustache https://www.lapeniche.net/moodymann-ou-comment-reussir-avec-une-moustache/ Mon, 13 Oct 2014 15:45:45 +0000 http://lapeniche.net/?p=23078 moodymannpic

Ce qu’il y a de bien avec les musiques électroniques, c’est que ça ne se cantonne pas, dans l’esprit collectif, à du Swedish House Mafia, pour ne pas en citer d’autres.

Seulement, et je sens ton étonnement ici cher lecteur, mais il en existe de multiples variétés, parmi lesquelles la House music, dont j’envisage de te faire découvrir une facette en ce beau dimanche ensoleillé. Enfin presque. L’hiver arrive quoi, et avec lui le retour de la techno dans nos oreilles, alors place une dernière fois, à de la bonne vibe house!

A parler de House music, un bref récapitulatif s’impose donc pour cette variante des musiques électroniques, probablement la plus populaire, mais également la moins connue dans ses tréfonds. Si Wikipédia suffira certainement à combler le vide qui te torture cher lecteur, il va de soi qu’un bref descriptif est nécessaire.

 

La naissance de la House music 

La House music, c’est le mythique club Warehouse, qui était basé à Chicago. Un club de noirs, pour les noirs. Car à ses débuts la House music, comme l’a été la techno, était une « black music for the black people ». L’aspect communautaire est donc essentiel à saisir pour comprendre les racines de ce genre plus profond qu’il n’y paraît, savamment travaillé –contrairement à l’idée générale voulant qu’une boucle et trois boum-tchak fasse un titre- et originairement destiné à être joué en club. Les premiers artistes house, ne se sont donc pas privés d’user de samples funk et disco comme sources d’inspiration essentielles, sans oublier le jazz, qui joue un rôle prépondérant dans l’harmonie et la rythmique des morceaux. Il en résulte que la House music est avant tout dansante, joyeuse, à vocation sociale. On peut de fait établir un parallèle essentiel avec des musiques dont la portée était, si ce n’est de faire danser toute la nuit au rythme des BPM, de rassembler : rag-time, blues, piano stride, tous trois ayant mené au jazz que nous connaissons tous.

Je vous entends déjà dire « mais enfin Julien, on est censé parler de Moodymann, qui est un artiste house de Detroit, pas Chicago ! ». En effet, 14 ans déjà que Kenny Dixon Jr., alias Moodymann, a marqué l’histoire de la House music de sa main de maître. Et comme il est dit, Moodymann est un artiste de Detroit, soit le berceau de la techno music, un lieu marqué par une histoire économique beaucoup plus industrielle que Chicago. Son père étant un jazzman, il en résulte que la conception de la musique par Moodymann en fait un artiste très singulier dans le milieu des musiques électroniques. L’hybridation entre d’une part une techno « machinique » de Detroit, très dure, au beat saccadé et rapide, et d’autre part, une house aux influences résolument plus jazz, au tempo plus lent et plus doux.

 

Le chef d’oeuvre Mahogani Brown

L’album Mahogani Brown, sorti en 1998 sur Peace Frogs Records atteste du fait que l’association jazz/techno/house n’est pas vide de sens. On parle aujourd’hui de Detroit House à l’aune du génie de Moodymann.

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C’est le premier morceau, « Radio », qui nous plonge au plus profond des pensées de l’artiste, de ses inspirations essentielles. Il nous fait découvrir l’étendue de sa connaissance musicale, et me vient alors à l’esprit « merde, ce type est mon dieu, il n’est pas en complète impro ». Effectivement, chaque morceau de l’album est une pièce d’orfèvrerie, tant sur le plan de la virtuosité et du groove, que sur le plan de l’étendue des références musicales suscitées –allant du blues au disco, en passant par le jazz, la funk… Chaque morceau est une exception au cœur du style si spécial de Kenny.

Ainsi, choisir les morceaux les plus représentatifs de la House à la sauce Moodymann au sein de s’est album s’est avéré être une tâche extrêmement ardue, dans la mesure où tous sont caractérisés par leur vibe house, mais ont chacun leurs particularités rythmiques –tantôt rapides, saccadées…

Si son album premier, Silentintroduction (1997) témoigne d’une façon plus marquante de son entrée dans la House music, c’est à mon goût Mahogani Brown qui atteste le mieux de son virage vers ce style très particulier qu’est la Detroit House music. Le second morceau, « Sunshine », témoigne de cette influence techno de Detroit, techno dont l’origine fût, plus tardivement, théorisée comme un « inconscient machinique » propre à cette ville, et ayant mené à la réalisation de morceaux rythmés par des bruits de machines industrielles. « Sunshine » est donc un creuset techno, house mais également funk, car le groove créé par les boîtes à rythmes étant prépondérant, on n’en oublie pas pour autant la guitare, vrai instrument, ce qui brise la logique purement mécanique des musiques électroniques.

 

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Comme quoi, il est encore possible de produire de la musique électronique à mi-chemin entre réalisation analogique et digitale, avec le jeu de vrais instruments, parfois même sur scène, comme Moodymann aime le faire.

Enfin, le meilleur morceau de l’album est pour moi « Stoneodenjoe (House) », probablement le morceau le plus house de l’album, mais aussi correspondant au plus grand cliché de la musique électronique : la fameuse boucle. A l’écoute de cette merveille, il saute aux oreilles que « Stoneodenjoe (House) » est un morceau long à partir. Comme « On the Run » (et j’espère que la référence évidente à Pink Floyd en fera frissonner plus d’un, dans les chaumières, en en ce dimanche après-midi grisaillant), il se base sur une longue introduction de parlé. On retrouve ici des dérivées claires du blues et du jazz, à la différence que Moodymann reprend ici des fragments de sons entendus à la radio pour composer son morceau. La transition se fait un peu plus tard : une irruption assez brusque dans la boucle, entamée par la régularité d’un son de batterie (vraie ou boîte à rythme, telle est la question).

Puis, la boucle se complète par l’introduction, essentielle au morceau, du beat réalisant, avec la batterie, le tempo beaucoup plus lent du morceau, lui donnant de fait une régularité et une harmonie que peu de morceaux ont à mon humble avis. D’autre part, ce morceau rompt avec la logique funk et disco, à savoir des morceaux entièrement chantés. Moodymann, lui, préfère prélever des fragments significatifs, et les faire se répéter à l’infini au sein du morceau. C’est le propre de la House music, tout comme de la techno, qu’elle soit de Detroit ou new wave.

 

 

Moodyman, l’expérimentateur

Au fond, Moodymann est un artiste qui a exploré -et continue- les possibilités d’hybridation infinies permises par la révolution des musiques électroniques. N’oublions pas qu’il a collaboré sur certains morceaux avec le grand Gil Scott-Heron, tout comme il continue de mixer en club (cf son passage au Rex Club le mois dernier). Très personnellement, j’aime à différencier les artistes bons en mix, et ceux bons en prod’. Moodymann, à mes yeux, excelle dans les deux.

Capable de passer du hip-hop (pas beaucoup il faut le reconnaître), de la deep-house à la sauce Kerri Chandler, comme un vieux morceau funk ou, mieux, de plomber l’ambiance clubbing par une vieux vinyle jazz pour lequel il invitera la foule à se calmer et écouter en silence, il est un des rares excentriques de la House music, un touche à tout brillant, qui ne s’arrête jamais. Mahogani Brown n’est qu’un témoignage parmi d’autres de son talent, mais selon moi le plus pertinent, car il fait le pivot entre ses influences, et sa capacité à innover au sein de ce courant musical.

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