La première goutte de pluie se détache des nuages pour tomber sur une joue.
Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis,
La première larme se détache d’une cornée et se mêle à la goutte de pluie.
Considérez si c’est un homme Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connait pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain, Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Les gouttes de pluie et les larmes s’enlacent,
Les mots et l’eau dégoulinent.
Considérez si c’est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu’à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver.
Les gouttes s’accélèrent, le crachin devient averse.
Personne ne bouge,
Le cercle tient et s’orne de quelques ailes de parapluies.
N’oubliez pas que cela fut Non, ne l’oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant ; Répétez-le à vous enfants. Ou que votre maison s’écroule, Que la maladie vous accable, Que vos enfants se détournent de vous.
Les mots de Primo Lévi restent en suspension quelques secondes, puis quelqu’un d’autre prend la parole et porte à pleine voix les mots de Marianne Cohn, de Bertolt Brecht, d’Elie Wiesel, d’Avrom Sutzkever, d’André Migdal, de Francis Leder, d’Herbert Pagani, de Jean-Jacques Goldman, et d’autres encore qui ont formé lettre après lettre sur le papier des poèmes, des chansons, des récits, pour qu’on se souvienne.
Les poèmes se mélangent aux chants au fin fond du camp de concentration et centre de mise à mort Birkenau, devant trois stèles, sépultures de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants. Il est 11 heures quand nous formons un cercle avec pour fermoir ces trois stèles. Et pendant quarante minutes, nous nous écoutons les uns les autres porter les voix des mort.e.s, des survivant.e.s, des descendant.e.s. Avec pour accompagnante, la pluie qui va et vient, comme si le ciel était parfois ému par un poème, puis apaisé par une chanson.
Ces minutes de communion sont conclues par une prise de parole courageuse d’Ethan, partageant avec nous une partie de son histoire familiale et sa volonté de rendre hommage à son arrière-grand-père qui repose « quelque part ici », prise de parole suivie d’une lecture du kaddish, prière juive pour les morts. Cette cérémonie est le nœud de ce voyage en Pologne : pendant trois jours nous avons suivi les traces du génocide dans la ville de Cracovie, à Birkenau et dans le musée d’Auschwitz, pendant trois jours nous avons appris en écoutant notre guide, pendant trois jours nous avons réfléchi à la manière de faire perpétuer la mémoire de la Shoah, pendant trois jours nous avons débattu des politiques mémorielles polonaises et françaises ; mais pendant ces quarante minutes nous avons rendu hommage à tous les disparus et les disparues dont nous essayons de porter la mémoire.
Ce fut il me semble la force de ce voyage : l’UEJF a pensé un programme constitué de visites et d’apprentissages, car c’est essentiel pour comprendre les mécanismes du génocide et défendre une mémoire enrichie d’histoire, mais le voyage ne s’est pas contenté des questions historiques puisque des moments recueillement et de fêtes ont également marqué notre épopée.

La fête, parlons-en ! Après la visite de Birkenau, suivie de celle d’Auschwitz, camp de concentration non spécifique aux populations juives, et de son musée l’après-midi, nous nous sommes retrouvé.e.s pour un repas du vendredi soir enrichi par les traditions juives.
C’est avec une grande émotion que Samuel a ouvert ce Shabbat en évoquant la force du geste : fêter Shabbat en Pologne où le génocide et les pogroms ont fait disparaitre la quasi-entièreté de la population juive. Nous avons donc pour beaucoup vécu notre premier Shabbat à Cracovie, ville où ils se font rares depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après une journée à évoluer dans le lieu de la destruction de la population juive et de sa culture, nous avons passé une partie de la soirée à célébrer la culture juive.
Chants, coutumes, puis contes ashkénazes (incarnés avec talent par Elie et Elliot), notre vendredi soir fut joyeux, au point qu’au moment de notre rendez-vous quotidien de discussion, nous balancions entre des émotions radicalement différentes, à l’image de ce que nous avions vécu dans la journée. Lors de ce tour de parole, certain.e.s ont pu évoquer les écarts entre leurs réactions supposées à la visite de Birkenau et leurs réactions réelles : alors qu’ils et elles pensaient pleurer, la pesanteur du moment n’avait pas fait couler les larmes chez quelques-uns, et au contraire d’autres avait été surpris par une émotion qu’ils et elles n’attendaient pas.
Personne n’endure de la même manière de marcher entre les ruines d’un camp de mise à mort : on peut être abasourdi.e, effondré.e, mal à l’aise ou même ne pas savoir ce qu’on ressent, il s’agit de recueillir cette émotion et de l’accepter. Pour ma part, durant les deux premières heures, j’ai ressenti une lourdeur sur mes épaules et ma poitrine, comme si le lieu m’écrasait peu à peu, et ce n’est qu’au moment de la cérémonie que j’ai pu libérer une émotion. Mais d’autres l’ont vécu différemment.
La visite d’Auschwitz-Birkenau est très singulière parce elle autorise le lien entre émotion et réflexion ce qui n’est pas souvent le cas dans les débats : la mémoire de la Shoah est une question profondément politique, mais elle est aussi un nœud d’émotion pour tous, juifs ou non-juifs. Et il semble indispensable de considérer l’émotion comme un élément à prendre en compte dans nos réflexions sur la mémoire et sa transmission. On oppose souvent rationalité et émotion, en acceptant seulement les discours prenant le visage de la rationalité dans les débats, mais autour d’un sujet comme la mémoire de la Shoah, nous nous rendons bien compte que cette distinction est loin d’être évidente. L’inclusion de l’émotion dans le débat a existé lors de ce voyage, et on peut prendre pour exemple le débat que nous avons eu sur la présence dans l’une des salles du musée d’Auschwitz de deux tonnes de cheveux entassés derrière une glace. Sept tonnes de cheveux ont été retrouvées au moment de la libération du camp ; les nazis récupéraient les cheveux des juives assassinées et les vendaient. Ces cheveux font partie du peu de preuves tangibles du génocide que nous possédons. Mais faut-il exposer à la vue de tous et toutes ces cheveux ? Un étudiant défend que leur place est dans une sépulture puisqu’il s’agit de morceaux de corps, et que les exposer ne correspond pas à rendre une dignité aux victimes. Il ajoute que les voir est bien trop difficile pour lui et qu’il a préféré ne pas entrer dans la pièce. Un autre répond qu’il persiste une nécessité de conservation et d’exposition des preuves dans un objectif de réponse aux arguments négationnistes, même s’il faudrait prévenir les visiteurs pour qu’ils n’aient pas à endurer cette vision d’horreur s’ils ne le souhaitent pas.
Ces débats acceptant l’émotion comme argument valable ont continué de rythmer notre voyage, qui s’est terminé le lendemain par un office à la synagogue pour ceux qui le souhaitaient, puis une visite du ghetto de Cracovie, et une déambulation dans la ville. Comme pour l’ancien quartier juif, circuler dans l’ancien ghetto questionne : le travail de mémoire polonais semble loin d’être terminé, on le voit à un square accolé au seul pan de mur du ghetto restant, lui-même accroché à une paroi rocheuse aménagée en mur d’escalade, seule une petite plaque de trois lignes rappelle que ce mur n’est pas la simple frontière entre une école et un parc. On le voit aussi aux maisons installées tout autour du site d’Auschwitz-Birkenau et notamment d’une, qui fait face à la Judenrampe, lieu d’arrivé des juifs par train. On le voit encore aux emblèmes nazis vendus sur un marché au prétexte que c’est de « l’histoire ». On le voit à la loi de 2018 interdisant d’évoquer l’idée d’une implication polonaise dans le génocide. De nombreuses questions se posent sur les politiques de la ville et la mémoire : Quelle place pour la vie dans ces lieux d’assassinat ? Comment préserver la mémoire sans pour autant muséifier une ville ? Mais ces questions se teintent aussi d’inquiétude au sujet de la Pologne et de l’antisémitisme toujours prégnant qui a des répercussions sur le traitement de la mémoire et de l’histoire de la Shoah.
Pour être fidèle à l’esprit de ce voyage, je terminerai en alliant ces questionnements à de beaux mots, ceux de Francis Leder.
Le violon de ma guerre s’est tu Est-ce le signe d’un deuil ? Je ne l’ai jamais su. Si ce n’est d’un parent la trop sinistre mort Que ses cordes à jamais en se taisant déplorent C’est qu’un amour abstrait pour toujours s’est éteint C’est tout celui d’un peuple aux malheurs lointains Et ce violon célèbre six millions de fois L’éternel silence de six millions de voix.
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Pan du mur du ghetto de Cracovie toujours debout, il est entouré d’un jardin d’enfant, d’une école et d’un mur d’escalade.
]]>Il n’empêche que nous avons dû casser notre cercle afin de faire la queue pour monter dans l’avion, ou encore effectuer notre test PCR retour, mais une fois ces formalités passées, nous avons jeté nos sacs dans nos chambres d’hôtel et avons reformé notre cercle autour d’Alban. Alban qui nous guida lors de cette première après-midi en Pologne dans l’ancien quartier juif de Cracovie, Kazimierz. Cet après-midi-là, nous ne voyons que la place principale et l’ancien cimetière juif, l’une complètement vide et l’autre habité par les lianes et les mauvaises herbes. Pendant que l’histoire des juifs de Pologne nous est contée, nos yeux se baladent sur la longue place et ne rencontrent aucun être vivant, seulement d’anciens immeubles, des synagogues, et des restaurants « jewish style » fermés. Alban et les étudiant.e.s venu.e.s par le passé nous expliquent que la scène à laquelle nous assistons est loin d’être commune : dans une période hors covid, les touristes et les guides à la sauvette grouillent sur la place au point qu’on peine à entendre son propre guide, et les restaurants supposés proposer une authenticité – alors qu’ils ne sont pas tenus par des personnes instruites des traditions juives – sont remplis de touristes se satisfaisant de cette mise en scène mémorielle. En temps « normal », le commerce a pris le pas sur la mémoire et il est impossible de discerner ce qu’il y a à voir dans cette place de Kazimierz : l’absence des populations juives.
65 000 à la veille de la Seconde guerre mondiale, les juifs sont aujourd’hui 130 à vivre à Cracovie. Sept synagogues en activité dans le quartier, une seule qui survit péniblement aujourd’hui. Le génocide se comprend par le vide qu’il laisse, nous explique Alban, mais le tourisme de masse incite à remplir tous les vides au point de cacher l’absence des populations assassinées. Samuel nous partage son ressenti sur cette place qu’il a déjà foulée huit fois : alors qu’il a pour habitude d’être en colère devant toutes ces mises en scène qu’il juge insultantes envers la mémoire de la population juive, il se surprend à ne pas ressentir cette colère et à pouvoir observer le vide. Comme quoi, chaque venue à Cracovie est singulière.
Le cimetière, quant à lui, se situe derrière un tunnel lugubre qui ne semble pas avoir été bien terminé, et face à la grille fermée derrière laquelle reposent les morts, on peut observer un pan de mur avec un grand aigle tagué entouré du mot « Polska ». En longeant la grille du cimetière, nous nous plongeons dans le paysage bucolique des herbes folles et des stèles qui disparaissent sous les lianes. Cette image tout droit sortie d’un poème romantique est très esthétique mais elle nous dit aussi le non-entretien des stèles… Est-ce que ces morts croisent parfois des âmes éveillées venues nettoyer une tombe et poser quelques cailloux comme le veut la tradition juive ?

Nous rentrons au pas de course à l’hôtel (nous ne marcherons que très rarement à un autre rythme que celui de la course pendant ce voyage), perdons trois ou quatre étudiant.e.s sur la route, et finissons par nous retrouver dans une salle de réunion avec, sur l’écran blanc, Ginette Kolinka, rescapée de Birkenau. À 96 ans, elle aurait bien aimé se joindre à nous, comme elle a pu le faire à maintes reprises avec d’autres groupes, ne serait-ce que pour rapporter en France de la vodka. C’est donc un verre à la main qu’elle nous déroule le récit de sa vie et de sa déportation, répondant aux questions d’un membre du bureau national de l’UEJF qui est avec elle à Paris, parce que sinon, dit-elle, « je ne sais pas quoi raconter. »
Je ne vais pas vous faire le récit de ce moment car vous pouvez retrouver un extrait du témoignage de Ginette Kolinka sur l’Instagram @weremember.scpo, mais j’aimerais vous partager toute l’émotion et la force qu’elle a pu nous transmettre en une grosse heure sur Zoom. Elle fait partie de ces personnes âgées qui refusent de céder à l’aigreur et qui profitent de leur grand âge pour se détacher des filtres imposés par la société et ainsi vivre et s’exprimer librement. Son humour n’a pas de limite au point qu’elle nous explique qu’avant d’être déportée, elle essayait de faire un régime mais n’y arrivait pas, et nous dit qu’avec Birkenau, « je l’ai eu, mon régime ! ».
Ginette Kolinka est une forcenée de la vie, une combattante ; elle refuse d’être une victime et c’est pourquoi, à la surprise générale, elle nous affirme à plusieurs reprises que jamais elle n’a ressenti l’antisémitisme. Elle qui a fui Paris parce qu’elle avait été dénoncée, elle qui a vécu sous une fausse identité pendant deux ans à Avignon, elle qui a été arrêtée par la Gestapo dans son appartement à 18 ans, elle qui a pris le train jusqu’à Drancy puis jusqu’à Birkenau, elle qui a vu son père et son neveu « partir en fumée » (puisque si elle a rejoint le camp de concentration, eux ont été assassinés dès leur arrivée), elle qui a survécu aux camps de la mort ; elle ne pense pas avoir vécu l’antisémitisme. C’est paradoxal, mais en écoutant la suite de son témoignage, on comprend que c’est le symptôme de sa force infinie. Une force qu’elle met aujourd’hui au service de la lutte contre la haine en offrant son témoignage à la jeunesse, car maintenant qu’elle a brisé le silence qui entourait son passé, plus personne ne pourra la faire taire.
Ginette se déconnecte, nous descendons les bras ballants, la bouche pendante, épuisé.e.s de fatigue, vers le réfectoire, mais à peine nos estomacs remplis, nous retrouvons notre cercle pour un tour de salle de présentation et de partage sur nos appréhensions. Je ne vais pas me défiler à ce stade de l’article, et je peux donc vous avouer que lors de cette heure et demi de discussion, j’ai pleuré pendant 45 minutes, d’abord en silence puis à chaudes larmes lorsque ce fut à moi de m’exprimer. Au cours de cet échange, nous avons tous parlé de notre rapport personnel à Auschwitz-Birkenau, que ce soit du fait d’une histoire familiale, d’un intérêt historique, d’une sensibilité particulière, et au moment où Elie nous a raconté sa précédente visite à 13 ans, mon corps n’a plus tenu. Lui dont l’histoire familiale est ancrée dans celle de la Shoah, nous a raconté comment le lieu l’avait terrifié pendant des mois il y a dix ans, et comme il avait peur d’y retourner.
J’ai donc en ce premier soir ouvert le bal des pleurs, pleurs peut-être moins nombreux que ce qu’on aurait pu imaginer, beaucoup étant surpris.e.s de l’écart entre leurs réactions anticipées et les véritables émotions ressenties le lendemain à Auschwitz-Birkenau. À l’inverse de ceux qui craignaient d’inonder la Pologne, Simon nous raconta ce soir-là qu’il était longtemps demeuré réticent à l’idée de prendre part à un voyage risquant de tomber dans l’écueil d’un « tourisme de la désolation », reprenant ainsi l’expression du photographe français Ambroise Tézenas, pour ensuite fustiger l’injonction narcissique aux pleurs et à l’émotion visible. Sa prise de parole permit de rappeler que chacun réagirait différemment et qu’il ne fallait pas s’imposer de pleurer si ce n’était pas notre manière de recevoir ce à quoi nous nous préparions à faire face. Ainsi, aucun.e de nous n’envisageait le lendemain de la même manière, mais nous étions tous et toutes d’accord sur l’importance de ce que nous allions accomplir.
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Image de couverture : Participant.e.s du voyage face à l’ancien cimetière juif du quartier de Kazimierz.
]]>Un peu de contexte d’abord. L’antenne de Sciences Po de l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) a décidé cette année d’organiser un voyage de la mémoire à Cracovie et Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Comme toutes les principales associations de Sciences Po, La Péniche s’est vue proposer par Elena Flack, la présidente de l’UEJF Sciences Po, de participer à ce voyage par l’intermédiaire d’un.e représentant.e. Ainsi, rédactrice de La Péniche, je me suis retrouvée un jeudi matin dans le terminal 2F de l’aéroport Charles de Gaulle, assise à même le sol avec trente-quatre autres étudiant.e.s, membres de l’UEJF ou représentant.e.s d’associations et syndicats étudiants du campus de Paris et de Menton, tous présent.e.s, si ce n’est prêt.e.s, pour vivre cette expérience hors du temps.
J’ai participé à ce voyage de la mémoire en tant que membre de la communauté étudiante de Sciences Po avant de le faire comme journaliste, c’est pourquoi tout au long de cet article je m’inclurai dans le récit que je m’apprête à débuter. Vous le comprendrez, ces quatre jours furent d’une telle intensité, qu’il est impossible pour moi, participante active, de me désengager de leur narration, ce serait fort malhonnête. Je ne vais pas dans cette série d’articles retracer l’histoire de la Shoah ou vous transmettre toutes les connaissances qu’a pu nous partager Alban Perrin, notre guide et historien au Mémorial de la Shoah à Paris : pour vous instruire à ce sujet, je vous renvoie vers les productions de mes camarades de Sciences Po TV et de Radio Germaine. Je vais de mon côté tenter de vous transmettre des fragments de ce que nous, trente-cinq étudiant.e.s aux histoires familiales et aux engagements divers, avons pu vivre le temps d’un voyage. L’exhaustivité ou l’objectivité ne seront pas de mise, mais elles seront dignement remplacées par l’honnêteté, l’émotion et la volonté de transmission.
Au commencement, on trouve le bureau de l’UEJF Sciences Po : Elena Flack, Elie-Emmanuel Levinas, Léa Salomonowicz, Ethan Werb, Simon Attias, Léa Hanoune, Victoria Peresse, et le bureau national pour les soutenir et les accompagner : Samuel Lejoyeux et Yossef Murciano. Tous ont imaginé et construit un programme de quatre jours au rythme soutenu, l’idée de pause n’ayant pas sa place dans ce voyage, pour faire de trente-cinq étudiant.e.s les Témoins de la mémoire de la Shoah. Elena Flack nous explique avoir pour objectif de fédérer la communauté étudiante autour de la lutte contre la haine, contre toutes les formes de haine, lutte qui s’incarne dans notre cas par une expédition dans la Pologne glaciale afin de porter la mémoire d’une forme ultime de la haine : l’assassinat des populations juives par le régime nazi, et ce de manière industrielle dans plusieurs centres de mises à mort dont fait partie Birkenau. S’instruire de la mémoire de la Shoah et la transmettre consiste pour la présidente de l’UEJF Sciences Po en un devoir universel, idée partagée au sein du groupe. Pour clôturer le voyage, Alban Perrin nous dira que l’antisémitisme n’est pas l’affaire des juifs mais celle de nous tous et toutes qui refusons de céder à la haine. Ne se satisfaisant pas de grands discours universalistes, les étudiant.e.s de l’UEJF ont fait par ce voyage le choix de l’action en fondant de la première à la dernière pierre un voyage pour transmettre à des représentant.e.s de la communauté étudiante la mémoire de la Shoah. Représentant.e.s qui, à leur tour, feront vivre la mémoire à Sciences Po et partout autour d’eux, en parlant, en écrivant, et en accompagnant leurs proches au Mémorial de la Shoah, à Auschwitz-Birkenau, ou dans d’autres lieux de mémoire.
La confrontation au paroxysme de la haine se veut aussi être le moyen d’interpeller sur les formes contemporaines de la haine, que ce soit l’antisémitisme, le racisme, ou toute autre forme de discrimination. Tout au long du voyage, le temps présent ne s’absente jamais véritablement, il accorde une place de choix aux récits du passé mais ne s’éloigne pas tout à fait et s’immisce dans tous les petits trous en nous rappelant que la haine est féroce et que si nous ne la combattons pas activement, elle nous écrasera tous. Avec ce voyage, l’UEJF Sciences Po, en s’inspirant de ce qui a pu être fait en 2019 à l’Université Paris 1, nous offre un modèle de mise en action associative des valeurs qu’elle porte.
Première étape de cette expérience, la visite privée du Mémorial de la Shoah à Paris le lundi 3 mai 2021. Après être passé.e.s dans l’Allée des Justes au dos du Mémorial, nous circulons entre les grandes stèles du Mur des Noms, stèles blanches noircies par les gravures des prénoms, noms et dates de naissance de tous les déportés juifs et toutes les déportées juives, dont le point de départ fut la France, pays des Droits de l’Homme supposé les protéger de la barbarie. Nous sommes ensuite entré.e.s dans le Mémorial, pour suivre notre guide à travers un dédale de pièces… Elles défilent les unes après les autres, les horreurs s’accumulent, jusqu’à une salle toute en longueur au bout de laquelle on aperçoit deux photographies floues, mal cadrées. De loin, je crois décrypter une montagne de graviers, en m’approchant je comprends que ces clichés sont les preuves du génocide.
Les graviers ne sont pas des graviers.
Prises par des membres du Sonderkommando, groupe de déportés juifs chargés de brûler les corps gazés d’autres déporté.e.s, les deux photographies que j’observe sont les seules preuves en image des mécanismes de mise à mort des populations juives par les nazis. Nous retrouverons ces images glaçantes au fond de Birkenau, dans un champ verdoyant semblant avoir oublié que les cendres de centaines de milliers de victimes ont nourri sa terre. Après la fin du tour du Mémorial au pas de course, nous empruntons des escaliers et nous retrouvons au sous-sol, dans la crypte. Maïa nous racontera plus tard qu’au moment où ses pieds ont foulé les SIX marches amenant dans la crypte, que ses yeux avaient comptés les SIX branches de l’étoile de David, que ses oreilles avaient entendu le silence de SIX millions de juifs assassinés, elle avait été saisie d’une émotion sans commune mesure. La crypte est d’une grande puissance en ce qu’elle transmet à celles et ceux qui la pénètrent un sentiment de pesanteur qui saisit les cœurs. C’est indéniable, elle empoigne sans ménagement ceux qui y descendent, mais elle peut aussi sembler apaisante et poétique, avec son puits de lumière éclairant uniquement l’étoile de David et les SIX urnes qui y sont encastrées, le reste de la pièce n’ayant droit qu’à la pénombre.
En quittant le Mémorial, je discute avec Alexandra, nous nous demandons si nous serons capables d’exprimer une émotion lorsque nous foulerons le sol d’Auschwitz-Birkenau. Au Mémorial, nous avons compris l’importance du voyage que nous allions accomplir, mais les larmes n’ont pas coulé… Qu’en sera-t-il en Pologne ?
Crédit image : Victoria Peresse (UEJF Sciences Po) – Alban Perrin (de dos) et les participant.e.s du voyage de la mémoire dans l’ancien quartier juif de Kazimierz, face à la statue de Jan Karski, résistant polonais.
]]>Les jours passant, la psychose ne faisait qu’empirer, l’inconnue était partout, chaque personne croisée n’abordant pas un large sourire pouvait être l’inconnue en détresse qui m’avait appelée à sa rescousse. La tourmente commençait progressivement à me gâcher la vie : je refusais des sorties pour éviter de culpabiliser de profiter de mes ami.e.s alors qu’elle devait dépérir, je ne cuisinais plus les plats qui me donnent le sourire pour ne pas prendre de plaisir, je ne regardais plus que des films désespérants pour entretenir mon inconfort. Je me punissais. Mais je n’arrivais toujours pas à lui répondre, toutes mes tentatives de brouillons se révélaient être trop larmoyantes, trop gnangnan, trop gentilles, ou trop méchantes (dans un accès de colère envers cette inconnue qui ne m’avait rien fait mais me plongeait dans un mal-être interrompu depuis des semaines, j’ai rédigé une version dans laquelle je lui annonçais que son comportement envers moi serait puni par des tortures affreuses de type « écoute en boucle de musique contemporaine mettant en scène des grincements de porte »).
Face à toutes ces tentatives soldées d’échec, je repoussais le moment où j’enverrai le mail, espérant avoir une épiphanie (je suivais le même mode opératoire que pour mes dissertations de philo). Mais des évènements étranges finir par me décider à lui répondre. En rentrant un soir, la porte n’était pas fermée à clef, alors que je me souvenais distinctement avoir effectué mon double-tour habituel en partant le matin. Intriguée par ce détail, qui pouvait être un oubli de ma part, je poussai la porte et m’introduisai dans l’appartement sur le qui-vive, faisant attention à chaque détail. De prime abord, rien d’anormal, tous les objets semblaient être restés à leur place, mais une atmosphère bizarre régnait dans l’appartement : je ressentais les restes d’une présence étrangère. Comme si quelqu’un était venu dans la journée.
Mais rien de volé, pas d’effraction.
Pensant que ce devait être mon cerveau qui me jouait des tours, je m’affairais à préparer le repas, et pendant la cuisson de mon met de grande distinction (deux pommes de terre coupées en deux et glissées dans le four), j’allumai la télé et cherchai dans mes enregistrements un épisode de Friends, quand je remarquai un documentaire intitulé « Les chagrins d’amour de la préhistoire à nos jours ». Pas vraiment mon style. Je suis plus documentaire sur les insectes comestibles, que documentaire sur les phénomènes de l’amouuuuur. Qui aurait bien pu déclencher cet enregistrement ? Suis-je somnambule ? Mon moi de la nuit serait-il fleur bleue ? Qui possède un double de mes clefs ? Pourquoi voudrait-on s’introduire chez quelqu’un pour enregistrer un documentaire ?
Il y avait certainement une réponse rationnelle. Mais la coïncidence avec le mail rempli de désespoir de l’inconnue était quelque peu perturbante : je ne connaissais pas la raison du chagrin de ma mystérieuse correspondante mais chagrin il y avait, comme dans le titre du documentaire. Même si ça n’avait certainement aucun rapport, je décidai ce soir-là que c’était un signe et que j’enverrai le lendemain mon mail de réponse. Ce que je fis, malgré ma grande insatisfaction face à ce mail gêné d’exister, mêlant tentatives d’humour très douteuses et volonté de montrer ma compassion et mon écoute.
« Bonjour Personne,
Je m’échappe de la protection qu’offrent les PS et PPS, qui nous font croire que nous n’affirmons pas vraiment ce que nous tapons sur le clavier, ils sont comme des propositions offertes au destinataire. Vous écrivez le fond de votre pensée dans les post-scriptums pour me faire croire qu’elle n’a pas d’importance, que je peux ne pas la lire, je ne raterai pas les informations principales du mail. C’est confortable. »
J’ai tenté une entrée en matière digne d’une grande psychologue, en relisant, je ne suis pas sûre que ma L1 de psycho ait porté ses fruits…
« Mais je suis bien contente que vous ayez décidé de vous exprimer en dehors du mail parce que ça me permet de recevoir vos excroissances comme des hypothèses, ce que j’ai décidé de faire. J’ai fait ce choix pour me protéger plus que parce que j’en étais convaincue. Je ne peux pas laisser mon esprit croire que Personne n’a plus d’espoir (j’adore les jeux de mots de grande qualité, n’hésitez pas à en glisser dans vos désolations pour me montrer qu’il reste l’ombre d’un sourire au coin de votre bouche). »
Première tentative d’humour, un avertissement suffira.
« Je vais garder le portefeuille, pas parce qu’il m’amuse, mais parce que maintenant que je sais qu’il est le souvenir d’un beau moment, je le regarde autrement. Je compatis, vous l’empêchez de réaliser son ambition première : vous rappeler ce beau moment, comme mon écharpe en poil de lama ne manque pas de me rappeler ma première balade à vélo dans Paris (mais également mon premier déraillement pour cause d’enchevêtrement d’écharpe dans la roue arrière). Alors, ça a beau ne pas être mon souvenir, j’ai le sentiment de le partager avec vous puisque votre portefeuille me l’a raconté (et oui il parle, et maintenant, vous vous dites : « dire que j’aurais pu devenir millionnaire en présentant au monde le premier objet parlant », quoique, il y a déjà Siri (en la relisant, cette blague ne me plait pas mais j’ai décidé d’être honnête avec vous, comme vous l’avez été avec moi)). »
Deuxième et troisième tentatives, j’aggrave mon cas.
« Quant à l’expression de votre désespérance (et je pèse mes mots), je ne répondrai pas parce qu’encore une fois ce ne sont que des post-scriptum, j’ai donc le droit de les ignorer. Mais aussi parce je suis convaincue (ou j’essaie de me convaincre) que poser votre anxiété sur votre clavier vous a déjà soulagé. Je ne dis pas que ça ne m’intéresse pas, mais je ne pense pas avoir les épaules ce soir pour trouver la bonne réponse, alors je me contenterai d’essayer de vous décrocher un sourire (une ligne encore meilleure que celle du père qui a décroché toutes les étoiles du ciel pour les mettre dans les yeux de sa fille (histoire très émouvante si on dépasse son utilisation commune : un père qui fait 15 ans d’études pour devenir astronaute et faire plaisir à sa fille, ça envoie)). »
Quatrième tentative, la condamnation est amplement méritée (condamnation pour humour plus que douteux).
« Bien à vous,
Lou
PS : Avez-vous pensé à prendre un chat ? J’en caresse un au moment où je vous écris et je ne conçois qu’on puisse rester triste avec un chat qui ronronne sous la main. »
En parallèle de cette tentative bancale de réponse, je décidai de commencer à mener l’enquête au sujet du documentaire mystère, et ce, en commençant par mettre en place une technique pour savoir si quelqu’un s’introduisait chez moi pendant mon absence (technique apprise dans une bande dessinée pour enfant) : je disposais un petit bout de ficelle entre ma porte et le mur. Si je retrouvais la ficelle par terre à mon retour, cela voudrait dire que quelqu’un était entré.
]]>« Cher studio, que vos meubles sont élégants, que votre lumière qui filtre dans la lucarne 10 minutes par jour est agréable, que votre clic-clac est confortable, que l’odeur de cuisine dans le lit est réconfortante, que vos toilettes sur le palier sont conviviales, que votre tapisserie années 60 est chic ! »
Mais derrière cet éloge de vitrine, je ne ressens rien pour cette pièce, pourtant elle n’est qu’à moi et je peux en faire ce que je veux (ou presque, le proprio n’a pas l’air chaud pour une fresque murale peinte par mon ami des Beaux-Arts, il regrettera de m’avoir dit non quand ses œuvres se vendront des millions). Mon salon-salle à manger-cuisine-chambre-salle de réception-dressing a beau être rempli de fond en comble par mes affaires, il ne me renvoie que l’image de ma solitude. Alors, je guette le moindre bruit de pas de mes voisins, et je me raconte que ce sont mes parents, mon frère et ma sœur qui s’affairent dans d’autres pièces : la voisine du deuxième est ma sœur qui boxe avec la musique à fond dans les oreilles, de l’autre côté du palier mon frère s’énerve sur son DM de maths, au troisième ma mère révise sa chorégraphie de claquette, pendant que mon père essaie d’apprendre la valse d’Amélie Poulain au piano (aucun des deux n’est en rythme). Je surprends un grand sourire sur mes lèvres quand mes voisins s’engueulent, claquent les portes, tapent du pied ou écoutent de la musique trop fort, ils me donnent le sentiment que je suis intégrée dans un tout. Attention, je ne nie pas qu’être seule, ça a ses avantages : je suis comblée le matin quand je n’ai pas à être polie avec ma table ou mon lavabo. Enfin des individus qui respectent ma mauvaise humeur matinale !
Mais quand la solitude me ronge les doigts de pieds, il faut agir : je récupère mes jambes déposées dans l’entrée, je passe un pied puis l’autre de l’autre côté de la frontière, et je claque la porte (et la ferme à clef parce qu’on est à Paris, il ne faut pas l’oublier). Me voilà dehors, je respire un grand coup, la seconde qui suit je regrette car l’air est pollué, je choisis au hasard d’aller à gauche, j’évite un vélo qui clairement n’a pas eu son code, je slalome entre les enfants qui courent, je fixe le soleil qui dépasse des immeubles haussmanniens jusqu’à avoir mal aux yeux pour leur rappeler qu’ils sont vivants (oui mes yeux ont des crises existentielles aussi et c’est FON-DA-MEN-TAL de les rassurer), j’étire mes bras vers le ciel et je saute comme un farfadet quand personne ne regarde. Une fois ce réveil sensoriel accompli, je me laisse aller à mon activité préférée : je laisse trainer mes oreilles et j’intercepte des bribes de conversations qui en disent long sur l’humanité.
Ma première proie est un jeune homme, la trentaine, il raconte à deux jeunes femmes que chaque matin sa compagne se lève vingt minutes avant lui, et regarde, son au maximum, des vidéos sur le mariage. « Je crois qu’elle essaie de me faire passer un message » affirme-t-il. Non ???? Vraiment, tu crois ? La réponse de ses amies m’échappe car ils tournent pour longer les quais alors que je traverse la Seine, mais je n’ai pas le temps de rigoler qu’un enfant me rase à fond les ballons. Il se dirige droit vers un bus qui avance à vive allure, et avant même que je réagisse, sa mère déboule et le tacle pour l’arrêter. Un tacle digne de Messi, Ronaldo et Zidane réunis, tout en précision : elle parvient même à attraper l’enfant avant qu’il ne s’écrase au sol. Sous le choc, je reste devant eux les bras ballants, la mâchoire décrochée. La mère, son enfant sous le bras tel un ballon de rugby, s’avance vers moi, me regarde droit dans les yeux et me dit : « Réfléchissez bien avant de faire des enfants, et travaillez votre cardio sinon vous ne tiendrez pas. » D’accord, très bien, c’est noté. Je déteste courir. Voilà un choix de vie accompli très rapidement.
Alors que je me remets de mes émotions et annule mon baby-sitting prévu le lendemain (je ne fais clairement pas assez de sport en ce moment), mes oreilles toujours à l’affut interceptent un échange entre deux vie… bourg…, entre deux personnes d’un âge avancé et appartenant à une catégorie de population aisée. Madame dit à monsieur : « Non mais Jean est-ce que tu te rends compte de ce que je te dis ? Tu mesures l’étendue du problème de Marie-Christine ? Son piscinier est parti, Jean, et pour de bon, il ne prend pas des vacances, Jean, il ne reviendra plus ! Et tu sais bien comme le marché des pisciniers est bouché à La Baule, nous il nous a fallu deux ans pour mettre la main sur un piscinier digne de ce nom. » Jean qui a l’air de s’intéresser aux problèmes de Marie-Christine autant qu’à sa coupe de cheveux rétorque : « En même temps Marie-Do, il pleut toute l’année et Marie-Christine se baigne exclusivement le 15 août en rentrant de la messe… ». Ouch, Jean touche une corde sensible chez Marie-Do : « Alors là je n’y crois pas que tu me jettes ça à la figure, si tu ne voulais pas de piscine il fallait le dire, je t’ai posé la question vingt fois, Jean, vingt fois ! »
Je laisse Jean et Marie-Do régler leurs névroses de piscines non-désirées, et je bifurque pour aller admirer Notre-Dame derrière ses échafaudages. Alors que je m’assois sur le parvis, je distingue un portefeuille jaune à quelques mètres. Personne d’autre que moi dans les environs, je le récupère et cherche à qui il pourrait bien appartenir. Aucun potentiel propriétaire à la ronde… je l’ouvre. Il est presque vide, quelqu’un a dû récupérer les papiers de valeur et la monnaie. Seul survivant : un post-it bleu avec une adresse mail inscrite : jenesuispersonne@gmail.com.
Crédit image : Tanguy Le Cagnec
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