Clémence Hallé – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Thu, 08 Jan 2015 22:04:42 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Clémence Hallé – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 LE MAG – La Fiche de lecture: Paul Fournel, « Jason Murphy » https://www.lapeniche.net/la-fiche-de-lecture-paul-fournel-jason-murphy/ Tue, 28 Jan 2014 15:54:19 +0000 http://lapeniche.net/?p=16155 Paul Fournel est docteur de l’École Normale Supérieure, grand éditeur et homme de lettres français. Jason Murphy, son nouveau roman, s’adresse donc naturellement à la recherche universitaire, à l’édition et à la poésie…

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Paul Fournel.

 

Non. Ce n’est pas tout à fait ça. Voyons plutôt : dans Jason Murphy, la recherche universitaire et l’édition se méprisent l’un et l’autre mais adulent conjointement la poésie qui elle, de toute manière, se fout des deux. Voilà qui est mieux. À travers le plus jeune des poètes de la Beat Generation – l’un des moins connus aussi –, Paul Fournel confie ses opinions tranchées ou troubles sur le ménage à trois de ses passions, parfois amies, parfois rivales, dans un récit quasi-épique réunissant des étudiants adorateurs de grandes figures de la littérature, des éditeurs assoiffés de best-sellers et des poètes hédonistes traversant le nouveau continent d’est en ouest.

D’un côté, Madeleine, étudiante à la Sorbonne, rédige son Défi (Diplôme de fin d’études) sur Jason Murphy, dirigée par le « joli professeur » de lettres américaines, Marc Chantier. L’histoire raconte qu’il serait l’un des seuls à avoir posé le regard sur un rouleau légendaire de Jason Murphy, écrit en prose, à la machine et à toute vitesse, dans une course éperdue contre Jack Kerouac durant sa propre rédaction de Sur la route. De l’autre, Meunier, le directeur général des éditions Robert Dubois, obsédé par la fortune et la réputation que lui permettrait d’endosser la publication inédite du fameux scroll, s’évertue en stratégies afin de retrouver la trace du poète. Ses manœuvres sont tortueuses quelquefois, lorsqu’elles impliquent la sulfureuse Stern, prostituée et blogueuse à ses heures, et le professeur Chantier qui, d’ailleurs, savoure la manigance. Et puis au milieu, ce clochard rachitique de l’autre bout du petit monde littéraire parisien, embarqué tous les quatre matins par une police zélée qui le toilette avant de le remettre à la rue, tout beau, tout propre, le tout sans se demander une seule seconde ce qu’un personnage aussi fantasque fabrique avec un exemplaire de Howl de Ginsberg au milieu de ses mouchoirs sales et de ses pauvres pièces.

Jason Murphy est une course de gens qui cherchent, et qui « jouent le jeu ambigu des gens qui cherchent », nous précise Paul Fournel dans un interview pour les éditions P.O.L. Meunier et Madeleine s’envoleront même pour San Francisco afin de se mettre sur la route, eux-aussi, de leur obsession. Et pourtant. Le premier se perd dans ses pistes, la seconde va trop vite et trébuche avec dédain sur le clochard au croisement de Market Street. Ils rentreront à Paris satisfaits, mais le lecteur sait, lui, qu’ils sont passés à côté de la raison de leur voyage. Si le côté « épique mais pas trop quand même » de Jason Murphy agace, parfois, s’étalant à toute vitesse comme s’il était écrit sur un scroll lui aussi,  puis s’arrêtant tout net comme ça, c’est toutefois une jolie leçon que nous lègue Paul Fournel entre les lignes des mensonges et des vérités de la littérature sous toutes ses formes.

 

Jason Murphy, de Paul Fournel

Editions P.O.L

Septembre 2013

192 pages, 16€

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Bruno Tessarech, Art Nègre https://www.lapeniche.net/bruno-tessarech-art-negre/ Wed, 25 Sep 2013 09:03:27 +0000 http://lapeniche.net/?p=10814 De prime abord, le nouveau roman de Bruno Tessarech attire, en librairie, au milieu des étalages de cette rentrée littéraire, notamment auprès du wannabe-a-hot-and-famous-writer qui passe sa vie à procrastiner sur Youtube, rêvassant au best-seller. Vous dites ? Je parle de moi, là ? Non, j’vous assure, mais avouez tout de même, l’écrivain paumé déblatérant sur ses problèmes de page blanche évoque une humanité rassurante. Et puis qu’est-ce qu’un Art Nègre au juste ? La quatrième de couverture présente un auteur prof-de-philo-bobo-parisien qui nous parle de lui, de ses problèmes de filles, de l’inside du monde de l’écriture et de l’édition. On est loin de la négritude. Or voilà, sachez-le, l’Art Nègre, c’est tout un concept. Le hic, c’est que tout n’est pas dans le texte.

Source : Buchet Castel

Louis est l’anti-héros utilisé par Bruno Tessarech pour raconter sa propre expérience de nègre, ou de ghost writer. Le roman autobiographique commence dans le désordre de son appartement, présente un écrivain avachi, en mal d’amour et de rigueur qui, subissant les méandres de sa procrastination, lutte pour écrire. Désabusé et poussé par des considérations économiques, il accepte un premier contrat de coauteur. De cuisants échecs en succès relatifs, la mécanique s’enclenche. Louis devient la plume et la pensée qui font défaut à ses « clients ». Le lecteur plonge dans la production des mémoires de personnalités des plus éclectiques, du grand chirurgien français spécialiste de l’opération de la prostate aux coulisses des cabinets ministériels, reconnait Nicolas Hulot et rencontre Jean Rochefort, un ami proche de Tessarech. Le seul lien entre eux, c’est Louis, leur nègre. Il écrit dans l’ombre, sans reconnaissance aucune, pour ceux qui ne savent pas écrire eux-mêmes. Le concept est nébuleux d’abord, puis, au bout d’une centaine de pages, le lecteur comprend : « une des taches du romancier consiste à rendre un personnage aussi crédible qu’un être de chair, tandis que le nègre élève son client aux dimensions d’un personnage » (Tessarech 2013, 72).

 

Ainsi le nègre serait-il ce biographe moderne, qui, en mal d’écriture, endure les histoires des autres. C’est celui qui sait que tout individu, médecin, ministre ou concierge, peut raconter sa vie en quinze heures d’enregistrement, avant de s’égarer en radotages, et c’est génial. Or, si les élucubrations sur les jeux d’égo de l’écrivain désillusionné par une activité méprisable et incompris de son ex-compagne sont menées avec brio, le lecteur perd le fil entre les histoires successives, presque communes, peinant à s’accrocher à l’enjeu du texte. Et pour cause. C’est seulement à travers une interview de Bruno Tessarech que j’ai saisi qu’Art Nègre est le pendant autobiographique de son premier roman à succès, La Machine à Écrire, où il a développé le personnage de Louis et son activité de nègre, bien avant d’avoir reçu sa première commande. Quelques années plus tard, rattrapé par son propre imaginaire, Tessarech a exercé une vingtaine de contrats du genre, qu’il décrit finalement dans Art Nègre. Il est en fait devenu Louis, son personnage inventé, et raconte ses exaspérations, puis la vaine sécurité que lui confère son statut d’écrivain de l’ombre, mais dans la vraie vie cette fois. Le génie véritable d’Art Nègre se cacherait-il alors dans La Machine à Écrire ? Le concept de l’écrivain qui romance l’histoire d’un nègre fictif, puis devient le nègre de son nègre est brillant. Sauf que. Bruno Tessarech s’égare parfois entre sa fiction et ses réalités, refusant d’endosser tout à fait son propre rôle de nègre, et passe ainsi à côté de l’occasion du grand roman dont se languit son Louis. « Faisons court : le métier de nègre consiste à donner des idées aux cons et à fournir un style aux impuissants » dit-il au dos de La Machine à Écrire avec l’ardeur habile qui manque tant à Art Nègre. Le roman serait-il véritablement plus attirant que l’autobiographie ? L’auteur a si bien compris, pourtant, à force de dramatiser les fastidieuses histoires des autres, que parfois la romance seule permet de guérir les pâleurs dont souffrent certaines réalités.

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