Ivan Jablonka est historien, professeur à l’Université Sorbonne Paris Nord. En 2016, il reçoit le prix Médicis et le prix littéraire du Monde pour Laëtitia ou la Fin des hommes, une biographie posthume bouleversante partant d’un fait divers sordide, mais révélateur de faits sociaux bien plus étendus. Alors en pleine rentrée littéraire pour la sortie de sa dernière publication, Goldman, il a accepté de rencontrer La Péniche, le temps d’un café.
Chemise à fleurs, bien en vue dans le café où nous nous sommes donné rendez-vous, Ivan Jablonka finit de lire Libération quand je le rejoins. Je l’interromps alors qu’il aborde la section culture ; il referme le quotidien, commande un Perrier citron. Derrière son allure calme, l’historien scrute tout ce qui l’entoure, le regard attentif. Dans la vie comme dans son travail, il se soucie des détails, prend le temps de s’intéresser avant tout à l’insignifiant.
L’Histoire qu’il écrit, c’est avant tout une histoire contemporaine et intime, et qui part souvent de la sienne. Celle d’un enfant né et grandi à Paris dans les années 80, à la masculinité fragile, qui sent peser sur lui le poids de l’Histoire, de la Shoah qui a brisé sa famille. Alors il part à la recherche des traces de son passé, et de celui des autres dans un geste extensif qui n’est pas seulement celui de l’historien, mais aussi, quelque part, du sociologue ou de l’anthropologue, du journaliste et du juge d’instruction.
C’est qu’il entend donner à ses travaux la forme d’une « une enquête socio-historique sur des choses qui nous touchent », à la croisée des disciplines. « La démarche intellectuelle qui nous unit, c’est l’enquête. Et il suffit de lire un livre de Florence Aubenas ou d’Emmanuel Carrère pour le constater. Évidemment que chacun a sa propre temporalité, son milieu professionnel, etc. Mais nous avons un ancêtre commun, et c’est Hérodote. », complète-t-il.
Enquêter alors, avec l’oreille et l’œil. Mais ces « choses qui nous touchent », quelles sont-elles, comment identifier ces sujets historiques ? « Ils viennent à moi. », explique simplement Ivan Jablonka. « Je m’intéresse à des sujets qui nous touchent. C’est -à -dire des sujets qui sont entrés dans notre vie, la bouleversent et renvoient à notre passé commun. “Ce qui nous arrive”, c’est à la fois ce qui survient dans notre présent et ce qui provient du passé. Par exemple, la Shoah nous est arrivée, pas besoin d’être juif ou petit-fils de déporté pour que la Shoah nous soit arrivée. De même, la mort de Laetitia nous est arrivée, m’est arrivée (1). Derrière cette phrase un peu frappante, il y a l’idée que sa mort et son existence nous pose des questions qui sont celles de notre vie de citoyens.”
C’est donc avant tout un rapport très personnel qu’Ivan Jablonka tisse avec ses sujets. Histoire des grands parents que je n’ai pas eus (2) débute ainsi par un voyage sur les pas de ses grands-parents dans leur village polonais natal, Parczew , pour aboutir à une peinture plus générale des dynamiques sociales des années 1930 et 1940 en Pologne et en France. Dans Un garçon comme vous et moi (3), son enquête revêt encore une autre dimension puisqu’il part de sa propre étude de cas afin de dépeindre une génération entière.
Mais alors que certains historiens préfèrent ne pas écrire sur la période contemporaine par peur d’un manque d’objectivité, que peut-on dire d’un récit historique dans lequel l’auteur se prend soi-même comme son propre sujet historique ? Comment trouver la distance suffisante pour traiter son soi enfant comme n’importe quel autre objet d’enquête? « Il y a deux termes que je n’emploie plus, ce sont les termes antagonistes d’objectivité et de subjectivité. Je ne les emploie plus parce qu’après 20 ou 25 ans de recherche, comme je n’ai toujours pas compris ce qu’ils signifiaient, j’estime que ce sont des termes qui ne sont pas opératoires. », tranche l’historien dans un haussement d’épaules. « Ce que je propose à mon lectorat, c’est un pacte d’honnêteté qui consiste à dire d’où je parle, pourquoi je parle, en quel nom je parle, en fonction de quels attendus, de quelles valeurs etc. »
Après l’enquête vient le temps du récit, de la mise en verbe. « Quels sont les mots les plus adéquats ? Les plus justes ? Ce sont des questions que je me pose dès que j’ouvre mon ordinateur». Tâche ardue, parfois ingrate, durant laquelle le chercheur doit arrêter de creuser pour faire saillir les résultats de ses mois d’observations. Pour Ivan Jablonka, il s’agit durant la rédaction de « tirer les conséquences littéraires de sa méthode ».
Écrire, à la manière d’Annie Ernaux, qu’il érige en modèle littéraire. Singulier choix en apparence pour un historien que de faire de la littérature sa muse. En réalité, pas tant que ça : à l’image de l’autrice qui dépeint quasi sociologiquement son époque avec poésie, l’ambition de l’historien est d’écrire du texte, de faire attention aux justes mots pour dévoiler et transmettre le fond de son enquête au public. Goldman, sa dernière enquête portant sur la façon dont le chanteur est devenu une véritable icône morale populaire et l’est resté malgré son retrait de la vie publique n’échappe pas à cette volonté : chapitres concis, narration claire et rythmes variés composent cette biographie peu ordinaire d’une époque (4). Pas besoin d’écrire de la fiction pour être écrivain, être historien suffit.
« Ce que je trouve dommage, c’est que certains chercheurs académiques ont complètement déserté la langue et produisent ce que j’appelle du « non-texte ». Le non texte, c’est un écrit qui ne cesse d’abjurer sa littérarité pour tuer en lui tout effort, toute portée, toute dimension littéraire, et je ne parle évidemment pas ici de la fiction. ». Académicien, mais pas que, ses ouvrages connaissent un succès qui retentit bien au-delà des murs de la Sorbonne ; justement parce qu’il fait attention à ce que son langage s’adresse aussi sinon surtout à un public extra-universitaire, un public qui ne soit pas captif en quelque sorte et se dirige par choix vers ses ouvrages. « Évidemment, j’écris pour mes collègues et pour mes étudiants, mais il me paraît fondamental d’écrire aussi pour un public ».
L’heure sonne. Je pose une dernière question avant de laisser derrière moi Ivan Jablonka et le café : “Vous connaissez désormais le mythe Goldman mieux que quiconque : si vous étiez une de ses chansons, laquelle seriez-vous ?”
« Très bonne question », répond-il en souriant, prenant quelques secondes pour réfléchir. « Si j’étais une chanson de Goldman, je serais Là-bas. J’ai envie de partir là-bas. Elle fait partie de toutes ces chansons du départ, du déracinement, de l’exil, de la mise en mouvement de soi-même. Pour le dire comme Goldman dans On ira, “quand on se pose, on est mort.” Je trouve que c’est une belle phrase pour un historien, pour tout intellectuel. Quand on se pose on est mort. Donc, en route. »
(1) Laëtitia ou la fin des hommes. Paris : Éditions du Seuil. 2016.
(2) Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus : une enquête. Paris : Editions Points. 2013.
(3) Un garçon comme vous et moi. Paris : Éditions du Seuil. 2021.
(4) Goldman. Paris : Éditions du Seuil. 2023
Le spécialiste des relations internationales a présenté son bilan sur les opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU, de la création du système onusien en 1945 à ses perspectives pour aujourd’hui et demain ; un historique qu’il appelle “la valse à trois temps des OMP”.
“Votre téléphone doit être éteint, et ce jusqu’à notre point de stationnement”, indique-t-il par un léger trait d’humour à la trentaine d’étudiant.es présent.es dans la salle.
Son cours, qui laissait transparaître toute son expérience en tant que professeur, a d’abord rappelé les fonctions premières des OMP, créées en même temps que les institutions onusiennes dont elles dépendent. Première mesure de la valse : dans le monde post Seconde Guerre mondiale de 1945 et jusqu’aux années 70, les OMP ont pour but de prévenir un nouveau conflit à grande échelle, de modérer de potentielles intensifications de faits belliqueux, et enfin de limiter les conflits : du peacekeeping au sens littéral. Ce type d’intervention a par exemple lieu au Cachemire en 1949. C’est le “temps de l’interposition” et la grande époque des “puissances moyennes” : de celles qui sont trop petites pour changer l’état des relations internationales mais trop puissantes pour ne rien faire, comme le Canada.
Cependant, ces questions sont périmées dès les années 70, avec la montée d’un autre monde issu de la décolonisation et la structuration d’un “Sud global”. Un monde qui fait également l’expérience de nouvelles formes de conflictualités, notamment du fait de l’irruption d’acteurs non-étatiques dans l’espace mondial. Maintenir la paix devient une tâche de plus en plus ardue lorsque les négociations ne sont plus strictement interétatiques. Dès la chute de l’URSS et l’illusion post-bipolaire qui s’ensuit, s’opère pour B. Badie une translation de la signification des OMP : après le peacekeeping, voilà venue l’ère du peace enforcement. Alors même que le “Sud-global” aspire à une reconnaissance de sa souveraineté, les OMP visent paradoxalement à dépasser la souveraineté des Etats, pour ne plus se contenter de séparer les belligérants, mais pour imposer la paix. Avec la régularisation du droit d’ingérence, les interventions internationales se pérennisent, tant et si bien que l’on parle de “fièvre interventionniste”.
Après la fièvre, le dernier temps de la danse est entériné par la substitution de la responsabilité de protéger (R2P pour responsibility to protect) au droit d’ingérence en 2005, Kofi Annan à l’initiative de ce dernier mouvement, celui du peace making. Les OMP ne s’arrêtent pas à la résolution temporaire d’un conflit, et ne peuvent fonctionner que si on fabrique sur place la paix, en répondant à l’impératif social de sécurité globale. Les actions de maintien de la paix se caractérisent alors surtout par la réduction de l’insécurité alimentaire, économique, hygiénique des populations touchées. C’est l’ère du “multilatéralisme social”, qui signe la reconnaissance du fait que “la paix passe par la prise en compte du social et du local”. Seulement, “reconnaître le social contre le politique, c’est casser la puissance et la souveraineté”, puisqu’il s’agit de discuter avec des sociétés entières plutôt qu’avec des Etats, et les OMP ne peuvent prétendre faire du state-building de manière illimitée…
Mais alors, “pourquoi n’y arrive-t-on pas aujourd’hui?”. Pourquoi la paix n’est-t-elle et ne sera peut-être jamais acquise? Déjà à cause d’une confusion majeure sur l’état actuel des relations internationales et de la structure de cet historique. “Les principales puissances ont une vision datée de 1945, mais c’est un tout autre monde !”, s’exclame le professeur. Depuis, les acteurs non-étatiques, la “mafiaisation” de la guerre et la dilution de la responsabilité ont ouvert la voie à un temps d’incertitude marqué par la confusion des rôles des acteurs de l’espace mondial. Par ailleurs, difficile d’attendre trop des OMP, dont le budget est ridiculement bas ; 7 milliards de dollars, quand en comparaison les Etats-Unis de G.W. Bush ont dépensé 300 à 1000 milliards de dollars en Irak ou que les échanges annuels entre la Chine et les Etats-Unis s’élèvent à environ 700 milliards de dollars. “On ne peut pas éviter une ré-éternisation des conflits”, conclut dramatiquement Bertrand Badie.
Néanmoins, si ce jeudi Sciences Po Nations Unies (SPNU) a décidé d’initier un dialogue sur les opérations de maintien de la paix, c’est que la possibilité de la paix mérite encore d’être discutée :
“C’est un des outils principaux à la disposition de la communauté internationale pour répondre aux crises. Or, des crises, le monde en connaît plein, et ce, depuis plusieurs années maintenant. C’est un outil qui a connu un grand engouement, qui a fait beaucoup parlé de lui, en bien comme mal : il est très controversé et pas toujours évident à mettre en place. Il est en soi à la fois une réussite et un échec. Comme beaucoup d’instances internationales, il nécessite des réformes ou en tout cas une réflexion sur sa nature et un renouveau dans sa mise en œuvre.”, exprime Armande Lorentz, responsable du pôle événements de SPNU et organisatrice de la conférence.
Loin d’une conception purement réaliste de la souveraineté, Bertrand Badie s’illustre pour elle comme l’un des grands défenseurs du multilatéralisme social, d’une réforme de l’ONU et d’une vision plus humaine des relations internationales. Dans un contexte de divisions profondes, de transition de paradigme, de crises presque constantes, en tout cas successives, il expose un point de nouveau qui n’est pas récent, mais qui est profondément actuel et la communauté internationale pourrait gagner beaucoup à essayer de l’accomplir. Les nouvelles formes de conflictualité requièrent une réflexion qui sorte de l’aspect réaliste de puissance. Elle doit être complétée par un aspect civil. Il est aujourd’hui un des meilleurs porte-parole de cette vision des relations internationales.”.
Crédits photo : Clémentine Gigot
Lors des inscriptions pédagogiques de la rentrée 2022, les rôles de follower et leader se sont substitués à ceux d’hommes et de femmes pour répartir les danseurs pour les cours de danses de salon donnés rue Falguière par Mme Valérie Plazenet. La question apparemment épineuse en découlant est la suivante : un homme peut-il éventuellement adopter le statut de follower et inversement pour les femmes ? Deux femmes ou deux hommes peuvent-ils être amenés à danser ensemble, les femmes étant en supériorité numérique dans ce cours ?
Certains élèves ont cru pouvoir se baser sur des critères qualitatifs : privilégiant leur niveau de danse sur leur sexe, au moment de choisir leur rôle pour le semestre. Pourtant, ce doute a été levé bien vite par les prises de positions successives de l’enseignante lors des cours. Ces nouvelles appellations ont en effet été le moyen pour elle d’exposer – à travers un discours sur sa conception traditionnelle des danses de couple – sa vision du genre en avançant des arguments qui ont pu choquer les étudiants et la direction de Sciences Po à plusieurs reprises.
Une attitude et des propos jugés problématiques
Selon les élèves contactés par La Péniche, l’enseignante affiche dès le premier cours sa réticence à voir deux élèves du même sexe danser ensemble, d’abord d’un point de vue logistique, puis sur des critères basés sur le sexe ; exprimant clairement que son établissement ne pratique pas la danse “same-sex” comme cela peut être le cas ailleurs. Ces remarques seront réitérées à de nombreuses reprises. “Deux femmes qui dansent ensemble, franchement, je trouve ça moche”, déclare-t-elle au Parisien. Elle a également interrogé un élève sur sa sexualité lors de la première leçon, ayant constaté que celui-ci s’était inscrit en “follower”… Une étudiante témoigne : “J’avais les larmes aux yeux tellement l’ensemble de ses propos m’ont énervée.” En outre, d’après une seconde élève, “Elle ironisait beaucoup sur les violences sexistes et sexuelles, faisait des généralisations sur ce que voulaient laisser les femmes, prônant une forme de ‘laisser-faire’”, entretenant une forme de minimisation de ces violences.
Un manque de professionalisme
Selon cette même élève, les propos de V. Plazenet ne découlaient pas forcément d’une volonté de stigmatiser ouvertement : “Je pense surtout qu’elle est surtout très ancrée dans ses valeurs, mal à l’aise avec le vocabulaire lié au genre et qu’elle se sent menacée par des nouvelles pratiques de danse qui viennent s’opposer à sa danse traditionnelle.” Pour elle, cela ne justifie évidemment rien. L’étudiante reconnaît que la professeure aurait dû “encourager le respect entre les élèves, indépendamment de leur identité de genre, c’est le strict minimum : elle ne l’a pas fait.”
Au-delà même de ces propos qui ont pu mettre mal à l’aise et choquer, c’est surtout le manque de professionnalisme alertant de la professeure que dénonce l’étudiante. En effet, plutôt que d’engager un dialogue avec l’administration concernant ces nouvelles appellations qui lui déplaisaient, elle aurait fait le choix de prendre les étudiants à parti à chaque début de leçon, faisant perdre jusqu’à vingt minutes par séance à chaque fois. Les élèves décrivent une “conversation unilatérale”, leur silence s’expliquant par le fait qu’ils assistaient à ces cours à des fins de loisir, non pour débattre de la pertinence des catégories. L’étudiante affirme alors : “J’ai assisté à d’autres cours de danse, et je n’ai jamais eu ce genre de problème : c’est à l’enseignante de gérer sa propre amertume envers le prétendu ‘wokisme’ et de faire ses cours de danse de manière professionnelle.”
Des “idées très arrêtées”
Certains élèves lui ont fait part de leur malaise face à la récurrence de tels propos qui devenaient pesants ; un autre a décidé d’adresser un mail à l’association sportive qui régit les activités, expliquant les raisons pour lesquelles il arrêterait de suivre le cours. Il évoque alors son malaise face au discours de la professeure, expliquant que les étudiants étaient “en permanence ramenés au fait qu’[ils étaient] des hommes et qu’[ils devaient] dominer les femmes dans le rock.” Il n’a alors pas jugé pertinent de s’adresser à la professeure au préalable, sachant “ses idées très arrêtées sur le sujet”, ce que d’autres élèves ont pu trouver déplacé.
Néanmoins, face à l’accumulation de plaintes à ce sujet, l’administration a décidé de se saisir du sujet, en enjoignant l’enseignante à rectifier son comportement ; en somme de respecter les textes de loi concernant les discriminations et la charte éthique de l’école. Elle aurait alors refusé de se soumettre à cette demande et de cesser les remarques qu’elle faisait subir aux étudiants, résiliant d’elle-même son contrat avec l’établissement. Selon le communiqué de presse de l’école, “l’enseignante a indiqué à l’administration de Sciences Po qu’elle ne souhaitait pas poursuivre ses activités au sein de notre institution.” Elle n’aurait donc pas été congédiée par l’administration comme cela a pu être évoqué par certains médias et par l’enseignante elle-même.
Sciences Po : soi-disant temple du “totalitarisme woke”
Pour résumer : une professeure auxiliaire a donc mis fin à son partenariat avec l’école parce qu’elle refusait de se conformer à la loi ainsi qu’aux principes défendus par Sciences Po. Soit trop peu pour susciter un débat à première vue. Mais voilà, cet incident a depuis fait grand bruit, est devenu l’objet d’une polémique envenimée ; au point que Sciences Po a dû produire un communiqué de presse transmis à tous les étudiants à ce sujet.
L’affaire a été récupérée et instrumentalisée par les médias et les réseaux sociaux, et son traitement a pris une ampleur hallucinante. “Le wokisme a-t-il déjà gangréné Sciences Po Paris ?” titre notamment CNEWS mercredi 8 décembre à l’antenne, tandis que Valeurs Actuelles insiste sur le fait que l’enseignante aurait été congédiée parce que jugée “old school”. La professeure donne divers entretiens, alimente la polémique, justifiant cela de la sorte : “Je le fais pour des milliers d’hommes et de femmes à qui l’on est en train d’imposer une dictature morale.” Sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement Twitter, c’est un flot de violence verbale qui se matérialise, jusqu’à relever du cyberharcèlement. De nombreuses personnalités politiques de tous bords se sont saisies du sujet, à l’image de Laurent Wauquiez (LR) qui dénonce “une aberration à laquelle il ne faut pas céder”, en comparant cette affaire à la polémique sur fond d’islamophobie ayant entouré Sciences Po Grenoble en mars 2021. Les termes de “dictature” voire de “totalitarisme woke” sont utilisés à tout va ; Pascal Praud file même une métaphore très subtile assimilant notre société à l’URSS en utilisant le terme de “procès stalinien” (oui, toujours sur CNEWS). Chacun sera libre d’en penser ce qu’il voudra, mais l’exagération est indéniable sur les plateaux télés ; la comparaison légère et abusive.
Finalement, alors que le débat s’est cristallisé autour d’une appellation des rôles adoptés par les danseurs, cette affaire révèle un clivage culturel, une question sociétale qui a du mal à se résoudre sur les questions de genre, que beaucoup réduisent (encore) au seul aspect biologique. V. Plazenet exprime sa peur à la télé qu’avec l’émergence des “théories du genre”, “la femme n’existe plus”, s’engageant dans une bataille culturelle contre la “cancellisation” des femmes et des hommes. Déplorable alors qu’un réel enjeu politique soit traité sous l’angle de la polémique. La question est plutôt de savoir s’il est possible de désexualiser les pratiques sportives s’articulant à l’origine autour d’un rapport de séduction hétéronormé. Enlever la nomenclature homme/femme, est-ce enlever aux femmes leur crédit dans les danses de salon comme semble le penser Mme Plazenet, ou alors est-ce au contraire leur offrir un nouvel espace de liberté en s’émancipant d’une conception genrée de la danse, parti pris par Sciences Po ? L’un de ses étudiants estime qu’il faut “laisser toute idéologie en dehors du rock : apprendre aux leaders à danser avec les followers et c’est tout.”
]]>Saliha Hand-Ouali, vice-procureur de la République antiterroriste (PNAT) vient de faire son entrée. À ses côtés : Christophe Petiteau, magistrat à la carrière émérite, actuellement président de Cour d’assises ; et maître Léa Dordilly, avocate de la défense depuis onze ans au barreau de Paris. Invités par l’Association des Juristes de Sciences Po, ils étaient réunis le 25 octobre dernier pour une présentation à trois voix de la législation antiterroriste.
Un droit en construction
Une chose, une spécificité réunit ces trois spécialistes du droit français : la lutte antiterroriste, qu’ils incarnent chacun à leur manière. Cette branche de la justice a pour ainsi dire été bâtie sous l’impulsion d’une génération de magistrats et d’avocats trentenaires au gré des attentats qui ont successivement frappé la France depuis une dizaine d’années. Comme le dit maître Hand-Ouali, la juridiction anti-terroriste : « […] est l’histoire d’une spécialisation ».
Initialement placée sous l’égide de la Cour d’assises, la justice antiterroriste a en effet connu une évolution majeure avec la création en mars 2019 du Parquet national antiterroriste. Cette instance aux compétences exclusives et au fonctionnement spécifique est uniquement spécialisée dans le jugement d’actes terroristes. Fait extrêmement rare et particulier dans les institutions juridiques : la complexité de ces affaires aux ramifications souvent tentaculaires exige une spécialisation extrême de l’instance ainsi que de ses acteurs ; ce sont donc les mêmes professionnels qui rendent justice au sein de ce Tribunal depuis sa création.
Ainsi, depuis de longues années maître Dordilly et Hand-Ouali se font face au fil de ces procès de l’horreur qu’ont été les procès des actes terroristes depuis 2015. Comme le souligne maître Petiteau, cette spécialisation permet aux magistrats comme aux avocats de développer une vision d’ensemble du microcosme terroriste. Les dossiers se complètent, s’éclairent mutuellement. Cette spécialisation est donc nécessaire, même si elle peut susciter certaines critiques, notamment concernant la centralisation des affaires au sein de la capitale qui en découle.
Face à une politique de sévérité accrue, l’importance de la défense des accusés.
Se faire l’avocat du diable, défendre l’indéfendable : ces expressions illustrent la carrière de maître Dordilly. Commis d’office, elle a notamment défendu Adel Haddadi lors du procès des attentats du 13 novembre 2015. S’il n’avait pas été retenu aux frontières de l’Europe, cet homme aurait dû prendre part aux attentats de Paris.
Ce ne sont certainement pas les actes des accusés qu’elle défend, mais bien la conception d’une justice équitable et efficace ; en ce sens ses préoccupations sont d’ordres philosophiques et morales comme elle l’indique. Tout en reconnaissant évidemment la nécessité de la sévérité de la législation antiterroriste au vu de l’atrocité des actes commis ; elle pointe du doigt le devoir qu’a la justice de maintenir le droit à un procès équitable pour les accusés.
Jusqu’où devons-nous permettre que la législation s’étende afin de prévenir tout risque de trouble à l’ordre public ? Maître Petiteau invite les étudiants qui se dirigent vers les métiers de la magistrature et du barreau à « garder l’esprit ouvert » face à cette problématique.
Les intervenants évoquent alors un certain devoir de « vigilance » des magistrats, garants des libertés fondamentales, face à une législation en évolution constante. Plus que sur les spécificités techniques des lois et articles en vigueur, tous trois attirent donc l’attention des étudiants sur une réflexion autour des principes mêmes du droit qui doivent être garantis lors de tout procès, fût-il terroriste.
« Je discute politique avec des potes. Ils me sortent un truc qui me choque vraiment » :
57% des 63 000 sondés ont coché la réponse C : « On va en reparler. »
Un débat horizontal
La forme même de la rencontre répond à cet appel à la discussion. Personne ne montera sur l’estrade de l’amphithéâtre Emile Boutmy aujourd’hui ; à la verticalité des conférences prévaut l’horizontalité du débat. Sous la supervision bienveillante d’Emmanuel Laurentin et d’Henriette Souk, respectivement journalistes à France Culture et à Arte, chacun est appelé à prendre la parole. La diversité de l’assistance permet de faire varier les points de vue, les étudiants sont loin d’être majoritaires dans l’amphithéâtre. D’un étudiant exprimant son éco-anxiété à une Brésilienne affolée par les idées émanant de l’extrême droite qui secouent son pays, en passant par un ancien soutien politique de René Dumont (premier candidat à paraître sous une étiquette écologiste à une élection présidentielle française en 1974) ; nombreux sont ceux qui osent s’exprimer afin de discuter des problématiques soulevées.
Les idées de demain en discussion
C’est en effet la nécessité de persévérer dans le débat en tant que mode de communication qui ressort principalement de cette discussion. L’objectif du questionnaire accessible à tous sur le site du festival “Et maintenant ?” est de nous faire réfléchir à notre conception de la citoyenneté et à ses implications, ainsi qu’à notre positionnement par rapport à l’avenir. Par la manière simple, parfois sommaire, dont sont formulées les questions, France Culture et Arte espèrent engendrer une forte participation des jeunes. À ce jour, près de 80 000 personnes ont répondu au questionnaire, dont les résultats seront interprétés courant octobre par Monique Dagnaud, sociologue et directrice de recherche au CNRS. Les grands questionnements qui nous agitent actuellement sont abordés, de l’urgence climatique à l’importance prise par le numérique dans nos vies. Dix des 77 questions ont alors été retenues par les journalistes afin d’être débattues en Boutmy. Parmi elles : “Dois-je boycotter tout ce qui est russe ?”, “Si demain mon pays est occupé je fais quoi ?” ou encore “Ma rue porte le nom d’un vieil esclavagiste, que faire ?”. Nous vivons dans un monde compliqué, entre la crise climatique et la guerre en Ukraine, l’assistance se dit globalement angoissée par notre époque.
Un « Sciences Piste » cristallise cependant ce qui est dit dans l’amphithéâtre par les participants au débat à travers cette formule : « La question n’est pas le « je », mais le « nous » de la société toute entière. » L’égoïsme, l’individualisme, et le manque de coopération internationale sont décriés par les intervenants. L’inaction des générations qui nous ont précédé quant au dérèglement climatique également. Le constat est sans appel, nous devons dépasser ces attitudes stériles ; de l’union viendra la voie vers le progrès. L’important est de continuer à communiquer, à éduquer et à s’éduquer dans le même temps. Même si le débat peut s’avérer houleux, parfois douloureux, c’est lorsqu’il est abrégé et évité, que l’état global de notre société doit nous inquiéter. Ne pas rompre le dialogue pour continuer à grandir ensemble.
Et maintenant, à quoi faut-il se préparer ? À affronter le pire ? 70% des sondés pensent plutôt que nous avons à “construire le meilleur”… Et vous ?
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