Le campus de la Jawaharlal Nehru University de Delhi apparaît de prime abord comme un havre de paix, une splendide enclave rappelant Le Château dans le Ciel de Miyazaki, au coeur de la tentaculaire Delhi et ses 16 millions d’habitants. Le campus est une immense réserve où se côtoient singes, paons, biches et insectes très vite connus des étudiants.
Quiétude ? Mirage. Dans une fac dont la fondation a été marqué par des mouvements contre le système des castes, les idées ne manquent pas. Elles s’étalent même sur les murs.
Dans cette ceinture verte de 4 kms², les affiches collées sur plusieurs mètres de hauteur sont légions. Contre le nouveau premier ministre Narendra Modi , contre le capitalisme immodéré ou les inégalités qui déchirent le pays : tout y passe.
Ce qui saute au visage après quelques semaines passées ici, c’est la politisation et l’extraordinaire mobilisation que connaît JNU, dont les élections syndicales constituent la grande messe annuelle. Un mois de campagne où personne n’aura été économe de son temps. A une française qui demandait s’il était facile de rejoindre les unions, un habitué des lieux a lancé un regard perplexe : « tu es dans le bain dès que tu poses un pied ici ».
A la JNU, la socialisation politique commence en effet dès le premier cours de Bachelor. Cinq activistes débarquent pour parler de leurs programmes sans prévenir : la lutte contre l’administration, l’augmentation des chambres sur le campus sont les leitmotivs des discours. On croit encore ici à la voix qui porte et les étudiants comptent bien utiliser leur droit de vote. A des années lumières d’une France où le taux d’abstention lors des élections syndicales universitaires ne descend jamais sous la barre des 90%.
Tractage assidu de toutes les tendances, au milieu desquelles il est parfois difficile de se repérer. Schématiquement, on peut distinguer un spectre d’unions de gauche très important : extrême-gauche taxée de « terroriste » à cause de ses liens avec le naxalisme (SFI et ISF qui se sont divisées il y a peu), une gauche plus centriste qui s’est unie (AISA et DSU), les partisans du Congrès (NSU, moquée car affilié à un parti corrompu et dirigé par l’italienne Sonia Gandhi). Ces unions ont toutes en arrière-plan rhétorique les théories marxistes et post-marxistes, encore très vivaces chez les enseignants de la JNU.
Exception faite de l’union de droite, ABVP, qui se revendique du Bharatiya Janata Party, le parti au pouvoir de Narendra Modi..

Des échéances importantes rythment le mois de campagne : c’est devenu un rituel parfois spectaculaire. Dans chacune des Schools du campus, le syndicat sortant dresse un bilan, contesté par les autres unions. Droit de parole pour tous, chronométré et ponctué par des hurlements, des sifflements et les protestations laconiques de l’arbitre : « Speaker time is over ».
Le verbe est vif mais les échanges débordent rarement. La campagne sera toutefois marquée par une petite rixe à la School of Language mais il faut bien le dire, le téléphone arabe joue à pleine puissance pour amplifier les événements. Ici sont abordés les thèmes plus pratiques de la vie des étudiants : le point le plus important est la capacité à mettre l’administration sous pression, soupçonnée de corruption dans la construction de nouveaux hostels sur le campus.
La semaine du vote est une semaine différente. Les cours sont annulés et le vendredi est férié pour permettre à tous les étudiants de se rendre aux urnes. Le mardi et le mercredi soir, comme tous les ans, se tiennent les discours des candidats phares des tendances. Débutée vers 21 heures, la séance se finit vers 5 heures du matin. Au programme : speech, questions, justifications. Huées, applaudissements : les Indiens participent activement à ce qui ressemble bien à une cérémonie. Près de 2000 étudiants sont présents.
Ici, on parle bien moins de défense des étudiants que d’un programme politique national et diplomatique : Gaza, les inondations au Cachemire, l’impérialisme américain, la menace naxalite… En 2008, la police mettra fin au rassemblement et procédera à des arrestations. En cause, une chaussure lancée au visage d’un des candidats. Pas d’élections pendant deux ans.
Le vendredi, ce sont les élections. Les étudiants font la queue pendant une heure ou plus selon les Schools. Tout le monde vote. Sur le campus, les syndicats sont rassemblés, chantent leurs hymnes, dansent, crient. Surprise : l’union ABVP fait son apparition, assez massive, dans la sphère publique de l’université. A 17 heures commence le décompte des voix : les syndicats veillent jusqu’au lendemain soir, et des discussions agitent tout le campus. Les résultats sont proclamés samedi dans la soirée : à cinq heures du matin, tout a été annoncé.

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Les résultats sont pour le moins étonnants. La gauche centriste AISA-DSU sort vainqueure, déjà élue l’année dernière. Plus étonnante est la défaite cuisante d’Ambedkar, leader de la SFI, l’extrême gauche naxaliste. Très charismatique, il était le plus public des candidats et n’avait pas hésité à se séparer de l’union ISF l’année dernière pour créer sa propre tendance d’extrême-gauche – une manière de tester sa force politique dans JNU-.
Le vrai choc, c’est l’ABVP , proche du gouvernement de Modi, qui a doublé son score : second dans le classement, ils reviennent sur le devant de la vie politique de JNU, pourtant appelé le « Kremlin » indien –sa dernière victoire électorale datant de 1995-. Des étudiants font des hypothèses. JNU forme des hommes pour le gouvernement : il est logique que JNU suive le parti au pouvoir. D’autres affirment que ce sont les Schools moins politisées qui sont en cause, comme les Schools of environment et les Schools of sciences.
Malgré les surprises, la situation n’aura pas diamétralement changé. JNU est bien encore un bastion rouge. Ce sera probablement encore de JNU que partiront les grandes revendications nationales. C’est dans tous les cas de JNU que sort l’élite indienne. Les réseaux d’influence se forment là. Et ils sont si importants que les Etats-Unis prennent soin de les surveiller.
C’est ce que rapporte The Hindu, par l’intermédiaire d’un rapport de Wikileaks : “the University’s intellectually dynamic students have produced influential leaders of national politics, journalism, and the civil service by virtue of their talent, rather than their close proximity to national politicians. A disproportionate number of Indian diplomats are JNU graduates, giving the University a lasting impact on the country’s foreign policy.” En précisant que: “the new generation” of Left leaders “will use relations with the US, Indian foreign policy, and growing conflict over globalization to solidify Left party gains.”

Je n’avais rien compris aux attaques aux gaz de Damas. Je n’avais rien compris à la frontière poreuse du nord où on applique la Chariah. Je n’avais rien compris à la position américaine, qui croisait les bras quand elle avait dit qu’elle débarquerait avec ses GI’s. Je n’avais rien compris à Genève 1.
Je n’avais rien compris. Un soir j’ai rencontré Manon, une fille de mon lycée, ancienne expat’ à Damas. On parle de Bachar. Elle le soutient fermement. Alors je décide d’essayer de comprendre.
C’est pour pouvoir prendre position que j’ai décidé de rencontrer les syriens de Paris. Les critiques envers la diaspora ne manquent pas. Elle aussi, elle est loin des combats. Elle est pourtant la voix des familles restées au pays.
Série de portraits et récit d’une aventure.
PORTRAIT DEUX : UN JEUNE ÉTUDIANT À L’UNIVERSITÉ PARIS DAUPHINE
Joe est un ami de Manon. Il n’a pas peur de son nom ni de ses opinions. Je l’ai rencontré trois fois, à trois mois d’intervalle. Il a beaucoup changé
Joe est un chrétien du quartier est de Damas. En octobre, il m’a parlé des bombes et des morts, du harcèlement permanent de son quartier, tenaillé entre attaques rebelles et réponses du régime.
Il vit à Paris avec son frère depuis trois ans. Sa famille vit à Damas dans le quartier chrétien à l’est de la ville. Pour lui, la rébellion est une plaie mortifère. L’inflation s’affole depuis la mise en place d’embargos internationaux. Seule l’Iran permet à l’économie syrienne de survivre. Les pénuries d’essence, de nourriture, les coupures d’électricité rythment la vie des Damascènes et des syriens. Les divisions religieuses déchirent de nouveau le pays. Les islamistes arrivent en masse par la frontière poreuse du nord avec la Turquie.

Il parle de lui. Il vit dans l’attente des nouvelles de sa famille. La cuisine de ses grands-parents a été détruite trois fois. Plusieurs de ses amis sont morts dans des attentats. Et pourtant Damas est sécurisée –même si son quartier, proche de la banlieue rebelle, est victime récurrente d’attaques au mortier par les insurgés-. L’armée a acquis le soutien de la population à Alep. Homs semble sur la bonne voie, même si la ville a été complètement dévastée. Restent les réfugiés et la réconciliation du pays. Une question de temps.
Pour Joe, la crise syrienne est présentée sur l’aspect humanitaire. C’est en fait un conflit qui instrumentalise les vidéos et sert les grandes puissances, même s’il est le premier à dénoncer la corruption et la violence de l’armée. L’opposition n’est pas légitime : le CNS crée à Paris en 2011 siège à Istanbul. Composé des grandes familles du pays, il n’est pas le représentant d’un pays déserté depuis trop longtemps. L’opposition que Joe défend c’est celle de Haytham Manaa, présent à Genève. C’est celle qui veut construire et sait qu’on ne peut se débarrasser de Bachar. C’est celle qui agit par amour pour son pays – et quand Joe en parle, on ne peut douter du sien.
Il soutient le régime pour plusieurs raisons. Les Assad sont les premiers à avoir intégré et protégé la minorité chrétienne du pays, en l’intégrant dans les ministères. Hazef el-Assad a permis la stabilité, après plus d’une vingtaine de coup d’état et de changement de gouvernement sous le pouvoir baasiste.
La Syrie a besoin d’une personnalité forte : une démocratie au sens plein du terme ne peut fonctionner. Trop de corruption, trop de problèmes de minorité. Les Assad ont permis la prospérité du pays [6% de croissance en 2009 malgré le ralentissement mondial].
Après 3 ans de conflit la population est fatiguée et craint les islamistes. Le régime de Bachar se présente progressivement comme le « moins pire », malgré des élections truquées, une liberté de parole restreinte –même si des opposants passent désormais à la télévision selon Joe- et le monopole sur certains domaines économiques par les Assad.
L’urgence, c’est « le nettoyage du pays ». Des accords entre l’armée et les rebelles sont possibles [comme à Yarmouk, camp réfugié palestinien, où le groupe islamiste Al Nosra a cessé son siège] : pour lui, ils ont coopéré pour expulser le groupe terroriste du camp.
Il faut parvenir à distinguer crise humanitaire et ruse politique : la Syrie ne doit plus être une marionnette aux mains de l’Arabie Saoudite, l’Israël, la France et les Etats-Unis.

Trois mois plus tard, Joe est serein. Il est apaisé. Il retourne à Damas pour les vacances de printemps. Les attentats qui avaient cessé depuis Noël ont pourtant repris : sa mère a failli en être la victime malheureuse il y a à peine une semaine. L’armée récupère néanmoins une grande partie du territoire. La rébellion a été prise en étau entre les islamistes et les diasporas. Aujourd’hui, il attend les élections et le retour à la normale. Son plus grand espoir, c’est l’opposition légitime qui a aujourd’hui le droit de s’exprimer dans le pays. Sa Syrie aura enfin droit au repos. Et dès qu’il finit ses études à Paris, il reviendra pour la reconstruire.
]]>Je n’avais rien compris aux attaques aux gaz de Damas. Je n’avais rien compris à la frontière poreuse du nord où on applique la Chariah. Je n’avais rien compris à la position américaine, qui croisait les bras quand elle avait dit qu’elle débarquerait avec ses GI’s. Je n’avais rien compris à Genève 1.
Je n’avais rien compris. Un soir j’ai rencontré Manon, une fille de mon lycée, ancienne expat’ à Damas. On parle de Bachar. Elle le soutient fermement. Alors je décide d’essayer de comprendre.
C’est pour pouvoir prendre position que j’ai décidé de rencontrer les syriens de Paris. Les critiques envers la diaspora ne manquent pas. Elle aussi, elle est loin des combats. Elle est pourtant la voix des familles restées au pays.
Série de portraits et récit d’une aventure.
PORTRAIT UN : UNE JEUNE ÉTUDIANTE EN DROIT

Mercredi d’octobre à Saint-Michel. A*** porte à même la peau sa lutte : son bracelet noir, vert, blanc, marqué d’étoiles rouges affiche son combat. La famille de sa mère est en Syrie. Elle habite Paris depuis toujours. Elle fait partie de l’association humanitaire Syrians, Friends and Paris, qui a organisé par exemple une collecte de vêtements pour la Syrie cet hiver.
En 2011, elle porte soutien au combat de sa famille dans la révolte contre le régime de Bachar. Elle appartient au collectif des syriens d’Europe sur Facebook, qui présente chaque jour les exactions d’un régime insupportable, vidéos sanglantes à l’appui.
Elle s’est tout de suite mobilisée, A***. La crise syrienne a touché directement sa famille. Elle commence le récit de la tragédie qui se déroule dans ce pays depuis plus de deux ans. Tout commence à Dera. En mars 2011, des murs de la ville sont tagués de slogans révolutionnaires par des enfants. Enlevés, torturés, certains seraient même morts. Des manifestations pacifiques pour l’appel à la démocratie après plus de quarante ans de régime Assad sont reçues par les balles de l’armée.
A*** m’explique alors la folie du régime qu’elle dénonce commence. Et rappelle la répression de la révolte des Frères Musulmans contre Hafez El-Assad à Hama en 1982 [qui fera entre 10 000 et 40 000 morts selon les sources]. Elle touche ses proches. Son cousin de seize ans publie un statut sur Facebook soutenant les marches dans le pays. Il est arrêté. Son père également. Ils apprendront un an et demi plus tard leur décès, après s’être rendus à la prison.
A*** me dépeint alors le régime de Bachar El-Assad. C’est celui de la dictature où une même famille contrôle l’ensemble de la vie politique depuis 1970. L’isoloir est surveillé et le vote rudement orienté : l’électeur a le choix entre le « oui » et le « non ». Les taux d’élection proches de 98% ne sont pas rares [97.62% à l’élection présidentielle de 2007]. C’est également celui du culte de la personnalité. Les portraits de Bachar El-Assad couvrent les murs de Damas. On ne critique pas le gouvernement. A*** me parle une fois encore de sa famille. Son cousin va à l’université. La tension serait montée entre pro et anti. La police aurait nerveusement intervenu. Son cousin aurait alors dû admettre qu’ « il n’y a de Dieu que Bachar El-Assad » : au sentiment de trahison s’ajouterait celui du blasphème [la Chahada, c’est-à-dire la reconnaissance d’Allah comme divinité unique, constitue la profession de foi, un des cinq piliers de l’islam].

Cette révolution, c’est celle de l’agonie d’un peuple. Dans les camps de réfugiés jordaniens, libanais, turcs. Dans le quartier est de Damas après les attaques chimiques [le quartier chrétien est mitoyen avec la banlieue de Damas, QG important de l’Armée Syrienne Libre]. C’est celle des faux espoirs aussi. Les Etats-Unis n’ont jamais donné les armes promises à l’ASL. Et si il y a eu réaction lors des attaques chimiques, ce n’est pas pour les rebelles syriens, mais bien pour protéger Israël –car qui sait aux mains de qui peuvent tomber ces armes, si la guerre civile finit-.
A*** n’a pas peur de parler des menaces qui guettent l’ASL. Les djihadistes ont effectivement envahi les effectifs des rebelles. La diplomatie des droits de l’homme a une action à géométrie trop variable et contribue à la radicalisation de la contestation sur le terrain. Mais il y a aussi une part de fantasme selon elle : car qui pourrait vraiment croire à un « djihad du sexe », totalement absurde dans le lexique de l’islam ? [des Tunisiennes viendraient en Syrie assouvir les besoins sexuels des djihadistes salafistes]
A*** n’a pas perdu espoir. Elle est fatiguée. Pour elle, le départ de Bachar el-Assad est certain. Mais jusque quand va-t-il falloir tenir ? « Dix ans » d’après son grand-père. Mais comment le peuple syrien en sortira-t-il ?
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