Auteur : Albert Ghazaryan
Photo : Volodymyr Zelensky dans l’amphithéâtre Boutmy, à Sciences Po, Paris, 13/03/2026 (Albert Ghazaryan).
« Je ne sais pas s’il y a déjà eu ce niveau de sécurité à Sciences Po », confie une salariée de la grande école. Et pour cause : rue bloquée, portiques de sécurité, détecteurs de métaux, chiens renifleurs, snipers sur les toits, vérification d’identité… Le campus s’apprête à accueillir Volodymyr Zelensky, après son entretien avec Emmanuel Macron et son passage à Radio France.
Zelensky accueilli en héros
Le président ukrainien fait son entrée sous les applaudissements tonitruants des étudiants, professeurs, ambassadeurs ou encore anciens ministres, debout dans un amphithéâtre Boutmy bondé.
Dans son propos liminaire, Luis Vassy souligne l’ « exigence morale » pour les sociétés libres d’être puissantes, affirmant que l’Ukraine donne « la leçon suprême des nations, celle du prix de la liberté ». Le diplomate et directeur de Sciences Po laisse ensuite le président ukrainien répondre aux questions de la doyenne de la Paris School of International Affairs, Arancha González, et d’étudiants.
Pour Volodymyr Zelensky, qui remercie l’ensemble des personnes présentes, la défense de l’Ukraine et les soutiens constituent déjà une « victoire du monde entier ».
Le rappel de l’horreur de la guerre
Le chef de l’État rappelle l’horreur de la guerre pour les Ukrainiens, qui les a « incontestablement » changés : il ne s’agit pas d’une « question de kilomètres carrés », ni d’une « lutte pour des territoires » mais « pour la vie » et « pour les gens ».
Alors que des morts s’ajoutent tous les jours aux centaines de milliers déjà tombés, le pire, ce sont les disparitions « puisque les proches ne peuvent même pas dire adieu ». La question tragique des enfants déportés et adoptés de force – 19 500 selon plusieurs sources – a été évoquée. Le président appelle la France et d’autres pays à aider à les retrouver grâce à leurs services de renseignement. Il veut toutefois se réjouir pour les 2 000 enfants déjà récupérés.
V. Zelensky regrette également la guerre en Iran, qui détourne une partie du soutien international dont l’Ukraine a besoin. Il juge « incompréhensible » la levée des sanctions américaines sur les hydrocarbures russes, tout en comptant faire jouer l’aide ukrainienne contre les missiles iraniens dans les échanges ukraino-américains.
Le dirigeant ajoute tout de même quelques pointes d’humour : « Si vous savez comment faire [en sorte pour qu’Emmanuel Macron se représente pour un troisième mandat consécutif]… »
Une paix vraisemblablement lointaine
Si le chef de l’État ukrainien clame la nécessité d’une solution diplomatique au conflit, il met en exergue la nécessité d’une paix juste. Elle inclut de « punir les criminels », ce qui est « un processus long », visant sans le nommer Vladimir Poutine.
Il affirme que le changement relève aussi des Russes, qui l’ont élu à plusieurs reprises. C’est « votre choix : d’être libre ou pas ».
La perspective de la paix semble donc lointaine.
Interrogé à la sortie de la conférence par La Péniche, L. Vassy veut bien nuancer : « [V. Zelensky] a aussi noté que ni la Russie ni l’Ukraine n’avaient sans doute la possibilité de bouger massivement les lignes sur le terrain. »
Pour le diplomate, « la question de l’impunité doit rester un horizon. Le droit international existe, mais n’a pas de force exécutoire. […] C’est un repère et une contrainte. Il crée une sorte de viscosité positive dans les relations internationales. Mais les juges ne sont pas les maîtres des relations internationales, ce sont les diplomates. »
Le président ukrainien avait conclu cette grande conférence par un message à la jeunesse européenne : « Faites confiance aux Ukrainiens, soutenez-nous. Nous nous battons pour la liberté, pour toute l’Europe et pas uniquement l’Ukraine. Bien sûr, c’est une guerre pour notre pays natal, mais aussi pour toute l’Europe. Et je pense que les Ukrainiens ont aujourd’hui besoin de votre réel soutien, vos vraies émotions. Venez aussi en Ukraine. »
Finalement, c’est d’un sursaut d’humanité dont le monde a besoin en ces temps troublés.
]]>Auteur : Albert Ghazaryan
Photo : Vernissage de l’exposition à Sciences Po, Paris, 9 février 2026.
« Le monde est devenu fou », n’est-il pas rare d’entendre. C’est aujourd’hui probablement davantage le cas que d’habitude. Pour appuyer ce ressenti, rien de plus simple que d’allumer la télévision et aller sur les chaînes d’informations en continu. S’il serait déjà en temps normal pléonastique de leur associer la notion de mauvaises nouvelles, force est de constater qu’elles tendent à devenir de plus en plus grotesques.
Et pour cause, alors que l’histoire regorge de guerres meurtrières, malheurs en tous genres et crimes contre l’humanité tous plus horribles les uns que les autres ; alors que ces évènements sont souvent enseignés dès le plus jeune âge – bien que, hélas, parfois niés ou contestés – ; alors que les mêmes mots reviennent régulièrement : « plus jamais ça ! » ; alors que, alors que, alors que… Les grands de ce monde, insatiables, semblent parfois crier à l’unisson : « Encore ! » La folie des grandeurs se confond alors avec la folie des horreurs.
Est de l’Europe, Moyen-Orient, Caucase du sud, Amérique du nord, sud-est de l’Asie… Et tant d’autres.
Or, les conflits, haines, aveuglements, totalitarismes ne sauraient se réduire à des évènements historiques, tensions géopolitiques, et autres termes savants. Pour la simple et bonne raison que leur terrain de jeu est la vie et l’environnement des petites gens, ces inconnus qu’ils touchent directement.
Parmi eux, les enfants.
Leur situation est d’autant plus touchante lorsque l’on voit en eux des pages blanches qui s’écrivent. Des petits qui ne demandent qu’à vivre ; aimer et être aimés.
Du 9 au 13 février, La Péniche vous propose de découvrir une exposition de l’association Melograno de dessins d’enfants déplacés d’Artsakh (Haut-Karabakh).
Il s’agit d’un territoire historiquement arménien, comme en atteste la présence d’églises arméniennes millénaires et la présence continue – jusqu’en 2023 – de populations arméniennes.
Ce territoire a été réclamé, puis conquis par l’Azerbaïdjan. D’abord, par la guerre inhumaine de quarante-quatre jours de 2020, au cours de laquelle de multiples crimes contre l’humanité ont été commis. Puis, par un blocus de plusieurs mois, privant les populations locales de nourriture et d’électricité. Cela a abouti à un nettoyage ethnique de l’Artsakh, environ 120 000 Arméniens ayant quitté le territoire en quelques jours.
Les dessins proposés dans le cadre de l’exposition sont l’expression de ces enfants. Certains ont dessiné plus avec leur imagination, d’autres leur chez-soi perdu.
Des codes QR offrent la possibilité de réaliser des dons, peu importe les montants, servant à financer des activités pour ces enfants.
Un jour, peut-être, « plus jamais ça ».
Un jour.
]]>Auteur : Albert Ghazaryan
Photo par Albert Ghazaryan.
Le 25 août 2025, François Bayrou annonce lors d’une conférence de presse sa décision de recourir à l’article 49 alinéa 1 de la Constitution pour engager la responsabilité de son Gouvernement sur la question de l’importance de la dette le 8 septembre. Dès cet instant, l’exécutif fait mine de croire à une issue du vote favorable en cherchant à discuter, argumenter, convaincre et en se disant ouvert à la réalisation de concessions.
À l’Assemblée nationale, le tohu-bohu
C’est le jour-J. Le Premier ministre s’avance vers le pupitre pour faire face à une assemblée pleine, soutenu par quelques applaudissements de députés du « socle commun ». Le « tohu-bohu » peut alors commencer, les oppositions à droite et à gauche de l’hémicycle s’en donnant à cœur joie pour mordre leurs proies.
À peine le Premier ministre parle-t-il de « défaite de l’Éducation nationale » que l’on entend crier des bancs de l’hémicycle : « C’est votre bilan ! » À peine évoque-t-il le « pronostic vital engagé » qu’on lui rétorque : « Vous avez fait quoi au Commissariat au plan ? » (François Bayrou ayant été haut-commissaire au plan avant d’être nommé Premier ministre).
Les présidents de groupe sont ensuite invités à prendre la parole. Boris Vallaud y va de sa petite punchline : « Il ne suffit pas d’être centriste pour être central. » Ensuite, place à Laurent Wauquiez, à qui les oppositions ne font aucun cadeau. Alors qu’il évoque la première fois qu’il est entré dans l’hémicycle, un député lui lance : « C’était il y a cinq minutes ! » Une autre voix le questionne ensuite : « Un petit restaurant ? », en faisant référence à l’affaire des dîners organisés par la région Auvergne-Rhône-Alpes sous sa présidence, qu’il a depuis remboursés.
Si les orateurs moins célèbres ne s’attirent pas tant de commentaires sarcastiques, ils ont aussi du mal à susciter l’attention d’une majorité de députés, beaucoup n’hésitant pas à quitter leur siège avant qu’ils ne prennent la parole. Destination la buvette, probablement. Ou la salle des quatre colonnes, où beaucoup veulent apparaître dans le champ des caméras pour essayer d’imprimer leur visage dans la mémoire, à défaut du cœur, des Français.
Ce sont Éric Ciotti et Marine Le Pen qui ont le droit aux plus forts applaudissements… Tous deux étreignent leurs adversaires politiques. Railleur, Éric Ciotti assène : « Pour la première fois sous la Ve République, l’Assemblée nationale est appelée à valider une lettre de démission. » Mais les deux alliés font aussi face aux protestations les plus vives. Lorsque la présidente du groupe des députés RN déclare que les « dirigeants de gauche et de droite [sont] coupables », l’assemblée hurle.
L’issue du vote qui se tient par la suite est, elle, prévisible : le Gouvernement est renversé par 364 voix contre 194.
Le calme à Matignon
Seulement deux jours plus tard, l’attente est longue dans la cour de l’hôtel de Matignon. Pour certains, c’est la première fois qu’ils assistent à une passation de pouvoir entre Premiers ministres. D’autres sont des habitués de longue date. La plupart des invités sont déjà présents à onze heures trente. L’ambiance contraste curieusement avec les vives revendications des manifestants pacifiques ou les affrontements violents entre policiers et fauteurs de troubles, ailleurs dans la ville et dans le pays. Sourires par-ci, par-là. Excitation et impatience aussi peut-être de vivre ce moment historique de ses propres yeux.
Finalement, Sébastien Lecornu arrive à midi. Fidèle à lui-même, il sert les mains des gendarmes et huissiers avant de s’avancer vers François Bayrou et d’entamer un entretien de plusieurs dizaines de minutes.
Les deux hommes redescendent ensuite dans la cour de Matignon. Les discours contrastent avec ceux de la passation de pouvoir entre les Premiers ministres Gabriel Attal et Michel Barnier il y a seulement un an. Pas de piques. Et des discours surtout beaucoup plus courts et sobres. Peut-être Sébastien Lecornu avait-il entre autres moins besoin d’affirmer son indépendance vis-à-vis du Président de la République, étant membre de tous les gouvernements depuis juin 2017. Cela suscite d’ailleurs des interrogations quant à la nouvelle relation Élysée-Matignon, qui signe peut-être l’atténuation de ce qui n’était déjà qu’un « parfum de cohabitation ».
]]>LA PÉNICHE. – Vous avez relevé des erreurs qu’on pourrait qualifier de monumentales de Bercy sur les prévisions en termes de croissance. Vous avez notamment évoqué des hypothèses macroéconomiques irréalistes ou l’absence de scénarios multiples. Comment serait-il possible d’expliquer de telles erreurs de l’administration ?
Charles DE COURSON. – Sur la TVA, ils ont un modèle dérivé d’un vieux modèle keynésien des années 60, qui leur disait que le taux d’épargne – qui était monté à 18,2 % environ alors qu’il était historiquement autour de 14,5 % – allait mécaniquement revenir à 14,5 %, puisqu’un modèle se base sur des paramètres du passé. Pendant deux ans (2023-2024), ils n’ont pas réajusté. Il y a eu le même problème en 2025. La consommation devait repartir, mais elle ne repart pas, tout simplement parce que les gens n’ont pas confiance : la situation internationale est dégradée et quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, on consomme moins, on épargne, on met de l’argent de côté.
Pour l’IS (impôt sur les sociétés), c’est une autre erreur méthodologique. Ils ont considéré que la base fiscale, c’est-à-dire l’assiette de l’impôt, évoluait comme l’excédent brut d’exploitation – or ils n’ont rien à voir, parce qu’il y a tout le problème des reports, des provisions, des amortissements, de l’évolution des charges… Ils se sont acharnés à faire cela, à tel point qu’ils avaient prévu 72 milliards d’IS en 2024, et on en a eu 57. 15 milliards d’écart, c’est énorme.
Pour ce qui concerne l’impôt sur le revenu, la CSG et les cotisations sociales – qui ont pour partie une base commune, la masse salariale – ils n’ont pas tenu compte de ce que disaient les URSAF, c’est-à-dire que la croissance de la masse salariale était plus faible que ce qu’ils avaient prévu. Ils n’ont jamais réajusté.
Voilà les grandes causes. J’ai un désaccord de fond avec le président de la commission des finances, qui, lui, affirme que c’est la politique économique qui explique cela. Sa thèse ça consiste à dire qu’il y a une déformation du revenu national, c’est-à-dire que les couches moyenne et modeste de la société ont vu leur niveau de vie stagner voire baisser et que les riches et les super-riches ont beaucoup augmenté. Or, toutes les études montrent que ce n’est pas ça la cause.
Donc il n’y aurait pas, selon vous – aujourd’hui en tout cas – des considérations politiques qui ont fait que…
Si. Ça c’est l’origine des erreurs des services – puisque les ministres sont venus nous expliquer qu’ils ne servaient à rien : ils nous ont expliqué que les services faisaient des prévisions et que jamais ils n’y touchaient. L’un d’entre eux nous a dit que ce n’était pas à lui de mettre les mains dans le cambouis. Or, les services sont sous sa responsabilité, il n’est pas obligé de les suivre, donc il n’assume pas son rôle. Prenons l’exemple de l’impôt sur les sociétés : il aurait fallu s’inquiéter quand les services sortent une estimation en 2024 de 72 milliards d’IS, alors qu’on va finir l’année 2023 autour de 57-58 milliards. Alors qu’aucun des chefs d’entreprise que j’ai rencontrés m’a dit que son bénéfice avait explosé. Ce qui est vrai, c’est que les ministres et le Premier ministre en tête, et le président de la République ont tout fait pour retarder la révélation de la vérité, parce qu’on ne peut pas indéfiniment cacher une surestimation aussi importante des recettes ayant atteint en 2024 de l’ordre de 40 milliards (État, sécurité sociale, collectivités territoriales).
Verriez-vous un chemin possible pour stabiliser le déficit à 3 % du PIB et même la dette à 60 % du PIB ?
En calculant grosso modo ce qu’il faut pour revenir par rapport à un tendanciel – puisqu’en ne faisant rien, il y a une croissance spontanée des dépenses –, il faut faire autour de 40 milliards d’économies en 2026. Faut-il donc augmenter les recettes, limiter les dépenses ou faire un mix des deux ?
Il y a toujours des choses à faire sur les recettes pour les rendre plus justes, notamment. Mais il ne faut pas compter dessus alors qu’on a le taux le plus élevé dans la zone euro des prélèvements obligatoires, et de loin. Il faut arrêter de faire croire qu’on va taxer les riches, et que ça va renflouer les caisses, car comme toutes les entreprises, ils peuvent se délocaliser.
Le problème de fond de la France, c’est le niveau de ses dépenses. Si on était une démocratie mature, il faudrait réunir les gens qui réagiraient aux propositions du Gouvernement, en faisant savoir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Chaque groupe politique, chaque groupe parlementaire donnerait sa position avant que le Gouvernement n’arrête cette quarantaine de milliards d’économies. Mais on en est pas là. C’est tout à fait possible de réduire les dépenses publiques mais pour ça, il faut du temps et il faut une majorité stable et cohérente. Or, il n’y a maintenant ni l’un ni l’autre.
Si vous deviez suggérer une piste principale pour réduire les dépenses, de laquelle s’agirait-il ?
Sur les trente dernières années, l’augmentation du poids des dépenses publiques dans la richesse nationale est due aux transferts : les transferts sociaux, les transferts vers les entreprises, les transferts vers les collectivités territoriales. Si on ne s’attaque pas à ces trois volets, on ne peut pas redresser les finance publiques.
Les transferts sociaux consistent massivement en l’assurance maladie et l’assurance retraite. Le Premier ministre avait lancé quelques pistes du style : « on va supprimer 10 % au bénéfice, les 10 % d’abattement sur les retraites au regard de l’impôt sur le revenu ». Cela représenterait quand même 4,5 milliards. Alors naturellement, les retraités imposables – soit la moitié – vont se demander pourquoi on leur inflige cela.
Il y a une deuxième piste qui est de ne réévaluer les pensions que pour leur retraités modestes, par exemple en réévaluant à hauteur de l’inflation jusqu’à 2000 euros et en réévaluant pas au-delà. Cela rapporterait 3 à 4 milliards – l’inflation étant faible. 1 point sur l’ensemble des retraite, c’est 3 milliards. Naturellement, quand l’inflation était de 3-4 % ça allait beaucoup plus vite.
Concernant les transferts sociaux, le Gouvernement a lancé une piste, que je ne crois pas réaliste, qui est de moduler en fonction du revenu les taux de remboursement. Je ne vois pas très bien comment on peut mettre cela en œuvre au sein des couples, etc.
Sur les transferts vers les entreprises, la plus connue des dépenses fiscales concernant les entreprises est le crédit d’impôt recherche, qui représente 17,7 milliards. S’il faut trouver 400, 500, 600 millions, la France ne mourra pas, surtout si on les cherche plutôt chez les grandes entreprises, les études montrant que l’efficacité du crédit d’impôt recherche est plus élevée sur les petites et moyennes entreprises que sur les très grandes. C’est un taux de 30 % jusqu’à 100 millions, au-delà c’est 5 %. Supprimer le 5 % rapporterait 460 millions.
Et puis, il y a les dépenses des exonération de cotisations sociales, à plus de 80 milliards. On peut peut-être diminuer cela en commençant par le haut. Est-ce qu’il faut aller jusqu’à 2,5 smic ? C’est très élevé. Et là encore, ces mesures sont plus efficaces pour les bas salaires. Donc on pourrait passer de 2,5 à 2,3 ou 2,2.
Après, il y a les collectivités locales, représentant environ 100 milliards. Pourquoi ne différencierait-on pas et ne ferait-on pas des économies sur les collectivités considérées comme les plus riches ? C’est une piste, même si personne n’en parle. Plutôt que de faire un système de rabot idiot qui pénalise surtout les communes, intercommunalités, départements, régions les plus en difficulté.
On pourrait faire des fusions ? Avec des suppressions de postes.
Sauf qu’il n’y aura aucune économie l’année prochaine et tous les exemples de fusions qu’on a eus sur les régions se sont traduits – d’après des travaux de la Cour des comptes – par une augmentation des dépenses, et pas du tout par une diminution comme ça avait été dit par ministre en charge de l’époque. Comment faire des économies en fusionnant l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne ? Les élus, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont aligné le salaires sur le plus avantageux des trois. Rien que sur la masse salariale, on a commencé à se prendre des millions supplémentaires, sans parler des problèmes de transport… On n’a fait aucune économie.
Il ne serait donc pas envisageable de réaliser des fusions avec des économies ?
On peut le faire, mais bon courage pour y arriver. On est le seul pays de l’UE qui n’a pas restructuré son réseau communal… Donc on a développé des intercommunalités… on a aujourd’hui quatre niveaux, qui dit mieux dans l’UE ?
Puisque pendant des décennies, on a eu des budgets déficitaires, peut-on dire qu’il y a eu une forme d’insouciance vis-à-vis de cette question ?
Nous sommes le pays qui a été le plus mal géré, notamment dans les sept dernières années, de toute l’Union européenne. Ce n’est pas moi qui le dis : les travaux de la Cour des comptes montrent qu’on a le taux de déficit le plus élevé, en continuant comme ça on va bientôt gagner la première place sur la dette par rapport au PIB… Les autres baissent et nous on augmente. Il y a un moment où c’est intenable.
Si l’occasion se représentait, fermeriez-vous encore la porte à une entrée au Gouvernement ?
Oui, puisque ça ne sert à rien d’être ministre du budget dans une situation où vous n’avez pas le temps devant vous et où vous n’avez aucune majorité pour soutenir une politique de redressement des finances publiques. C’est ce que j’ai dit à Michel Barnier quand il me l’avait proposé. Et il est tombé au bout de trois mois. François Bayrou aurait dû lui aussi tomber au bout de trois mois mais il a lâché six milliards à mes collègues socialistes pour qu’ils ne votent pas la motion de censure, et il a fait croire au Rassemblement national qu’il l’écouterait davantage, mais tout ça est fini.
Vous qui aviez porté la motion de censure qui a failli passer contre le gouvernement d’Élisabeth Borne, pourquoi ne pas l’avoir revotée pour Michel Barnier puis François Bayrou, qui ne comptaient pas revenir sur la réforme des retraites ?
C’est tout à fait différent. Eux, ils ont hérité de cette réforme. Tout le monde sait que François Bayrou n’était pas du tout favorable au projet d’Élisabeth Borne. Lui n’était pas député mais ses collègues n’ont pas voté la motion de censure… Pour Les Républicains c’est différent, puisque je rappelle qu’il y en a 19 sur 62 à l’époque, soit environ un tiers, qui avait voté la motion de censure, sans parler des six ou sept qui hésitaient… Je rappelle qu’elle a failli passer à neuf voix. Ça s’est joué à très peu. Dans notre groupe, tout le monde a voté la motion de censure sauf deux députés.
Mais pourquoi ne pas avoir réitéré contre Barnier qui prévoyait de garder la réforme ?
Puisque Barnier, lui non plus, n’avait pas la même position. Je lui avais dit qu’il héritait de lettres plafond signées – à mon avis irrégulièrement – par Attal qui était censé expédier les affaires courantes. Je lui avais conseillé de faire un projet de loi de finances Attal et d’annoncer être prêt à discuter d’amendements, qui seront des amendements Barnier pour avoir un projet de loi de finances Barnier. Il a fait grosso modo du Attal avec presque pas de Barnier. Il s’est planté.
Pour sortir de cette situation-là, puisque vous expliquez que sans majorité sera possible de ne rien faire en fait concernant le redressement de nos finances, faudrait-il refaire une dissolution pour essayer d’avoir une majorité ?
De toute façon si le président de la République, dans les deux ans qu’il lui reste à vivre, faisait un deuxième dissolution, ça aggravait encore la crise politique, car ce qu’il lui reste d’amis – puisqu’ils étaient déjà minoritaires en 2022 – seraient encore divisés par deux à l’Assemblée nationale. Sachant qu’en plus, plus la fin du quinquennat approche, plus ses soutiens se posent des questions sur leur reconversion.
Si on sort du contexte purement franco-français et qu’on s’intéresse à l’échelle européenne, penseriez-vous que dans un monde où il faut être de plus en plus être compétitifs et dans un monde de plus en plus instable qu’il faudrait laisser émerger des géants européens qui pourraient concurrencer les GAFAM et BATX, au lieu d’empêcher toutes les fusions-acquisitions ?
Je suis profondément proeuropéen donc oui, mais ça ne se fait pas comme ça. Pour fusionner deux groupes, il faut des équipes qui se marient, réorganiser l’entreprise… ça demande plusieurs années. Mais on a déjà des grands groupes européens comme Airbus dominé par les Allemands et les Français. Dans l’industrie de la défense, on a aussi des groupes qui commencent à s’intégrer. Dans l’agro-alimentaire, il y a aussi de grands groupes européens. Donc ça existe déjà. Étant libéral, pour un libéralisme organisé, je pense qu’il faut faire attention à ne pas créer des situations de monopole. Big is not always beautiful… et réciproquement small is not always beautiful.
Donc vous seriez en désaccord avec certains de vos collègues socialistes, qui préconisent de même découper les GAFAM chez nous ?
Les GAFAM, c’est encore autre chose, puisque certains d’entre eux ne sont pas implantés en Europe mais diffusent ici….
Et ils ne paient beaucoup d’impôts.
Ils paient des impôts mais pas forcément dans les endroits où ils opèrent. Ils paient beaucoup d’impôts en Irlande, d’où d’ailleurs l’excellente situation des finances publiques irlandaises. Ils ont mis des taux de 15 %, ils se sont battus comme des chiens, tout comme les Luxembourgeois. Mais souvent, ils votent des textes un peu à l’italienne, c’est-à-dire qu’on vote des textes mais derrière on fait des arrangements. Les Luxembourgeois se sont d’ailleurs fait condamner.
Pour être plus compétitifs et réactifs, ne faudrait-il pas modifier les objectifs de la BCE et étendre ses capacités, peut-être sur le modèle de la FED en incluant la question de l’emploi ?
Je crois qu’il faut éviter que les banques centrales soient sous l’influence directe des gouvernements du moment. Et de toute façon, quand on a créé le SME (système monétaire européen), ceci a été acté dans les accords au sein de la zone euro. On a garanti l’indépendance des banques centrales. Que ce soit la FED aux États-Unis ou la BCE en Europe, il faut respecter leur indépendance, elles ne sont pas là pour gérer à la place des ministres de l’économie, ou faire du Trump en disant « Allez Jérôme tu vas baisser les taux d’intérêt », c’est une conception extravagante.
D’ailleurs sur Donald Trump, disons qu’il change beaucoup d’avis… Faudrait-il de notre côté européen anticiper une baisse des échanges avec les États-Unis d’une manière générale ?
Non… J’ai fait des études d’économie internationale. Tous les travaux montrent que les libertés économiques et la libre circulation aboutissent à augmenter le niveau de vie des peuples. On considère que 20 à 30 % de la croissance e l’UE est liée aux échange internationaux, intra-européens mais extraeuropéens aussi.
Donc il n’y aurait pas la moindre concession à faire face à Donald Trump – puisqu’il dit qu’il suspend les droits de douane pour négocier ?
Le président américain a un comportement d’homme d’affaires en politique. Il pense que quand on veut 10, on demande 100, et puis même si on n’obtient que 10 on dit que c’est parce qu’on a demandé 100. Ses positions sont à géométrie variable. Il fait ce qu’il pense être utile à ses convictions du moment, il peut en changer dès le lendemain, ce n’est pas un problème pour lui. On a du mal, naturellement, à comprendre ce personnage qui veut insulter le président ukrainien puis après dire que c’est un good guy, il fait la même chose avec les Européens en les accusant d’avoir créé la TVA pour planter les États-Unis. C’est une illusion et tous ceux qui ont voulu utiliser les droits de douane en les élevant pour protéger leurs pays sont arrivés au résultat inverse. C’est le drame de la France de la IIIe République à la fin du dix-neuvième siècle, quand Méline met des droits de douane pour protéger l’agriculture française, qui s’est beaucoup moins modernisée que les agricultures allemande, anglaise et bien d’autres dans le monde.
Donc vous pensez qu’il ne réaugmentera pas les droits de douane.
Non, je pense comme toujours avec lui, que quand il va voir les conséquences désastreuses aux États-Unis – parce que les États-Unis sont globalement plus impactés par ces mesures que les autres pays – il pourra changer d’avis. C’est un garçon qui n’a pas beaucoup de convictions.
Auriez-vous un conseil pour les jeunes qui souhaitent s’engager dans la chose publique ?
Je leur dis toujours de commencer par avoir un vrai métier, de ne pas dépendre de la politique. Je dis aux jeunes assistants parlementaires d’avoir une compétence parce qu’ils ne passeront pas toute leur vie dans cette situation-là. La deuxième chose, c’est de commencer à s’engager localement, dans les conseils municipaux, les associations, etc., où vous apporterez quelque chose, concrètement. Il n’y a rien de pire que ces gens qui passent leur vie dans la politique et n’apportent rien, n’ont aucune expérience, ne savent pas ce que c’est que de gérer une entreprise, ne savent pas ce qu’est une association… comme des fétus de paille qui essaient de prendre le vent pour essayer de survivre.
Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
Je dirais de faire attention aux idéologies. Elle empêchent de voir la réalité des choses. Il faut toujours avoir une certaine distance par rapport à l’immédiateté et éviter des propos excessifs qui traduisent une méconnaissance de la réalité des choses. Il faut être ouvert et éviter de croire qu’on détient la vérité, ce qui est la tentation de beaucoup de jeunes. Certains vantent le marxisme ou le libertarisme comme solutions. Cela traduit une forme d’immaturité, mais c’est le propre de la jeunesse… On apprend en faisant.
Propos recueillis par Albert Ghazaryan.
]]>LA PÉNICHE. – L’administration, vous en êtes issu, vous la connaissez. Votre successeur a souhaité réformer la haute fonction publique, en remplaçant l’ÉNA par l’INSP, avec un concours d’entrée modifié, la suppression du classement de sortie et la fusion des grands corps de l’État en un unique corps des administrateurs de l’État. Cette réforme va-t-elle dans le bon sens ?
François HOLLANDE. – Des réformes, il en faut quand il s’agit de mieux faire travailler l’administration et d’assurer aussi une diversité dans son recrutement et notamment pour les emplois de dirigeant de ces administrations. Je ne vais pas mettre en cause la volonté d’ouvrir l’ENA et même d’en changer le nom – si tant est que cette terminologie le nom change l’institution. En revanche, il n’était pas bon de fusionner les corps de l’État et de remettre en cause des carrières qui se déroulaient – qui s’effectuent d’ailleurs toujours – pour la diplomatie, pour la préfectorale, ou encore pour les finances. Former des spécialistes n’empêche pas les mobilités indispensables.
Le système de cooptation n’est pas le bon.
De la même manière, si les grands corps doivent évoluer et s’ouvrir davantage, le système de cooptation n’est pas le bon. Il existait des classements, ils pouvaient toujours être discutés – notamment les disciplines qui étaient proposées pour les réaliser. Aujourd’hui, c’est chaque corps qui organise lui-même les modalités et l’accès, sans qu’on en connaisse les modalités. Je continue de penser qu’il faut garder le principe de l’examen, du concours et donc du classement.
Ne pourrait-on pas penser qu’il est plus logique que les hauts-fonctionnaires candidatent auprès des administrations qui les choisissent, et pas l’inverse ?
C’est légitime que l’administration puisse avoir ses préférences mais elle n’est pas une entreprise privée qui est rompue aux séances de recrutement. L’État ne va pas quand même avoir recours à des chasseurs de tête pour embaucher tel ou tel fonctionnaire. La motivation, la vocation, ça compte. J’ai connu des élèves de l’ÉNA (ou l’INSP) qui passaient le concours pour être diplomate, préfet, ou être au Conseil d’État par exemple et, s’ils n’y arrivaient pas forcément, ils ne désespéraient pas pour autant de la fonction publique.
À propos de nos institutions, certains pensent que la Cinquième République est à bout de souffle. Dans votre livre Les Leçons du pouvoir, vous suggériez par exemple de supprimer la fonction de Premier ministre et de présidentialiser davantage le régime. Y êtes-vous toujours favorable ?
La constitution de la Cinquième République s’est révélée plutôt souple et plastique. C’est encore vrai aujourd’hui. Elle permet qu’un gouvernement qui n’a pas de majorité puisse durer et à un président désavoué après une dissolution d’aller au bout de mandat. S’il faut une évolution institutionnelle, un véritable régime présidentiel mérite d’être considéré. Il donnerait paradoxalement beaucoup plus de pouvoir au Parlement, mais il présenterait l’inconvénient – et je le mesure – de verticaliser encore davantage la fonction présidentielle. Si on ne veut pas aller jusque-là, je préconise de revenir à ce moment-là aux origines même de la Cinquième République, avec un chef de l’État en surplomb qui fixe les grandes orientations, agit sur le plan international, et assure comme chef des armées la défense du pays et avec un gouvernement disposant au sein de l’exécutif d’une plus grande autonomie. Dans cette configuration, le scrutin proportionnel pourrait sûrement trouver sa justification avec la formation de coalitions, le temps des majorités absolues serait révolu.
C’est donc quelque part un changement d’avis, étant donné que vous vous disiez n’être pas favorable à la proportionnelle parce que cela favoriserait les extrêmes par le jeu des coalitions…
La politique évolue plus vite que nos esprits. Aujourd’hui, l’extrême droite a maintenant avantage à garder le scrutin majoritaire, et les partis républicains ont intérêt à la proportionnelle.
L’évolution de nos institutions peut aussi passer par l’Europe. Vous exprimiez l’idée d’avoir un budget militaire commun avec l’Allemagne, et même de partager notre siège aux Nations Unies…
Je n’ai jamais été jusque-là. Je récuse l’idée possible de partager le siège des Nations Unies, dans le cadre d’une réforme du Conseil de sécurité pourtant souhaitable. En revanche, je milite pour un rapprochement entre la France et l’Allemagne, sur le plan militaire (ce que font les Allemands en se réarmant en ce moment), ce moteur franco-allemand doit assurer la sécurité du continent.
L’Europe de la Défense ne se fera pas à 27.
Au niveau européen, cela ne nous conduirait-il pas à long terme à un État fédéral ?
Non, l’Europe de la Défense ne se fera pas à 27. Elle passera par des coalitions d’États qui iront plus vite que d’autres, pour régler les urgences et préparer les choix à long terme. Toute l’Europe ne peut pas aller au même rythme.
L’Europe peut-elle encore s’élargir en intégrant l’Ukraine, par exemple ? Vous disiez en 2023 à propos des accords de Minsk qu’ils avaient aussi permis de gagner du temps pour permettre à l’Ukraine de se réarmer pour se défendre. Cela veut-il dire que vous ne croyiez déjà plus ou pas à une paix durable entre l’Ukraine et la Russie ? En espérant que la fin de la guerre arrive vite, intégrer l’Ukraine dans l’UE permettrait-il de solidifier la paix ?
Accueillir dans le moyen ou long terme l’Ukraine dans l’UE, c’est une perspective pour consolider l’économie ukrainienne et réaffirmer l’ancrage démocratique de l’Ukraine. Mais l’UE n’est pas une alliance militaire, donc l’adhésion de l’Ukraine ne donnera aucun moyen supplémentaire à ce pays – si tant est que le processus d’adhésion débouche rapidement. Avec Minsk, l’Ukraine n’a pas gagné du temps, elle a fait en sorte de se réarmer pour prévenir le pire. C’est la Russie qui l’a ensuite envahie, ce n’est pas l’Ukraine qui a porté une attaque à l’égard de la Russie – et la Russie n’avait rien à craindre de l’Ukraine. Voilà pourquoi il est si important de donner des moyens militaires au pays agressé.
En France, des manifestations se sont tenues le 22 mars 2025 contre le racisme et différentes formes de discrimination ; le même jour un rabbin a été agressé à Orléans. Comment expliquer le fait que, aujourd’hui, en France, il y ait autant actes racistes et antisémites (plus de 1570 en 2024) ?
Une propagande agressive, hélas, s’est diffusée depuis des années contre l’État d’Israël. Cette propagande laisse penser que tout juif est un soutien du gouvernement de Netanyahou et est donc responsable de ce qu’il se passe à Gaza. Cette présentation fallacieuse et les menées complotistes n’est pas pour rien, quoiqu’en disent ses auteurs, dans la multiplication des actes antisémites. Lesquels s’alimentent des clichés traditionnels de l’extrême droite.
Pendant des mois après les attaques terroristes du 7 octobre, la population de la bande de Gaza a été bombardée par le gouvernement de Netanyahou. La perspective d’une paix s’est-elle éloignée après qu’il a rompu le cessez-le-feu en reprenant les bombardements ?
Oui, l’appui américain de Netanyahou par Trump explique pour beaucoup ce qu’il s’est produit ces derniers jours, c’est-à-dire la suspension de la trêve. Or tout devrait être fait pour convaincre le gouvernement de Netanyahou de préparer un accord plus large pour l’avenir de Gaza, et d’une manière générale de la Cisjordanie, avec de la Palestine dans son ensemble. Le rôle de l’Europe et des pays arabes est précisément d’exiger du Hamas de libérer les otages le plus vite possible – et de convaincre le gouvernement israélien de revenir à la raison et de ne pas entrer dans la logique de l’évacuation de la population de Gaza comme Trump en a scandaleusement fait l’hypothèse.
Il faut être ferme à l’égard de l’Azerbaïdjan, tenté par une reprise du conflit.
Il est d’autres conflits, d’autres situations dont on parle moins, celle des Arméniens par exemple. Actuellement, se tiennent en Azerbaïdjan des simulacres de procès des anciens responsables de l’Artsakh (Haut-Karabakh), qu’on aperçoit même sur les images avec des dents manquantes qui témoignent de la torture qu’ils subissent dans ces prisons… Comment la France peut-elle les aider ? Du côté de l’UE, est-ce cohérent et moralement acceptable de qualifier Vladimir Poutine de « dictateur » – ce qu’il est – et Aliyev de « partenaire fiable » et donc d’acheter du gaz azéri mais pas russe ?
En effet, d’autant que le lien entre l’Azerbaïdjan et la Russie est assez évident et que Poutine, en lâchant les Arméniens, a laissé les Azerbaïdjanais occuper des territoires sur lesquels ils n’ont aucun droit. Des négociations pour un traité de paix sont en cours, que l’Azerbaïdjan fait traîner, tenté par une reprise du conflit. Il faut donc être ferme à l’égard de l’Azerbaïdjan. Or, acheter de gaz russe, acheter du gaz à l’Azerbaïdjan, c’est entretenir les revenus de pays qui ne respectent pas le droit international.
Quelles réponses internationales serait-il possible de donner aux régulières cessions de micro-territoires arméniens et à la présence de soldats azéris sur le territoire arménien – sans même parler du cas du Haut-Karabakh ?
Le Haut-Karabakh a toujours été un territoire discuté. Il est occupé sans connaitre le souhait de la population concernée puisqu’elle a été évacuée. Mais au-delà du Haut-Karabakh, il y a maintenant des zones qui sont occupées par l’Azerbaïdjan en toute illégalité.
Il y a eu une part de naïveté sur ce qu’était la coalition des forces qui avait pris le pouvoir en Syrie.
Concernant la Syrie, la dictature de Bachar el-Assad a été renversée par une coalition de rebelles, incluant des djihadistes, des anciens d’Al-Qaïda, des terroristes – en tout cas considérés comme tels par une cinquantaine de pays. Quelques mois plus tard, 1300 civils ont été massacrés en quelques jours. Les responsables politiques occidentaux de manière générale se sont-ils réjouis trop vite ?
Il y avait des raisons de se satisfaire de la chute de Bachar el-Assad. Il a commis des crimes effroyables et a été pour partie à l’origine de la création de Daesh. Néanmoins, il y a eu une part de naïveté sur ce qu’était la coalition des forces qui avait pris le pouvoir. Dans cette coalition nous trouvons à la fois des vrais opposants au régime depuis toujours, des terroristes repentis – dont le chef actuel du gouvernement – des Turkmènes qui s’en prennent aux Kurdes… Ces derniers jours des exactions contre les Alaouites ont été relevées. Je suis à la fois très attentif à ce que ne se reproduisent pas des règlements de comptes et à ce que soit stabilisé le nouveau régime. Il n’est pas possible de lever les sanctions si on n’a pas ces garanties-là. Les Français ont un lien historique et humain avec la Syrie. Elle doit être sévère si des exactions sont commises, protectrice s’il faut accueillir des populations qui pourraient être victimes de ces agressions et aussi disponibles pour assurer la mutation démocratique de la Syrie.
Il ne faut pas chercher toujours la perfection, mais le progrès.
Ayant exercé la fonction de président de la République, seriez-vous d’accord pour dire que « le mieux est l’ennemi du bien » ?
Oui, c’est un principe qui se révèle assez juste dans beaucoup de domaines, c’est-à-dire qu’il ne faut pas chercher toujours la perfection, elle n’est pas nécessairement de ce monde. Il faut chercher le progrès, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. C’est-à-dire penser que le progrès est un chemin linéaire – même s’il peut y avoir quelquefois des bifurcations. Faire que nous puissions faire avancer l’humanité étape par étape. Tel est l’enjeu de la politique.
Le gouvernement de François Bayrou peut-il parvenir à progresser d’ici à 2027 sur des sujets importants, comme l’éducation, la sécurité ou la retraite ?
Il n’a ni ces objectifs ni les moyens d’y parvenir… Dans sa situation politique, les grandes réformes me paraissent difficilement à sa portée. À partir de là, il lui revient de gérer le pays au mieux, d’éviter les régressions et de donner sa chance au dialogue social, ce qui s’est ouvert pour les retraites. Quand un gouvernement n’a pas de majorité, il lui revient de s’appuyer sur la société, c’est elle qui va lui donner la force dont il manque.
D’ailleurs, sur la retraite, certains ont été étonnés qu’après votre quinquennat, vous vous inscriviez dans un programme ou une ambition de la ramener à l’âge de 60 ans…
Non, je n’ai jamais pris cette position. J’ai fait voter la réforme dite Touraine dont l’objectif était d’allonger la durée de cotisation – c’est à mon avis le meilleur des systèmes dans un régime de répartition –, garder l’âge de 62 ans – même si on sait qu’un certain nombre de nos compatriotes partent après – mais permettre aussi à ceux qui ont travaillé longtemps de partir avant. C’est pour cette raison que la borne d’âge n’est pas le système le plus juste.
Si vous pensez que la démocratie ne va pas bien, qu’il y a un risque pour l’avenir du pays, alors engagez-vous.
Auriez-vous des conseils à donner aux jeunes qui veulent s’engager dans la chose publique ?
Oui, adhérer à un parti politique. C’est ce que vous avez de mieux à faire. Si vous pensez que la démocratie ne va pas bien – ce qui est vrai –, si vous pensez qu’il y a un risque pour l’avenir du pays, alors engagez-vous.
Propos recueillis le 24/03/2025 par Albert Ghazaryan.
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