Et en effet, les dix premières minutes du film nous donnent envie de quitter la salle en manifestant bruyamment notre mécontentement : que M. Allen adore Paris, pourquoi pas, mais qu’il décide de faire un film avec les photos qu’il a rapportées, non merci. La Place Vendôme, la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, le pont Alexandre III ou encore les petites ruelles de Montmartre, aucun lieu notoire de la capitale française n’est oublié, au désespoir du spectateur qui se demande si cet ennuyeux défilé va finir par s’arrêter. On le comprend rapidement, Woody Allen ne filme de Paris que ce qu’il y a de beau. Il n’est absolument pas question du Paris des sous-sols, celui du métro-boulot-dodo. Les caricatures sont les grandes gagnantes de ce parti pris: d’un côté le Paris des Américains richissimes et pédants, qui s’empiffrent de culture avant d’aller faire du shopping dans les (très) beaux quartiers; de l’autre le Paris des bohèmes et des romantiques, des mansardes sous les toits et des enivrantes promenades sous la pluie.
Mais Minuit à Paris n’est heureusement pas un alignement caricatural de cartes postales, ni une déclaration d’amour profondément inutile du cinéaste américain à la plus belle ville du monde. Tandis que ses héros américains continuent à s’émerveiller sur la beauté de la capitale, Woody Allen quitte la voie toute tracée de la comédie romantique mièvre avec langoureux baisers sous la Tour Eiffel pour emprunter un chemin plus sinueux. Le film se transforme alors en une comédie douce-amère dans laquelle mélancolie et onirisme ne sont jamais loin. Car Gil Pender, héros de ce conte désabusé, est un grand nostalgique: scénariste hollywoodien à succès en pleine crise existentielle, il cherche à se reconvertir en écrivain. Il dénonce le bruit, la rapidité et la vacuité du monde contemporain et préfère rêver à son Âge d’Or: le Paris des années 20, à l’époque où ses idoles, à savoir Hemingway, Fitzgerald ou encore Dali, se croisaient dans les cafés et les soirées parisiens.
Rien de très novateur donc, on retrouve un motif cher au cinéaste, celui du jeune intellectuel névrosé cherchant sa place dans le monde. Mais le thème du retour au passé est abordé de manière assez étonnante. Quand sonnent les douze coups de minuit, Gil se retrouve plongé dans le Paris des années 20 et ses rêves les plus fous se réalisent les uns après les autres. Certes le discours selon lequel la vie est plus belle dans le passé peut agacer, mais il faut souligner la perspicacité de Woody Allen: le Paris des guides touristiques joue encore aujourd’hui de cette image rétro. Qui n’a pas en tête l’insouciance de la vie à l’époque des bals musettes et des salons littéraires, des robes de Coco Chanel et des porte-cigarettes? Woody Allen se moque de sa propre vision caricaturale, de son histoire un peu trop facile et de ses héros un peu trop naïfs, dans une réflexion critique qui passe par l’humour. Il va plus loin encore dans sa propre caricature, il en rajoute toujours plus et fait rire ses spectateurs. Ainsi les beaux parents sont-ils forcément hostiles envers leur gendre, qui n’est pas assez bien pour leur fille et qui, comble de la bêtise, est démocrate et considère les membres du Tea Party comme des ultraconservateurs infréquentables.
Alors qu’on ne pensait que se désoler, on rit, on rêve, on s’interroge. Faut-il suivre la vie toute tracée que l’on a savamment planifiée ? Peut-on laisser les désirs inassouvis et refoulés prendre à nouveau le dessus? Les réponses à ces questions sont données par les différents personnages que rencontre Gil. Woody Allen entraine en effet son spectateur dans un tourbillon effréné de comédiens, tous plus fantasques les uns que les autres, qui ponctuent le film de surprises réjouissantes. Et les Françaises ne sont pas en reste: la déclaration d’amour à la France s’adresse aussi à ses actrices. Outre l’apparition attendue et furtive de Carla Bruni, tout à fait crédible en guide de musée intelligente et réservée, on notera la présence de Marion Cotillard, muse mystérieuse, magnifique et attirante, et de Léa Seydoux dans le rôle d’une charmante brocanteuse. Au milieu de cette valse incessante, Owen Wilson, jeune premier américain, étonne par sa modestie. Lui qui pourrait être l’archétype de l’artiste bobo insupportable traverse le film entre nonchalance et admiration béate. Il est le propre spectateur de ses aventures, et cherche à s’adapter du mieux qu’il peut à ce qui lui arrive.
C’est donc un Woody Allen à moitié réussi: si le catalogue de clichés nous lasse vite, on se laisse emporter avec plaisir dans les ruelles étroites de la capitale, et on s’enthousiasme à chaque nouvelle rencontre que fait le héros. Un film dont on sort avec le sourire aux lèvres et une furieuse envie de se perdre dans Paris. Et, qui sait, peut-être qu’au hasard de notre errance, nous rencontrerons l’imprévu!
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Becca et Howie ont perdu leur fils il y a huit mois, renversé par une voiture alors qu’il courrait après son chien. Si la mort du fils est au cœur de ce film, elle n’est pas évoquée tout de suite. Ce sont surtout des détails intrigants qui nous la laissent deviner. La maison est trop grande, trop silencieuse. L’image elle même est trop lisse. Derrière la beauté des apparences, l’horreur va peu à peu émerger. Lorsqu’enfin l’accident est montré, ce n’est pas de manière ostentatoire. Pas de cris ni de crissements de freins, pas de petit corps sanglant, mais des gros plans sur les visages des personnages, un ralenti et surtout le silence. Comme si le cinéma était impuissant à montrer et à exprimer l’effroi de ce moment. Une modestie de la part du réalisateur, qui fait du bien.
Mais modeste ne signifie pas convenu. Plutôt que de traiter son sujet de manière vue et revue, John Cameron Mitchel filme un instant suspendu, entre la mort de l’enfant et le retour des parents à la vie. Les personnages se cherchent, le temps s’étire, les questions s’accumulent. « What are we gonna do ? » demande Becca à son mari. Comment vivre à nouveau après une telle tragédie ? Qui pour soutenir les parents au cœur de l’épreuve ? La famille, les amis, les groupes de parole ? Soutiens dérisoires que Becca refuse. Elle nie le deuil et n’accepte pas qu’on lui donne des conseils. Etrangement c’est auprès de celui qui a tué son fils qu’elle trouve finalement du réconfort. Solitaire et mélancolique, il dessine une BD sur les mondes parallèles. C’est sa façon à lui de se consoler, de se libérer du fardeau qu’il porte : dans un autre monde, il aurait pris une autre route ce jour-là, le garçon qu’il a tué serait encore en vie et sa maman pourrait encore être heureuse. De son côté, Howie fréquente un groupe de parole, où chaque couple tente de prouver qu’il est plus malheureux que les autres. Il y a ceux qui accusent le monde entier et ceux qui pensent que Dieu avait besoin d’un autre ange, que la mort de leur enfant était une nécessite. Un dérivé des alcooliques anonymes qui n’apporte ni réponses ni réconfort. Howie y rencontre une femme, avec qui il tente de nouvelles expériences : drogue, casino, ils cherchent ensemble à ressentir de nouveau la joie, pour qu’enfin la tristesse s’atténue. Les parents s’éloignent, chacun vit le deuil à sa manière et tente de trouver une échappatoire à la douleur. La limite est ténue entre comportement justifié et point de non-retour. Becca ne veut plus faire l’amour avec Howie, qui est alors tenté de la tromper. Howie ne peut pardonner au jeune qui a tué leur fils, alors que Becca s’en rapproche. Ainsi, une autre question que le film pose, c’est de savoir si le couple peut résister à la mort de son enfant, ou si la reconstruction commence par une séparation. Les parents se fuient, jusqu’au moment où ils se retrouvent, soudés par la douleur. Comme s’ils comprenaient que, finalement, ils sont seuls contre tous et ne peuvent compter que l’un sur l’autre.
Tout ça n’est donc pas très drôle, et pourrait même être sinistre s’il n’y avait pas de petits moments de grâce. Un anniversaire en famille, des fous rires entre mère et fille, un barbecue dans le jardin, des discussions dans le parc. Autant de scènes qui sont des moments de respiration, même si le chagrin n’est jamais loin.
Ces instants de grâce, on les doit presque tous à Nicole Kidman. Sa présence est un des intérêts majeurs du film. Depuis quelques années, elle n’était plus qu’une poupée Barbie, dont le visage figé prouvait les dangers d’un recours abusif au Botox. On avait (presque) oublié que Nicole Kidman est avant tout une actrice. Avec ce film, pour lequel elle a été nommée à l’Oscar de la meilleure actrice, elle revient enfin sur le devant de la scène. Plus important encore, elle nous prouve qu’elle n’a rien perdu de son talent. Dignité, tristesse, colère, elle passe du sourire glacial et feint aux crises de larmes et nous impressionne.
Loin du mélo tire-larmes auquel on pouvait s’attendre, Rabbit Hole est donc un film ambigu, qui sonde intelligement la complexité du deuil. Une belle surprise.
]]>Ma part du gâteau, nouveau film de Cédric Klapisch (L'auberge espagnole, Les Poupées russes, Paris), relate la rencontre entre Steve, trader richissime et arrogant, et France, ouvrière de Dunkerque au chômage. Elle devient sa femme de ménage, puis la baby-sitter de son fils. Peu à peu les relations se font plus chaleureuses, jusqu'à ce que France découvre que son nouvel employeur est responsable de la faillite de son usine.
]]>Ma part du gâteau, nouveau film de Cédric Klapisch (L’auberge espagnole, Les Poupées russes, Paris), relate la rencontre entre Steve, trader richissime et arrogant, et France, ouvrière de Dunkerque au chômage. Elle devient sa femme de ménage, puis la baby-sitter de son fils. Peu à peu les relations se font plus chaleureuses, jusqu’à ce que France découvre que son nouvel employeur est responsable de la faillite de son usine.
Le film est bien parti pour rester en haut de l’affiche pendant quelques temps. Servi par une campagne de lancement invasive, il a tous les ingrédients du succès: une actrice populaire (Karin Viard), un acteur beau gosse en pleine ascension (Gilles Lellouche), une histoire de bergère/femme de ménage et de prince/trader. Rajoutez à cela la marque de fabrique de Klapisch, à savoir une ambiance bon enfant, des gags, de l’émotion, et hop, vous obtenez un blockbuster à la française.
Les mêmes éléments que dans ses précédents films donc, ce qui satisfera sûrement les fans de Klapisch. Les situations comiques s’enchaînent: France obligée de parler avec un accent bulgare pour décrocher une formation de femme de ménage, Steve qui escalade un pont à Venise, en pleine balade romantique sur une gondole avec un mannequin sublime, le mieux restant Karin Viard chantant à tue-tête « Les rois du monde ». L’émotion est elle aussi au rendez-vous. Le lien qui se noue entre les deux personnages principaux est sincère, sobre, touchant. Ni pathos, ni niaiseries, on retrouve là le Klapisch qu’on aime : un cinéaste qui sait observer les rapports humains et les restituer avec justesse dans ses films.
Mais Klapisch ne vise plus le succès populaire, il semblerait qu’il s’en lasse. Non, maintenant, ce qui l’intéresse, c’est d’être reconnu comme un cinéaste social (à l’image de Ken Loach, dont il dit s’être inspiré). C’est lourd, la part de gâteau devient vite indigeste. Dès le début, Klapisch affiche ses intentions: Dunkerque contre Londres, France contre Steve, les ouvriers contre les traders, les millions en quelques secondes contre les indemnités de licenciement qui n’arrivent pas. Pour ceux qui n’auraient pas compris, Klapisch veut ainsi démontrer que la mondialisation, c’est mal, et qu’il faut se tourner vers les vraies valeurs, celle de la France du travail manuel, des balades au bord de la plage en famille et de la solidarité à toute épreuve. Caricatural? Je ne vous le fais pas dire… Mais ça s’aggrave encore par la suite. Ainsi, la prime de 100 euros offerte par Steve va donner lieu à une scène d’euphorie au milieu d’un supermarché. On se croit dans une série américaine vaguement croisée avec une comédie musicale. Changement de registre un peu déplacé ? Sur l’air de Pretty Woman, France laisse ses filles remplir le caddie sans compter. Bien sûr, on voit la réalité sociale : la joie de pouvoir satisfaire ses besoins sans entrave financière. Mais est-il vraiment à propos de mettre en scène une telle fête? Un caddie LidL qui fait le bonheur, cela montre-t-il avec suffisamment de justesse la difficulté de la vie ? Une condescendance extrême de la part d’un cinéaste qui prétend défendre son personnage. Et comme les grandes démonstrations ne vont pas sans petits exemples, Klapisch illustre sa dénonciation du système social français à l’aide de canards. Vous avez tous déjà remarqué, quand vous jetiez du pain aux canards, que les grands mangent tout. Si les petits tentent de s’interposer, ils sont frappés. Au final, qu’ils se battent ou non, ils n’ont rien à manger. Mais aviez vu perçu la métaphore sociale ô combien pertinente que cette scène propose ? Hé oui, grâce à Klapisch nous découvrons que, dans la vraie vie, c’est pareil, les grands finissent toujours par tout avoir et les petits se retrouvent le bec dans l’eau. Pensez-y la prochaine fois que vous irez nourrir les canards…
Malgré de bons moments et de vrais fous rires, tout cela est quelque peu affligeant, voire très énervant. Klapisch se permet de nous donner de grandes leçons moralisatrices, tout en étant en permanence dans la caricature. Le vrai cinéma social, sans pathos ni facilités scénaristiques, veut nous faire réfléchir. Il ne prétend pas nous donner à voir la réalité de la misère sociale, seulement celle d’un personnage à un instant précis. L’erreur de Klapisch est de penser qu’il peut dénoncer tout le système économique mondial grâce à une comédie bourrée de clichés et de bons sentiments.
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