Lucie Huber – La Péniche https://www.lapeniche.net Le Journal Étudiant de Sciences Po Mon, 16 Apr 2012 08:00:00 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.9 https://www.lapeniche.net/wp-content/uploads/2022/08/cropped-Bitmap-32x32.png Lucie Huber – La Péniche https://www.lapeniche.net 32 32 Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. https://www.lapeniche.net/sois-sage-o-ma-douleur-et-tiens-toi-plus-tranquille/ https://www.lapeniche.net/sois-sage-o-ma-douleur-et-tiens-toi-plus-tranquille/#comments Mon, 16 Apr 2012 08:00:00 +0000 http://lapeniche.net/?p=1352 Lapéniche.net publie en ce lundi une lettre de Lucie Huber, étudiante de Sciences Po en deuxième année, reçue la semaine dernière suite au décès de Richard Descoings.

L’annonce du décès de Richard Descoings a bouleversé les étudiants de Sciences Po. À ce titre, il pourrait être offensant, moins d’une semaine après cet évènement, d’écrire un article qui ne soit pas un hommage à notre Directeur. Et pour cause. En cette heure douloureuse, ce n’est pas qu’une communion à la mémoire d’un grand homme à laquelle on assiste. Chaque élève semble être touché personnellement. Qu’y a-t-il donc à rajouter, me direz-vous ? N’est-ce pas normal, au vu de ce qu’a apporté Richard Descoings à l’institution, au vu de ce que nous pouvons tous réaliser grâce à son engagement ?

Ne devons-nous pas chacun ressentir la perte qu’est la disparition de Richie ?

Un des pires ennemis de Richard Descoings était la « bien-pensance ». Il semble qu’en ces heures endeuillées et profondément choquantes, notre affliction nous égare. Respecter la mémoire de Richard Descoings, ce n’est pas seulement se recueillir. C’est aussi agir et s’exprimer dans la lignée de ses convictions les plus profondes. C’est adopter dans son comportement une cohérence qui respecte l’esprit de Sciences Po tel qu’il nous a été transmis par notre directeur.

Les médias sont surpris de la réaction spontanée des étudiants de l’école. Qu’y a-t-il de surprenant dans cette expression commune de tristesse ?

La « bien-pensance » du deuil. Il ne s’agit en aucun cas d’exprimer de l’indifférence. Cela n’est pas possible, et qu’on ne m’accuse pas de monstruosité. Mais la douleur du deuil est quelque chose d’intime. La tristesse est silence. On assiste sur Facebook à l’affichage du deuil de la part des élèves. Messages affligés, photos de profil symboliques, voire entête de « murs » à l’effigie de Richard Descoings. Les pages Facebook des élèves de Sciences Po sont devenues les épitaphes virtuelles d’une tombe inexistante.

Les pleureuses n’ont jamais possédé les deuils dont elles exprimaient cependant la douleur. Bien loin d’une offense aux proches, collègues et amis du Directeur, c’est une mise au point que je souhaite faire : élèves anonymes, nous tous qui sommes profondément touchés et infiniment concernés par cet évènement brutal, séchons nos larmes. Elles nous empêchent de voir que notre tristesse est une convention. Quoi de plus regrettable qu’une telle tristesse, quoi de plus offensant à la mémoire de Richard Descoings qu’une tristesse automatique, qui n’est même pas consciente des cordes qu’elle fait vibrer ? La compassion est compréhension ; de sa propre affliction comme de celle des autres. Comprendre le deuil des autres, ça n’est pas revêtir le noir de la douleur ; c’est être leur témoin immobile et muet. Qu’un inconnu, simple curieux ou vague connaissance, vienne couler des larmes devant l’être défunt, ça n’est pas légitime. Ça n’est pas de la compréhension. C’est de l’inconscience.

Confondre ses sentiments revient à exprimer une douleur qui vient de nulle part et ne mène à rien. Car il faut dissocier le recueillement commun et au nom de l’école de la personnalisation du deuil. L’expression massive de la douleur par les élèves m’a semblé présenter un danger, il semble qu’elle fasse perdre le sens du mot souffrance. Et elle dissimule les sentiments de tous ceux qui souffrent réellement derrière des larmes mécaniques. Il semble que le deuil soit plus une conséquence de l’appartenance à la communauté de Sciences Po que le regret de la personne même de Richard Descoings. Car il n’y a pas d’une part ceux qui sont profondément touchés et choqués, et de l’autre ceux qui souffrent et peinent à supporter le poids du deuil sur leurs épaules. Les réactions les plus affichées deviennent représentatives du regret de Sciences Po et de la perte ressentie. Et pendant que se multiplient les marques ridicules d’affliction, les douleurs sincères sont muselées, sans trouver de soutien dans la compassion des autres, plus agitée et bruyante qu’« immobile et muette ». Tout le monde souffre comme si chacun d’entre nous, par sa simple appartenance à la communauté étudiante de Sciences Po, avait connu personnellement Richard Descoings. Cela a-t-il vraiment un sens ?

Au lieu d’être suivi par un deuil « bien pensant », ce grave moment pour la communauté de Sciences Po devrait être le moment d’une réflexion commune, simultanée mais intime, sur le sens du recueillement et de la mort, et sur ce qu’est, et sera, l’absence de M. Descoings pour notre école.

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