Enfant il voulait être chirurgien ; il aura finalement passé toute sa vie dans les affaires. Grand passionné d’histoire, l’enseignement multidiscuplinaire est l’une des raisons pour lesquelles il a voulu entrer à Sciences Po, qu’il pensait être « formidable, mais sans trop savoir pourquoi ». N’ayant pas d’idée précise de ce qu’il voulait faire c’est en entrant à l’institut qu’il s’est découvert une vocation pour le monde de l’entreprise grâce à ses maîtres de conférences, Pierre Soudet et Raymond Barre. Il entre ensuite à l’INSEAD afin de compléter sa formation et atteindre ses objectifs. La carrière professionnelle de Blanckaert est longue, et ses secteurs d’activité variés.
Il intégra d’abord l’industrie lourde dans les produits grands publics, comme DG de l’enseigne Bricorama en 1976, puis comme PDG et président du conseil d’administration de Thomson-SDRM en 1980. Ce n’est que par hasard qu’il entra dans l’industrie du luxe en prenant « le train du comité Colbert ». Il devint alors membre du comité de direction de cette association de 70 groupes français de l’industrie du luxe dont le rôle est de développer l’image du luxe français à l’étranger. Il entre ensuite en 1996 chez Hermès, comme PDG de la principale filiale du groupe, Hermès Sellier, puis comme DG des affaires internationales d’Hermès ayant pour but le développement d’Hermès dans le monde, où il reste jusqu’en 2009.
Ce sont les différences inhérentes de ces secteurs qui ont passionné Blanckaert. L’industrie classique et lourde, contrairement à l’industrie du luxe, ne fait pas la différence entre créateur et manager. Elle permet d’acquérir une logique, ce dont le luxe lui a permis de s’émanciper pour donner une plus grande place à l’irrationnel. La base du luxe ainsi est de savoir différencier l’indépendance du management et l’indépendance de la création.
3 caractéristiques de l’industrie du luxe ont incité Blanckaert à se spécialiser dans le milieu. Tout d’abord, le succès dépend de l’innovation et de la créativité. Dans ce milieu n’existent pas d’études de marché qui annoncent le potentiel de vente comme dans l’industrie lourde : lorsqu’on vend des cravates, sacs ou foulards, on ne peut connaître le taux d’équipement des ménages. « Vous pouvez vendre autant de paires de chaussures que vous voulez à toutes les femmes, elles n’ont jamais un taux d’équipement que l’on peut rationaliser. Vous en savez quelque chose ! » – les lectrices de l’article s’y reconnaîtront. Ensuite, le monde du luxe est totalement international, sans frontières. « A partir du moment où la maison a une culture et un savoir faire, elle peut conquérir toute la planète, en particulier chez Hermès ou la culture est très forte. Pas la peine de se déguiser ! ». Enfin, au moment où l’on ne parle que de mondialisation, contrairement à ce que l’on peut lire Blanckaert la présente comme positive puisque de plus en plus de gens accèdent à un pouvoir d’achat et accèdent à la classe moyenne. Le luxe en a profité et en profite encore.
Le milieu du luxe, il faut le savoir, est un milieu très compétitif en raison de son envergure mondiale et financière. Les places y sont chères, il faut y avoir les meilleurs managers et les meilleurs créateurs. Tout le monde n’y réussit pas, mais il est néanmoins tout à fait possible d’y accéder notamment pour les étudiants de Sciences Po, mais ce à certaines conditions. Il faut pouvoir comprendre l’importance de la création par rapport au management, être complice de la création et être enthousiaste de la maison que l’on représente : il faut croire au produit, être vigilant, avoir le sens de l’ambition et du détail. Comme dans le reste de l’industrie, il faut savoir être modeste, rire, écouter, se faire adopter, et évidemment avoir du goût. Cela ne veut pas dire « aimer le luxe », ce qui est absurde et ne veut rien dire, mais aimer les choses bien faites et avoir de l’intérêt pour l’art. Ces qualités, en plus de la formation suivie à Sciences Po, est la recette pour percer dans le monde du luxe.
Christian Blanckaert est un véritable passionné de Sciences Po. L’institut lui a permis de se créer une véritable culture, une ouverture sur le monde et une base structurelle qui ont été capitaux dans sa vie. Il lui a aussi donné le goût pour la chose publique – ce qui l’a incité à se présenter aux élections municipales de sa ville et à être maire pendant 31 ans. Il a lié lors de ces 3 ans des amitiés très fortes, notamment avec certains maîtres de conférence comme Soudet, Jacques de Larosière ou Raymond Barre. Ces rencontres constituent ses meilleurs souvenirs de l’école. Le souvenir du soir où Soudet leur a appris la mort de Kennedy, celui de s’être lié d’amitié avec Barre après avoir discuté des raisons pour lesquelles il avait été collé en économie et redoublé sa 3e année. Le souvenir des voyages au Cambodge et en Tunisie avec la conférence Olivaint dont il était le président dans laquelle il s’est tellement investit. Que de moments ayant rendues particulièrement heureuses ces 3 années à Sciences Po.
Il est important de dire, en cette période de crise que traverse Sciences Po, que Blanckaert est fier de ce qu’est devenu l’institut sous « l’ère Descoings », en s’ouvrant à l’international et aux jeunes par les CEP dont il fait d’ailleurs partie du jury. Auparavant établissement parisien socialement fermé, Sciences Po est « devenue une grande université à vocation mondiale, et c’est extraordinaire ». Certains anciens étudiants se sont ainsi regroupés autour de Descoings pour aider, donner, sponsoriser des élèves, donner des bourses : il est du devoir de chacun de rendre à Sciences Po ce qu’elle nous a donné.
Blanckaert considère avoir eu beaucoup de chance dans sa vie. Maire, membre d’ONG, voyages, écriture de livres, vie professionnelle trépidante, il revient à son sujet d’entrée de Sciences Po – Qu’est ce qu’un honnête homme ? – : un homme qui ne se polarise pas sur sa carrière professionnelle mais qui parvient à prendre d’autres chemins en même temps. Aujourd’hui professeur de Management à l’ESCP et Président du Conseil de Surveillance de Petit-Bateau, il vient de publier un livre au Cherche-Midi, Luxe Trotter. C’est en prenant mille chemins différents qu’il a eu une vie palpitante. « Je peux parler au passé, je peux parler au présent, et je vais même vous amuser mais je parle au futur. Je n’ai pas du tout l’intention d’arrêter ma carrière, je n’ai pas du tout l’intention de ne pas travailler. Je crois qu’il faut continuer à être acteur ». Blanckaert est un enthousiaste, un hyperactif, qui a décidé de rester acteur de sa vie.
9 juillet 1945 : naissance à Paris 1967 : diplômé de Sciences Po Paris 1980-1984 : DG puis PDG de Thomson-SDRM 1996 : entrée chez le groupe Hermès 1989-2008 : Maire de Varengeville-sur-Mer 2011 : Commandeur de la Légion d’Honneur
]]>Un parcours atypique
Né en 1940 à Honfleur dans le Calvados d’une mère normande et d’un père allemand, Hugues Gall a très tôt été immergé dans le latin, le grec, la philosophie, la littérature, Balzac et Proust. De cet univers familial teinté de cultures germanique et française s’est développée sa passion de la musique et de l’Opéra. Il rejoint Paris après des études en Suisse. Après hypokhâgne et khâgne à Lakanal, il entre à SciencesPo en 1961 ; il a alors 21 ans, et entame parallèlement une licence d’allemand à la Sorbonne.
Les cours à SciencesPo étaient alors organisés en cours magistraux et conférences, dont certaines étaient très courues comme celles de Jacques Rigaud, conseiller d’Etat et futur directeur de cabinet de Jacques Duhamel, ou de Jean Dromer, inspecteur des finances qui fera une carrière considérable dans l’industrie – conférences indispensables pour songer à intégrer l’ENA, un but dont Hugues Gall se disait « totalement indifférent » : il n’a jamais voulu y entrer. Se définissant comme un élève « quelconque », on le disait pourtant « brillant » en raison de son bagage culturel beaucoup plus large que celui de ses camarades.
Il échoue néanmoins à son examen en 1964. Son père est alors « fou furieux », l’examen ne paraissant pas infranchissable. Il recommence donc sa troisième année, interrompue par la mort subite de son père. Signe du destin ou sauvetage par le gong, il reçoit l’aide d’un avocat brillantissime à la carrière politique importante que son père avait eu dans ses affaires et dont il était resté très proche : Edgar Faure. Sa fulgurante carrière professionnelle démarre alors.
L’homme d’Etat le prend sous son aile et l’intègre dans son équipe. Faure devient en 1966 Ministre de l’Agriculture et est chargé de conclure les négociations du Marché Commun Agricole dans un contexte d’active construction européenne. Puis, il devient ministre de l’Education Nationale et confie à Hugues Gall le dossier de la réforme des enseignements artistiques, qui l’a « beaucoup amusé et passionné ». En sont issus les baccalauréats option artistique. D’autre part, hors des conservatoires n’existaient pas d’enseignement des arts dans le cadre de l’enseignement public comme Gall a pu le voir en Suisse. L’université de Vincennes créée après la fermeture de Nanterre à l’été 1968 a servi de terrain d’expérimentation au projet novateur d’Hugues Gall. Mais malgré les importants moyens financiers et politiques, le projet se heurte à une difficulté majeure : impossible d’être professeur d’université sans un doctorat d’esthétique, d’où la difficulté de trouver des enseignants. Beethoven, Picasso ou Fellini n’auraient par exemple jamais pu enseigner – ce qui, entre nous, est un comble.
Il fut ensuite nommé « dans le sens de ses intérêts personnels » par Edmond Michelet, Ministre des Affaires Culturelles, Secrétaire Général de la Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux, regroupant Opéra Comique et Opéra de Paris depuis 1939 : une réforme en profondeur d’un Opéra de Paris en pleine décadence et dont l’existence même faisait débat apparaissait comme une nécessité.
C’est en devenant en 1973 l’adjoint de Rolf Liebermann, administrateur de l’Opéra de Paris, qu’il apprend peu à peu les ficelles du métier qui sera le sien : celui de directeur d’Opéra. En 1980 il est appelé à la direction du Grand Théâtre de Genève où il restera 15 ans puis, en 1995, à la demande du Ministre de la Culture Jacques Toubon il devient directeur de l’Opéra National de Paris (Opéra Garnier et depuis 1989 l’Opéra Bastille) où il restera 9 ans. Il est alors au sommet de sa carrière.
Quel est précisément le rôle d’un directeur d’Opéra ? Je n’en avais absolument aucune idée ! Etre directeur d’opéra c’est d’abord être capable de construire une programmation tant lyrique que chorégraphique, et donc avoir une vision et une politique artistiques sur plusieurs saisons. Il faut donc avoir une véritable passion de la musique mais également une culture musicale et un répertoire très pointus. Une difficile alchimie entre la programmation et le côté novateur de certains programmes doit être assurée par la politique du directeur. Le travail de celui-ci est de rendre acceptable le poids financier de l’opéra par la collectivité : étant une entité extrêmement coûteuse (60% du budget de 160 millions d’euros de l’Opéra est issu de la subvention de l’Etat), il doit jouir d’une véritable légitimité.
Quand on lui demande pourquoi avoir choisi SciencesPo, Hugues Gall n’en a pas une idée très précise, si ce n’est que l’institut était « l’école de tous les possibles », et qu’étant passionné par le service public, c’était la meilleure voie pour « se rapprocher des choses de la Cité et de l’intérêt général ». SciencesPo lui a apporté, outre le contenu des enseignements, « les codes de la société, le langage, la terminologie, le langage des signes de l’ordre public, politique et administratif ». Ces notions permettent de communiquer au sein de l’appareil administratif dans un langage compris de tous. Le sens du service public lui a été instillé « tel un virus », l’essentiel n’étant pas les sensibilités politiques des acteurs mais de veiller à ce que l’Etat soit le plus efficace et le plus juste possible. Hugues Gall a eu la chance de pouvoir entrer très tôt dans l’appareil d’Etat grâce à des circonstances personnelles, « ce qui est généralement le cas dans la vie ». « Il est très amusant de penser qu’à 26 ans, je devais convoquer les directeurs généraux des services vétérinaires de France pour appliquer tel décret du ministère de l’agriculture alors que 6 mois auparavant je loupais le diplôme de SciencesPo ! » m’avoue-t-il, sourire aux lèvres. Sans son passage au 27 rue Saint Guillaume, il lui aurait été impossible de comprendre et de connaître « cette superbe abstraction qu’est l’Etat » dont l’Opéra est une cellule atypique, une corporation de 2000 talents faisant vivre une part essentielle de notre culture.
Nombre de jeunes issus de la bourgeoisie française et d’éminentes lignées de hauts fonctionnaires étudiaient à Sciences Po, créant ainsi une très forte connivence des élites dont Hugues Gall devint à son tour un élément. Dans « ce marigot, on sait qui est qui. C’est utile et comme ça on ne peut pas se raconter d’histoires. Tout le monde se connaît, se retrouve, et cela m’amuse, encore aujourd’hui. » Ses meilleurs souvenirs à Sciences Po sont ainsi le côté « très sympa et chaleureux des rapports entre camarades » qu’il retrouvait au café du coin, le bien-connu Basile ; ainsi que la séance de dédicace se déroulant une fois pas an. Mais c’est du séminaire d’Alfred Grosser, grand spécialiste des relations franco-allemandes qu’il garde le meilleur souvenir. Il y allait avec « soif d’apprendre et grand appétit ».
Il a ainsi utilisé chaque étape de sa vie et de son existence pour faire coïncider sa passion pour les arts de la musique avec sa vie professionnelle, sans avoir « loupé de marche » si ce n’est celle du diplôme. Dès qu’Edgar Faure lui confia sur sa demande le dossier de l’enseignement artistique, le processus était lancé. Hugues Gall a pu conjuguer sa passion avec son job. « Je ne me suis pas ennuyé un moment dans ma vie. J’ai été préoccupé, j’ai eu des tensions, des ennuis – mais jamais d’ennui au singulier. » Une vie passionnée et amusée : peut-être est-ce cela la clé du bonheur.
1961 : entrée à Sciences Po 1969 : Secrétaire Général de la Réunion des Théâtres Lyriques 1980 : Direction du Grand Théâtre de Genève 1995 : Direction de l’Opéra de Paris 18 décembre 2002 : élu membre de l’Académie des Beaux-Arts]]>