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Startup Nation : à la recherche d’un nouveau souffle (impactant) ?

Courte enquête au coeur de la Startup Nation et de son écosystème : faut-il la craindre ou la rêver ?

Par Louis Sibille et les membres de la Learning Expedition Israël 2020

L’oeil du cyclone

Après un premier pas en venture capitalist dans l’écosystème berlinois, une immersion dans une success story de la Silicon Valley et plus d’une année dans les rouages de l’ogre Rocket Internet,  me voilà intégrant presque naturellement le master “Innovation & Digital Transition” de Sciences Po Paris. Je fais partie de cette nouvelle génération que les grands groupes ne font plus rêver. En quête d’adrénaline, d’indépendance, de création… ce que nous voulons c’est casser la routine et prendre des risques. Nous sommes les soldats de cette jeune startup nation florissante

Après 2 années d’études, de fascination et de questionnements sur les modèles d’innovation, j’embarque pour la Learning Expedition 2020 avec une idée en tête : décrypter la tête de proue de ce mouvement – la startup nation israélienne. Ce petit territoire, bien qu’exposé à un environnement géopolitique complexe, compte 200 accélérateurs, 1 start-up pour 1300 habitants et un nombre d’entreprises cotées et de licornes qu’envie la plupart des leaders mondiaux. 

Les pieds dans l’eau, la tête dans les buildings, très vite, l’écosystème entrepreneurial grappé autour de Tel Aviv dessine une oasis d’innovation, d’audace et de nouvelles technologies. Du moins, c’est l’impression que j’en ai dans les premières minutes. Pourtant cela ne colle pas. A l’heure où certains parlent de décroissance et d’effondrement, ici, tout converge – argent, espoirs et idéal – vers un modèle d’hyper croissance (bien qu’au profit d’une infime minorité homogène). Ce modèle désormais globalisé, est de plus en plus exposé aux critiques et aux désillusions. La situation laisserait même croire que ce petit cocon, sous les feux des projecteurs et couvert de paillettes, serait finalement dans l’oeil du cyclone…

Un modèle qui semble courir à sa propre perte s’il n’opère pas ce fameux “pivot”. Plus que jamais, le WHY du golden circle de Simon Sinek n’a été aussi important. L’innovation et la transformation numérique ne sont qu’un moyen et non une fin. Il nous reste à définir à quelle fin nous souhaitons l’utiliser : continuer sur le modèle actuel ou le mettre au profit des problématiques socio-environnementales contemporaines? Une transition qui me paraît indispensable pour passer d’une vision “user-centric” nous transformant peu à peu “en flemmard augmenté”  à un design plus “society” ou “planet-centric”. 

Inclusivité et Startup Nation, un duo qui se fait encore attendre

Sous un vernis de coolitude, de bienveillance et d’after-works organisés par le happiness manager, l’écosystème entrepreneurial est encore en réalité réservé à une certaine élite qui dicte ses codes : “La tech, c’est le royaume de l’homme blanc surdiplômé, urbain et issu d’un milieu social favorisé », résume Mounir Mahjoubi, ancien secrétaire d’Etat au Numérique. Près de 80% des entrepreneurs français sont des hommes et sortent de grandes écoles. Et seul 3% du capital risque mondial était, en 2019, investi dans des startups fondées par des femmes. Pas très diversity-friendly tout ça… Loin de les épargner cet entre-soi peut les faire courir à leur perte. C’est le syndrome du groupthink. Sans diversité, ils s’enferment dans leur propre mindset, incapables de s’adapter aux changements. N’a t on pas justement prévu quelques gros changements ces prochaines années ? 

Et en Israël ? On copie-colle le même modèle : parmi leurs entrepreneurs on compte seulement 10,6% d’hommes arabes et 1,7% et 2,5% d’hommes et de femmes ultra-orthodoxes. Pourtant ces populations deviennent majoritaires démographiquement. Face à ce décalage,  inclure ces groupes dans la Startup Nation est ainsi devenu une priorité pour l’Etat. D’autant plus que l’’innovation Authority nous confie que la Startup Nation israélienne perd chaque année en attractivité suite au manque de profils techniques (15 000 par an).

Au delà de l’entre-soi créé, on assiste à long terme à une réelle intensification de la fracture numérique et à l’émergence d’une nouvelle classe numérique. Elle ne concerne finalement pas le taux d’équipement des individus mais de disparités dans les modes d’appropriation et les problèmes de compétences numérique. Milad Doueihi cite même l’apparition d’« une nouvelle aristocratie de l’ère numérique ». Cette nouvelle hiérarchie relève surtout du culturel entre ceux qui sont des usagers passifs de ces nouveaux outils, et les manipulateurs, ceux qui ne se limitent pas à l’utilisation de ces nouveaux outils, mais sont capable de créer, de publier, de transformer l’environnement numérique dans lequel ils gravitent. L’homo numericus prend peu à peu le dessus sur l’homo sapiens.

Oui à l’indépendance ! … mais pas sans investissements publics

L’envol de la Startup Nation israélienne s’est véritablement accéléré avec le Yozma, programme des années 90 : pour chaque investissement privé, l’Etat double désormais la mise. De nombreux fonds, notamment étrangers, fleurissent alors sur l’ensemble du territoire. Que ce soit à travers la commande militaire, l’accompagnement des 200 accélérateurs ou les nombreux programmes d’investissement, le gouvernement Israélien investit aujourd’hui près de 5% de son PIB pour soutenir le développement des startups.

La France applique depuis peu cette politique volontariste avec la création de la French Tech et la Banque Public d’Investissement (qui ne possède pas moins de 20% du capital risque français en parallèle des nombreux prêts à taux zéro, subvention et autre bourses qu’elle propose). En cherchant à ressembler à la Startup Nation, l’État se transforme peu à peu en un “État-nounou” pour les entrepreneurs. Mais une question subsiste : à quel point devrait-on accepter que l’Etat finance de telles aventures capitalistiques sans considérer leurs finalités ni  la redistribution des richesses créées?

Si on fait l’addition, on finit avec une communauté d’entrepreneurs pas si diversifiée et financée sans examiner les retombées. Que faut-il y ajouter ? La croissance comme saint graal et le tableau sera complet.

A la recherche d’une l’hyper-croissance vertigineuse et dangereuse

Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Economie, s’exclamait  en 2015 : “il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires”. Les success stories des nouvelles stars de la Silicon Valley et de la Silicon wadi (la Silicone Vallée israélienne) deviennent l’idéal de réussite de toute une génération. 

Cependant ce modèle basé sur une hyper-croissance présuppose des levées de fonds toujours plus colossales. Seul objectif dans la ligne de mire : un exit (comprendre une vente) important ou une mise en bourse rapide. On commence même à parler de mega-rounds. . Cependant en Septembre 2020, We-Work estimait pouvoir faire une IPO à 46 milliards de dollars. Après un ultime examen de ses comptes, l’IPO est abandonnée, l’entreprise valorisée à 10 milliards de dollars et son CEO doit démissionner. 

Il semblerait que le mantra « peu importent les pertes, pourvu que la croissance du chiffre d’affaires soit au rendez-vous » commence à toucher à sa fin. L’essayiste Antoine Gouritin estime que le 10 mai 2019, date de l’entrée en bourse chaotique d’Uber, marque « la fin du fantasme collectif des licornes, du moins aux États-Unis ».

Au delà de l’hyper-croissance, ce modèle a tendance à créer de véritables oligopoles, d’une capacité financière comparable à des États. Ils sont dès lors difficile à bousculer tant sur les plans législatifs que concurrentiels. De ces oligopoles naissent les nouveaux “sauveurs de l’humanité”, qui décident de manière unilatérale de coloniser d’autres planètes ou de construire une galaxie de milliers de satellites autour de notre planète. 

D’un point de vue éthique, est-il acceptable qu’un simple citoyen, sans aucun mandat législatif, ait autant d’impact sur l’humanité avec pour seule justification la liberté d’entreprendre ?

Responsabiliser  l’inventeur et l’entrepreneur

L’idée n’est pas de stopper l’innovation, mais de la mettre au service du bien commun comme l’illustre parfaitement le mouvement “Tech for good”. Et ce modèle prend de l’ampleur; c’est assez logique ! En quelques années à peine, les fruits de cette Startup Nation ont bouleversé nos manières de nous déplacer (Waze, Mobileye), de communiquer (Wix) ou encore de nous protéger (CheckPoint). Cette capacité conséquente d’innover et de croître peut tout aussi bien apporter des réponses aux enjeux contemporains. Pourquoi la prochaine licorne française ne permettrait-elle pas de réduire nos émissions de carbone de 50% chaque décennie par exemple ?

De retour de notre learning expedition à Tel Aviv, on peut tirer quelques conclusions sur ce petit pays qui a donné naissance à toutes ces startups. Ce qui caractérise la Startup Nation israélienne c’est sa capacité à retranscrire sa recherche fondamentale en produits et services. Depuis des années, à travers leurs programmes spécifiques, les universités du Technion et de Tel Aviv ont su renforcer ce lien : incubateurs intégrés aux universités, cours d’entrepreneuriat… Il y a là un ingrédient à leur emprunter à l’origine de toute innovation : nous devons promouvoir les projets pluridisciplinaires et surtout sensibiliser nos étudiants et chercheurs aux défis contemporains. Des ponts doivent être créés.

Dans un second temps, c’est aussi l’imaginaire de l’entreprise qui doit se réinventer. On doit appeler à une prise de conscience et à une responsabilisation de la part des entrepreneurs : il faut désormais penser plus grand, penser “société” avant de penser “marché.

Pour Alexandre Monnin, co-fondateur de Closing Worlds, l’impact écologique de chaque innovation doit être interrogé avant de ne pouvoir être incubé quelque part. Il est alors facile d’imaginer un troisième jury délibérant cette fois-çi sur l’impact social de ces mêmes innovations : les entrepreneurs de demain devraient être capables d’imaginer de nouvelles formes de gouvernances partagées et de redistribution des profits. L’entreprise politique de demain pourrait être portée, non plus par la motivation d’un enrichissement personnel, mais par la société toute entière. Les entreprises à mission, B Corp ou Essus à l’image de Phénix ou Apeel Sciences sont des exemples à diffuser largement. Et ces dernières nous promettent un avenir plus radieux, plus écologique et inclusif.

Repenser le financement : “le blended capital”

Pour financer ce mouvement, on assiste à la naissance de certains fonds à impact comme  Pitango qui  investissent dans des startups répondant  à l’un des 17 ODD. La mesure de l’impact est prise à part entière dans l’analyse.  Limités par les contraintes de rentabilité à court terme et de notions de risques toujours présentes, ces fonds restent trop peu suffisants pour espérer passer à l’échelle supérieure. La plus grande problématique est la gestion du risque de ces business modèles qui s’attaquent à des enjeux bien plus complexes. Il faut imaginer une nouvelle organisation de l’ensemble des organismes financiers.

D’après Irwin Boutboul à la tête du programme google for startups social impact tech, la réponse pourrait être une nouvelle coopération financière par le biais d’une méthode appelée « blended finance ».  Il s’agit d’une utilisation complémentaire des fonds philanthropiques ou étatiques, du private equity et des prêts offerts par les banques au bénéfice d’un projet de start-up.  Cette pratique émergente comporte différentes phases :

  • Tout d’abord, les fondations, les gouvernements et les ONG attribuent des subventions pour financer des projets d’entrepreneuriat social. Cela permet à l’entrepreneur de réaliser un prototype, de le tester et de diminuer ainsi la marge de risque,
  • Ensuite, des fonds de capital-risque prennent des participations et permettent à l’entreprise de passer les premières étapes de l’adaptation du produit au marché et de croître,
  • Enfin, la start-up peut prétendre à accéder aux banques et fonds de pensions car elle a été dé-risquée par les deux sources de capitaux précédentes.

Amorcer un tournant écologique et social

Sans condamner le modèle de la Startup Nation, il est pourtant essentiel de questionner ses rouages et finalités. Face à une nouvelle génération volontariste et engagée, prête à s’attaquer aux enjeux contemporains socio-environnementaux, repenser les valeurs et moyens de ce modèle paraît crucial s’il veut réussir son tournant.

Cependant, il faut continuer à prendre garde à un “solutionnisme technologique” par lequel on ne s’attaque jamais aux réelles causes d’un problème. C’est bien le changement de nos comportements qui sera le plus déterminant. Une partie de la nouvelle génération prend déjà ce chemin. A travers l’initiative du manifeste étudiant pour un réveil écologique, une jeunesse alerte, consciente et avec un peut-être un peu plus de recul, commence à remettre en cause ces modèles… serait ce le début d’un basculement ?

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