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Rentrée littéraire : trois livres à aller chercher d’urgence chez votre libraire !

Parmi les 524 romans sortis en cette rentrée littéraire 2021, il est parfois difficile de s’y retrouver. La Péniche a donc choisi trois livres à ne pas manquer, où les écrivains ont noirci leurs pages de mots parfois touchants, parfois engagés. Découvrez en quelques mots ces livres marquants traitant de questions d’identité, de violence et de deuil.

Rien ne t’appartient : entre Éros et Thanatos

Le dixième livre de Nathacha Appanah, Rien ne t’appartient, s’ouvre sur le récit du quotidien brisé de Tara qui souffre de la perte récente de son mari Emmanuel. Tourmentée par la présence fantomatique d’un étrange garçon, elle alterne entre phases de lucidité et paralysie sévère. Prisonnière de cette pièce dans un profond désordre, asphyxiée par son odeur métallique et la présence muette du garçon, Tara ne cesse d’écrire « Je suis Vijaya. Je suis Tara. Je suis Vijaya. »

Vijaya, c’est l’orpheline d’opposants politiques assassinés par le pouvoir. C’est aussi une adolescente cinghalaise qui se retrouve seule, avortée de force, maltraitée et exploitée par les religieuses du refuge. « Rien ne t’appartient ici », lui dit-on. Cette injonction ne concerne pas seulement ses biens matériels, mais aussi sa peau, son corps, son passé et son nom — elle découvre ce que c’est que d’être une « fille du pays ». Pourtant, elle persiste. Elle décide de lutter. Seulement, Vijaya est contrainte d’abandonner sa propre identité, se dédoublant inévitablement après le drame de trop : le tsunami de 2004 au Sri Lanka, qui la fait passer de l’espoir à la folie.

Nathacha Appanah nous livre l’histoire d’une femme qui tait son drame pour y survivre, mais finalement terrassée par la réapparition de ce passé tragique quinze ans après. En quittant son pays meurtri par une guerre sournoise et les catastrophes naturelles, elle abandonne le nom de Vijaya, lui préférant celui de Tara — alors même que le premier signifie « Victoire ». Tara raconte « une vie fabriquée qui n’est pas un tissu de mensonges mais celle dont j’ai besoin pour survivre, celle qui ne m’entrainera pas à chaque moment vers le fond », comme elle l’explique dans les dernières pages.

Le deuil de son mari ouvre toutefois la porte aux souvenirs, et une vague de douleur déferle. Alternant entre questions d’identité, d’oppression et d’oubli, Rien ne t’appartient fait à la fois l’anatomie du désir et celle de la souffrance. Au moyen des images du corps, la plume ciselée de Nathacha Appanah relate la découverte de la sexualité féminine, l’érotisation constante des jeunes filles, les stigmas rattachés à celles qui sont « gâchées », la désillusion fatale. Entre les lignes et leur poésie se révèlent aussi la tyrannie, la discipline des corps, l’exil. Avec lyrisme et intimité, la narration lève progressivement le voile sur le passé dramatique de Vijaya, enfoui sous l’amnésie et le pseudonyme de Tara. Et l’on en sort bouleversé.

« Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »

La porte du voyage sans retour : une exofiction au réalisme saisissant

Après le succès de Frère d’âme, lauréat du prix Goncourt des lycéens 2018, David Diop s’inspire de la vie du naturaliste français Michel Adanson, et notamment de son excursion au Sénégal de 1748 à 1754, pour écrire La porte du voyage sans retour. Le titre du livre est emprunté au surnom donné à l’île de Gorée, où des millions d’Africains sont enlevés et vendus comme esclaves. À travers un carnet laissé à sa fille Aglaé, Michel Adanson partage le récit personnel de son voyage, qui ne se résume pas seulement à son ambition d’écrire une encyclopédie universelle du vivant, mais aussi à une histoire d’amour. Dès les premières lignes de ses écrits imaginés par David Diop, le naturaliste annonce que cette expédition ne fut pas que scientifique : « Avec le recul du temps, ma chère Aglaé, les joies et les souffrances de notre existence s’entremêlent pour prendre ce goût doux-amer qui a dû être celui du fruit défendu dans le jardin d’Éden ».

Le livre s’ouvre sur les derniers instants de Michel Adanson qui, avant de rendre son dernier souffle, murmure un prénom : « Maram ». Ce prénom est en réalité celui d’une sénégalaise réduite en esclavage, mais ayant finalement parvenu à s’évader. Lors de son expédition, le botaniste intrigué se lance à sa poursuite. Dans cette quête obsessionnelle, Michel Adanson découvre peu à peu un pays ravagé par la colonisation et l’esclavage, mais aussi sublimé par la langue wolof, ses paysages magnifiques, et une spiritualité auquel l’homme de science finira par s’ouvrir.

À travers les symboles, David Diop oppose l’idéal des Lumières à la réalité frappante de la traite des noirs. Le naturaliste réalise au cours de son voyage que si la culture sénégalaise est différente de la sienne, elle n’en est pas moins belle. Il tombe amoureux du pays mais aussi de Maram, tout aussi sensible aux mystères de la nature que lui. Tel Orphée allant chercher son Eurydice, Michel Adanson ira à la rencontre de cette femme et découvrira l’histoire de ses malheurs ; dus à la fois à sa couleur de peau et à son genre, à l’esclavagisme du dix-huitième siècle et à la « maladie d’amour » de son oncle.

« Mon esprit m’offrit l’esquisse rêvée d’une existence heureuse et imaginaire avec elle. Une brève intuition de joies intenses non encore écloses. Une symbiose exempte des désillusions et des amertumes que le monde tel qu’il hait la différence aurait sans doute jetées sur notre amour. »

Bellissima : un kaléidoscope de souffrances italiennes

Greggio. L’adjectif « brut » en italien. Littéralement, quelque chose de non travaillé, non raffiné, exécuté grossièrement ou non conduit à la perfection. Au figuré, une personne encore brute et ignorante, confiée à un maître pour l’éduquer.

Quelle ironie funeste que le père de Simonetta, Nazzareno Greggio, soit brut jusque dans le nom. Dans cet ouvrage autobiographique, l’autrice partage l’histoire de sa famille et de l’Italie, mais aussi de la violence de son père, et de ses coups qui pleuvent.

Très libre dans sa chronologie, Bellissima fait des va-et-vient temporels et générationnels. Si elle partage d’abord le récit de sa souffrance personnelle dans un foyer abusif, Simonetta Greggio décrit également l’enfance de sa mère juive. Adoptée par un couple fasciste, celle-ci cachera son identité pour éviter la dénonciation — elle ira jusqu’à changer son nom de famille. Ce roman polyphonique met aussi cette douleur intime en perspective avec les événements historiques constitutifs de son pays, l’Italie. S’ouvrant sur l’assassinat de Mussolini, le livre évoque le fascisme, les brigades rouges, les attentats et la corruption en Italie, entre autres. L’autrice nous révèle ainsi une double construction identitaire, le produit d’un croisement entre une histoire individuelle et une autre nationale. En effet, Bellissima montre que les deux sont en interrelation : les années de plomb ont eu un effet sur la violence de son père, et inversement celui-ci a participé à la corruption des milieux d’affaires gangrenant l’Italie.

« Ce corps qui tombe. Vivant au moment où la photo a été prise. Mort quelques secondes après. Vivant et mort à jamais. Le chat de Schrödinger. »

S’appuyant sur la description des sensations et des traumatismes de son enfance dans l’Italie fasciste, Simonetta Greggio raconte aussi son attachement à sa ville natale, Padoue. D’abord, avec une représentation géographique impressionnante : les phrases inscrivent les événements dans les rues, indiquent les lieux et les monuments. L’impression de proximité qui s’en dégage montre la familiarité du décor et de la violence qui s’y produit, mais aussi une affection fervente. Parmi les lignes, le lecteur ressent le déchirement de Simonetta quand elle a dû fuir Padoue, que seule l’écriture a su guérir. En somme, Bellissima dépeint la violence humaine déroutante, mais retrace aussi des années de convalescence et d’introspection.

« C’est parce que l’écriture m’a protégée. Les cahiers que maman a brûlés, je les ai réécrits cent fois. Les livres que papa a jetés, je les ai rachetés. (…) Tu te souviens de ce que j’écrivais dans ma chambre ? Io sono mia, je suis à moi. Ma langue est devenue ma liberté. »

Crédit photo : ©Idle moments, Charles Edward Perugini