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Opinion – Racisme et violences policières : une épidémie peut en cacher une autre

En deux mois de confinement, on avait presque oublié le caractère meurtrier du racisme, une autre grande épidémie qui dure depuis bien plus longtemps. Et soudain, la mort d’un homme afro-américain a réveillé les consciences, d’abord sur les réseaux sociaux puis dans les rues. Du point de vue de la France, on peut noter trois évènements qui ont conduit à ce que ce mardi 2 juin 2020, des milliers de personnes se rassemblent sur le parvis du tribunal de Paris (20 000 selon la Préfecture de police) et dans d’autres villes de France.[i]  Trois événements, trois personnes, une réaction en chaîne.

Il y a d’abord eu Camélia Jordana. Le 23 mai 2020, la chanteuse et actrice était invitée sur le plateau de l’émission On n’est pas couché, animée par Laurent Ruquier. Au cours d’un débat avec l’écrivain Philippe Besson au sujet des violences policières, Camélia Jordana déclare qu’il y a « des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue, et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau. » Elle explique ensuite qu’il y a « des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic », s’incluant dans ces personnes.[ii] Suite à la publication de cet extrait de l’émission sur le compte Twitter d’On n’est pas couché, les réactions affluent et très vite, deux camps s’opposent. D’un côté, ceux qui soutiennent Camélia Jordana, notamment Assa Traoré, la sœur d’Adama Traoré, qui lance le hashtag « #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice » ; de l’autre, ceux qui condamnent ses propos. Ces derniers bénéficient d’un soutien de poids, celui du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner qui réagit par ce tweet :

Tweet daté du 24 mai 2020 en réaction aux propos de Camélia Jordana

Deux jours plus tard aux États-Unis, George Floyd, un homme afro-américain, meurt durant son interpellation par quatre agents de police. L’un d’eux, Derek Chauvin, l’immobilise et pendant près de neuf minutes, maintient avec son genou une pression sur son cou. George Floyd répète qu’il ne peut pas respirer, mais rien n’y fait. Filmée par une passante, la vidéo de l’interpellation fait rapidement le tour du monde. Alors que les quatre policiers sont licenciés le lendemain des faits, dans les jours qui suivent, des manifestations surviennent dans différentes villes des États-Unis avec un mot d’ordre : « Justice for George Floyd ».[iii]

Le 29 mai 2020, un nouveau rebondissement dans l’affaire Adama Traoré achève de focaliser les attentions françaises sur le sujet des violences policières à caractère raciste. Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, un jeune homme noir de 24 ans, décède suite à son interpellation par des gendarmes dans la ville de Beaumont-sur-Oise. Depuis ce jour, l’enquête judiciaire tente de déterminer les causes de sa mort. Alors que sa sœur Assa Traoré (évoquée plus haut) fonde le comité Vérité et Justice pour Adama et dénonce les agissements de la gendarmerie, les expertises médicales se multiplient et se contredisent. Le 29 mai donc, une nouvelle expertise ordonnée par les magistrats en charge de l’enquête écarte la responsabilité des gendarmes dans la mort du jeune homme. Depuis, une nouvelle contre-expertise demandée par la famille met à nouveau en cause les gendarmes.[iv]

Maintenant que nous avons passé en revue les faits, revenons aux propos de Camélia Jordana. Elle ne dénonce pas seulement des violences policières, mais surtout leur caractère raciste et systémique. Selon sa grille d’analyse, les cas de George Floyd et d’Adama Traoré ne sont donc pas des faits isolés. Les données empiriques semblent lui donner raison. Selon Sebastian Roché, chercheur au CNRS, si les violences policières ne revêtent pas la même ampleur en France et aux États-Unis, elles sont bien présentes dans les deux pays et commencent par les contrôles de police. Dans un entretien pour 20 Minutes, il explique qu’en « France comme aux États-Unis, les policiers vont particulièrement cibler les minorités en matière de contrôles d’identité », or « souvent, les contrôles sont le point de départ d’une situation qui va se dégrader. »[v] Une enquête du Défenseur des droits datant de 2017 confirme ces propos en révélant qu’en France, les jeunes hommes déclarant « être perçus comme noirs ou arabes/maghrébins » ont « une probabilité 20 fois plus élevée que les autres » de faire l’objet de contrôles de police.[vi] Les personnes racisées sont donc les plus exposées aux contrôles et aux interpellations, susceptibles de dégénérer en violences voire en homicides. Aux noms de George Floyd et d’Adama Traoré, viennent alors s’ajouter ceux d’Eric Garner, Michael Brown, Zyed Benna, Bouna Traoré et bien d’autres. Les manifestations qui se multiplient à travers le monde depuis quelques jours visent à rendre hommage à ces victimes autant qu’à dénoncer le système qui les a condamnées.

Il existe donc, en France comme aux États-Unis, un racisme systémique, dont la police semble constituer l’un des nombreux instruments. Ce racisme systémique n’est évidemment pas l’apanage des forces de l’ordre ; il infuse l’ensemble de la société parce qu’il est le résultat d’une histoire (notamment marquée par des faits comme l’esclavage et la colonisation) qui a laissé des traces et façonné des normes sociales que les individus ont intériorisées. Cela se retrouve par exemple dans les stéréotypes qui peuvent exister au sujet des personnes racisées. Dire que le racisme est systémique signifie-t-il pour autant que les actes racistes perpétrés par des policiers échappent à toute responsabilité individuelle ? C’est ce que semble penser Philippe Besson. Au cours de son échange avec Camélia Jordana, celui-ci déclare que les policiers « obéissent aux ordres » et que l’« on peut [donc] contester les ordres »[vii], mais pas les policiers eux-mêmes. Dire que pris individuellement, les policiers qui commettent des violences racistes n’ont pas de responsabilité, est dangereux. Il ne s’agit pas d’en faire des monstres : traiter Derek Chauvin de monstre ou bien de « malade mental » (avec les connotations psychophobes que l’utilisation de ce terme peut supposer) signifie accepter l’idée qu’il est une exception, une simple anomalie dans un système qui, sinon, fonctionne parfaitement bien. Il faut interroger le système, celui qui fait que ce même Derek Chauvin a pu faire l’objet de dix-huit signalements pour son comportement sans être inquiété[viii], celui qui fait qu’aux États-Unis, les hommes noirs ont 2,5 fois plus de risques d’être tués par la police que les hommes blancs.[ix] Cependant, questionner le système ne doit pas empêcher d’imputer une responsabilité individuelle. Que les choses soient claires : bien évidemment, de nombreux membres des forces de l’ordre effectuent leur travail sans avoir recours à des actes racistes et avec le souci de protéger la population. Ici, je pointe une problématique qui existe entre autres au sein de ce corps de métier, et qui a déjà fait maintes victimes. Par ailleurs, il ne s’agit pas de nier les difficultés du métier de policier, aussi nombreuses soient-elles ; il s’agit de dire qu’aucune de ces difficultés ne justifie que des individus soient violentés voire tués à cause de la couleur de leur peau.

Nous vivons dans des sociétés phagocytées par des idéologies inégalitaires, le racisme étant l’une d’entre elles. Néanmoins, cela ne doit pas nous empêcher à la fois d’interroger ces sociétés et de réguler nos comportements individuels. Manifestations, collectes de fonds, lectures, visionnages de films, débats… Nombreux sont les moyens d’agir et de s’informer contre le racisme. Agissez comme vous le pouvez, mais n’oubliez pas qu’une épidémie peut en cacher une autre.

Crédit image : Manifestation du 2 juin 2020 sur le parvis du tribunal de Paris, par Nancy-Wangue Moussissa


[i] SECKEL, Henri et COUVELAIRE, Louise. « Justice pour Adama ! » : 20 000 personnes rassemblées à Paris contre les violences policières. Le Monde. 03/06/2020 [consulté le 03/06/2020]. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/03/environ-20-000-manifestants-a-paris-lors-d-un-rassemblement-interdit-contre-les-violences-policieres_6041560_3224.html

[ii] https://twitter.com/ONPCofficiel/status/1264312650051096576

[iii] Quatre policiers limogés après la mort d’un homme noir lors de son interpellation aux Etats-Unis. Le Monde avec AFP. 27/05/2020, mis à jour le 28/05/2020 [consulté le 03/06/2020]. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/27/quatre-policiers-limoges-apres-la-mort-d-un-noir-lors-de-son-interpellation-aux-etats-unis_6040859_3210.html

[iv] Depuis la mort d’Adama Traoré, quatre ans d’expertises et de « marches pour la justice ». Le Monde avec AFP. 03/06/2020 [consulté le 03/06/2020]. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/03/depuis-la-mort-d-adama-traore-quatre-ans-d-expertises-et-de-marches-pour-la-justice_6041646_3224.html

[v] Sebastian Roché, entretien par Thibaut Chevillard. Mort de George Floyd : « Les policiers ciblent particulièrement les minorités, en France comme aux Etats-Unis ». 20 Minutes. 02/06/2020, mis à jour le 03/06/2020 [consulté le 03/06/2020]. https://www.20minutes.fr/faits_divers/2791107-20200602-mort-george-floyd-policiers-ciblent-particulierement-minorites-france-comme-etats-unis

[vi] CHEVILLARD, Thibaut. Contrôles au faciès : Les jeunes hommes perçus comme noirs ou maghrébins ont 20 fois plus de risque d’être contrôlés. 20 Minutes. 11/04/2018, mis à jour le 11/04/2018 [consulté le 03/06/2020]. https://www.20minutes.fr/societe/2252699-20180411-controles-facies-jeunes-hommes-percus-comme-noirs-maghrebins-20-fois-plus-risque-etre-controles

[vii] https://twitter.com/ONPCofficiel/status/1264312650051096576

[viii] SIDERIS, Felicia. Derek Chauvin, le policier incriminé dans la mort de George Floyd avait déjà fait l’objet de 18 signalements. LCI. 31/05/2020 [consulté le 03/06/2020]. https://www.lci.fr/international/derek-chauvin-le-policier-imis-en-cause-dans-la-mort-de-george-floyd-avait-deja-fait-l-objet-de-18-signalements-2155132.html

[ix] Les Noirs sont les plus susceptibles d’être tués par la police américaine, selon une étude. L’Obs avec AFP. 05/08/2019, mis à jour le 06/08/2019 [consulté le 03/06/2020]. https://www.nouvelobs.com/societe/20190805.AFP1928/les-noirs-sont-les-plus-susceptibles-d-etre-tues-par-la-police-americaine-selon-une-etude.html

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