• J : Commençons par le commencement, devait-on intervenir en 2001 ?
  • F : Le régime taliban du Mollah Omar était un régime autoritaire intolérant. Dresser une liste de ses méfaits serait s’attaquer à un puits sans fond, mais on peut citer le sort réservé aux femmes pour montrer à quel point l’intervention contre ce régime était nécessaire. Celles-ci devaient être voilées de la tête au pied, ne pouvaient sortir sans être accompagnées d’un homme de leur famille, et si elles désobéissaient à cette règle, elles étaient battues parfois à mort dans la rue – cf. la tristement célèbre vidéo montrant une femme lynchée dans la rue par de simples passants pour ces raisons. Il est inutile de préciser qu’évidemment elles avaient l’interdiction de s’instruire et de travailler ; cette dernière contrainte associée à la loi interdisant une femme de se faire soigner par un homme rendant assez problématique le droit à la santé de celles-ci. De même, l’homosexualité était condamnée par la peine de mort : on écroulait un mur sur le condamné, puis on repassait sur les décombres avec un bulldozer. Par ailleurs, l’intolérance religieuse était poussée dans les derniers temps du règne taliban jusqu’à l’obligation pour les non musulmans de porter un tissu jaune, avec toutes les discriminations que cela entrainait et non sans rappeler le triste passé du régime nazi. Enfin, le choix de l’Afghanistan comme terrain d’intervention en 2001 était motivé, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme post-11 septembre, par la présence de nombreux camps de formation pour les terroristes dans le pays. On se rappelle que les talibans ont refusé de livrer Oussama Ben Laden après le 11 septembre car ils estimaient que les preuves contre lui étaient insuffisantes.
  • J : Il faudrait donc intervenir dans tous les pays où les droits des femmes ne sont pas respectés ? Je ne pense pas que cela soit la vocation de l’OTAN mais si c’était le cas pourquoi ne pas demander à certains pays alliés comme l’Arabie Saoudite de faire des efforts dans ce domaine ? Les Etats-Unis voulaient clairement réagir aux attaques du 11 septembre et casser le régime des talibans pour avoir apporté leur soutien à Al-Qaeda mais je ne vois pas ce que le droit des femmes vient faire dans tout cela. L’OTAN selon ta conception pourrait intervenir partout où il y a des manquements à la liberté ; néanmoins les grands principes et le fameux « droit d’ingérence » pour sauver une population peuvent cacher des aspirations beaucoup moins nobles (cf. la guerre en Irak).
  • F : Premièrement, le terme de « droit des femmes » semble un peu réducteur relativement à la situation : on ne parle pas de droit mais de survie quand une femme est enterrée jusqu’au cou puis lapidée à coups de pierres pour avoir trompé son mari. Ensuite la situation des femmes était un exemple et j’ai cité d’autres exemples, mais la liste est longue et trop insupportable pour que je continue. Ensuite, concernant l’ingérence, je pense effectivement qu’on ne peut pas laisser une telle situation sans intervenir au nom d’une prétendue souveraineté du peuple afghan – qui n’était même pas respectée par les talibans. Enfin, puisque tu parles d’hypocrisie de l’OTAN, je dirais que peu importe si la souveraineté et la survie du peuple afghan ne sont qu’un prétexte, selon toi, du moment qu’elles sont sauvées. Et concernant la situation de l’Arabie Saoudite, il y a un palier dans l’horreur qui n’a pas été franchi ; mais surtout, est-ce parce qu’on ne s’attaque pas à tous les maux du monde en même temps qu’il n’est pas légitime d’en résoudre un ?
  • J : La situation des femmes s’est quelque peu améliorée dans le droit mais dans les faits, la plupart ne vont toujours pas à l’école faute de moyens et du fait que de nombreuses écoles ont été détruites par la guerre. Les femmes et les hommes aujourd’hui n’ont toujours pas l’accès à la santé à cause du très faible nombre d’hôpitaux efficaces. Bref, au final pour beaucoup d’Afghans, l’intervention militaire n’a apporté que des bombardements et des destructions. Alors oui il est noble de vouloir améliorer la question des droits de l’homme dans certains pays mais quelque peu hypocrite d’affirmer cela haut et fort constamment alors que dans les faits rien ne change.
  • F : Tu es libre de penser que la situation aujourd'hui a peu évolué depuis les talibans, je pense personnellement que du chemin a été fait depuis la lapidation des femmes jusqu'à l'octroi du droit de vote. Ensuite dans la pratique, il est évident qu'on ne sort pas un pays de la pauvreté extrême en 8 ans. Mais ce n'était pas en laissant les talibans au pouvoir que les femmes auraient mieux été mieux soignées et seraient allées à l'école.
  • J : Mais après avoir délogé les talibans, pourquoi sommes-nous restés ?
  • F : D'une part, ce n'est pas parce que les talibans ne sont plus au pouvoir qu'ils ne sont plus une menace. D'autre part, les forces de l'OTAN doivent assurer la transition démocratique de l'Afghanistan pour qu'une fois ces troupes parties, les talibans ne reviennent pas au pouvoir.
  • J : Oui mais malgré la présence militaire, les talibans sont de plus en plus puissants, ils consolident leur contrôle dans le Sud et dans l’Est (régions majoritairement pachtounes) et effectuent même certaines percées dans le Nord. De plus, la démocratie est en piteuse état, en témoignent les dernières élections présidentielles où les observateurs de l’ONU ont affirmé que plus d’un ¼ des suffrages étaient douteux et que ces irrégularités étaient majoritairement en faveur de Karzaï.
  • F : Tu parles des dernières élections en Afghanistan, je parlerais plutôt des premières élections. Il est évident que la démocratie est un régime difficile à assimiler, en témoigne l’histoire agitée des XVIIIe et XIXe siècles en France ; on ne peut pas espérer instaurer une démocratie stable et pérenne en aussi peu de temps. Pour rebondir sur la présence militaire et son inefficacité relative, c’est justement la raison qui me pousse à arguer dans le sens d’un renforcement des troupes de l’OTAN. En effet, il y avait plus de 330 000 soldats en Irak contre 71 000 actuellement en Afghanistan. Or le terrain montagneux afghan est bien plus favorable à la guérilla menée par les talibans que les déserts irakiens - les seules montagnes en Irak se situent dans les zones kurdes qui n'ont pas opposé de résistance à l'intervention militaire américaine. On a donc moins d'hommes sur un terrain plus difficile ; sans vouloir comparer l'Afghanistan à l'Irak, on peut tout de même avancer que la marge de manœuvre est grande pour gagner sur le terrain militaire.
  • J : On est donc d’accord pour dire que les talibans sont de plus en plus violents et causent des pertes de plus en plus importantes aux forces de l’OTAN et aux forces gouvernementales. Une des possibilités afin de résoudre cela pourrait être, comme tu le dis, d’accroître le nombre d’hommes et d’accentuer les combats contre les insurgés mais cela n’est pas sans danger pour les civils et l’on n'est pas sûr de l’efficacité de cette méthode. Au cours de l’année 2008 plus de 800 civils ont été tués par des forces pro-gouvernementales selon la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan , et il ne faut surtout pas négliger l’impact de ces « bavures » commises par les forces de l’OTAN sur l’opinion publique afghane et le risque de voir une partie de la population rejoindre les talibans en signe de rejet de l’OTAN. Le problème ne vient pas du nombre d’hommes mais plutôt de la manière dont on a mené cette intervention. Tuer plus de talibans ou les déplacer ne résoudra rien. Nous ne sommes pas dans un cas de figure où une armée combat une autre armée mais face à une guérilla très mobile qui peut infliger de lourds dégâts avec très peu de moyens et d’effectifs. La meilleure solution serait de trouver un soutien dans la population afghane afin qu’elle ne soit pas influençable par les talibans.

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  • F : Alors plusieurs choses dans ce que tu as dit. D’abord au niveau de l’impact sur les talibans, le but n’est pas de tous les tuer ou de les déplacer au Pakistan, mais d’occuper le terrain pour les priver de tout contact avec la population. En effet, aujourd’hui battre les talibans n’est pas un problème dans le sens où si les forces de l’OTAN veulent reconquérir une vallée ou quelque terrain que ce soit, les talibans n’opposent plus de réelle résistance et abandonnent le terrain pour se replier dans d’autres montagnes. Ainsi, l’accroissement des troupes n’est pas là pour palier à une éventuelle défaillance dans les combats, mais pour occuper les territoires conquis. En gros, aujourd’hui, si les talibans progressent dans certaines régions, c’est que les troupes de l’OTAN se replient faute de moyens et laissent le terrain libre aux talibans. Une fois les talibans coupés de la population, il n’y aura plus la possibilité pour eux de se ravitailler et de recruter dans les villages. D'autre part, pour ce qui est des civils, c'est malheureusement un mal nécessaire qui ne laisse pas les forces de l’OTAN exemptes de critiques. Il faut quand même mentionner que l'imbrication entre civils et talibans est mince et difficile à gérer.
  • J : On n’a aucune idée du temps nécessaire afin qu’une démocratie stable s’implante en Afghanistan. Cela pourrait être de l’ordre de plusieurs dizaines d’années, est-ce que c’est un objectif censé ?

  • F : L'intensification de l’effort militaire doit en effet s’accompagner de moyens socio-économiques. Il faut faire des efforts dans l’alphabétisation, dans la mise en œuvre de politiques publiques destinées à améliorer le niveau de vie des Afghans et cela n’est possible que si on lutte contre la corruption de l’administration. Quant au temps que ça prendra, effectivement les troupes de l’OTAN n’ont pas vocation à rester une éternité en Afghanistan, c’est pour ça qu’il faut absolument former une armée afghane capable de prendre le relai des troupes de l’OTAN ; or sur ce point, les efforts fournis laissent à désirer. En 8 ans, on a réussi à former seulement 80 000 hommes ; l'effectif de l'armée irakienne s'élève à 260 000 militaires, formés en moins de 6 ans. Là encore la marge de progression est énorme.
  • J : Même si l'armée afghane prend progressivement la place de l'OTAN, tant que la question des talibans ne sera pas réglée il pèsera constamment une menace sur cette démocratie naissante. Ainsi la question de savoir si l’on pourrait accepter de voir les talibans prendre part au processus démocratique doit être posée. Les déclarations de Bernard Kouchner en mars 2009 sèment le doute : "Si des talibans nationalistes parviennent au pouvoir par les urnes et respectent la Constitution, c’est l’affaire des Afghans". On aurait alors chassé les talibans pour les voir revenir par les urnes ?
  • F : De deux choses l'une, on peut d’abord espérer qu'un réel approfondissement de la démocratie empêche le retour des talibans. Quant à négocier avec les talibans, je pense que, fondamentalement, ils ne s'inscrivent pas dans le jeu démocratique. Mais c'est un autre débat.

Illustrations: blogues.cyberpresse, francesoir