Il faut s’habituer au style célinien : novateur, aiguisé, vif et cru. Apprenez à le lire et surtout ne vous laissez pas décourager par les premières dizaines de pages, car ce serait passer à côté de quelque chose d’extraordinaire.

Nous suivons la vie tumultueuse, instable et parfois minable de Bardamu, héros ou anti-héros toujours en quête de fuir quelque part. Il voyage fuyant d’un lieu à un autre, d’un pays à un autre, d’un continent à un autre. Nous le suivons à la guerre, dans les colonies, en Amérique. C’est la vie et les rencontres d’un homme de son temps et dépourvu d’argent qui nous est narrée.

Bardamu, bien qu’éduqué et médecin, n’en est pas moins pauvre car il soigne les pauvres et sa conscience lui interdit de les faire payer pour une consultation. Cette conscience est à géométrie variable, parfois kantienne et parfois inexistante. Il n’aime pas tant les femmes que les plaisirs de la chair et ses vices sont nombreux. Toutefois nous sommes poussés à éprouver pour lui une secrète sympathie.

Céline nous donne à voir le misérabilisme de l’homme, sa médiocrité, ses infamies, sa faiblesse absolue, et ce dans toute sa grandeur. C’est aussi la triste clairvoyance des relations entre les individus. Paradoxalement, ce livre fait beaucoup rire ou sourire, le sarcasme du narrateur y est pour beaucoup. Du point de vue littéraire, cette lecture est fascinante : la langue est l’outil de Céline et il le manie avec génie. Il utilise toutes ses nuances et ses subtilités et surtout il use de tous les registres, du plus soutenu au plus vulgaire ; il brise les règles fondamentales, s’émancipe jusqu’à créer son langage à l’aide de l’argot, d’un vocable qui lui est propre, d’une déstructuration de la syntaxe.

Historiquement, ce livre est aussi important : il permet de saisir la misère du début de siècle précédent. Misère financière, morale et humaine. Les jugements que le narrateur porte sur la guerre pourraient être ceux de n’importe quel soldat de la Grande Guerre : « Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire ; je ne leur avais rien fait aux allemands. » ou encore « engraisser les sillons du laboureur anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat ! ».

Bien que fondamentalement pessimiste et cynique, nous ne pouvons cependant que comprendre Bardamu, personnage fascinant toujours étonnant et perspicace. Dans ce livre, l’homme est mis à nu et révèle toutes les bassesses dont il est capable. Voyage au bout de la nuit est une œuvre que l’on vit, que l’on éprouve dans le sens où il ne s’agit pas d’une simple narration mais d’une invitation au voyage des sens et des sentiments. Un mot pour définir ce chef d’œuvre : jubilation !

Distinguons toutefois l’auteur de l’homme engagé politiquement. Céline lui-même avait refusé la réédition de certains de ses pamphlets - ses ayants droits respectent cette décision - qui seraient de toute façon interdits par la loi Pleven portant sur la haine raciale. L’histoire n’est pas morale, le débat n’est toujours pas clos et, la lecture de ces romans demeure une aventure grandiose.