Leur passion est fulgurante, élevée et magnifiée par l’écriture d’Albert Cohen. Ils incarnent les amants éternels, les amants que rien ne peut séparer. Leur Amour est grand et leurs sentiments sont les plus élevés de l’âme humaine, ceux que chacun ressent au plus profond de soi. Dans toute une partie du roman sans parole échangée, sans un dialogue, cette passion est fusion : rien ne sépare les amants, rien ne peut les séparer dans cette absence de langage. Albert Cohen explore les pensées les plus profondes d’une femme amoureuse, celle qui veut être parfaite pour l’amant qui chaque jour revient. L’Amour ne connaît ni code ni règles, et les amants sont les seigneurs du récit.

Mais Belle du Seigneur, et c’est là toute la modernité de Cohen, n’est pas le roman de la passion, ni des grands sentiments qui ne sont présents que les deux premiers mois de l’histoire d’Ariane et Solal. La médiocrité et l’ennui, qu’on croyait réservés au mari cornu, reviennent chez les amants, la passion n’a masqué qu’un court instant cet état lié à toute relation amoureuse ; le langage revient et sépare les amants, lassés l’un de l’autre, enfermés et fermés aux autres dans leur Amour. Eux seuls se parlent, et tout les sépare, les ennuye. La fuite dans les plus beaux hôtels de la Côte d’Azur et le luxe dont ils s’entourent ne masquent plus la médiocrité de leur existence. L’Amour ne dure pas, les grands sentiments passent. Roman de l’anti passion, Belle du Seigneur présente ses deux amants comme des anti héros. Ariane n’est plus qu’une écervelée qui tente à tout prix de garder son amant, le seul homme qui puisse lui apporter un semblant d’existence sociale. Solal, limogé de la Société des Nations et se voyant retiré sa nationalité française (il est juif de Salonique) est socialement mort. Il n’est plus, ou n’a jamais été ce chevalier servant, ce Valeureux qui vient délivrer sa Belle de la demeure où elle se tient recluse. Il n’a plus qu’Ariane pour se persuader qu’il est encore quelqu’un. Il l’aime, mais ne supporte plus de la voir en permanence.

L’ennui, la lassitude qui peuvent pousser à la haine de l’aimé, qui peuvent être oubliés dans bien des récits antérieurs, sont explorés de manière remarquable. La passion n’est qu’un leurre qui cache un cours instant la petitesse et la médiocrité de l’autre. L’amour chez Cohen n’est plus qu’une fusion des corps, que l’on sent obligé chez les amants, un acte sexuel trop souvent répété, qui perd ainsi de sa substance. Albert Cohen désacralise la passion amoureuse, révèle le piège dans lequel elle peut amener, révèle un amour sans âme, sans consistance, sans vie. Belle du Seigneur, chef d’œuvre de la littérature amoureuse, est aussi l’autel où Vénus est mise à mort.