Chronique d'une envolée

Ces bribes de réflexion n’ont aucun sens, j’en conviens. Peut-être est-ce à l’image du sens que prend Radiohead, du chemin qu’il faut parcourir pour atteindre un tel niveau. Tous azimuts, au diable les frontières, ce début de siècle sera marqué par la diversité des sons. Oh bien sûr d’autres ont flairés la bonne affaire. Je pense à Damon Albarn, infatigable musicien tour à tour frontman de Blur, icône animée de Gorillaz ou dernièrement leader de The Good, The Bad & The Queen. Mais Radiohead surprend encore plus, étonne encore mieux, transcende bien plus fort. Victimes à peine matures de leur succès planétaire, Creep (sur le premier album Pablo Honey) les Radiohead se sont longtemps cherchés. Parce qu’il le fallait, parce que les années 90 étaient comme cela (et peut-être parce que la violence de Nirvana était passée par là) les deux premiers albums sonnent rock, sans fioriture, sans accroc aux grandes lignes du genre. Pablo Honey et The Bends sont donc deux albums rock, et pourtant on voit déjà la finesse d’écriture et de composition, la schizophrénie naissante entre une légèreté musicale et une parole dépressive. Creep n’était peut-être qu’un faux-pas, un coup d’essai pour ces 5 petits anglais.

Et puis il y eu OK Computer. 1997, Radiohead arrive là où personne ne l’attend. Une belle confirmation par The Bends, on voyait une consécration du rock dans le prochain opus. Mais Thom Yorke, anti-star par excellence, génie probablement incompris, ne l’entend pas de cette oreille. L’Ordinateur est d’accord, les Radiohead produisent de la musique, pas du rock. Méga tube en prime, Paranoïd Androïd, symbolise peut-être le mieux ce que « mélange des sons Â» veut dire. C’est beau, mais on sent que la sauce n’est pas encore parfaite. Il manque une étape, le crescendo n’est pas complet. Radiohead a trois album, mais toujours pas d’enfant. Kid A arrive, il vient au monde en 2000. Ce beau bébé de sept ans maintenant consacre une nouvelle corde à l’arc des 5 savants : l’électronique. Everything In its Right Place, Idioteque, voilà pour les deux fleurons. Yorke et sa bande lâchent les grosses guitares, celles de Creep et de Just, branchent des câbles partout et s’amusent. Et finement avec ça. Album magnifique, action cérébrale immédiate. À ne pas mettre en toutes les mains toutefois, Radiohead s’améliore et se complique, ça va dans tout les sens, on adore, mais parfois on ne suit plus.

Amnesiac, l’ombre avant la lumière

L’émotion sans doute, la peur, le doute. Voilà ce qui a pu causer Amnesiac. Le petit bonhomme pleure sur la pochette, il a trop écouté ce disque sans doute. On ne quitte pas l’électro, on l’affine, parfois on le violente même. I Might Be Wrong, d’une noirceur déconcertante, pose des questions et vous jette au bord du gouffre. C’est du suicide musicalement assisté, on dirait qu’ils veulent nous faire partager leurs peurs, leurs angoisses. Même pas vrai, ils ont encore réapparu ailleurs. Cet album est une victoire, pas une lettre morbide. Quand Kid A consacre Radiohead comme un groupe majeur de cette fin de siècle au goûts douteux, se pose la question du style. Electro ? Rock ? faut-il faire un choix ? Questions trop simplistes pour les 5 petits devenus très grands, ils ont préféré donner leur conception de la chose. Nous ferons de l’electro-rock à la sauce rock-électro, plus plein d’autres choses plus ou moins définissables. Dernière étape du voyage, Hail To The Thief. Petit message à Bush et à sa politique ou pas, c’est un engagement nouveau et un retour au source qu’ils nous offrent. 2+2=5 ou le rock contemporain, c’est jouissif. Tout y est. Dix ans de carrière et pas une ride, juste une suite continuelle d’améliorations, de perfectionnement, de succès. Les concerts sont une messe à la musique d’exception, celui du 17 novembre 2003, bien qu’à Bercy, ressemble à une prière (et la performance de Muse le lendemain était bien frêle face à cela)

Pourquoi cet article ? Parce que le monde s’apprête à recevoir le prochain opus de Radiohead. Après de nombreux problèmes, des menaces de dissolution du groupe, un album solo pour Thom Yorke (The Eraser, si vous voulez voir le génie/ la folie de cet homme, achetez-le) le groupe annonce sa venue imminente. Preuve que quand on touche Radiohead, de quelque façon que ce soit, on ne peut plus s’en passer.