La Grande Finale du Transatlantic Debate Championship

OrateurJeudi 5 Novembre, l’amphi Boutmy affichait « sold out » – enfin, hors balcon – pour la finale du « Transatlantic Debating Championship ». Organisé par un unique étudiant en deuxième année au Campus de Poitier, Ian Sielecki (et non par notre association résidente), le Championnat fit venir la « crème de la crème » des jeunes débatteurs anglo-saxons à Sciences-Po pour deux jours endiablés de joutes oratoires. Des affiches de rêve: Yale versus Princeton, Cambridge contre Sciences Po ET Polytechnique, et enfin en finale, Sciences Po-Polytechnique contre Yale (Plus d’informations).

On avait eu, organisé par Sciences Polémiques et le BDE, le prix Philippe Séguin, où en affrontement individuel nos rhéteurs locaux en avaient décousu devant un Laurent Fabius presque déchaîné. Ian Sielecki nous offre, après 11 mois de travail, un total 1100 mails envoyés et une affaire conclue avec Descoings sur le chat Facebook, une joute oratoire anglophone par équipes de 5: il s’agit de jouer collectif pour offrir une argumentation construite qui en même temps réfute les arguments de l’autre équipe.

« Should Obama care about Europe? », Obama devrait-il se soucier de l’Europe?. C’est évidemment la french connection des polytechniciens et des Sciences Pistes qui doivent soutenir que le 44ème Président des Etats-Unis ne devrait-pas daigner se soucier du Vieux Continent. Boutmy est chaud bouillant sous les coups de semonce humoristiques du Modérateur du débat qui présente les dix « gladiateurs » sous des cris hystériques après que les parents des futurs élites de demain purent obtenir une photo de leur progéniture.

Plus tard dans le débat, Omar Dhobb de Polytechnique fera remarquer le caractère impeccable de la présentation des cinq challengers de la Ivy League: costards cintrés, tailleurs ajustés, raies sur le coté nettement exécutées. Avant même le début du débat, on sent le grand professionnalisme et la hargne qui anime les Nord-Américains face à des frenchies peut-être un peu plus détendus en apparence. Ils savent qu’ils ont reçu le bord le plus difficile à défendre, et leur argumentation passera en conséquence par plus d’humour et moins de rationalisme.

Remy Leblond, premier orateur de l’équipe française, ouvre les débats dans un silence de plomb. Il détend rapidement l’atmosphère lançant la première métaphore à succès qui fera fil rouge tout au long du débat: l’Amérique est un gosse qui doit tout à sa vieille mère, l’Europe. Don’t go to Viêt-Nam, don’t go to Irak, l’ado états-unien n’écoute jamais. En bon Science Piste, il définit les termes du sujet. Se soucier de l’Europe, c’est s’en inspirer, mais l’Europe c’est à la fois trop ringard pour tes problèmes et trop bien pour toi, Amérique. Quelques boutades sur la droite américaine et la réforme suicidaire du système de santé. C’est aussi en termes de priorités que vont argumenter les français: Fais attention à la Chine, Obama, nous on pèse plus grand chose.

La voix posée de Remy Leblond qui se démène dans la langue de Jon Stewart est vite oubliée lorsque Kristin Briggs déballe ses arguments avec un rythme survolté à tel point que les moins anglophones d’entre nous n’ont certainement pas tout saisi, tant les jurys semblent être la priorité. Telle une dominatrix sans pitié elle refuse en beauté l’intervention d’un français d’un no, thank you presque condescendant. L’aisance du débit sans notes impressionne, mais l’effet TGV contraste avec le tempo détendu qu’avait institué Rémy. Un à un, elle réfute méthodiquement les arguments exposés et annonce l’évidence: ne pas se soucier de l’Europe est antithetical to the platform Obama was elected on et Obama s’est toujours dit en rupture avec Bush l’unilatéraliste: l’ouverture à l’Europe est une nécessité. Elle ajoute qu’un enfant devenu adulte va toujours voir sa mère de temps en temps lui demander conseil. On comprend à quel point les Américains ne sont pas là pour rigoler lorsque Kristin Briggs finit seulement dix secondes après la fin du temps qui lui était imparti.

PublicJules Prouteau enchaîne les blagues sur les tea partyers, sur la réforme de santé euro-inspirée qui a ouvert la boîte de Pandore, la salle rit de bon cœur après la performance incisive et glacée de Kristin Briggs. Le complexe d’Oedipe est fort chez l’Amérique, qui salive devant les belles législations sociales européennes. Mais c’est un jeu dangereux. Première sous-partie, l’Europe n’est pas un bon argument de politique intérieure. Obama est déjà considéré par les Américains comme étant le diable, ou pire, un communiste. Regardez ce que les Républicains ont fait à Clinton – et celui là n’était pas noir.

Yale réplique en invoquant la nécessité de s’unir contre le terrorisme, de s’inspirer de pays européens ayant réussi à construire des démocraties libérales à partir d’un État dictatorial, ou bien de leurs politiques écologiques avancées. Aux plaisanteries pas toujours drôles répondent les cruelles réalités du monde globalisé. On ressent néanmoins une vile satisfaction à voir ces Américains venir à genoux prendre l’Europe comme modèle tandis que nos compatriotes dessinent un monde où l’Europe serait une belle campagne qui n’aurait pas besoin de se faire embarquer dans du nation building dans un désert loin des terrasses de Saint-Germain.

Max Dovala de Yale remet de l’ordre dans la bataille: Obama, à l’inverse de la plupart des membres de son sexe, pourrait faire plusieurs choses à la fois. L’argumentation en termes de priorités est jugée non-pertinente. La logique de la réalité interconnectée du monde semble sans pitié pour l’argumentation imagée des français qui ploie sous le leitmotiv américain, « à des objectifs globaux, des solutions globales ». M. Dovala trahit l’état des lieux lorsque, acculé, il avoue ne pas connaître le nom de notre charismatique Catherine Ashton, ce qui enchante la salle, mais rapidement la part américaine des investissements étrangers en Europe reprend le dessus dans son argumentation.

Omar Dhobb, sacré meilleur orateur, fait beaucoup rire la salle dans un discours qui, autodérisoire, argue que les États-Unis n’ont rien à faire avec l’Europe. George Clooney contre Gérard Jugnot, iPad contre Minitel – nous sommes ringards. Non merci, Obama, ne te soucies pas de nous, tu ne nous fait que du mal. Un passage sur un candidat estonien qui a repris le slogan « Yes we can » provoque l’hilarité générale. Nos leaders ne valent rien à côté d’Obama, et d’ailleurs, regardez nous les débatteurs français, vis-à-vis de ces élèves parfaits de Yale. Omar se met même l’opposition dans la poche. Les applaudissements semblent le consacrer d’avance.

Au débatteur le plus drôle répondit un des plus convaincants: Nixon, Reagan, Clinton et même Bush ont tous mené de concert leur politique simultanément à l’intérieur et à l’extérieur, avance Nazz ElKhatib. Si les orateurs, particulièrement les Français, ont pu préparer une farandole de traits d’esprits raillant le RER et la ringardise européenne, ils n’ont pu modifier leur stratégie argumentaire des priorités alors que celle-ci avait déjà été réfutée de nombreuses fois. Nate Blevins, certainement le plus à l’aise de tous les orateurs, remue le clou dans la plaie en cristallisant brillamment les arguments et les réfutations de Yale, ancrées dans la réalité: comment faire pression sur la Chine sans ses partenaires commerciaux. On est bien loin des allusions à Gérard Jugnot.

Après une séance de questions qui servirent plus à meubler le temps de délibération qu’à contribuer au débat, les jurés, issus de la diplomatie et de l’administration de Sciences Po, ont jugé la rhétorique mais surtout la rationalité des arguments, et Yale l’emporte sans grande surprise. La salle approuve leur choix à l’applaudimètre. Ian Sielecki, qui de ces confrontations espérait réunir les futurs élites pour réfléchir aux problématiques Transatlantiques, a surtout réussi son pari d’offrir un beau match dont le déroulement spectaculaire plus que l’issue quasi prédéterminée fut l’enjeu.

5 réflexions au sujet de “La Grande Finale du Transatlantic Debate Championship”

  1. Merci!
    J’aimerais spécifier que le BDE SCIENCES PO, même s’il n’a pas participé de l’organisation concrètement, a été un PARTENAIRE de l’évènement (tel qu’il apparaît sur le site de l’évènement).
    merci!

  2. j’avoue… le « Po » a été facteur d’intégration pour cet intrus…

    Ian, bravo bravo !

    moi aussi j’aimerai conclure un deal sympa avec Descoings sur Facebook…

  3. j’avoue… le « Po » a été facteur d’intégration pour cet intrus…

    Ian, bravo bravo !

    moi aussi j’aimerai conclure un deal sympa avec Descoings sur Facebook…

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