Vie du campus

Humour et religion, première conférence de Coexister

Créée en 2009, Coexister est une association qui prône le dialogue interreligieux chez les jeunes. Elle intervient dans cinq domaines d’actions : le dialogue, la solidarité, la sensibilisation, la formation et les voyages. Son implantation à Sciences Po a donc pour but d’aider les étudiants afin que ceux-ci apprennent à se connaitre, à comprendre la religion de l’autre, à découvrir la leur, dans le respect de leurs ressemblances et de leurs différences.

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La conférence du mercredi 30 janvier sur l’humour et la religion inaugure ainsi un cycle conférencier prometteur pour le second semestre de printemps 2013.
La présence de trois intervenants notamment laissait espérer un débat porteur et constructif.
Etaient présents, tout d’abord, Guillaume DOIZY Spécialiste de l’histoire de la caricature et du dessin de presse, Qais ASSEF Islamologue et doctorant à l’Ecole pratique des Hautes études et enfin Jean BAUBEROT Sociologue des religions et de la laïcité.
Chaque intervenant disposait de dix/quinze minutes pour présenter la question de son point de vue, avant un échange avec les étudiants présents. Cependant le format de la conférence s’est révélé trop court pour traiter tous les aspects de la question.
En effet les animatrices de Coexister, Rafaella Scheer et Mathilde Tarif ont introduit le problème posé par cette séance : peut-on rire de tout et avec n’importe qui ? Mais cette question préalable était semble t- il trop large pour orienter le débat sur 1H30.
Cette problématique visait expressément la critique des bornes imposées socialement à la liberté d’expression pour préserver le caractère sacré de la religion et ne pas risquer de vexer certains croyants. Il était donc questions des crispations et des tensions que peuvent provoquer les « blagues » et le fait de tourner en dérision les religions.

doizyMonsieur Doizy a entamé la conférence en utilisant son temps imparti pour présenter historiquement les représentations des religions, de l’extérieur et en leur sein.
Dans le passé on retrouve selon lui une typologie de la caricature qui vise les hommes ou les dogmes seulement, pas les religions directement, à travers trois phases qu’ils exposent en quelques mots.
– Tout d’abord les tenants d’une religion en caricaturaient une autre, cela reflétait les tensions et les antagonismes entre deux religions qui cohabitaient mal. Cependant cela était sans rapport avec l’humour car non pensé comme une approche drôle de la religion.
– Puis lui a succédé une critique interne dans la religion : n’ayant pas pour but de faire reculer l’église, c’est une autocritique autorisée et même encouragée, existant encore aujourd’hui , en Thaïlande par exemple, cela ne provoque pas de schisme intérieur mais cible une déviance, pour remettre les croyants dans le droit chemin.
– Enfin, la critique qui émanait auparavant de dessinateur déiste s’est répandue aux dessinateurs athées. Alors la caricature devient légère, fondée sur un texte publié en parallèle, son rôle devient celui de cultiver le public.

S’introduisant comme athée, M. Doizy a précisé ne pas se reconnaître dans les objectifs de l’action de Coexister mais être ouvert au dialogue sur l’humour, la caricature et la religion, voulant réagir notamment à la polémique sur les caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo, sujet incontournable dans une conférence pareillement intitulée. C’est selon lui un sujet qui nous touche à cœur car il nous renvoie au passé, à l’affaire Dreyfus, 1899, polémique au cour de laquelle l’enjeux caricatural était apparu pour la première fois, presque tous les dessinateurs étant antidreyfusards. Cela montre pour lui qu’un dessinateur ne peut s’empêcher de donner un point de vue militant et de prendre position de manière cruciale dans la discussion.
Cependant, à tort selon lui, l’affaire des caricatures de Mahomet a eu un effet loupe sur les crispations entre humour et religion, enflées par les discussions autour de cette affaires. Il précise alors que le rôle des médias est pourtant de présenter ce genre de crise, sans l’alimenter, il énonce clairement que ces caricatures ont été un alibi à la réaction des intégristes.
Mr. Doizy est donc pour la libération en matière de caricature des religions mais prône la caricature des clergés et des porteurs des religions plutôt que des religions elles-mêmes. Tout en rappelant que cette liberté dont nous jouissons est tout simplement impensable dans certains pays du monde (Arabie saoudite pour n’en citer qu’un).

480755_161348634014092_2037539392_nMonsieur Assef a ensuite pris la parole pour éclairer la façon dont « est traité l’humour dans l’islam ». Il a tout d’abord enfoncé une porte ouverte en expliquant que l’islam n’est d’apparence pas « drôle ». Le coran pour un musulman est la parole du prophète et donc un appel au sérieux, la distraction serait réservée à l’au delà, cependant cela ne fait pas du rire un acte illicite pour autant.
Il nous explique que la Tradition d’une part rapporte que le prophète ne riait jamais et souriait sans montrer les gencives, et d’autre part qu’il riait souvent, à en montrer ses molaires : ouvrez donc bien grandes vos oreilles : l’humour n’a jamais été banni de l’islam, et la représentation du prophète non plus, cette interdiction était pour éviter le culte et l’idolâtrie. Mais, précise M. Assef, toute la critique de l’humour dans l’islam se rapporte à l’intention du « blagueur », on ne peut se moquer du prophète. L’humour est rejeté si l’intention du dessinateur est de le tourner en dérision, alors qu’il est le porteur sacré de la religion. Ainsi, l’humour servirait dans l’islam à dénoncer avec sagesse les personnes qui dévient de la religion, sans se moquer de dieu.
En ce qui concerne les caricatures de Mahomet, M. Assef critique fortement les réactions extrémistes à ce sujet. En effet selon lui la caricature n’attaque en rien le prophète, cette moquerie considère une figure ; Charlie hebdo ne connaissant pas la valeur spirituelle du prophète, il ne peut donc toucher un musulman dans sa foi. Pour lui la vraie caricature du prophète tient dans les actes extérieurs perpétrés par les extrémistes, qui ne reflètent pas l’islam même s’ils s’en réclament.
Enfin, il profite de son intervention pour rappeler que dans la multitude de préjugés véhiculés sur l’islam, il faut en faire tomber un important : l’islam n’est pas une mais plurielle, de même qu’il existe différents courants dans le christianisme, il ne faut pas tous les assimiler.
Sa conclusion est qu’on ne peut pas rire de tout dans une mauvaise intention, il ne faut pas attiser les haines et faire des caricatures de population. Dans ce but, Coexister œuvre pour la fraternité, et c’est ce que Charlie hebdo omet quand il se justifie au nom de la liberté, il oublie les deux autres dimensions du slogan français : égalité et fraternité.

bauberotLe troisième intervenant, Monsieur Bauberot nous livre à son tour son analyse de la question. Il précise tout d’abord que c’est la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui a permis le développement des caricatures. Il s’agissait de mettre la religion dans le droit commun, tandis que l’opinion en profita pour en faire un bouc émissaire. Cependant il nous pose cette question : le prix de cette liberté doit-elle se faire au prix de l’incitation à la haine ? Reprenant l’exemple de l’affaire Dreyfus il précise que la liberté des dessinateurs avait justement débouché sur un déchainement de l’antisémitisme.
Pour répondre à la question qu’il a lui même posée il précise alors que le débat sur humour et religion se rapporte à la laïcité : celle-ci impose la liberté aux religions mais sans les réprimer, il existe désormais liberté de la religion et de la critique de la religion. Et la laïcité impose une morale de respect entre les religions, la liberté d’expression ne peut donc être préjudiciable si elle se fait dans un cadre laïc.
M. Bauberot en arrive alors à l’évidence que la satire est indispensable à la démocratie, le seul écueil à éviter est alors celui des fausses représentations, même dans une démocratie laïque on ne peut être à l’abri des clichés, des exagérations mensongères qui, si elles n’ont pas de conséquence visibles, ont des répercutions bien réelles sur la considération des groupes sociaux religieux entre eux et sur le bon vivre ensemble. Ainsi le mot d’ordre du troisième intervenant est certes déjà entendu, mais semble t-il nécessaire à répéter : le lecteur doit être lui-même critique envers les caricatures qu’il peut rencontrer dans les médias.

Les quelques questions qui ont suivi, guidées par les interventions précédentes, ont fait ressortir quelques points majeurs, notamment que la référence à la liberté d’expression devait plutôt se faire en aval et non en amont, et que si l’on peut parler de liberté d’expression il faut également évoquer la responsabilité d’expression.
Ainsi peut-on en déduire que la présence de la caricature en démocratie est problématique car on lui donne à la fois un rôle et une mission ; cependant elle véhicule le principe même qu’il faut respecter le fait de ne pas être d’accord, ne pas couper le dialogue, et toujours respecter l’autre dans la discussion, que ce soit à travers l’humour ou non.
Plus que des préceptes religieux ce sont des valeurs qui s’appliquent à tous. Le problème de l’humour et de la religion revient donc au problème dans notre société du respect de l’autre.

One Comment

  • Qais

    Bonjour, en relisant tout à fait par hasard le compte rendu de ma conférence (Q. Assef), j’ai noté une erreur de transcription d’importance. La phrase

    « Le coran pour un musulman est la parole du prophète »doit être remplacée par « Le coran pour un musulman est la parole de Dieu ». Merci

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