Vie du campus

Hervé Crès : « fixer une ligne, c’est mon rôle ; forcer le trait, c’est mon style ».

hervé crèsLe grand bureau est encore vide. Toutes les affaires d’Hervé Crès, nouveau directeur de la scolarité, ne sont pas encore arrivées. Je ne sais pas où elles sont se contente t-il de commenter. Depuis une quinzaine de jours dans ses nouveaux locaux, Hervé Crès avait été annoncé comme la recrue de l’été par Richard Descoings, sur son blog, le 16 juin. Débauchage, coup de maître, nouvelle stratégie ? Que penser de lui ? Et lui, que pense t-il de son parcours, de ce départ largement commenté d’HEC et de son arrivée à SciencesPo ? Quelques éléments de réponses.

Hervé Crès côté académique.

D’emblée, le débit est fluide et rapide. Pour un scientifique, il évoque la découverte de l’économie grâce à sa matière forte, les maths et passe sous silence ses deux doctorats pour évoquer ses études à SciencesPo et à Ulm, dans la section mathématique. Son premier départ vers les Etats-Unis fut une révélation. Si les salaires peu élevés et le manque de ressources du milieu universitaire français furent des éléments à prendre compte au moment de se tourner vers les Etats-Unis, où il fut prof assistant à UPenn, il souligne ce qui de beaux souvenirs, comme ce foisonnement d’écoles, cette quête intellectuelle libérée de toute contrainte. Le contexte est exigeant et les leçons tirées pourraient faire office de credo : le milieu professionnel est très structuré, comme les grandes entreprises, sauf que cela vise à créer du savoir, mesurable par les publications, les articles… Aux Etats-Unis, les profs prennent souvent des responsabilités administratives, recoupant un profil managérial. Et, presque rêveur, d’évoquer le milliard de chiffres d’affaires de cette grande université américaine en 1994 et les six cent millions de dons d’anciens la même année.

Pourtant, la carrière américaine d’Hervé Crès bute sur un sentiment contrasté. Malheureux comme la pierre aux Etats-Unis, avec une véritable envie de rentrer au pays, deux postes lui sont proposés, un au CNRS et l’autre à HEC, en 1997. Il choisit HEC, sans trop d’hésitation, avec le statut de professeur chercheur puis il suit un parcours menant de directeur de l’école doctorale à directeur de la grande école. A SciencesPo, il est aussi professeur, en deuxième année avec un cours de Théorie des jeux en anglais, ainsi qu’au sein du nouveau master « Economic Policy ». Enseigner, c’est à la fois faire ses gammes et rester en contact avec les étudiants.

Si ce parcours semble sans faute, certains commentaires laissés sur le blog de Richard Descoings suite à l’annonce de la nomination d’Hervé Crès sous-entendaient le contraire. Le point sur ces critiques.

Polémiques, malentendus, départ fracassant : la face discrète d’Hervé Crès.

Rencontrer Hervé Crès sans évoquer HEC serait manquer une partie conséquente de son parcours. D’une part parce qu’il y est resté onze ans mais aussi parce que son départ, prématuré ou léger pour certains, avait entraîné rumeurs et attaques. Il s’explique aussitôt. Partir d’HEC, après ces onze années, était un choix très personnel. Je n’ai aucun rejet d’HEC bien sûr mais ma situation était devenue confortable et j’ai eu l’envie de me remettre en jeu. A ceux qui reprochent un manque de concertation ou une fâcheuse tendance au passage en force, il explique ne pas aimer parler pour ne rien dire et le temps d’une saillie, le mathématicien trouve le sens de la formule : fixer une ligne, c’est mon rôle ; forcer le trait, c’est mon style. Il lui fut reproché de faire perdre son homogénéité à la promo d’HEC en proposant un séjour à l’étranger lors de la première année à l’école, c’est à dire pour des étudiants en L3. Cela allait contre la tradition du campus et de la vie associative mais encore une fois, c’était une proposition et non une obligation. Par ailleurs, je considère qu’il est normal de proposer à des étudiants qui sortent de deux ans de prépas la possibilité de s’aérer. Pour apprécier Jouy en Josas, le M1 et le M2 suffisent amplement.

Il concède des malentendus, pour ce premier poste consacré au management, comme cette réunion destinée à expliquer aux étudiants sa réforme et à calmer les révoltes qu’elle entrainait: il ne pouvait la tenir qu’un lundi 7 mai, d’où cette rumeur qu’il répète : Crès fait ses explications pendant les ponts. Pourtant, ajoute t-il aussitôt, j’adorerai venir expliquer devant les amphis les futures orientations pédagogiques de SciencesPo. Avec sans doute une plus grande précaution dans le choix de la date, si le rendez-vous était pris.

L’arrivé à SciencesPo « dans la mêlée ».

S’il vient à peine d’arriver, SciencesPo ne lui est pas inconnu et le vocabulaire recours au superlatif pour évoquer l’énorme potentiel de SciencesPo : c’est la dernière institution qui porte ce savoir propédeutique. La formule étant large d’interprétation, il précise : tout étudiant entrant ici s’oriente vers des études longues, un Bac + 5, donc le premier cycle doit rester un sanctuaire pour le savoir et laisser le côté professionnalisant au master. Le sanctuaire étant parfois relatif pour des élèves venant de prépas (avant la réforme) qui trouvaient les cours moins exigeants au niveau académique. Hervé Crès propose un premier axe, nommé refondamentalisation. Si le mot peut faire peur, le projet est plus simple. Il constate que les étudiants d’aujourd’hui n’auront pas de responsabilités éminentes avant 20 ou 30 ans. Ainsi, les cours dispensés doivent être des cours de frontières, en un mot, des cours abordant les dernières notions du savoir, le dernier état des connaissances sur un domaine donné. Et l’ambition transparaît : les performances de l’enseignements doivent être corollés aux performances des chercheurs. Or aujourd’hui, SciencesPo c’est 100 000 heures de cours pour 50 profs. La communauté de chercheurs doit se sentir impliquée dans les premiers cycles et dans la vie pédagogique.

Hervé Crès détaille volontiers son constat. Aujourd’hui, les masters concernent des disciplines appliquées. La finance, c’est une discipline appliquée de l’économie ; la communication, de certaines formes de sociologie. Ces disciplines appliquées sont très proches des fondamentaux, il ne faut absolument pas les en couper. Pourquoi ? Parce que ce sont dans les fondamentaux que l’on a des révolutions conceptuelles et paradigmatiques. Davantage de cours fondamentaux assurés par des enseignants chercheurs en premier cycle rejoint ce projet.

Quelle structure pour SciencesPo ?

L’autre axe de réflexions concerne la déconcentration. Avec 7500 étudiants lors de cette rentrée, dont 900 en première année et près de 700 étudiants internationaux, SciencesPo évolue. Dans l’esprit commun, ce sont encore les affaires publiques, mais nous sommes loin de ce trait unique à présent. Je ne suis pas un jacobin : tout centraliser, pour gérer autant d’élèves, de masters, de professeurs, c’est contribuer à faire de mon travail de la gestion de crise en permanence, ce qui m’éloigne des dossiers de fonds. Les écoles, comme l’école de la communication ou l’école de journalisme, sont un des éléments de la déconcentration.

Le téléphone sonne et Hervé Crès confirme un rendez-vous avant de reprendre : je suis nouveau ici, j’ai regardé ça de moins près avant et maintenant je suis là, je rentre dans la mêlée. Un silence et le sérieux reprend. L’économie de la connaissance se globalise, ce n’est plus franco-français, et se standardise, en termes de parcours. SciencesPo est aujourd’hui l’héritier d’un modèle où la France excelle et SciencesPo peut à la fois le défendre et l’exporter.

5 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.