Vie du campus

Gardez la Magie ! (épisode 2)

Suite à une première édition, LaPéniche donne cette année encore la parole à un élève de première année pour qu’il nous raconte son arrivée dans notre école

20081004-_MG_6978.jpgKarl Zéro nous a propulsés dans la peau de Jacques Chirac. Spike Jonze, dans la peau de John Malkovitch. Tâchons de vous cadenasser dans ma peau de brand new 1A en goguette rue saint Guillaume… Maman pleure au téléphone en m’annonçant mon succès au concours. Papa nous invite chez Flunch. En certaines circonstances, fluncher dans une zone commerciale picarde vaut tous les Fouquet’s du monde. « Sciences Po Paris », comme un orgasme quadrisyllabique. J’exulte.

« C’est pas un IEP ! C’est l’IEP ! Le plus grand ! Le plus beau ! Le plus fantastique ! Et quand tu rentres dans cet IEP, tu vois déjà le portail sculpté étincelant comme celui du paradis ! » Chansonnette lancinante du wannabe 1A, un fantasme. Moi aussi je voulais que Jean Claude Casanova me dise que je suis « un porteur de Lumières ». Moi aussi je voulais le plus beau campus de France et de Navarre. Moi aussi je voulais gagner mon poids en Barilla.

Désormais j’y suis. C’est le jour de la rentrée. Les portes du 27 s’ouvrent, je pénètre dans la Péniche. Paraît que c’est mythique… Le vaste hall semble racorni tant il est bondé. Des individus aux mines chafouines agitent des tracts bariolés, mêlant leurs cris au brouhaha ambiant de chaises qu’on déplace, de conversations qui s’engagent et du piétinement des étudiants que le remous, le sac et le ressac de la foule berce de gauche, puis de droite, puis de droite, puis de gauche… Et moi qui croyais avoir sauvé ma peau à Duisburg…

La rumeur enfle : Richie va parler. Je prends une place en Boutmy. Au loin, sur l’estrade, j’aperçois Richard « Mighty » Descoings flanqué de JC Casanova. Deux heures plus tard nous sommes relâchés. J’ai appris que nous étions l’élite, la crème de la crème. L’essentiel est de rester humble.

Au 27 je me familiarise avec le concept de Sciences-pote. Le Sciences-pote se rencontre au hasard d’une flânerie dans le jardin ; masqué par les minces rubans de fumée s’échappant de dizaines de Marlboro Light consommées à la va-vite sur le trottoir ; dans l’ambiance intimement feutrée d’une triplette de premier semestre ; armé d’un mojito au Basile. Le Sciences-pote est en cette bonne maison l’espèce la plus répandue : à raison de 900 par promotion, il pullule en nos latitudes. Ouvert à la discussion, quelques peu tendu par l’angoisse de ne pas parvenir à « s’intégrer », le Sciences-pote 1A exhibe son sourire et, hésitant, se dirige vers ses congénères pour sociabiliser. Ni connaissance ni pote, le Sciences-pote est ce que l’on pourrait nommer un demi-pote : extrêmement facile à aborder, il recèle cependant une tare cachée, un vice originel, le spectre de la solitude, qui le confine dans une dialectique sociale quantitative quasi-capitalistique le poussant à s’élancer sans cesse tel un amant infidèle d’une conquête à une autre. Il ne fraternise pas, il empile. Le Sciences-pote, bien que sympathique, est par conséquent sujet à une volatilité extrême. Le défi n’est par conséquent pas de se faire des connaissances, mais de les fréquenter, de les enrichir, de les cultiver, pour que du germe ingrat qu’est le demi-pote éclose la fleur tendre et fidèle de l’amitié. Du piston futur.

Depuis déjà environ deux semaines que s’est faite la rentrée. J’ai rencontré des demi-potes, un paquet ; j’ai flâné dans le jardin, une des rares pelouses de Paris où l’on puisse s’asseoir en toute impunité ; j’ai consumé devant le 27 plus de cigarettes que de raison ; j’ai rencontré mes camarades de triplette ; j’ai bu au Basile, profitant de la porosité de mon emploi du temps. Sciences Po, c’est aussi apprendre à meubler une journée. Qu’il nous ait enchanté ou écœuré, révulsé ou séduit, déçu ou comblé, Sciences Po ne laisse pas indifférent. Au-delà du « mythe » quoi qu’il en soit, du lycée au 27, la transition est excitante.

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