Plus pluridisciplinaire que Sciences Po!

A mes yeux, le point fort de cette formation est assurément son caractère pluridisciplinaire, un aspect complété par de nombreuses rencontres. Certes, si vous demandez aux étudiants les raisons qui les ont poussés à s'orienter vers Sciences Po, près des trois quarts (et je pèse mes mots) vous répondront que le côté pluridisciplinaire des enseignements dispensés rue Saint-Guillaume à joué un rôle prépondérant dans leur choix…

Dès lors, comment faire plus pluridisciplinaire que pluridisciplinaire? C'est pourtant ce qui se fait au sein du bi-cursus. Au tronc commun composé d'économie, d'histoire et de droit, et qui est propre à la première année à Sciences Po, s'ajoutent des enseignements en philosophie esthétique, en philosophie des sciences, en philosophie ancienne, en philosophie moderne, mais aussi en philosophie contemporaine. Il s'agit au fond un véritable parcours général en philosophie dispensé en plus de Sciences Po; cette seconde formation étant assurée par Paris IV.

Je mentirais si je disais que cette formation n'était pas prenante. Vous vous doutez bien que la charge de travail y est non négligeable. Il est vrai également que tout ceci a un intérêt puisque, armés d'un tel bagage culturel, vous serez capables d'appréhender toutes les facettes de questions telles que : "A-t-on besoin de la philosophie?", ou "Peut-on croire en l'homme?". Enfin, si vous comprenez que ces enseignements, loin d'être disjoints, sont au contraire imbriqués, alors vous serez à même d'extraire la "substantifique moelle" de ces sujets ô combien épineux.

Des intervenants de qualité

La richesse de cette formation est aussi visible dans la variété des intervenants, dans la richesse des personnalités que j'ai eu l'occasion de rencontrer, de près comme de loin. Aux autres ministres, diplomates, hommes d'affaires, économistes de renommée mondiale qui se sont succédés à Sciences Po, je préférerai ici m'attarder sur les intervenants du côté de la Sorbonne. Ainsi avons-nous eu l'occasion de rencontrer, à titre personnel, le philosophe André Comte-Sponville dont la visite était en rapport avec un TD sur le thème de "L'engagement du philosophe dans la Cité". Si je fais abstraction de son parler plutôt mielleux à mon sens, la venue de M. Comte-Sponville n'a fait que confirmer le regard que je portais sur certains élèves. Je reviendrai sur ce point un peu plus loin. Quelques semaines plus tard sont venus débattre, toujours sur ce même sujet, Vincent Peillon (lequel ne nous a pas posé un lapin) et Pascal Bruckner. N'ayant pu y assister, je ne peux que me fonder sur les échos que j'ai eu de mes camarades, lesquels ont été ravis.

De Saint Germain des Près à Clignancourt

Pour clore cette première partie, je m'attarderai sur un autre avantage de cette formation: la découverte de deux systèmes (université/grande école), ainsi que de deux paysages différents tant géographiquement (Saint Germain des Près/ Clignancourt) que socialement parlant (catégories aisées du côté de Sciences Po/ classes moyennes du côté de Paris IV). Je trouve cela bénéfique car, outre le fait de voyager à travers Paris, les trajets effectués presque quotidiennement entre le 7ème arrondissement et le 18ème ont le mérite de nous faire prendre conscience de la chance que nous avons de travailler dans un cadre tel que les locaux de la rue Saint-Guillaume. Certes, je suis le premier à râler concernant la bibliothèque de Sciences Po, son manque de place, le nombre trop important de livre exclus du prêt... Mais chaque nouveau trajet à Clignancourt me fait relativiser: c'est simple, à Clignancourt, il n'y a pas de bibliothèque et, par conséquent, pas de livres. Enfin, voyager entre ces deux établissements, c'est aussi pouvoir rencontrer deux fois plus de personnes, découvrir deux fois plus de nouvelles pensées, et ce faisant, bâtir sa propre opinion à partir de deux fois plus de ressources. Mais ce dernier point exige d'aller vers les autres, de faire preuve d'ouverture.

Ce bi-cursus à aussi ses revers et les imperfections de cette formation sont multiples. Je traiterai ici de celles qui m'ont paru être les plus flagrantes: la sélection des étudiants et le corps professoral.


    

Des têtes bien pleines, à défaut d’être bien faites ?

Je reviens donc au passage évoqué plus haut, c’est-à-dire la venue de M. Comte-Sponville que j’avais laissée en suspens. Après que ce dernier se soit exprimé près de deux heures, il y eût, comme pour toute conférence, une partie "questions". Or, plutôt que de chercher à obtenir des réponses à de sincères interrogations, certains étudiants n'ont eu de cesse d’étaler leurs connaissances. Qu'espéraient-ils? Impressionner l'invité? Toujours est-il que leur façon de faire a eu l'effet inverse. Ainsi, M. Comte-Sponville s'est permis de nous "recadrer", nous faisant implicitement comprendre que l'humilité est une vertu qui faisait défaut à certains. Pour avoir pratiqué le football à haut niveau, cet épisode me fait penser à nombre de mes coéquipiers qui, dans l'espoir de taper dans l'œil d'un recruteur, en arrivaient à trop en faire sur le terrain. Au final, ces gens-là sont restés sur la touche…

D’autre part, il est triste de constater que de nombreux élèves au sein de cette formation ont surtout des têtes bien pleines et non bien faites. Il peut être navrant de discuter avec certaines personnes lorsqu’elles n'ont de cesse de recracher texto ce qu'elles ont lu dans un livre, entendu à la radio, vu à la télévision. En somme, des personnes qui ne savent pas faire le tri. Ce manque de personnalité, ce manque de prise de distance, sans doute ces élèves le combleraient-ils au contact d'individus extérieurs à ce bi-cursus, des individus aux origines socioculturelles diverses car, j'ose le dire, les origines sociales de mes camarades sont loin de refléter la réalité… D'où le manque d'ouverture d'esprit, valeur pourtant si chère à Sciences Po, chez certains.

Intégrer ce bi-cursus se faisait en deux temps. A une première phase de sélection de dossiers, reposant sur les seuls résultats académiques, succédait une seconde phase: un entretien oral tendant à récompenser les élèves les plus authentiques, spontanés, ouverts. Il est évident que certains sont passés entre les mailles du filet, pour le meilleur comme pour le pire.


Grande Ecole/ université : même combat ?

Un autre défaut est l'écart qui s’observe dans le fonctionnement interne propre à chaque établissement et dans la qualité du corps enseignant. Ce défaut n'est autre que la manifestation du gouffre qui sépare une université d'une "grande Ecole" (juridiquement, Sciences Po ne fait pas partie de la liste des grandes Ecoles, mais dans les faits, l’IEP est considéré comme ayant ce statut).

Du côté de Sciences Po, nos professeurs nous encadrent, nous suivent davantage que ceux de Paris IV. Notre travail est contrôlé par de nombreux exposés ou de devoirs, lesquels ont lieu à échéance régulière. Enfin, nous avons droit à deux galops d'essais au cours de l'année, au milieu de chaque semestre.

Du côté de Paris IV, c'est tout le contraire: en dehors de la période des partiels, nous avons peu de travaux à rendre. Je ne dirais pas que c'est le Club Med, mais presque: ponctualité, rigueur, assiduité sont moins vérifiées qu'à Sciences Po. En outre, force est de constater qu'en dehors de nos conférenciers qui sont de qualité, nos chargés de TD manquent d'expérience et, pour la plupart (si ce n'est pour tous) n'ont pas la fibre pédagogique. N'y a-t-il pas pire approche de la Critique de la raison pure de Kant que l'apprentissage par cœur de la structure du livre, voire du livre lui-même? Assurément. Or c'est ce qu’exigeait notre chargé de TD. De même, comment espérer que trente étudiants comprennent la Critique de la faculté de juger du même Kant quand, en guise d’explication de l'œuvre, le cours se borne à recopier les paroles d’une jeune enseignante qui ne semble pas du tout convaincue par ses propos?


Des pistes d’amélioration pour l’an prochain

Ces limites ne sont toutefois pas insurmontables. C'est que semblent avoir compris les personnes en charge de la coordination du bi-cursus. Parmi les mesures qu'elles entendent prendre dès l'an prochain se trouve la possibilité, pour les étudiants ayant intégré Sciences Po par la procédure CEP, de pouvoir postuler à cette formation. Cette mesure a fait ses preuves depuis maintenant presque dix ans. Espérons qu'elle rencontre le même succès avec ce double-diplôme. Je pense, pour ma part, qu'il est également important de rapprocher les étudiants du bi-cursus tant des étudiants de Sciences Po en parcours "classique" que des étudiants de la Sorbonne. Cela passe, entre autres, par un meilleur aménagement de notre emploi du temps, afin de nous laisser la possibilité de faire une activité sportive, artistique, de nous engager dans la vie associative... Pourvu que mes voeux soient entendus!




Illustrations 3 et 4: site de l'Université Paris IV