On y tombe en dépression comme des mouches ; la frontière vie privée / vie professionnelle est réduite à néant ; une épidémie de tendinite du BlackBerry décime la population ; l'angoisse d'une promotion hante les esprits ; les démissions tombent dans les boîtes mails sans prévenir ; on y parle le wording, sorte de « novlangue Â» local bourré d'anglicismes... Non, les auteurs ne décrivent pas un univers de science-fiction, mais le monde du travail en entreprise ! Les jeunes cadres d'aujourd'hui ont fait de brillantes études et occupent des postes à haute responsabilité dans des sociétés prestigieuses. Pourtant, ce petit monde doré est en crise. Mais que demande le peuple ? De la reconnaissance, le respect de la vie privée, de l'autonomie, de la créativité, d'être moins pressé, moins de pression, moins d'effet « presse-citron »... bref un peu d'humanité dans ce monde de brutes.

Loin de faire un caprice d'enfant gâté, les cadres sont au bout du rouleau. Que s'est-il donc passé ? « Le temps s'est raccourci : tu travailles toujours dans l'urgence, parfois à la maison, avec la pression que te colle le client. C'est hyper-stressant. Tu es cadre, mais sans équipe. On te confie un budget et des ressources, on te branche en « mode projet Â» et c'est à toi de te débrouiller dans ton coin. Tu n'as plus de vision globale, tu ne participes plus à la stratégie d'entreprise», racontent Thomas et Alexandre devant leur demie.

S'ajoute à cela une surveillance proche de celle du Big Brother : « Tu es évalué par des tableaux de bord, fliqué par des timesheets, en permanence. Et ces évaluations sont sur du court terme, à tel point que tu n'as plus le temps de réfléchir, d'être créatif».

Pourtant, entre stress et détresse, les cadres se doivent de jouer la carte de la « positive attitude », d'être épanouis au boulot. L'être laisse place au paraître : « C'est la dictature du bonheur, la comédie humaine. Ceux qui s'en sortent le mieux sont les meilleurs comédiens , confie Thomas. Mais cette comédie ne peut durer ad vitam aeternam et aboutit parfois à des drames ».

« L'open space est le symbole de ce malaise. C'est une version poussée à son extrême du panoptique de Bentham. Tout le monde s'épie, et tout le monde le sait, donc tout le monde joue le jeu », nous explique Alexandre.

Et ce jeu répond à des règles et codes bien précis : soigner son image sur « Fesse book Â» ; prétendre être « sous l'eau », overbooké en permanence ; utiliser les formules toutes faites qui pullulent dans les e-mails : FYI (For your information), « Je me rapproche de mon n+1 (le supérieur hiérarchique direct) et je reviens vers toi », « Rassure-moi, tu as bientôt terminé ? », « On se cale un brief pour la conf call », etc.

Des témoignages qui sentent le (sur)vécu et pour cause, Thomas et Alexandre sont aujourd'hui consultants, respectivement dans les systèmes d'information liés aux ressources humaines et dans une agence de communication spécialisée dans l'Internet. « En anglais, ça donne Digital Account Manager », s'amuse Alexandre. Tout un programme.

Et cela après être passé par la case Sciences Po, s'il vous plaît. Diplômés en 1997, Thomas a suivi le programme Ressources Humaines et pour Alexandre, Affaires Internationales. Des regrets ? « Pas le moins du monde. Sciences Po nous a appris à jouer la comédie et à baratiner sur n'importe quel sujet. C'est essentiel ! ».

Ceci dit, un besoin d'air frais se fait sentir. Thomas pense à la « création de sa propre boîte autour de la souffrance au travail ». Alexandre, plus radical, veut « tout arrêter et réfléchir à une autre manière de vivre ». Dans l'immédiat, une adaptation de L'open space m'a tuer au théâtre les séduit. Pourquoi freiner le succès ?

On l'a compris, être étudiant, c'est de la rigolade en comparaison de ce qui nous attend. Un petit conseil ? « Faites du théâtre, affirmez-vous et rentrez dans le moule », recommande Thomas. Alexandre nous prévient : « Préparez-vous à laver les carreaux pour mieux vous revendre sur le marché par la suite ». Alors, souriez !

  • L'open space m'a tuer, Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, Hachette littérature, 16,50 euros

NB : La faute d'orthographe répond à la volonté des auteurs. Il s'agit d'une allusion à l'affaire Omar Raddad et peut-être aussi aux innombrables fautes d'orthographe que l'on peut voir dans les mails au bureau.