Du temps qu’on existait : un premier roman ambitieux mais agaçant

Marien
« Un talent fiévreux et contagieux », ainsi Jérôme Garcin, médiatique critique du Nouvel Obs, conclut-il son compte-rendu presque dithyrambique du premier roman d’un jeune inconnu, Marien Defalvard, 19 ans. Précocité, éloges de la nomenklatura du monde littéraire et nomination aux Prix de Flore et Renaudot, les ingrédients d’un buzz de la rentrée sont ici réunis. Alors Coup médiatique ou vraie surprise littéraire ? C’est parée de cette interrogation que LaPéniche s’attaque à Du temps qu’on existait.

« Toute ma vie, j’ai traversé des paysages intérieurs. » (p. 53)

Ca commence à Coucy. Ca y finit aussi. En une quarantaine d’années, un narrateur, projection de l’auteur né trente ans plus tôt, voit sa vie passer devant lui, sans vraiment y prendre part. Une vie découpée en phases géographiques, suivant ses itinérances, de petites villes de sa résidence familiale de Sacierges, petite bourgade de province, à Paris, Strasbourg, Brest, Lyon. Une construction originale qui se justifie par une narration bien plus attachée à la description subtile du minéral, de la nature, qui renvoie avec plus d’acuité les sensations et les ressentis du narrateur, qu’aucune relation humaine ne saurait créer. Des « paysages intérieurs », donc, traversés toute une vie durant, ainsi qu’explicite l’auteur sa démarche narrative. On ne s’étonnera pas alors de ne pouvoir dégager une trame, une intrigue, de ce roman.

Hormis ces multiples déplacements et de rares rencontres, amoureuses ou amicales, c’est bien la description, paysages de villes, de campagnes, qui émaillent la grande majorité des 370 pages de l’ouvrage de Defalvard. Mais où réside alors l’intérêt, s’il en est un, de ce roman par beaucoup encensé ?

« D’autres années passèrent, car c’est convenu ; nappées, je crois, d’une pâle incertitude, la même qui ourlait le turban de la lune »

DefalvardLecteurs friands de romans d’aventure, d’envolées épiques et de suspense haletant, passez votre chemin. Ici tout n’est que spleen et style. Spleen d’un narrateur qui ne trouve pas goût à l’existence, dont les lamentations existentielles s’égrènent de page en page et laissent sceptique, tant elles oscillent entre le mal-être d’un homme qui n’arrive pas à vivre avec son temps et les atermoiements geignards d’un adolescent acnéique qui aurait trop lu Baudelaire jusqu’à tenter de l’imiter, avec maladresse. Que de lourdeurs, en effet, dans ce récit qui se trouve être une longue suite de situations statiques, de paysages décrits et de nostalgie ressassée. Situations qui ne semblent être qu’un prétexte à des débauches stylistiques, tout paysage devenant en deux pages le reflet de la complexité de la mélancolie du narrateur, tout ciel réverbérant son état d’esprit spleenétique. Et que de Ciels ! 87 occurrences du mot ciel au fil des 370 pages, c’est lourd, indigeste même. Et ça traduit la faiblesse d’une écriture qui, si elle est capable d’élégantes envolées, de belles formules (« Campagne, pays de fins morales et de défunts moroses. »), se perd dans une pompe surannée qui donne vite envie de renvoyer Defalvard à ses dictionnaires : utiliser les termes « excorier », « mélampyge » et « circumvoisin » n’est pas gage de qualité littéraire.

« Comme je revois, derrière la gangrène dérisoire de mes jours (…) le regret splénétique et infirme »

A trop se complaire dans cette nostalgie d’un passé qu’il n’a pas vécu, et qui apparaît vite comme une posture d’écrivain torturé à peu de frais, le narrateur se coupe à la fois d’une société qu’il méprise parce qu’elle ne le comprend pas, et, dans le même temps, l’auteur se met à dos le lecteur, vite fatigué de cette prose tantôt raffinée, tantôt poussive, et de cette attitude d’enfant gâté, qui joue à singer l’affliction contemplative d’un Werther, la misanthropie d’un Bardamu, sans paraître en avoir le recul nécessaire, du haut de ses dix-neuf ans.

« Vivre, ça sert à se faire des souvenirs »

Alors certes, peut-être le jugement porté sur le premier roman de Marien Defalvard est-il alourdi par l’agitation autour de son œuvre. Biaisé aussi par la circonspection du critique face à l’ambition démesuré d’un jeune auteur qui tente de donner à son premier jet les allures d’un chef d’œuvre. Du temps qu’on existait possède d’indéniables qualités littéraires qui renvoient un Sacha Sperling, entre autres auteurs des lamentations de la jeunesse dorée parisienne, à ses livres de grammaire. Une prose lettrée et rare que Marien Defalvard a encore le temps de cultiver et qui lui permettra, peut-être, d’échapper à cette étiquette de jeune premier à la mode qui ne correspond pas à son ambition littéraire.

4 réflexions au sujet de “Du temps qu’on existait : un premier roman ambitieux mais agaçant”

  1. Qualités littéraires… et puis quoi encore. Ce qu’il nous offre là, c’est tout au mieux de la soupe de déprime d’adolescent pubert. Moi des livres j’en ai bouffé et bouffé. Et en tant que futur président de LaPéniche, je n’ai plus besoin de vous prouvez mes capacités à lire, écrire, et poser des lettres d’or dans les perspectives de ma poésie intérieure. Car chaque belle page que je lis, chaque vers montant à mes yeux sont comme la lune s’effaçant dans l’ineffable. L’écrivain n’est pas un guerrier, fort d’armes stylistiques et blessé par les mots, c’est un navigateur, qui manie sa barre comme on caresse les cheveux d’un enfant, les yeux dans un horizon que lui seul sait dessiner.

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