Le Mag',  Musique

LE MAG – Booba: Le parcours imparfait d’un négro du futur

Casse-noisette des Hauts-de-Seine

Dans un premier temps, il semble juste de souligner que Booba fait ses premiers pas dans le hip hop en tant que danseur. A cette époque, Elie Yaffa de son vrai nom, est breaker pour le collectif de rappeurs La Cliqua. Booba a donc baigné dans ce que les puristes s’extasient à appeler « le mouvement hip hop » puisqu’il a été initié à la danse, autre discipline majeure de la culture hip hop, en plus du rap. Après avoir obtenu son diplôme du CNSM avec la mention « négro raffiné », Booba tente sa chance dans le rap, une discipline vers laquelle il ne s’était pas dirigé spontanément malgré la prégnance de celle-ci dans son environnement. On notera que ce changement de voie, a l’insu de la conseillère d’orientation cette biatch, n’est que progressif. En effet, le jeune Elie, alors âgé de 17 ans, ne s’implique pas sérieusement dans ce qui n’était au départ qu’un délire. Le rap, il le pratique avec ses potes après avoir fait quelques boloss entre Levallois et Passy. A l’époque, le style de Booba est furtif et sa voix n’a pas encore trouvé cette tonalité nonchalante, lourde et monotone qu’on lui connait aujourd’hui. Booba fait quelques apparitions discrètes aux côtés de certains rappeurs comme les Sages po mais ce n’est que quelques temps plus tard qu’il sortira vraiment de l’anonymat. Comme pour beaucoup d’autres, l’ascension commencera d’abord par une association.

https://www.youtube.com/watch?v=wUVqtZSCzjw

 

La rage et le platine

C’est lors d’un concert dans une cave du 92 que le jeune Elie fait la rencontre d’Ali avec qui il se lie d’amitié et fonde rapidement le groupe Lunatic en 1994. Ali est le double conscient de Booba. Ses lyrics sont moins agressifs, crus et spontanés. Globalement, la présence auditive d’Ali est plus sereine, mure et réfléchie que celle d’un Booba à l’époque encore vif et insolent car désireux de faire ses preuves. Pour autant, les punch’ d’Ali ne sont pas en reste et claquent souvent avec autant d’intensité qu’une liasse de billets violets sur les seufs à Carla. « Salam et Shalom, la même, mais prononcé en décalage, devient uzi opposé à kalash ». Avec l’album Mauvais Oeil, Lunatic devient le premier groupe de rap français à se voir remettre un disque de platine en indé. On dira ce qu’on voudra mais B2o s’est fait seul, sans passage radio, sans pub, sans label. La ligne artistique de Lunatic est claire: parler de la rue, rien d’autre. N’en déplaise à la flopée de gueux fragiles, l’épiderme auditif huileux de bien pensance, le rap de Booba trouve bien son moteur dans la haine, le seum d’une vie de bikrav, de boloss et de galère. « Haineux, de chez nous vient le mot vénéneux ». Si l’album Mauvais Œil connait un si grand succès malgré les lacunes promotionnelles dont il est l’objet, c’est parce que les textes et ambiances retranscrivent la réalité mordante de milliers d’autres banlieusards. « Quand la Lune suffit pour couverture, se défient le vice et la vertu ».

 

Arrive en RER C, repart en Porsche

Bien qu’il reste en bons termes avec Ali, Booba se sépare de ce dernier en 2003 pour se concentrer sur ses projets solo. Il sort successivement les albums Temps Mort (2002), Panthéon (2004) et Ouest Side (2006) avec lesquels il inscrit en lettres d’or son nom dans le marbre du rap céfran. « J’suis venu marquer mon temps, malgré mon teint ». Le « son » de Booba est toujours bon, il « change de flow comme de chemise » ne se limitant pas a un type d’instru. A titre d’exemple, dans l’excellent « Pitbull » extrait de son album Ouest Side, on surprend Elie posant sur un sample de Renaud. Le rappeur du 92 pond à l’époque des textes toujours aussi percutants qu’à ses débuts et ce autant au niveau des sonorités que des images employées. Mais avec son physique de videur, qu’il travaille bien entendu, Booba joue de plus en plus sur la note du rap « lourd » que l’on retrouve largement dans les albums 0,9 (2008) et Lunatic (2010) comme l’illustrent les titres « Garcimore », « Double Poney » ou « Jour de Paye » pour ne citer qu’eux. Cette évolution se fait forcément au détriment d’une partie de l’authenticité du rappeur et constitue l’embryon de ce que l’on désigne aujourd’hui comme le rap testostéroné. Dénué de sens et de morale, ce type de rap serait juste bon à faire enrager Oussame et Mamadou et les inciter à brûler la 205 de Jean-Didier. Vilain B2o. Parallèlement à ce progressif changement d’attitude, on sent que la hargne du rappeur diminue à mesure que la reconnaissance de son travail grandit. S’inspirant du style plus lent et nonchalant que l’on retrouve aux States à l’heure où le gangsta rap de 50 cent pèse de tout son poids, Booba, s’attèle alors à construire son image de gangster reconverti dans l’industrie du disque et du textile, en lançant notamment sa marque de vêtements Unkut en 2004. « On fait de la prison, du son et des vêtements ».

 

Un nouveau délire: la Trap fragilisée

Rendue célèbre par Gucci Mane et Chief Keef, la Trap music, style musical que B2o s’est empressé d’adopter parce que les « les ricains ils sont dans le turfu tavu », impose des prods lentes, lourdes et des beats profonds comme la gorge à Marine. Pour poser sur de la Trap, le flow des rappeurs doit nécessairement s’adapter au ralentissement de l’instru. Sur ce type de prod, on observe souvent un phrasé en triolet ou en sextolet à la ASAP parce que le tempo lent des intrus permet de placer pas mal de syllabes par temps, soit on se tape un énième flow saccadé à la Migos (rappeur américain) où on a l’impression que le gars s’étouffe une mesure sur deux. Le problème, c’est que la nonchalance du flow que B2o a développé ces dix dernières années joue désormais contre lui. Booba sait rapper sur de la Trap car il sait utiliser les rythmes qui y correspondent, le problème est que son timbre de voix n’est plus assez vif pour mettre en valeur ce type de flow. Quand Booba pose, c’est poussif. Le rappeur a perdu sa hargne, sa vivacité et on ne peut s’empêcher de penser que le flow de Booba a quelque chose de fatigué, de vain. A titre d’exemple, le phrasé de Kaaris est énergique, efficace et précis, c’est l’une des raisons pour lesquelles lorsque ce dernier sort un énième son trap où il parle de pétasses et de bikrav, l’alchimie fonctionne encore. On ne s’arrête ici que sur la forme des sons de B2o de ces 3-4 dernières années parce qu’on va pas se mentir non plus, au niveau du fond y’a plus rien depuis un bail. En revanche à ce niveau là on ne peut que difficilement en vouloir au rappeur des Hauts-de-Seine. En effet, Booba n’a toujours fait que raconter sa vie. Avant, c’était les braquages de taxis, la prison et la haine anti flics, maintenant c’est la thune, les bagnoles et les salopes de Miami. C’est tout. Ca tourne en rond parce que la vie d’Elie a arrêté d’évoluer depuis pas mal de temps. Afin de pallier l’absence de sujets pour ses textes et la monotonie du style d’instru dans lequel il s’est enlisé, B2o a développé, plus ou moins malgré lui, deux subterfuges. Le premier c’est les clashs. Plus ou moins entretenus, plus ou moins sérieux, plus ou moins ridicules, le fait est qu’être en embrouille permet toujours de meubler un peu quand on a plus rien à raconter et de continuer de fédérer. Le second tour de passe-passe, c’est la fragilité et là par contre c’est aussi désespérant qu’un Dijonnais au Minicrit. Ca a commencé avec l’utilisation grandissante du vocodeur et ça s’est concrétisé pour l’une des premières fois avec « Scare Face ». Ca s’est affirmé avec « Tombé pour elle » et ça a atteint son paroxysme avec « Je sais », un titre qui semble avoir été conçu pour incarner la fragilité. De la « trap fragile », ça peut paraître antithétique de premier abord mais en tout cas ça marche bien, en partie parce que ça permet d’atteindre un public plus large.

 

Epilogue

Booba est vraiment sur la fin. Son aura décline et son emprise sur le rap français se fait moins prégnante à mesure que de nombreux autres rappeurs s’accaparent un public qui jusqu’à lors n’était qu’à lui. Avec le lancement de « OKLM.com » qu’il espère voir devenir la plateforme entertainment du turfu, Booba semble avoir commis une erreur symbolique assez révélatrice. Si on suit la logique du rappeur, « OKLM.com » a vocation à se pérenniser dans le temps et devenir une référence solide et durable sur la toile. Cependant, le nom même du site est issu d’une expression, d’un effet de mode et possède donc par définition un caractère éphémère et passager. La contradiction entre les ambitions et l’appellation même du projet semble souligner le manque de discernement dont fait preuve Booba et renforce des doutes quant à la faisabilité de ses plans. Les petits nouveaux du rap jeu ont les dents et leurs équipes marketing, elles, ne se trompent pas. Pour preuve, les fulgurantes ascensions de Kaaris, Gradur ou encore Joke, pour ne citer qu’elles, sont la preuve que l’assistance est en quête de sang neuf. Le numéro uno du rap a presque fait son temps. « Que le hip hop français repose en paix ».

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.