retour sur un scandale

C’est le 14 décembre dernier qu’a explosé l’affaire. Ce jour-là, Mediapart, le journal en ligne fondé par Edwy Plenel, publie un article qui dénonce les primes exorbitantes que Sciences Po accorde à ses dirigeants, les membres du Comex. Le Comex, c'est le Comité exécutif de direction, c'est à dire le conseil rassemblant la douzaine de directeurs des différents départements de l'école. L’article de Mediapart révèle qu'outre leur rémunération mensuelle, les membres du Comité se partagent des milliers d'euros de primes chaque année. En 2011, 295 000 euros seront versés au total ; piètre récolte par rapport au demi-million d'euros distribué l'année précédente !

Bien entendu, il est difficile de juger de la portée de ces primes lorsqu’on n’est pas un spécialiste ayant accès à tous les comptes. Cependant, même en prenant du recul de ce point de vue, on ne peut s’empêcher de se poser des questions : d’ou vient l’argent ? Qui le distribue ? Sur quels critères ? Les réponses sont plutôt simples au premier abord : l'argent vient du financement de Sciences Po (soit les donations, les financements des entreprises privés, le financement de l'Etat et les frais de scolarité), ce serait Richard Descoings qui distribuerait ces bonus (y compris à lui même et à son épouse), et il s'agirait tout simplement de primes de résultat (même si le concept paraît un peu osé dans un contexte de crise économique).

Ces questions ont été soulevées par Mediapart, et on peut déjà s'interroger quand à l'opacité de ce système. En effet, Mediapart à révélé que les comptes (à priori transparents et accessibles) ne font pas état de ces primes de façon claire. Les salariés de Sciences Po, réunis en syndicats, se sont étonnés de découvrir dans l'article le montant total versé chaque année : cette information ne leur avait jamais été donnée.

Ainsi, à la cour du Roi Richard, on peut voir son salaire annuel doublé par une prime exorbitante, tout comme on peut la voir sauter du jour au lendemain. Il est le seul décideur du montant et de la répartition de ces bonus, et également celui qui nomme les membres du Comex (souvent des proches collaborateurs, qu'ils soient vice-président du Conseil d'Etat comme Jean-Marc Sauvé où ex-PDG de Renault comme Louis Schweitzer). Richie lui-même toucherait environ 37 000 euros par mois, soit un salaire annuel d'un peu moins d'un demi-million d'euros, et tout ça hors primes (qui sont évaluées à 175 000 euros) et hors avantages en nature (prise en charge des déplacements par l’école et logement de fonction dans les beaux quartiers). Bref, 500 000 euros d'argent de poche en 2011, c'est dix fois plus que ce que gagne actuellement un président d'université française.

King In Da Kastle
Cette différence peut-elle s’expliquer par le fait que, contrairement aux universités, Sciences Po n’est pas entièrement financé par l’Etat mais également par des investisseurs et des grandes entreprises ? L’établissement imiterait donc simplement le modèle des colleges américains, un axe de développement outre mesure très apprécié de Richard Descoings dans de nombreux domaines. Cependant, il ne faut pas oublier que l'apport de l'Etat au financement de Sciences Po s'élève tout de même à près de 60% des fonds ; les super bonus sont-ils prélevés directement des caisses d'une Éducation Nationale souffreteuse, dont l'apport financier à Sciences Po est régulièrement dénoncé par d'autres établissements qui, contraints par leur statut juridique, ne peuvent solliciter de fonds privés tandis que Sciences Po bénéficie de toutes les sources possibles ?

Pis encore, les salaires mirobolants de nos dirigeants justifient-ils l'augmentation des frais de scolarité ces dernières années ? Traditionnellement, si les élèves dénoncent parfois la méthode de calculs de ces frais, ils ne se sont pas soulevés contre cette augmentation, au nom de la diversité sociale (ou les plus aisés payent pour les plus défavorisés), ou d'une nouvelle bibliothèque à plusieurs dizaines de millions d'euros. En revanche, l'affaire Mediapart a éveillé une crainte dans l'esprit de certains, qui aimeraient bien voir Sciences Po rendre des comptes.

Et justement, on attend toujours. Après la publication de l'article, Richard Descoings a disparu de Facebook, lui qui n'interrompt d'habitude jamais sa logorrhée de statuts ; une note à été envoyée aux salariés pour promettre un éclaircissement, mais jusque là rien pour nous, les élèves. Pour une école qui prône la transparence et la responsabilisation de ses étudiants, on s'attendait à mieux. Résultat ? L'affaire ne se calme pas, mais fait des remous ; les grands médias nationaux s'en sont emparés, le Figaro comme France Inter ou le Monde, qui dans son édition du 12 janvier, réserve une double page à la possible disgrâce du grand communicant Descoings, loué jusque là par tous (ou presque) pour avoir transformé Sciences Po en marque bankable. Le quotidien n'hésite même plus à questionner la place de directrice adjointe de Nadia Marik, Mme. Richard Descoings ; les mots "homosexualité" et "mariage blanc" sont lâchés, le déballage est sans pitié et ca y est, c'est la fin de l'état de grâce. Richard Descoings, le directeur sympa et accessible, est devenu le directeur sympa et accessible qui amasse des centaines de milliers d'euros chaque année, et je me demande si on entendra moins de « Richie Akbar Â» au prochain Crit.

Cour des comptes

Bref, l'éclaircissement promis par l'administration devrait venir d'ici deux mois sous la forme d'une enquête menée par la Cour des Comptes. Cependant, méfiance ; nous connaissons tous les relations qui existent entre les grands du pays, le réseau comme on dit, cette solidarité magnifique entre anciens énarques frères de promo ; quelle assurance avons-nous que le rapport sera objectif alors même que des pontes de la Cour des Comptes siègent dans les différents conseils d'administration de Sciences Po ? En un mot : aucune.

Si Monsieur Descoings avait souhaité donner une meilleure preuve de sa bonne foi, il aurait fallu demander un audit privé, mais cela ne paraît être dans ses plans immédiats, ce qui est bien dommage. En tous cas, son image en à pris un coup ; alors que la première secousse n'a pas fini d'ébranler le royaume, le Roi Richard devrait se méfier d'un principe qu'il a lui même appliqué à beaucoup d'autres : aujourd'hui tout, demain rien.